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Le pouvoir du faux

Aujourd'hui, j'avais envie de revenir sur deux images très différentes, mais qui m'ont marqué à vie y a très longtemps et pour à peu près la même raison :



La première est de Walt Simonson, tirée de Thor 337, premier épisode d'un des meilleurs runs sur le personnage, un des sommets de Marvel dans la première moitié des années 80, au même rang par exemple que les Daredevil de Frank Miller. Ce n'est pas l'image la plus spectaculaire de son run, ni même de l'épisode, d'ailleurs. Mais elle conclut l'histoire de façon poignante.

La deuxième, elle est de Frank Frazetta. C'est celle qu'on appelle souvent "le chariot des ours", mais qui était la couverture de Phoenix in obsidian, un roman de Michael Moorcock, pas son meilleur et de loin (la couve a plus marqué que le bouquin, c'est pas peu dire), sorti chez nous sous le titre Les guerriers d'argent.

Qu'est-ce qui rapproche selon moi ces deux images que tout oppose dans le cadrage, le traitement, la technique ?

Elles sont fausses toutes les deux.  Prenez la première : les tailles respectives des membres n'ont aucun sens. C'est proportionné à la zob. Sur la deuxième, c'est plus subtil, mais soit le guerrier s'est sérieusement niqué les lombaires et son kiné a du boulot devant lui, sont elles sont même pas branchées au bon endroit sur le bassin.

Pourtant, les deux dessinateurs sont des cadors reconnus chacun dans son domaine, des légendes de la discipline. Ils ne peuvent pas faire des erreurs pareilles, si ?

En fait, c'est plus subtil : elles trichent. Essayez de les refaire en corrigeant les "erreurs", elles perdent en force évocatrice. La page de Simonson est anatomiquement fausse mais émotionnellement juste. Réduire les bras trop longs, c'est affadir la puissance de la détresse exprimée par Don Blake subitement privé de sa raison d'être et de ses pouvoirs. Redresser le torse d'Erekosë, c'est le rendre tout raide, changer la compo et perdre presque toute la puissance du truc.

Mais pour pouvoir faire fonctionner ce genre de bidouilles, il faut savoir exactement ce qu'on fait, faut un putain de gros niveau, justement. Faut connaître les bonnes proportions, l'anatomie, et tricher avec pour obtenir l'effet désiré. C'est la marque des grands. 

Commentaires

Anonyme a dit…
C'est pas si flagrant que ça, chez Frazetta, la position du corps. Par contre, ça me distrait davantage la façon si stylisée (régulière) qu'ont les cheveux du guerrier de se coller (à cause du sang ?!) à son épée : le soucis esthétique de cette convention purement gratuite renforce encore la beauté purement plastique de cette composition : tout y est entièrement dévolu à la joliesse -rien que le choix de ce bleu !
Bruno. :)
Alex Nikolavitch a dit…
Frazetta a très bien camouflé sa tricherie, mais quand tu essaies de refaire le dessin, tu piges, crois moi. tiens, j'aurais pu citer la Grande Odalisque d'Ingres, aussi, comme exemple de tripatouillage anatomique brillant.

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