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Something dark this way comes

Je venais de sortir de chez moi au pas de course parce que j'avais un cours à donner lorsque j'ai reçu un coup de fil : non loin, le postier ne parvenait pas à rentrer un colis dans la boîte. J'ai fait demi-tour, réceptionné le colis, et je n'ai pu l'ouvrir qu'à mon retour (j'ai réussi à ne pas être à la bourre, ouf).

Dedans, ceci :


Le Elric, c'est ma nouvelle traduction. Le Slaine, je n'ai hélas pas bossé dessus, mais je l'attendais de pied ferme. Ce qui est intéressant, dans ces deux bandes dessinées, c'est qu'elles ont un lien. Subtil, certes, mais un lien quand même.

La Cité qui Rêve, sorti au tout début des années 80, adapte une nouvelle de Michael Moorcock parue une vingtaine d'années plus tôt, celle qui lançait le cycle d'Elric le Nécromancien et avec lui la Dark Fantasy en tant que genre. Peu de temps auparavant, l'auteur anglais avait créé Sojan le barbare, un décalque de Conan en un peu plus baroque. Un éditeur lui fait la remarque que ce genre de pastiche ne va pas bien loin (Gardner Fox et Lin Carter donneraient par la suite dans le genre avec plus ou moins de bonheur avec les personnages de Kothar et de Thongor, un peu oubliés de nos jours, peut-être à juste titre). L'éditeur demande donc à Moorcock de pousser plus loin, de se lâcher, d'inverser des motifs.

Au lieu d'être un barbare musculeux, Elric est donc un albinos maigrichon et souffreteux, un genre de Thin White Duke avant la lettre. Il a pour lui de détenir une épée magique qui boit les âmes de ses ennemis et lui donne des forces. Il est à la fois une forme de vampire et le vecteur de la malveillance de l'arme. L'ambiance est sérieusement punk, désespérée, tragique, aux limites du nihilisme, bien loin du vitalisme exacerbé de Conan.

Moorcock développe et décline le personnage par la suite et il devient sa création majeure. Plusieurs adaptations BD voient le jour dans les années qui suivent, dont une par notre Druillet national, ainsi qu'une apparition dans les Conan the Barbarian de Roy Thomas et Barry Smith. L'ambiance infuse également chez pas mal d'auteurs, et le Warlock tel que développé par Jim Starlin se situe complètement dans la galaxie Moorcock.

C'est donc naturellement Thomas qui se colle à l'adaptation de la Cité qui Rêve, sous les crayons du toujours élégant P. Craig Russell qui, quoiqu'américain, donne une élégance décadente à l'ensemble qui colle fort bien à l'ambiance du texte.

J'avais depuis très longtemps la traduction française de cet album chez Artima, je l'avais retraduit pour Delcourt il y a déjà un paquet d'année et révisé ici, ça ressort donc chez Delirium en grand format avec des bonus, dont mon interview de Moorcock réalisée l'an passé. Ce bouquin est une petite fierté pour moi.

Cet esprit de Dark Fantasy punk né en Angleterre se retrouve quelques années plus tard. Les aventures de Slaine débutent dans 2000AD en 1983. Le magazine est alors dominé par la figure du Judge Dredd, mais Pat Mills, co-créateur du magistrat du futur, teste plein de chose. Des dessinateurs se succèdent, dont les excellents Mike McMahon et Glenn Fabry (surtout connu de nos jours pour ses couvertures de Preacher), mais la déflagration survient en 1989 avec l'arrivée de Simon Bisley. Les progrès des techniques d'impression permettent alors l'emploi de techniques de peinture incroyables. On a parlé ici de Corben, pionnier de la BD peinte, que ses premières éditions peinaient à reproduire, mais dans la décennie 80 déboulent des ovnis comme Bill Sienkiewicz et Dave McKean qui démontrent que tout devient possible.

La peinture de Bisley s'inscrit dans la tradition de Corben. Elle ne vise aucun réalisme et met volontiers en scène le grotesque, d'autant que les sources d'inspiration de Mills, les anciennes épopées irlandaises, font la part belle à des guerriers musculeux adeptes de contorsions abominables lorsqu'ils sont pris de transe guerrière.

Slaine, le guerrier irlandais, combattra donc monstres et dieux en exhibant des muscles pas prévus par le manuel. Lorsque je découvre ça à l'époque dans l'édition de Zenda, c'est un gros choc.

Mills, c'est la génération d'après, par rapport à Moorcock (par coïncidence, Slaine est publié chez un éditeur pour lequel MM a brièvement travaillé 20 ans plus tôt), mais ce sont largement les mêmes obsessions, avec notamment la mise en scène de la guerre et de l'effondrement. D'une certaine façon, Slaine se situe dans la continuité d'Elric, c'est un Conan punk avec tous les potards sur 11.

On est à l'opposé de l'élégance affectée de Russell mais la restauration des planches (pareil, on en causait à propos de Corben) magnifie le tout. Le format est colossal (le double de la réédition anglaise, non restauré, que j'avais chez moi), faut les mêmes bras que le protagoniste pour manipuler le bouquin, mais quel bonheur.

Bref, deux sorties qui se réponde à leur façon. Si vous aimez les anti-héros qui traversent la vie à coup d'épée ou de hache, foncez. 

Commentaires

Philippe C. a dit…
Voilà qui est bien tentant ! Et félicitations pour le Elric 😉
Alex Nikolavitch a dit…
y a eu un enchaînement à un moment où j'ai traduit le Corum de Mignola, ce Elric, certains Mickey que j'avais adorés enfant et des Star Wars d'Infantino et de Simonson que j'avais lus et relus gamin. j'avoue avoir sérieusement kiffé.

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