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Générations perdues

 En ce jour des Poilus où je ne me rase pas plus que les autres jours, mais là, c'est pour leur rendre hommage, je repense au fait que tous les témoins de l'époque ont disparu. Quand j'étais minot, on voyait encore aux cérémonies du 11 novembre des petits vieux porter le drapeau et déposer la gerbe au monument. Je me souviens, il y a peut-être un quart de siècle, d'un gamin qui avait hérité le drapeau du grand-père et de la responsabilité qui allait avec, et que les dernières badernes regardaient d'un sale œil.

Tardi, toujours au taquet pour représenter la Der des Der

J'avais trouvé ça pourtant intéressant. Le gamin avait l'âge actuel de mon fils, et il était pas beaucoup plus jeune que moi à l'époque, et surtout il avait l'âge de l'ancêtre, au moment où celui-ci était allé voir ses potes se faire trouer la paillasse au nom d'un ordre du monde dont ils signaient, eux et leurs adversaires, l'effondrement dans la gadoue et le fracas. Toute une génération taiseuse, affligée ensuite du syndrome du survivant, qui mettra du temps à parler, quand elle parlera.

Plus de témoins. Plus que des témoignages désormais. Et il en va quasiment de même maintenant avec la suivante. Les suivantes. L'oncle qui avait fait l'Indo nous a quittés quand j'étais pas bien grand, de maladies contractées dans la jungle. Les vétérans de Tempête du Désert ou de la Bosnie ont mon âge et plus. Bientôt, ces événements ne seront plus un souvenir, mais un chapitre des livres d'histoire, eux aussi.

Le temps passe. Ces conflits deviennent des bornes, des marqueurs du passé séparant d'autres époques. Encore ce matin, un général fin de race souhaitait à mots couverts, à la radio, une bonne guerre pour tous ces petits cons qui supportent mal les restrictions actuelles. Comme ses prédécesseurs du temps des Poilus, il ne voit pas, ne veut pas voir, que ce ne sont pas les restrictions le problème, mais le commandement tout pété, la hiérarchie aux fraises qui entre deux rodomontades et grandes déclarations, ne sait qu'envoyer la piétaille au casse-pipe.

Les témoignages restent. Pas les leçons, visiblement.

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