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Chronique des années de Peste, livre 6


Je profite des rues vides, le soir, pour marcher un peu. Ça m'est devenu indispensable. Papier dûment rempli en poche, je photographie les couchers de soleil et l'obscurité qui envahit peu à peu les venelles de la vieille ville.

Ça me permet pour un instant, pour un instant seulement, comme dirait l'autre, d'oublier le brouhaha du monde. Les chats reprennent possession des rues. Les canards prennent la confiance et s'aventure dans des endroits où on ne les voit jamais. J'ai même rencontré un héron qui, quand il s'est aperçu que je le regardais, a filé sans mot dire, mais peut-être pas sans me maudire. Après tout, j'avais fracassé sa tranquillité retrouvée.

J'ai assisté à un embouteillage entre deux voitures, un pizzaïolo et un uber-eats qui cherchaient une adresse dans le même dédale étroit. Quand d'aventure je croise quelqu'un, on s'écarte 20 mètres avant d'arriver au contact et on se fait signe silencieusement de la tête, comme des conspirateurs.

Alors que la nuit est tombée je vois en contrebas du quai trois réfugiés tibétains qui dansent en riant. Je leur adresse un sourire, qu'ils ne voient probablement pas, à distance et dans l'ombre.

Et quand je rentre, la pile de boulot est toujours là, les fils d'actualité dégorgent des dernières saillies de crétins imbus de positions qui ne veulent plus rien dire. Les gens partent en sucette, graduellement. Je prends des nouvelles, à droite et à gauche, m'assurant que les gens que j'aime, ou que je respecte, ou pour qui j'éprouve de l'amitié, conservent un semblant de santé mentale. Sans préjuger de la mienne, d'ailleurs.

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