jeudi 17 janvier 2019

Archives

Mon bureau est un véritable foutoir, ça n'a rien de nouveau. Et c'est amplifié par mes méthodes d'archivage. Je garde des archives papier de plein de trucs, quand bien même je les ai aussi en numérique. Mais c'est une copie papier qui a sauvé mon livre Cosmonautes ! dont le manuscrit avait été bouffé par la machine (une sauvegarde automatique de Word qui avait merdé, écrasant le fichier contenant la moitié du bouquin).

Là, en fouillant mon disque dur de stockage long, je me suis aperçu qu'un jour où j'avais éliminé des dossiers doublonnants… j'ai éliminé un dossier contenant de vieilles nouvelles. Vérification faite, il ne me restait de ces boulots (vieux de plus de vingt ans) qu'un pdf même pas en mode texte. Donc un truc inexploitable. Le coup au cœur, quoi.

Et donc, j'ai exhumé mes vieilles archives CD. Il a d'ailleurs fallu que j'aille empruter un lecteur externe pour y accéder. Mais j'ai une pile de CDs gravés avec des hautes def d'albums de BD (pas tout ce que j'ai fait, mais quand même des trucs), des documents de travail intermédiaire, etc. J'en ai profité pour faire un peu de tri (une galette corrompue, je pense qu'elle a été oxydée quand j'ai été inondé), des trucs vraiment redondants ou sans intérêt (un cd d'ebooks à des formats à la con, convertis depuis longtemps) et j'ai enfin retrouvé mon graal. Des CDs correspondant à un archivage annuel, 2001, 2002, 2003. Et donc, dessus, à un format complètement obsolète (du Clarisworks, ça a complètement disparu) mais dont j'ai pris soin de conserver un logiciel permettant de le convertir, les fameuses nouvelles perdues.

Hop, c'est recopié sur mon dur d'archivage, et c'est reparti pour un tour.

L'intéressant, c'est que ces CDs ont parfaitement tenu le coup, alors que c'est un objet physique assez fragile, et de basse réputation pour ce genre d'exercice. Mais j'ai toujours pris soin, quitte à ce que la copie prenne des plombes, à graver ce genre de trucs à très basse vitesse, ce qui limite vachement la vitesse de dégradation. Je suis content. Une fois encore, ma maniaquerie m'aura sauvé.

Bref, voici une de ces vieilleries sauvées de l'effacement numérique. Pour la petite histoire, le Père Guichardin a failli réapparaître dans une autre histoire, qui ne sait finalement pas faite. Et que je garde quelque part, elle aussi, je crois. Elle ressurgira peut-être un jour…



Déprécation

Une odeur d’encens froid flottait dans la nef. Les dernières chandelles achevaient doucement de se consumer. Le père Guichardin était assis sur un des bancs de bois, à l’avant dernier rang. Il priait en silence comme chaque nuit, demandant à Dieu un pardon illusoire.
- Notre père qui êtes aux cieux…
Il faisait frais, comme toujours. Ce grand espace qui ne voyait jamais le soleil, aux murs maculés de suie, aux recoins obscurs dans des hauteurs anguleuses, aux ogives plongées dans les ténèbres… Non, l’endroit n’était pas chaleureux…
- Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…
Mais l’endroit était la maison de Dieu, le seul foyer du père Guichardin, le seul endroit où il se sentait un tant soit peu chez lui. Le lieu le justifiait lui, comme il justifiait le lieu : sans le vieux prêtre, la chapelle n’aurait été qu’une coquille vide, que l’évêché aurait fini par vendre à un marchand de vins ou à un organisateur de spectacles, et sans la chapelle Guichardin n’aurait été qu’une âme perdue.
- Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien…
Il avait tout sacrifié à son amour pour cet endroit, pour cette vieille église gothique rapiécée, centre d’une petite ville de province moribonde. Il avait voulu cette charge, malgré l’avis de ses supérieurs qui lui prédisaient un avenir brillant.
- Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…
Il n’aurait pourtant pas pu expliquer le sentiment qui le liait à ce lieu. Ça n’avait rien à voir avec les paroissiens, semblables à tous les paroissiens de province, ni avec l’architecture somme toute assez banale de l’église. Il y avait autre chose et il aurait été incapable de dire quoi.
- Ne nous soumets pas à la tentation…
Peut-être le souvenir d’un parfum… Peut-être le souvenir de la visite d’une chapelle assez semblable…
- Mais délivre-nous…
Longtemps auparavant, lors de ses années de séminaire…
- Délivre-nous…
Le père Guichardin ne pouvait continuer sa prière, un frisson l’avait saisi. La terreur sacrée qui emplit parfois le croyant, sans doute. Ou bien la morsure d’un souvenir. Ou bien tout simplement le froid, comme si un courant d’air avait légèrement entrebâillé la porte de l’église et venait maintenant lui effleurer la nuque de ses doigts glacés.
- Te délivrer ? De quoi veux-tu précisément qu’on te délivre ?
Le père Guichardin ne leva pas la tête, pas plus qu’il ne chercha à répondre.
- De quoi, berger des âmes ? Précise-donc ta pensée, si tu veux qu’elle soit comprise. A qui demande l’on accordera…
Il savait qu’il était inutile de regarder derrière lui. La voix n’avait pas de corps. Peut-être ne retentissait-elle même pas sous la voûte de l’église, mais seulement sous celle de son crâne… Guichardin haussa les épaules.
- N’est-Il pas omniscient, celui qui entend nos prières ?
Silence dans la nef. La voix se cherchait. Et se trouva.
- Quel rapport, dis-moi… Si l’omniscience avait quelque chose à y voir, il n’y aurait même pas besoin de prier. Et qui pries-tu, d’ailleurs ?
- Mais… Celui qui mourut pour nos péchés…
Un rayon de lune tombait sur le grand crucifix de bois. Un christ émacié s’y tordait en une éternelle souffrance rédemptrice.
- S’Il est mort pour nos péchés, alors les tiens sont pardonnés. Pourquoi dès lors s’en soucier ? Tu as rompu ton voeu, une fois dans ta jeunesse, et alors ? Tu l’as sans doute confessé à un de tes supérieurs et tu as communié depuis. Pourquoi dès lors te mortifier, nuit après nuit ? La chair est faible, cela nous le savons tous deux.
La présence s’était rapprochée, la voix se faisait plus chaleureuse.
- Dis-moi ce qui te tourmente, mon fils…
Guichardin ne répondit pas, se contentant de secouer la tête, fixant les travées de bois des bancs de ses yeux desséchés par le temps…
- Tes actes ont déjà été pardonnés. Confie-moi le reste et libère ton âme de ce fardeau.
- C’était sur un banc, assez semblable à celui-ci.
- Tu en reviens encore à ton péché de chair, mon fils. A ses circonstances matérielles. Qu’il se soit compliqué de blasphème n’a en soi que peu d’importance. La passion excuse bien des choses, même la passion coupable. Surtout elle, d’ailleurs…
- As-tu connu le feu de la passion, rétorqua Guichardin, pour m’en parler ainsi ?
- Qui sait…
Un cierge s’éteignit dans une ultime bouffée de fumée odorante. Autour d’eux, la nuit n’était plus que silence sans limite.
Guichardin frissonna à nouveau, se recroquevillant sur son banc de bois.
- J’ai confessé mon péché le lendemain, lâcha-t-il sur un ton d’excuse. Et je ne l’ai plus jamais revue.
- Eh bien la cause est entendue, non ? Tu as abjuré ta faute, tu as connu le repentir sincère du vrai croyant. Si tes regrets sont tout à ton honneur, ils n’ont plus lieu d’être.Tu es pardonné, mon fils.
Guichardin baissa encore un peu plus la tête, laissant son front reposer sur le dossier du banc devant lui.
- Je ne l’ai pas revue, mais j’ai eu de ses nouvelles par la suite…
- De ses nouvelles à elle ?
- Des nouvelles de son enfant.
Le silence se fit à nouveau dans la nef obscure, rompu juste par le souffle d’un vent léger dans les ouvertures du clocher.
- Son enfant, père Guichardin ?
- Qui sait…
- Sache que tu n’aurais pas pu être le père de cet enfant et celui de tes paroissiens dans le même temps. Tu as fait un choix, et sans doute le bon.
- Ai-je eu vraiment le choix ? Comment savoir quel était le bon ?
- Toi seul possèdes la réponse. Mais comment penses-tu pouvoir apporter le réconfort à tes ouailles, comment leur transmettre le pardon divin, si tu t’en exclus toi-même ?
La porte de l’église claqua. Le père Guichardin se mit à pleurer sans bruit.
Peu à peu, l’aube colorait les vitraux, lâchait dans la nef une lumière blafarde. Le père Guichardin essuya ses larmes du revers de sa manche et se leva pour aller s’agenouiller au pied du crucifix.
Puis une horloge sonna sept heures. En silence, le père Guichardin passa une étole et commença à préparer l’autel pour la messe du matin.
Dieu que la journée serait longue, une fois encore…

mardi 15 janvier 2019

Inspirez, soufflez

Je me suis remis au boulot sur une nouvelle que j'ai promise à la revue Le Novelliste pour son numéro 4. Elle est achevée depuis des mois, mais justement, c'est après avoir laissé reposer la pâte qu'il faut reprendre un texte, quand on l'a suffisamment oublié pour jeter sur lui un regard neuf et en débusquer les imperfections.

Ça m'a fait reposer à ma nouvelle précédente pour cette revue, publiée dans le numéro 2. Elle débute ainsi :
"Une douce fraîcheur retombait sur la petite cour. C’était ce moment béni entre tous où la touffeur de la journée fait place à une brise légère, à ce dernier souffle du jour que les Hébreux, dans la Genèse, semblaient associer à la Présence divine dans le jardin originel."

Elle fait référence à la Genèse, chapitre 3, verset 8. C'est le moment où, alors que vient le soir, l'homme et la femme qui ont fauté entendent la voix de Dieu qui approche.

Dans pas mal de traductions, le texte est ambigu ou affadi. L'une d'entre elle dit par exemple "Alors ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir", et elle gomme directement la référence à la brise fraiche. Une autre dit "Et ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu qui parcourait le jardin à la fraicheur de la journée". Et les exégètes emploient l'expression que j'utilise dans mon texte : "au souffle du jour", en la considérant comme la plus littérale, la plus proche de l'original. J'ai conservé l'expression parce que je la trouvais jolie et poétique. Pourtant, il suffit de pas grand-chose pour torpiller cette belle idée : une autre traduction dit "Le soir, un vent léger se met à souffler. Le Seigneur Dieu se promène dans le jardin. L’homme et la femme l’entendent" et si ça conserve l'idée, c'est quand même d'un prosaïsme achevé.

Mais il y a plus dans cette expression qu'une heureuse tournure poétique. Je ne lis pas du tout l'hébreu, mais je connais assez l'histoire de certaines idées pour savoir que dans cette langue, le mot "esprit" et le mot "souffle" sont identiques, que c'est en fait le même mot, et que les idées sont donc indissolublement liées (il en va de même en latin, avec "spiritus" qui a donné aussi bien esprit que respirer, ou en grec).

Ce lien entre le souffle vital et la notion d'esprit parcourt tout le début de la Genèse. Le souffle de Dieu qui se meut au dessus des eaux de l'abîme, c'est à la fois l'esprit divin et une tempête du tonnerre de Dieu. La dualité apocalyptique entre l'épiphanie et les limites du monde s'y exprime déjà à plein. Lors de la création de l'homme, Dieu lui confère une âme en lui soufflant dans les narines, en lui transmettant donc une partie de son propre esprit. (c'est une jolie idée, ça aussi, qui ressurgira à plusieurs reprises, que notre force vitale est une parcelle de divinité).

Elle est présente aussi dans ce petit verset. Ce souffle du jour, il est à la fois brise du soir et esprit de Dieu qui se promène dans le jardin, sans que ces notions soient disjointes. C'est une époque où la Présence est partout, circulant à sa guise dans le monde. On ne l'a pas encore confinée dans un temple, et elle n'a pas encore glissé vers un autre symbole, plus localisé, celui des lumières du chandelier. Les colonnes de feu et autres démonstrations pyrotechniques (celles que je brocarde parfois avec l'expression "krakapoum wagnerien") sont un stade peut-être plus tardif, et tellement moins subtil, de la théologie. Et plus ambigu : Le feu a servi ensuite à dresser bûchers et autodafés, la flamme du cierge se fait trop facilement sœur des fournaises infernales.

Non, décidément, je l'aime bien, ce "souffle du jour", ce petit courant d'air bienfaisant. Oui, il est ambivalent, lui aussi, il représente un Dieu capable de colères homériques, certes, mais il sait aussi se faire discret, doux, caressant. C'est un Dieu à la fois plus naturel, mais peut-être plus civilisé malgré tout.

Et parfois, il suffit d'un souffle pour éteindre une flamme…

dimanche 13 janvier 2019

Riri, Fifi, Loulou et leurs cousins lointains

Je ne suis pas du tout le premier à faire le rapprochement, mais dans les histoires des personnages Disney comme dans la geste arthurienne, il n'y a pas vraiment de paternité. Les personnages y sont toujours les neveux les uns des autres. Quand il y a paternité, le père n'est jamais montré. Perceval a bien eu un père, mais il est mort bien avant le début de ses aventures. Pareil pour Arthur, on connaît l'histoire d'Uther, mais le gamin n'a jamais connu papa.

Chez les canards, c'est pareil : Picsou est l'oncle de Donald, lui-même l'oncle de Riri, Fifi et Loulou. Les parents de cette joyeuse bande, on ne les voit jamais, ou ils ne sont évoqués qu'en passant.

Ce motif curieux est ancien : chez certains peuples africains, c'est bien l'oncle maternel qui détient l'autorité sur les garçons et qui les éduque.

Dans le monde arthurien, notamment dans le cycle de Chrétien de Troyes, Gauvain et d'autres sont les neveux d'Arthur, mais lui-même, à ce moment-là, c'est plus le focus de l'aventure. Il devient une autorité distante, un symbole quasi divin, une figure presque abstraite.

Et commencez pas avec Mordred, hein. C'est une paternité pour le moins problématique, parce que doublement illégitime, mais en plus, dans les texte les plus anciens le mentionnant, il est donné comme un neveu d'Arthur, lui aussi (Justine Niogret, dans le roman éponyme, trouve une justification habile à ça, d'ailleurs). Mais dans la lignée d'Arthur, il n'y a pas d'héritier indiscutable, c'est le trope de base de toute l'histoire. Arthur est un bâtard, et Mordred aussi. (intéressant de noter que le mythe arthurien réémerge en Angleterre au moment de la prise de pouvoir des Plantagenêts, qui prennent la suite d'une courte dynastie fondée par un bâtard et éteinte dans des luttes fratricides une génération plus tard.

Alors, on est d'accord, la paternité est toujours un motif compliqué à manier dans l'épopée. Tant que le père est présent, le fils en cours de formation est dans son ombre (et on court le risque de faire du père le héros) ou si le fils dépasse le père, on court le risque de faire œuvre subversive, impie. Même dans Star Wars, la paternité qui est au cœur de tout est gérée sur un mode distant : un enfant sans père qui, quand il devient père lui-même, se fait père absent.

Mais ce motif du neveu, vous savez où on le revoit ? Dans Dune ! Le Baron Harkonnen n'a que des neveux, qui deviennent ses sbires comme Donald et Gontran sont ceux de l'Oncle Picsou. Et la paternité, chez ses adversaires Atréides, est à nouveau jouée sur un mode problématique. Le motif du père absent revient avec régularité…

(y a guère que Thorgal qui essaie de jouer à fond la carte de la transmission paternelle, mais ça fait plus de vingt ans que je ne lis plus rien de ce que fait Van Hamme, grosso modo  depuis que XIII était le fils caché de son oncle. Les aventures de Jolan et de sa sœur, c'est bien ?)

vendredi 11 janvier 2019

Permission de sortie

Bon, je vais pas mal bouger au cours des semaines à venir, donc je vous redonne un peu le détail de tout ça :

Vendredi 19 janvier à partir de 20 heures, dans le cadre de la Nuit de la Lecture et d'un "mois de la BD", j'animerai un "apéro BD" avec Bruce, du site Bruce Lit à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

La semaine suivante, du 25 au 27, je serai comme tous les ans au Festival d'Angoulème. Vous pourrez me trouver au stand des éditions La Cafetière à ces horaires :
Vendredi : 17 - 19 h
Samedi : 14 - 17 h
Dimanche : 11 - 12 h
(et en dehors de ces horaires, passez quand même : je suis susceptible d'être quand même dans le coin, et sinon il y aura Fabcaro)
Et sinon, je donnerai le vendredi à midi pile une conférence intitulée "Le petit cirque de Batman" au conservatoire Gabriel Fauré d'Angoulème.

Le vendredi 1er février à partir de 19h30, j'animerai une rencontre avec Alex Alice autour du Château des Etoiles et du détournement de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine. Il y aura une petite expo avec.

Le dimanche 3 février, je ferai un saut à la Nécronomi'Con de Belfort pour dédicacer ma BD Howard P. Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres.

Le samedi 23 février,  j'animerai une rencontre avec le journaliste spécialisé Thierry Lemaire autour du de l'utilisation et de la représentation de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

Le mercredi 17 avril, j'animerai un atelier BD à la médiathèque de Saint Gratien.

Le dimanche 26 mai, je serai aux Imaginales d'Epinal avec les Moutons électriques pour dédicacer mon nouveau roman, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, qui sera sorti d'ici-là.

samedi 5 janvier 2019

Wot ? It's Walt !

Bon, mon prochain album de BD, à sortir fin août, a très officiellement pour titre Deux Frères à Hollywood, la formidable histoires de Walt et Roy Disney.

Du coup, je vous en mets un petit extrait :

Dessins de Felix Ruiz

mercredi 2 janvier 2019

Têtes couronnées

Non, je ne vais pas faire mon Stéphane Bern, mais une fois encore jeter au vent mauvais de l'Internet quelques considérations en vrac, un train de pensées manquant probablement de structure et de rigueur, juste pour en garder trace à toutes fins utiles.

Je vais commencer par une question : quand on regarde les portraits officiels de, genre, François 1er, Henry IV ou Louis XIV, pourquoi ne portent-ils pas de couronne ? Les rois ont-ils cessé de porter la couronne comme les présidents ont arrêté le queue-de-pie avec l'écharpe de Grand Commandeur de la Légion d'Honneur ? Auquel cas, quand est-ce arrivé ?

Dans l'iconographie médiévale, un roi se doit d'être couronné dès qu'on le voit. Alors j'ai gratté un peu, et il semblerait que le premier roi découronné soit Jean le Bon, celui du désastre de Poitiers, du Franc et globalement du commencement de la fin pour la dynastie des Valois (dont il il n'est pourtant que le deuxième représentant). Je regarde un peu mieux, et on dispose d'images couronnées pour son père Philippe VI, et pour son fils Charles V. Ensuite, avec Charles VI, Charles VII, Louis XI, c'est fini.


Curieux quand même que les Valois, qui ont lancé la mode des poulaines, se soient si vite passés d'un accessoire tellement important quand on veut se donner le genre royal, d'autant plus quand sa royauté se voit contestée. Quelle pudeur les pousse donc à s'abstenir ? Est-ce un signe du fait qu'ils se savent, au fond d'eux-mêmes, illégitimes ? Peu probable, vu qu'aucune dynastie royale ne l'est vraiment : les Mérovingiens sont des généraux arrivistes profitant d'un vide politique, les Carolingiens des hauts fonctionnaires ayant viré les précédents, les Capétiens des rivaux des Carolingiens les ayant finalement évincés.

Mais revenons-en à cet abandon. La fin du port de la couronne coïnciderait donc avec les soubresauts de la fin du Moyen-Âge, et plus précisément avec la Guerre de Cent Ans. Pas mal de cadres linguistiques, technologiques et sociaux sont en train de changer à l'époque. La couronne devient un symbole un peu désuet, qu'on ne sort quasiment que pour le couronnement lui-même. Elle date de si longtemps…

De quand, d'ailleurs ? Pas des Mérovingiens, déjà, ces rois chevelus qui n'étaient ni sacrés, ni couronnés, et dont la royauté était un attribut tellement chevillé au corps et indiscutable que certaines villes demandaient qu'on leur "prête" des enfants royaux pour assurer leur protection à la façon d'un porte bonheur.

Le sacre, il n'arrive qu'avec les suivants, les Carolingiens, ce qui leur permet de récupérer à leur compte le caractère religieux de la fonction royale. Mais il ne s'agit pas encore d'un couronnement : la fameuse couronne de Charlemagne n'apparait qu'un siècle et demi après sa mort, avec les Ottoniens, qui fondent le Saint Empire et justement cherchent en la créant à se prévaloir d'une légitimité carolingienne (dont ils ne disposent pas par le sang, vu qu'ils sont réputés descendre de Widukind, un ennemi quasi irréductible de l'Empereur à la Barbe Fleurie). Autant dire que la couronne ne se généralise qu'autour de l'An Mille, ce qui fait qu'au moment de son abandon graduel, la coutume d'en porter n'a que quatre siècles tout au plus.

Et d'ailleurs… Cette coutume a-t-elle réellement existé ?

Parce que oui, il y a un piège, que je vous ai discrètement indiqué en tentant l'analogie avec le queue-de-pie présidentiel : si ce costume s'est en effet porté à certaines époques, et encore, pas dans toutes les circonstances, ça fait un bail que les présidents ne le mettent plus que pour la photo officielle. Sa disparition de ce genre de document n'entérinait donc qu'une perte de faveur antérieure.

Dans le cas de la couronne, c'est encore mieux. Si l'iconographie médiévale nous montre systématiquement les rois ceints d'une couronne, c'est aussi par analogie : de même qu'on montre un saint avec son auréole, pour que sa nature soit reconnaissable, on dessine le roi couronné, afin qu'il soit immédiatement identifiable comme tel. C'est une convention graphique.

Dans les faits, on ne portait la couronne que pour le sacre, et éventuellement pour certaines cérémonies très solennelles. Ces machins pèsent très lourd, sont malcommodes en diable, et nul ne s'aviserait de les arborer en permanence, fut-il investi de la majesté royale (Charles VIII aurait peut-être eu mieux fait de porter plus souvent la sienne, ceci dit : ça lui aurait évité de crever d'un choc de la tête contre un linteau de porte). Mais tous les rois à partir des Capétiens (hormis peut-être les deux ou trois premiers) l'auront portée à l'occasion de leur sacre. Le seul à y déroger est Louis-Philippe, justement parce qu'il n'est pas sacré : la nature de la fonction a entretemps changé et Charles X a bien fusillé la légitimité du truc en s'en prévalant plus que de raison.

Ma question initiale était donc très mal posée, délibérément mal posée, diront même les mauvaises langues. Et dites vous bien que pas mal de polémiques historiques viennent de questions posées de la même façon, qui prennent au pied de la lettre des facteurs symboliques, voire se fondent sur des notions anachroniques.

Et sinon, bonne année à tous !!!!

lundi 31 décembre 2018

Last days

Bon, le petit bilan, check, c'était l'autre jour…

Coller une nouvelle pour que vous ayez de la lecture, check…

Vous rappeler que cette nuit à six heures du mat, New Horizons passera au ras d'Ultima Thulé, un caillou solitaire lointain à un degré hallucinant, ben on va dire que c'est fait…

Vous dire de pas regarder Nightflyers, ben voilà, regardez pas, ça démarre pas mal, et en fait ça se barre en sucette en cours de route et y a de gros problèmes d'écriture qui torpillent le truc, voilà, c'est fait aussi (grosse déception de ce week-end, la fin de Nightflyers, lisez plutôt le bouquin, mineur mais sympathique)…

Voilà, je crois que j'ai fait le tour. Comme de juste, 2018 ne passera pas l'année, et je ne sais qu'en penser. Ça a été une année enthousiasmante à pas mal de niveaux, assez pénible à d'autres… Allez, on va dire que c'est positif quand même. Bon réveillon, à l'année prochaine, tout ça tout ça !!!


dimanche 30 décembre 2018

Bateleur 2

Tiens, déjà quelques temps que je ne vous avais gratifiés d'une nouvelle inédite. Celle-ci fait suite à celle-la, et s'inscrit dans une série qui en compte quelques unes, mais demeure inachevée à ce jour (et risque de le demeurer, car soyons clair, j'ai pas bossé sérieusement dessus depuis une dizaine d'années, et je l'ai commencée il y a vingt ans, inutile de dire que ça a un peu vieilli, tout ça). Je vous posterai le reste petit à petit, si jamais ça vous intéresse.


Illustration de Jean-Marc Lainé



Nights in white Satan 

Prise de convulsions, la jeune fille s’écroula.

-C’est une crise d’épilepsie. Laissez passer, je suis médecin !

Après avoir écarté la foule, le jeune docteur se pencha sur elle, lui mit un portefeuille de cuir entre les dents pour éviter qu’elle ne se mordît la langue, puis la tourna sur le côté en murmurant des paroles apaisantes. Cela parut marcher : les convulsions se firent moins violentes, la jeune fille parut se détendre et lâcha le portefeuille. Le médecin lui passa la main sur le front.

C’est alors qu’elle eut une réaction extrême. Elle se cabra de toutes ses forces, son dos décrivit un arc impossible, ses dents claquèrent à quelques centimètres de la gorge du médecin puis elle s’écroula, définitivement inerte.

Le médecin se releva en titubant. Il donnait l’impression d’avoir la nausée. Un policier arrivé en courant l’empêcha de tomber en l’attrapant par le bras.

La foule commença à se disperser. Ce spectacle improvisé était terminé et les gens passaient à l’attraction suivante, touristes pressés de profiter pleinement de leur mois d’Août à Paris. Seuls deux ou trois curieux indécrottables restèrent pour voir l’ambulance de Police Secours emmener les protagonistes vers l’Hôtel Dieu. Parmi eux un habitué de l’endroit, un homme plutôt grand à l’abondante chevelure bouclée ramenée en queue-de-cheval. Il regarda l’ambulance fendre la foule pour reprendre le boulevard tout proche, puis rajusta son sac sur son épaule et partit dans la direction opposée, vers l’autre extrémité de Beaubourg.

*

Le Bateleur rassembla ses quilles et les glissa dans son sac. Dans la froide lumière d’un soir de Novembre, le parvis de Beaubourg avait un aspect lugubre. Les gens avaient déserté le quartier, la foule avait disparu. Il ne restait que quelques jongleurs et artistes de rue, résistant par habitude ou par inertie aux travaux du centre culturel. Le Bateleur était de ceux-là : il jonglait par goût plus que par besoin. Ce quartier était bien situé, au centre de la capitale, à proximité de pas mal d’endroits qui comptaient à ses yeux.

Il se préparait à partir quand il remarqua une silhouette qui ne lui était pas inconnue. L’homme se tenait à quelques mètres d’un des grands tuyaux d’aération. Il avait un regard perdu, les yeux dans le vague, et une attitude empreinte d’une légère raideur.

Intrigué, le Bateleur s’approcha. Le jeune médecin… C’était le jeune médecin, le Bateleur en était sûr à présent. Et il avait l’air complètement absent.

-Hé, réveillez-vous !

Pas de réponse. L’homme était ailleurs, éteint, comme mort à l’intérieur.

Le Bateleur lui toucha l’épaule, et ce fut comme une décharge électrique ; le médecin sursauta, se cabra, parut s’effondrer et se rattrapa in extremis au manchon d’aération. Hagard, il dévisagea le jongleur et parut se reprendre.

-Excusez-moi. J’étais ailleurs.

-C’est ce que j’ai vu.

Le médecin parut gêné. Il regarda autour de lui et fit mine de repartir quand le Bateleur l’arrêta d’un geste.

-Je vous ai déjà vu traîner par ici, je me trompe ?

-Pas que je sache. Je ne viens pratiquement jamais à Beaubourg.

Le Bateleur le dévisagea à nouveau.

-Vous n’êtes pas ce toubib qui était venu au secours d’une épileptique il y a quelques mois ?

-Vous étiez là ? Je ne me souviens plus trop bien…

Il reprit sa respiration avec l’air oppressé et malade. Puis il continua.

-C’est de là que datent mes crises.

-Ça vous arrive souvent ?

-De plus en plus en plus souvent. J’ai pris des médicaments pour ça, mais sans résultat.

-Mais même chez cette fille, ça ne ressemblait pas tout à fait à une épilepsie normale, enchaîna le Bateleur. Vous savez ce qu’elle est devenue ?

Le médecin haussa les épaules.

-Sainte Anne. Ils ont été obligés de la mettre à Saint Anne. Plus aucune réaction, plus rien. Autisme profond. Pourquoi vous intéressez-vous à elle ? Vous la connaissiez ?

Le Bateleur fit un geste de dénégation.

-De vue seulement. C’est moche, ce genre d’histoires.

Pas de réactions de la part du médecin. Il avait l’air prêt à basculer de nouveau. Prêt à repartir dans l’ailleurs. Le Bateleur l’observa un instant, le voyant lâcher prise peu à peu. Il s’écarta d’un pas.

L’homme était totalement raide, à présent. Il jeta un regard mauvais au Bateleur, puis partit d’un pas mécanique vers le quartier de l’Horloge.

-Hé, doc !

Le médecin lui tournait le dos, à présent. Le Bateleur haussa le ton.

-DOC !

-Quel est son problème ?

Un autre jongleur s’était approché. Il était habillé à peu près de la même manière que le Bateleur, de cuir râpé. Le Bateleur ne lui accorda pas un regard.

-Je n’en suis pas trop sûr, Kevin. Et ça m’inquiète.

Kevin regarda le médecin s’éloigner et disparaître dans les méandres des passages couverts.

-Il a dû prendre un truc vraiment pas clean. Tu sais, les toubibs ils savent où en trouver…

-Ouais. Sans doute.

*

La rencontre suivante eut lieu au plus fort de l’hiver. Le parvis était couvert de cette bouillasse noirâtre qui passe aux yeux des citadins pour être de la neige. Le Bateleur n’était pas venu jongler, le temps et l’humeur ne s’y prêtaient pas. Il sortait d’une affaire de mauvais œil qu’on lui avait demandé de lever, et il y avait laissé quelques plumes. C’était un Bateleur amaigri et fatigué qui remontait la rue Saint Martin en direction d’un troquet où il avait prévu de boire une bière avec un kabbaliste de sa connaissance, un type qui ne sortait pas assez et qu’il s’agissait de réveiller un peu.

Perdu dans ses pensées, il manqua de percuter le médecin qui se tenait juste à l’endroit où il avait secouru la jeune fille, quelque six mois plus tôt.

-Oh, c’est vous…

Le médecin avait maigri, lui aussi. Il avait le regard intense de ceux qui ne mangent pas assez, et que la nourriture n’apaiserait de toute façon pas.

-Oui, c’est moi, lui répondit le Bateleur. Je ne m’attendais pas à vous rencontrer…

-N’est-ce pas toujours ainsi ? Ce sont toujours les gens auxquels on ne s’attend pas que l’on croise par hasard.

-Si l’on s’y attend, ce n’est plus un hasard…

-Très juste. Vous avez raison.

Le Bateleur lui répondit par un sourire entendu.

-Bon, reprit le médecin. Je crois que je vais y aller.

-Vous n’allez pas partir comme ça ! Je vous offre une bière…

-Je n’ai pas le temps, vraiment !

Le Bateleur le prit par le bras et l’entraîna jusqu’au café où l’attendait son ami.

-Allez, vous avez bien une minute !

Et il l’assit à une table, dans un coin. Un type blond à l’allure d’étudiant en lettres s’approcha et s’installa à la table.

-Tu me présentes monsieur ?

-Doc. Il s’appelle Doc, jusqu’à preuve du contraire.

L’étudiant sourit et tendit la main au jeune médecin.

-Quelle coïncidence, moi de même ! Docteur Solomon.

Le médecin regarda son interlocuteur avec l’air du pigeon qui vient de comprendre qu’il passe à la caméra invisible.

-Oh, vous êtes médecin, vous aussi ?

-Non, docteur en théologie.

Le serveur s’approcha pour prendre les commandes.

-Rien pour moi, merci, lui lança le médecin.

-Doc, c’est impoli de refuser un coup à boire, le sermonna le Bateleur, pas vrai ?

Solomon acquiesça et commanda un demi pour le médecin. Le serveur revint rapidement avec les consommations. Dans l’intervalle, leur malheureux invité s’était enfermé dans un mutisme boudeur.

Il vida sa bière d’un trait, puis ressortit sans un mot, l’air hagard. Le Bateleur le suivit du regard et attendit qu’il ait disparu pour questionner son camarade.

-Tu en penses quoi ?

Solomon haussa le sourcil mais ne voulut pas répondre.

-À la même chose que moi ?

-Oui. Tu le connais depuis longtemps ?

-Connaître, c’est un bien grand mot. Je pense avoir assisté aux débuts de la chose il y a six mois.

Tout en sirotant sa bière, le Bateleur raconta rapidement dans quelles circonstances il avait rencontré le jeune médecin.

-Tu ne sais même pas qui c’est, alors ?

-Si.

-Tu as mené une enquête dans l’intervalle ?

-Non, je viens de lui emprunter son portefeuille. Voyons un peu ça.

Pendant que le Bateleur examinait les papiers du médecin, Solomon prit un air réprobateur.

-Eh bien ne reste pas, si tu as peur d’être impliqué dans un vol à la tire, lui lança le jongleur. Mais ne crois pas t’en tirer à si bon compte. J’aurais sans doute besoin de toi pour régler cette affaire. 

*

Solomon tournait tranquillement les pages d’un vieux manuscrit qu’on lui avait donné à traduire de l’hébreu ancien. Il croyait ne pas entendre reparler du Bateleur avant quelques semaines. Quand on frappa à la porte de son petit appartement de la rue de Saintonge, il crut à un démarcheur quelconque. Pourtant, c’était bien le jongleur qui se tenait sur le seuil, à peine une poignée de jours après leur discussion du bistrot. Le Bateleur entra dans l’appartement, écarta les vieux bouquins qui encombraient un des fauteuils puis s’installa en posant son sac à ses pieds.

-Je me suis documenté sur notre bonhomme. J’ai trouvé ça édifiant.

-À voir ta mine réjouie, il est au moins impliqué dans un scandale politico sexuel !

-Même pas, répondit le Bateleur avec un sourire ironique. C’est juste un jeune ophtalmologiste des Quinze Vingt, bien sous tous rapports, consciencieux jusqu’à l’obsession.

-C’est tout ?

-Non. Cette description vaut jusqu’à l’été dernier. Après tout change. Absences, retards, négligences et tout le tintouin, notre homme qui n’accorde plus d’attention à ses patients, jusqu’à ce qu’il commette une erreur grave fin octobre. À partir de là, on ne le voit plus du tout, et il est viré par contumace, si je puis dire. Aucun de ses collègues n’entend plus parler de lui à partir de cette date. D’après sa concierge, il ne sort pratiquement plus de chez lui, et c’est à chaque fois pour ramener des créatures…

Solomon lui jeta un regard incrédule.

-Des créatures ?

-C’est la manière dont la concierge a formulé la chose. Des filles, et apparemment, des filles peu recommandables. Jamais deux fois la même.

-Notre chirurgien est un Don Juan ?

-Pas si j’ai bien compris. Il ramène des putes.

Solomon se cala dans son siège et se caressa le menton.

-Il faut de l’argent, pour ça. Et ton homme est sans travail depuis plus de trois mois, si j’ai bien compris. Sans possibilité d’indemnités.

Le Bateleur fit un geste d’ignorance.

-J’ai réussi à remonter jusqu’à chez lui grâce au portefeuille. La concierge m’a indiqué l’hôpital, et voilà. Je n’ai pas encore été mettre le nez dans son appartement.

-Tu n’as pas eu le temps ?

-Si, mais je préfère ne pas y aller seul. Tu seras plus à même de faire le ménage que moi.

Outré, Solomon bondit de son fauteuil et se planta devant le jongleur.

-Non mais je rêve ! Je ne rentre pas dans tes combines et surtout pas dans une histoire pareille !

Le Bateleur lança un regard dur à son interlocuteur.

-Tu dis ça parce que tu n’as pas encore tous les éléments en main. Ces filles à chaque fois différente, tu ne te demandes pas ce qu’elles sont devenues ?

Seul le silence lui répondit. Solomon s’était figé et le contemplait, le sourcil levé. Le Bateleur se leva et reprit son sac. Contournant Solomon, il s’approcha de la porte et lâcha la dernière des informations qu’il avait réussi à obtenir.

-Début novembre, on a retrouvé le cadavre d’une fille échoué sur l’île des impressionnistes, bien en aval. C’était une fille de la cour Vincennes, qu’il a fallu du temps pour identifier. Personne ne s’était même aperçu de sa disparition.

-Tu as des contacts dans la police ?

-Un type de la PJ auquel j’ai rendu des services dans le temps.

-Il sait ce que tu fais ?

-Il n’y croit pas mais c’est un pragmatique : tant que ça marchera il ne me posera pas de questions.

*

La porte céda avec un gémissement contraint. Solomon et le Bateleur pénétrèrent dans l’appartement. Le kabbaliste n’avait pas l’air très rassuré et son compagnon lui lança un regard ironique.

-Tu as peur de tomber pour effraction ?

-Eh bien… Je…

Souriant de l’air gêné de son compagnon, le Bateleur posa son sac de toile dans un coin du salon. Puis il sortit un morceau de craie de sa poche et entreprit de tracer sur le parquet ciré un cercle parfait. Solomon s’assit dans le canapé, boudeur. L’air sentait la lavande et le pin, avec cette fragrance inimitable qui signe le spray pour chiottes. On avait dû en vider deux ou trois bouteilles dans une des pièces.

Quand le Bateleur eut fini, son compagnon se leva et commença à explorer l’appartement. Il était visible que le ménage n’avait pas été fait depuis longtemps. Poussière et vêtements froissés omniprésents, vaisselle sale fossilisée dans l’évier, poubelles empilées dans un coin de la cuisine… L’occupant des lieux ne devait plus manger ici, d’ailleurs, les traces les plus récentes remontaient à loin. Un détail attira pourtant l’attention du kabbaliste.

-Dis donc ! Tu peux venir voir ça ?

Le Bateleur sortit à contrecœur de la contemplation d’un tableau accroché au mur et entra dans la cuisine. Solomon lui montrait une quelconque saleté, dans un coin de la pièce. L’objet avait roulé sous une étagère et y était resté, ne tranchant pas réellement avec la crasse ambiante.

Le Bateleur s’accroupit et ramassa la chose. C’était un doigt desséché, qui devait traîner là depuis deux ou trois semaines.

-Il a été partiellement rongé, nota-t-il. Mais pas par des souris.

-C’est bien ce que je craignais.

Solomon détourna le regard. D’un geste négligent, le Bateleur laissa retomber le macabre reste, puis il partit explorer la chambre à coucher en désordre. Le lit était défait et souillé. Certaines taches restaient identifiables, d’autres pas. Un bas filé traînait près de la table de nuit. Hormis les traces de débauche, l’endroit semblait normal.

Le Bateleur s’approcha de la fenêtre. La nuit n’était pas encore tombée et le ciel plombé donnait à la ville un aspect lugubre de cour de prison. Solomon ne s’attarda pas sur la vue des toits de Paris et entra dans la salle de bain. Le Bateleur se précipita à sa suite en entendant ses hoquets.

Derrière un Solomon à genoux qui vidait son estomac s’étendait un panorama d’abattoir : des crânes à demi nettoyés de leur chair, des fragments de femmes à plusieurs stades de décomposition, des lames de rasoir maculées, et un squelette à peu près propre déposé dans la baignoire. L’odeur infecte de la viande avariée était couverte par un parfum lourd de spray à la lavande. Les toilettes étaient visiblement bouchées et le lavabo plein de tripes. Le Bateleur empoigna son compagnon par le col et le traîna dans la chambre à coucher.

-On se calme, okay ? Vu le regard de ce type, on pouvait s’attendre à quelque chose dans le genre. Alors du calme. Reprends-toi, va à la fenêtre respirer un coup et ensuite on met au point notre petite réception. 

*

La clé tourna dans la serrure. Un rire de femme, une main qui tâtonna pour trouver l’interrupteur, puis la lumière se répandit dans l’entrée.

Le médecin avança d’un pas dans le vestibule en traînant sa compagne en mini-jupes et jarretelles mal ajustées qui avait probablement trop bu. Il accrocha sa veste à une patère et entra dans le salon, pénétrant sans s’en apercevoir dans le cercle de craie du Bateleur. C’est en avançant vers la fenêtre entrouverte qu’il découvrit qu’il ne pouvait faire un pas de plus.

-Salut Doc. Quoique je ne pense pas que le docteur soit à la maison, ce soir.

Le bateleur était sorti d’un recoin. La jeune prostituée regarda le jongleur d’un œil torve.

-Non… Non non… Les trios je fais pas, c’est pas mon truc, ça.

Le Bateleur s’assit en tailleur devant le cercle.

-Vous devriez vous écarter de notre ami le docteur, ça vous évitera d’être blessée. Donne-moi mon sac, Frank.

Incrédule, la femme s’écarta du médecin, sortit du cercle et partit se vautrer dans le canapé. Solomon entra dans la pièce à son tour et referma la fenêtre. Puis il ramassa le sac de toile du Bateleur et lui tendit. Le jongleur en sortit un vieux bocal d’herboriste et une baïonnette courte mais acérée qu’il posa sur le sol devant lui.

-Allez, vas-y, Frank.

Et Solomon commença à psalmodier en hébreu un exorde extrait d’un livre ancien et depuis longtemps à l’index. Le médecin se crispa, tétanisé, son visage déformé par une horrible grimace de douleur. Sur le canapé, la prostituée regardait la scène sans comprendre.

Pendant que son compagnon continuait à réciter les paroles d’avertissement, le Bateleur versa une pincée d’un sel jaunâtre sur la lame de sa baïonnette puis pointa l’arme en direction du médecin.

-Et maintenant donnes-moi ton nom !

Le pauvre docteur rejeta la tête en arrière et poussa un rugissement. Le Bateleur commença à exécuter des passes contournées avec sa lame, tout en restant prudemment à l’extérieur du cercle.

-Doc, c’est à vous que je parle ! C’est votre seule chance ! Le nom, il me faut le nom !

Griffant l’air de ses doigts horriblement crispés, le jeune médecin jeta un regard épouvanté au jongleur. Ses lèvres esquissèrent un mot, mais se tordirent aussitôt en un rictus de souffrance et de haine. Solomon haussa le ton pour couvrir ses gargouillis avec ses incantations, sous le regard exorbité de la jeune prostituée qui semblait au bord de l’hystérie.

-Plus fort doc, vous pouvez le faire, plus fort !

Le médecin tomba à genoux et poussa un hurlement inarticulé. Le Bateleur lança un regard à Solomon et traduisit.

-Mrkvât… Bel Mrkvât.

Alors Solomon avança d’un pas en brandissant un vieux parchemin sur lequel était porté un sceau complexe à l’encre verte, et ses stances changèrent de ton. Elles sonnaient à présent plus comme des ordres que comme des avertissements, et l’on y reconnaissait de loin en loin le nom soufflé par le jongleur.

Le médecin s’écroula, comme secoué par une crise d’épilepsie. Le Bateleur s’approcha de lui en traversant la ligne blanche et porta à ses lèvres le bocal comme s’il voulait lui donner à boire, sauf que le récipient était vide.

Un coup de tonnerre éclata dans le ciel et l’appartement fut inondé d’une lumière brutale. Solomon fit silence, un silence qui ne fut rompu que par le bruit du couvercle claquant sur le bocal. Le médecin gisait sur le parquet, inerte, l’œil vide. Le Bateleur se releva, glissa le bocal et la baïonnette dans son sac. Sortant un chiffon de sa poche, il effaça le cercle de craie et fit signe à son compagnon de le suivre. Dans le canapé, la prostituée s’était évanouie. 

*

-Qu’en as-tu fait, finalement ?

-Rien. Je l’ai caché dans les catacombes, dans un coin discret.

Solomon plissa le nez d’un air réprobateur. Le garçon apporta les bières puis repartit, laissant les deux hommes à leur discussion.

-N’importe qui pourrait le trouver, ou bien il pourrait se briser…

-Pas là où je l’ai mis. Ne t’en fais pas, tu ne devrais pas en entendre reparler.

Solomon sortit de la poche de son imperméable un numéro du Parisien daté de la semaine précédente qu’il tendit au Bateleur.

-Le journal en a fait état, en tout cas.

Un article décrivait la macabre perquisition effectuée par la préfecture de police dans l’appartement d’un médecin qui s’était avéré être le tueur qui décimait les prostituées de Nation. Le capitaine Pascalini se refusait à tout commentaire, mais le journaliste indiquait que le monstre avait été localisé grâce au témoignage incohérent d’une de ses victimes qui était parvenue à s’échapper. Probablement drogué, le tueur n’avait opposé aucune résistance et avait été conduit à l’hôpital, dans un état jugé critique.

Le Bateleur reposa le journal et se leva.

-Le pauvre vieux. Il va sans doute se retrouver à Sainte Anne avec l’autre fille.

Il ramassa le sac et sortit. Solomon s’aperçut alors qu’il n’avait pas payé les bières.

samedi 29 décembre 2018

Bilan

Il paraît que c'est l'heure des bilans. Donc allons-y.

Quand je fais les comptes, l'année a été productive, mine de rien.

J'ai publié :
Ma BD sur Lovecraft en février.
3 nouvelles, deux dans des anthologies chez Rivière Blanche et une dans la revue Le Novelliste. Je commence à avoir un gros corpus de nouvelles publiées, là.
Une tripotée d'articles dans Geek le Mag et quelques uns chez Bruce-Lit.

Et dans ce que j'ai fait cette année, mais encore publié…
J'ai terminé un roman, j'en ai commencé deux autres (dont un que j'ai mis en stand by pour plein de raisons et un dont j'ai pondu quasi un tiers en seulement deux mois de boulot).
J'ai écrit une très grosse nouvelle et un scénar de BD.
J'ai écrit la moitié d'un autre scénar de BD (j'en ai d'ailleurs posté un extrait le mois dernier ici même).

Et sinon, j'ai participé à deux colloque universitaires. Et on m'a refilé un poste d'enseignant sans que je demande rien (mais ça tombait bien).

Ce qui doit sortir en 2019 :
Un roman en avril, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, ma fantaisie arthurienne, ou pour mieux dire utherienne, chez les Moutons électriques.
Une BD à la rentrée prochaine, Disney & Disney, Deux Frères à Hollywood, aux éditions 21g. C'est une sorte de biographie de l'Oncle Walt, en parallèle avec la vie de son frère Roy, qui l'a sorti du pétrin à plusieurs reprises.

Bon, j'ai pas fini d'encombrer les rayonnages, en somme…

vendredi 28 décembre 2018

Bon sang, Joe, je suis touché, je suis aveugle !

Ah tiens, hier soir, en me connectant ici, j'ai découvert que toutes les images avaient disparu. Ça m'a un peu inquiété, et j'ai commencé à purger le cache, à tester divers trucs… Sans résultat. Curieusement, quand je passais en mode édition, les images concernaient s'affichaient.

Pris d'une inspiration, je suis allé me connecter avec un autre navigateur. Et là, tout marchait bien.

Finalement, pris d'une inspiration, j'ai désactivé Adblock. Et là, tout remarche.

Alors, je pense qu'Adblock a l'expérience pour distinguer les vraies images des pubs intrusives. Mais ce qui est intéressant, c'est que je me connectais sous Chrome (logiciel Google) à Blogger (service Google), donc deux éléments fournis par une société dont le business model est largement basé sur la publicité.

De là à imaginer que les éléments visuels hébergés par blogger soient délibérément flaggés comme des pubs pour forcer les gens à désactiver Adblock, il n'y a qu'un pas que j'hésite à franchir. Mais quand même. Pourquoi d'un coup, après des années de bons et loyaux services, Adblock déconnerait comme ça ?

Un avis, les gens ?

samedi 22 décembre 2018

Vacances, j'oublie tout… ou pas

Bon, ayé, je suis officiellement en vacances depuis ce soir. Pfouuu… Voilà un concept qui était devenu un peu abstrait pour moi, au fil des ans. Travaillant de chez moi, je n'étais jamais vraiment "employé", mais du coup, jamais vraiment "en vacances" non plus. Rien que l'été dernier, quoique je sois parti une petite quinzaine, j'en avais profité pour écrire une grosse nouvelle de 70.000 signes (et sans forcer : je me suis vraiment reposé).

Là, ce poste qu'on m'a confié y a quelques semaines change totalement mon rythme de vie. Et aujourd'hui, j'avais encore à assurer mes ateliers habituels du samedi.

Donc là, vacances. Avec seulement à traiter :

- 1 petite traduction de moins d'une centaine de pages
- un bout de scénar à finir
- un séquencier à proposer (avec la phase de documentation qui va avec)
- un bouquin de commande à avancer
- mon prochain roman à avancer.

Et vous savez quoi ? Par rapport à mon rythme depuis la Toussaint, je peux vous assurer qu'on est dans le peinard, le pépère, la farniente.

Tenez, du coup, un extrait dudit roman. Ambiance très différente de celle des Trois Coracles :


Suzanne n’est jamais entrée dans le temple auparavant. Elle est souvent passée par Bourdon, et y a même fait une partie de son apprentissage, mais ses mentors de l’époque auraient eu l’impression de se souiller en pénétrant dans cette relique des temps barbares. Elle a entendu dire qu’on y pratique encore les anciens rites de sang, et les traînées d’ombre sur la pierre d’autel semblent le confirmer. Elle se promet d’assister au moins une fois à l’office pour se faire son idée. Pour savoir aussi comment ces gens rendent grâce au Prince.

« Que cherchez-vous, mon enfant ? »

La formule est un nouveau signe d’ancienneté. Un prêtre du rite rectifié se serait adressé à elle en l’appelant « ma sœur ». Elle sort son insigne.

« J’ai été envoyée par la Nouvelle Lougdun. La prévôté de Bourdon ne semble pas à même de venir à bout de vos problèmes.

— Ou elle n’en a guère envie. »

Suzanne scrute la pénombre du temple aux murs noircis. La source de la voix demeure invisible.

« Ça revient à peu près à la même chose, me semble-t-il.

— C’est une manière de le voir, mon enfant. »

Encore cette expression qui a le don de l’irriter.

« Il faudra vous contenter de moi, je le crains.

— J’ignorais même qu’il y eût des femmes prévôt. Ils procèdent différemment, dans l’Est.

— Dans l’Est et partout. Ma juridiction s’étend à tous les territoires, et même si besoin au Mitan profond. »

Le prêtre soupire, puis elle voit une chandelle se déplacer dans l’ombre, puis une silhouette dont la robe rouge se fondait jusqu’alors dans l’obscurité.

vendredi 21 décembre 2018

Dream-TV

C’est curieux, la logique des rêves, quand même. Cette nuit encore, je me suis retrouvé à consulter fébrilement un magazine annonçant les programmes télévisés. Ça fait combien d’années que je n’ai pas acheté un de ces machins ? Douze ? Plus ? Probablement plus. Pour ce que je regarde la télé, de toute façon… Ça fait des années que je n'ai plus grand-chose à faire de ce qui y passe. Zapper me navre (à moins que je ne tombe sur une série sympa), et je scotche en général sur des chaînes de ciné, ou le replay qui me permet de mater Preacher, GoT ou des documentaires sur Ennio Morricone.

Mais, dans le secret de mon sommeil, je me retrouve donc à feuilleter des programmes. Pourquoi ? Ça ne me manque pas, pourtant. Je n'en ai plus l'usage, et le dernier que j'ai acheté, c'était pour le DVD de Desproges offert (un numéro de Télérama, la seule fois de ma vie où j'ai acheté Télérama, d'ailleurs). Ces rêves n'ont strictement aucun sens. Et si d'aventure ils en ont un, je ne suis pas certain de vouloir savoir…