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Le paradoxe de Cthulhu

 Je viens de donner une conférence sur Lovecraft dans une Bibliothèque Universitaire, en introduction à un mois d'expos, de projections, de tables ronde et de travaux consacrés au Maître de Providence.

Un sujet que j'ai abordé, c'était bien entendu les côtés obscurs du bonhomme, notamment le racisme. Je ne me suis pas tant que ça étendu sur le sujet, mais quand même. Et j'ai senti une gêne dans une partie de l'auditoire, notamment des jeunes étudiants racisés. Comme ce n'était pas non plus le coeur de mon sujet (il s'agissait de présenter une introduction synthétique au personnage, sa vie, son oeuvre, son impact), je ne suis pas rentré de plain pied dans des considérations du type "faut-il séparer l'homme de l'artiste", ça nous emmènerait trop loin et ça se tranche au cas par cas, plus facilement d'ailleurs avec des gens morts qu'avec des vivants qui peuvent encore nuire (l'actu nous en donne de trop fréquents exemples). Je me suis borné à exposer certains faits, et aussi certains paradoxes : le côté rétrograde d'HPL dans certains domaines, mais sa modernité dans d'autres, son antisémitisme qui ne l'empêche pas d'avoir des amis juifs, et même une épouse juive, etc. De même, il n'aime guère ceux qu'il appelle les "Syriens" mais admire de loin la civilisation arabe. Il apprécie au départ la démesure de New York, mais la ville le détruit assez vite. Son rapport à la modernité est complexe, aussi, sans doute un peu plus que chez Tolkien, par exemple, autre auteur qui met largement en scène son anti-modernisme.

En fait, ça mériterait une conférence en soi. Mais le vrai sujet, à mon sens, c'est dans un cas comme le sien, la façon dont ces paradoxes sont un moteur créatif. De quoi cause un auteur lorsqu'il crée ? De ce qui le travaille, qu'il en ait conscience ou non. Les paradoxes d'un créateur, ils créent une ligne de tension en lui. Il tente de les résoudre ou de les assumer comme il le peut, parfois en évoluant, parfois en les déversant dans son oeuvre.

Chez Lovecraft, ça tourne presque à des obsessions, comme son rapport de fascination/répulsion avec la mer, qui traverse toutes ses nouvelles, des premières (Le Temple, Dagon) à la toute dernière (L'Océan de la Nuit, avec Robert Barlow). Lovecraft, qui s'est intéressé à Freud (qu'il critique par ailleurs, beaucoup trop de bites et de culs chez Freud au goût de l'austère auteur), y met parfois en scène le retour du refoulé, le surgissement des terreurs inconscientes et des atavismes.

Pour un auteur connu comme réinventant l'horreur, on le sent, là, le moteur. Ses gênes, ses dégoûts, ses craintes, tout cela alimente sa machine littéraire. De ce point de vue là, c'est aussi une leçon pour ceux qui viennent après.

Bien sûr, cela ressort aussi frontalement dans ses correspondances, mais ce qui est intéressant, c'est que dans l'oeuvre, il y a une analyse à mener sur sa part de contrôle sur les thématiques qu'il brasse et sur lesquelles il revient. Ça vaut pour Lovecraft et d'autres. Les motifs qui reviennent, qui se déclinent, ils font sens. C'est un prisme pour les étudier.

Et pour un auteur qui crée, peut-être que regarder dans le miroir, réfléchir à ses propres moteurs, les identifier, c'est aussi un moyen d'aller plus loin, ou de surmonter ses propres traumatismes.

Je ne trancherai pas ces choses-là aujourd'hui. Peut-être d'ailleurs n'en serai-je jamais tout à fait capable J'ouvre juste un chantier, pour moi et pour d'autres...

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