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L'odyssée du crayon

Est-ce que je vais reparler de Kirby ? Oh, c'est toujours bien de parler de Kirby, non ? On n'en fait jamais tout à fait le tour. Un boulot moins connu du King, c'est ce qu'il a fait autour de 2001, pas l'année, mais le film. À la fin des années 70, il produit donc un roman graphique adaptant Kubrick, puis une dizaine de comics qui lui permettent d'en développer les thèmes à sa sauce, et de créer au passage le personnage de Machine Man, mais c'est une autre histoire.  Mais oui, ça me permet de parler de 2001 aussi, une autre de mes obsessions. Elle est pas belle, la vie ?

La BD et le ciné sont deux formes d'arts narratifs qui ont des points de ressemblance, un langage parfois commun, mais aussi de grosses différences. Si Tarkovsky disait que l'art du cinéma consistait à sculpter le temps, la narration en BD consiste à découper l'espace pour donner l'illusion du temps. Si le cadrage emploie le même vocabulaire dans les deux cas, celui-ci a une bien plus grande plasticité en BD et permet des effets jouant sur les doubles pages, le fait de tourner la page, etc.

Kubrick et Kirby sont deux génies, chacun dans leur domaine. La collision des deux, c'est comme deux protons dans un accélérateur de particules : l'impact est riche d'enseignements, pour peu qu'on aille examiner ce qu'il laisse derrière lui.

Manque de bol, le bouquin lui-même est devenu quasi introuvable (on a plus facilement accès à la série qui a suivi) mais heureusement, la magie d'internet permet de mettre la main sur des planches. J'imagine que réimprimer ça doit être un pataquès au niveau droits.

Forcément, la version de Kirby et beaucoup plus bavarde que le film. Tenter de faire passer de façon aussi efficace une idée symbolique comme la célèbre transition entre l'os jeté en l'air et les satellites, ça tient de la gageure.

Kirby s'en tire néanmoins d'une façon assez élégante en profitant des ressources de l'art séquenciel. Notons qu'il en profite pour disséminer des "Kirby crackles" dans la dernière case. On est dans le cosmique, il doit montrer qu'il joue à domicile.

De même, les effet de spatialisation de l'intérieur du vaisseau passent par d'autres outils narratifs.


La verticalité des cases permet néanmoins un effet étouffant qui est spécifique au médium.

La plongée dans la porte des étoiles, qui dans le film tire parti du mouvent cinématique (oh le beau pléonasme que voilà) est forcément plus figée chez Kirby.


 Elle illustre néanmoins la liberté que permet la BD. La séquence filmée avait été l'occasion d'expériences, d'essais, d'erreurs et de prise de tête. Combien a-t-elle coûté à l'époque ? Sans doute assez cher. En BD, il suffit d'un crayon, de son imagination et de pas mal de transpiration. Ça ne résiste en tout cas pas à un visionnaire comme Kirby.

Dans les suites, il s'amuse d'ailleurs pas mal à varier les ambiances. On s'éloigne très fort de Kubrick pour entrer dans des codes d'univers partagé très comics, mais c'est souvent très sympa.

 C'est tout bête, mais Kirby ne pouvait pas rester sur la texture lisse du monolithe, il fallait qu'il lui donne de la matière pour le faire fonctionner dans ses propres codes visuels :

Bref. Le film est un authentique chef d'oeuvre du cinéma, il a sa place dans toutes les listes des 100 meilleurs films, et même des 10, et même sur le podium. Ce n'est probablement pas le cas, dans leur domaine, des BD de Kirby. Le changement de médium conduit à des compromis narratifs et graphiques qui ne peuvent atteindre la pureté formelle de l'original. Ça marche d'ailleurs dans les deux sens : le Sin City filmé avait démontré par l'exemple que la fidélité rigoureuse à ce que Miller avait couché sur le papier avec une énergie et un naturel incroyables donnait à l'écran un résultat emprunté et stylisé. Et je ne parle même pas du Watchmen sur pellicule.

Mais selon moi cette version de 2001 vaut néanmoins le détour. Et l'éplucher permet d'en comprendre plus sur les spécificités des narrations d'un médium à l'autre. J'aurais pu prendre le Alien de Simonson ou le Empire strikes back de Williamson, voire le 2010 de Tom Palmer, mais ce 2001 est moins connu, très chouette graphiquement, et représente un dialogue entre deux titans...

 

PS : en y repensant, j'aurais pu parler du Outland de Steranko, qui a eu une influence évidente sur Frank Miller. ce sera pour une autre fois, alors.

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