Accéder au contenu principal

Mon chien est un fantôme

J'ai revu Ghost Dog, la voie du samouraï il n'y a pas plus tard que quelques temps de ça. Voilà un film à l'ambiance tout à fait étrange, et que j'aime beaucoup pour tout un tas de raisons. (tiens, j'ai envie de me revoir Smoke, aussi)

 
De toute façon, j'ai toujours apprécié Whitaker
(Bird, putain, quel film. je lui en pardonnerais presque Terre Champ de Bataille)

Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, ce film de Jim Jarmush, sorti il y a une vingtaine d'années, raconte le dernier baroud d'un tueur à gages joué par Forest Whitaker, qui opère dans une ville moyenne de la Côte Est des USA, peut-être une banlieue de New York, et qui vit selon les préceptes du Hagakure, un des manuels des samouraïs (on en connaît deux principaux. Le plus fondu est justement celui-ci, qui est franchement un bréviaire d'un fanatisme zen très bizarre. pour avoir une version moins psychotique, voir Le Traité des Cinq Anneaux (ou Roues, selon les traductions) écrit par Musashi et nettement plus pragmatique).

Quand Whitaker chanellise Samuel Jackson


J'ai toujours bien aimé ce film, et vraiment apprécié le parcours de ce personnage autodidacte qui parvient à se transcender via un texte reçu on ne sait trop comment. Malgré sa profession funeste, Ghost Dog est plutôt un bon gars, bienveillant, un peu renfermé et très sympathique, qui évolue au milieu de personnages parfois aussi étranges que lui : le marchand de glaces joué par Isaach de Bankolé, une petite fille grande lectrice, et surtout une brochette de mafieux en bout de course, qui posent aux parrains tout en étant parfaitement minables, sous louant pour leurs réunions l'arrière-boutique d'un restau chinois à deux doigts de les virer.

Ces pauvres types emploient Ghost Dog, mais après un contrat qui a dérapé, reçoivent l'ordre d'un gang plus puissant de faire disparaître l'assassin. S'estimant trahi, il commence à les éliminer méthodiquement.

La clé du film est le moment où l'un de ces mafieux sur le retour (joué par l'excellent Victor Argo) prend conscience du cadeau qu'il leur fait : "tu te rends compte ? Lui, il nous prend au sérieux. Il nous inflige une vendetta à l'ancienne." (je n'ai plus le dialogue exact en tête, mais il revient à ça) Le vieux en est reconnaissant, il se sent justifié par rapport à ce qu'il tentait d'être, validé. La conscience qu'il avait de son état de minable apparaît alors au spectateur.

 
Jarmush s'est fait plaisir, allant chercher de pures gueules du cinéma de mafia

Je me souviens de ma première vision du film, que j'avais beaucoup aimé mais avec une réserve. En voyant les scènes d'entrainement de Ghost Dog, je m'étais dit "bon sang, quel dommage qu'ils n'aient pas filé un maître d'armes à Whitaker, il ne sait vraiment pas se servir d'un sabre" et ça m'avait semblé être un défaut du film, un manque de rigueur par rapport au sujet.

C'est cette scène du vieux mafieux mourant qui m'a permis de comprendre le sens à donner à ce point : Ghost Dog est dans le même cas que les mafieux. Il vit sur une image. Il a appris la voie du samouraï dans un bouquin et s'est conformé à un cliché, en apprenant pas mal de trucs tout seul (il a été formé à son métier par le personnage joué par Argo, mais son trip samouraï lui appartient en propre). Il s'est conformé à un cliché, tout comme les mafieux de son quartier se conformaient à un cliché. La différence, c'est que lui est quand même parvenu à une grandeur intérieure, sublimant sa simplicité.

Son incapacité à manier son sabre dans les règles n'est pas une maladresse de la direction d'acteur. C'est un signe, l'indice que la posture de Ghost Dog est une construction mentale personnelle, une marotte qui lui a permis de se construire et qui domine sa vie, mais qui demeure cela : une marotte, comme collectionner les comics ou se donner à fond dans des compétitions locales de bowling (oui, c'est à vous que je pense, le Dude, Walter et Donnie). Une manière de se sentir exister.

 Sérieux, d'un bout à l'autre du métrage, il sait pas tenir son sabre

Forcément, je me reconnais pas mal dans ce film et ce personnage. Dans pas mal de domaines, je suis un autodidacte avec les défauts (et je l'espère, les qualités) que cela implique. Je sais pourquoi j'ai cette capacité de me plonger à corps perdu dans l'étude de tel ou tel sujet mineur. Mon entourage est fait pour une bonne partie de personnages étranges et pittoresques (peut-être certains d'entre vous, amis lecteurs de ce blog rentrez sans le savoir dans cette catégorie, mais sachez que c'est aussi pour ça que je vous aime, pour ces sommes de petites bizarreries qui empêchent ce monde de basculer dans un formatage stérile et le rendent donc vivable).

Je ne revois pas très souvent Ghost Dog, mais j'adore ce film. Quand je parle de cinéma dans ces colonnes, c'est souvent pour me moquer, et pas toujours gentiment. Ce n'est pas du tout le cas ici. Ghost Dog est un beau film. Tout simple dans son déroulé et ses moyens. Très simple dans ses enjeux. Ce n'est pas un exercice de virtuosité, pas un grand film d'action très malin. Juste une fable qui me fait du bien à l'âme. Et c'est en cela qu'il est grand.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Au micro

Bon, ça commence à s'accumuler, donc autant que je vous remette ici les épisodes du Legendarium, l'émission que j'anime sur la webradio locale de par chez moi.   L'interview qui a tout lancé Conan le barbare Beowulf Jack Kirby Spécial origines : Alien Cuchullain   Vous noterez que tout cela tourne pas mal autour des mêmes sujets que ce blog. D'une certaine façon, c'en est une extension en audio. J'essaierai de faire des poins réguliers avec les listes de nouveaux épisodes. Merci encore à Olivier, Anouar, Fred et Alex de m'accueillir dans cette chouette équipe ! 

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Le Messie de Dune saga l'autre

Hop, suite de l'article de l'autre jour sur Dune. Là encore, j'ai un petit peu remanié l'article original publié il y a trois ans. Je ne sais pas si vous avez vu l'argumentaire des "interquelles" (oui, c'est le terme qu'ils emploient) de Kevin J. En Personne, l'Attila de la littérature science-fictive. Il y a un proverbe qui parle de nains juchés sur les épaules de géants, mais l'expression implique que les nains voient plus loin, du coup, que les géants sur lesquels ils se juchent. Alors que Kevin J., non. Il monte sur les épaules d'un géant, mais ce n'est pas pour regarder plus loin, c'est pour regarder par terre. C'est triste, je trouve. Donc, voyons l'argumentaire de Paul le Prophète, l'histoire secrète entre Dune et le Messie de Dune. Et l'argumentaire pose cette question taraudante : dans Dune, Paul est un jeune et gentil idéaliste qui combat des méchants affreux. Dans Le Messie de Dune, il est d...

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés. Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je ...

Six, seven, go to hell or go to heaven

 Je l'ai fait. Franchement, je ne sais pas ce qui m'a pris. L'envie de savoir, sans doute, une forme de curiosité très malsaine. Et puis je me suis lancé. Au début, j'étais même un peu surpris, c'était pas si mal, en fait... Le piège à con, non, j'ai souffert jusqu'au bout, ensuite. Bref, j'ai enfin lu Les chasseurs de Dune et Le triomphe de Dune , les deux tomes qui clôturent le cycle jusqu'alors inachevé de Frank Herbert, par Brian Herbert et Kevin J. En Personne. J'ai cette espèce de satisfaction morose d'avoir fait un truc pénible et assez inutile, mais d'être allé au bout. Mais, d'abord, un peu de contexte. Dune , c'est bien évidemment ce classique de la SF qui revient dans l'actualité à intervalles plus ou moins réguliers, que ce soit à cause d'adaptations audiovisuelles, de documentaires sur les adaptations avortées, de révisions des traductions d'époque, d'adaptations en BD, de bouquins revenant sur le cyc...

Croisement et vitesse relative

Une mamie avance dans l'allée entre les sièges encombrés de passagers disparates dans ce train bondé qui file vers le sud. Les yeux mi-clos, quelque peu somnolent parce que, pour monter il a fallu que je me lève tôt et que je cavale, j'observe distraitement cette progression aussi lente qu'inexorable. Le pas est mal assuré, mais curieusement régulier. C'est à peine une ombre, vu par mes yeux seulement entrouverts, peut-être ceux d'un alligator flottant placidement dans son marais, si je ressemblais ne serait-ce que vaguement à un alligator, ce qui à la réflexion n'est probablement pas le cas. J'y vois à force une forme de symbole, celui du temps qui passe, celui qui nous rattrape tous au bout du compte. Et d'ailleurs, elle se rapproche peu à peu, la vieille, mais ce serait à l'évidence une bien banale et pataude métaphore, d'autant que, pour une fois, je me trouve assis dans le sens de la marche. Cette dame progresse donc à rebours, comme le prem...

Effet de seuil cumulatif

Puisque je suis au début de la rédaction d'un nouveau roman, je suis en plein dans cette phase où je dévore plein de documentation de façon totalement obsessionnelle. Bouquins, films, cartes géographiques, fiches wikipédia, je fais feu de tout bois. Le but avoué est de m'immerger pleinement dans mon sujet (le but réel, en fait, c'est juste de satisfaire à ma maniaquerie compulsive, mais je ne le dis pas parce que ça fait moins genre). Dans le cas présent, le gros de la doc c'est tout ce que je peux trouver sur les îles britanniques au cinquième siècle et sur les bases les plus profondes de la légende arthurienne. Je ne suis pas le premier à jouer à ce jeu-là, mais ces périodes de genèses mythiques sont fascinantes (il en va de même sur la période présumée de la Guerre de Troie) (les deux époques se ressemblent assez, d'ailleurs, avec de grands effondrements politiques s'accompagnant de grands mouvements de populations) et j'y reviens souvent. Et en fait,...

So hotte

On m'a fait remarquer dernièrement que je me faisais un peu rare. Bon, l'année s'est terminée sur les chapeaux de roue en termes de boulot : des traductions, la réalisation du deuxième chapitre de Projet Tentacules (c'est pas le vrai titre, hein) (au passage, si quelqu'un sait à quoi ressemblait Halloween en 1926, et si même ça se fêtait, n'hésitez pas à me tenir au jus), les relectures d' Eschatôn Diakonoï ... Bref, je chôme pas. Et puis bon, vu que maintenant, rien que le fait d'éternuer de travers peut tomber sous le coup d'une accusation d'apologie du terrorisme, je me méfie de ce que je raconte. Du coup, je vais parler de mes dernières lectures du mois écoulé. Si ça se trouve, ça vous donnera des idées pour les cadeaux de dernière minute aux copains. Enfin mis le nez dans le bouquin de Gleick sur la Théorie du Chaos . C'est un classique, dont tellement d'éléments ont été diffusés par ailleurs que j'avance en terrain relati...

Le super-saiyan irlandais

Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball , Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku ).    Le roi des singes, encore en toute innocence. Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dr...

La pataphysique, science ultime

 Bon, c'est l'été. Un peu claqué pour trop mettre à jour ce blog, mais si j'en aurais un peu plus le temps que les mois précédents, mais là, justement, je souffle un peu (enfin presque, y a encore des petites urgences qui popent ici et là, mais j'y consacre pas plus de deux heures par jour, le reste c'est me remettre à écrire, bouger, faire mon ménage, etc.) Bref, je me suis dit que j'allais fouiller dans les étagères surchargées voir s'il y avait pas des trucs sympas que vous auriez peut-être loupés. Ici, un papier d'il y a déjà huit ans sur... la pataphysique.     Le geek, et plus encore son frère le nerd, a parfois une affinité avec la technologie, et assez souvent avec les sciences. Le personnage du nerd fort en science (alors que le « jock », son ennemi héréditaire, est fort en sport) est depuis longtemps un habitué de nos productions pop-culturelles préférées. Et, tout comme l’obsession du geek face à ses univers préféré, la démarche de la science ...