Accéder au contenu principal

Paul Myron Anthony Linebarger, dit Anthony Bearden, dit J. W. Doublewood, dit Felix C. Forrest, dit Carmichael Smith, dit Cordwainer Smith




"Il n'existe pas de meilleur moyen d'apprendre le métier de la propagande que d'être totalement soumis à la propagande d'un autre."
(Paul Linebarger,1913-1966)

Les barbouzes ont-ils une âme ? La question mérite d'être posée, quand on voit le cynisme total et le mépris des plus élémentaires convenances (du genre respect des droits de l'homme en général et de la vie humaine en particulier) dont fait généralement montre la corporation barbouzarde dans son ensemble (appelées aussi communauté du renseignement, c'est plus élégant). Même ceux qui en sortent ont du mal à s'en extraire totalement : ceux qui deviennent écrivains continuent à ressasser des version plus ou moins idéalisées de leur ancien travail, comme Ian Fleming ou John Le Carré.

Quoiqu'il ait, à l'instar de ses collègues, donné lui aussi dans le roman d'espionnage, Cordwainer Smith est un cas un peu à part, connu à l'état-civil et chez les barbouzes sous le nom de Paul Linebarger, auteur de La Guerre Psychologique, un petit manuel qui fait encore référence. Son pays avait régulièrement recours à sa connaissance intime de l'extrême Orient, et il revint de Malaisie et de Corée avec le grade de colonel.

En tant qu'écrivain, outre ce qui était lié de près ou de loin à son activité de consultant en interrogatoires, retournement d'agents ennemis et propagande ciblée, Cordwainer Smith a ajouté sa pierre à l'édifice de la science-fiction avec le cycle des Seigneurs de l'Instrumentalité, un ensemble de nouvelles et de romans brossant l'histoire d'un improbable futur, souvent raconté du point de vue de gens situés plus loin encore dans ce même futur. À la lecture de ce cycle, on peut répondre à la question posée plus haut : oui, les barbouzes peuvent avoir une âme. En tout cas, Smith/Linebarger en avait une, et c'était une âme de poète visionnaire. Bardé d'idées, élégant dans ses tournures, délicat dans ses concepts, son cycle est un monument qui fut d'ailleurs largement pillé par la suite, tant par des auteurs de science-fiction que de bandes dessinées : Frank Herbert a tapé dans la caisse, mais aussi Philip José Farmer, Howard Chaykin et même Warren Ellis (vous vous rappelez la pluie de Chinois dans le premier arc d'Authority ? Elle est décrite dans Les Seigneurs de l'Instrumentalité).

Généralement, le propagandiste est un auteur dont il convient de prendre l'œuvre avec des pincettes, le propos parasitant généralement l'exécution. Chez Smith, rien de tel, son œuvre d'auteur étant totalement séparée de son travail de propagandiste, constituant une relaxation, une ouverture sur autre chose, un moyen de prendre de la distance. Ce que ne savent plus faire les publicitaires qui se piquent d'art, se vautrent dans les pires travers de la propagande à l'ancienne et expliquent qu'Internet est une saloperie alors que la Rolex c'est génial tout en faisant des pieds et des mains pour consommer le temps de cerveau disponible de gens parfois réduits à moins humains que les délicats hommes-animaux luttant pour leur liberté que nous narra jadis Libebarger, quand il n'était pas exactement lui-même.

Commentaires

artemus dada a dit…
Ça y en être foutrement intéressant d'autant que je ne connais pas du tout cet auteur, hormis de nom, hein faut pas pousser mémé dans les orties quand même.
Alex Nikolavitch a dit…
Ah, je peux t'assurer que ça gagne à être connu (et ça a été réédité dans une belle édition remaniée et complétée chez J'Ai Lu SF, il y a de ça trois ou quatre ans, donc facilement trouvable).

ça a certes vieilli (mais moins qu'un Edmond Hamilton de la même époque, par exemple), mais certaines nouvelles ont une puissance d'évocation absolument terrible. D'autant que Smith était quelqu'un de très cultivé, et que les jeux de références littéraires abondent, ce qui contribue souvent à enrichir le récit, à l'éclairer subtilement.
Anonyme a dit…
Et quand Denoël a réédité Les Loups des étoiles d'Hamilton, ça a été le plus rapide épuisement de tirage de l'histoire de la collection Lunes d'Encre.

Autant dire que même ce qui a vieilli peut garder ses charmes.
Anonyme a dit…
Et là, je te scotche: j'arrive pas à copier le lien, mais va voir sur mon blog à la date du 18 septembre...

Gino
Alex Nikolavitch a dit…
Hop, deux réponses en unes :

à Manti : c'est clair que j'ai adoré les Loups des Etoiles, j'ai rien contre la SF à Papa et rien contre Hamilton (j'ai préparé une fiche sur lui, que je posterai un de ces quatre). Et quand j'étais libraire, j'en ai dépoté un paquet, de Starwolves : les "origines secrètes de Han Solo", les gens se ruaient dessus.

à Gino : wow, en effet, superbe histoire ! j'avais loupé ça - et le post précédent avec la version vintage d'Indi, fabuleux-

Posts les plus consultés de ce blog

Space jesuit ecolo on the run !

Dans mon rêve de cette nuit, j'étais un Jésuite de l'espace chargé d'étudier l'écologie d'une planète nouvellement découverte. Sauf que des colons avaient accidentellement introduit des espèces terriennes et étaient en train de bousiller l'écosystème, du coup. Au camp de base numéro 4, je me souviens distinctement avoir expliqué à un cosmonaute "les charmes et les lapins se sont magnifiquement adaptés, hélas". Le tout dans un décor insolite et grandiose de forêt extraterrestre dont des morceaux commençaient de plus en plus à ressembler au bois de Meudon, me demandez pas pourquoi. Le truc, c'est qu'en me réveillant, il me semble que cette histoire de jésuite écolo n'est pas qu'une production enfiévrée de mon esprit malade. Il me semble avoir lu un roman de SF dans le genre. J'ai de bons souvenirs du Cas de Conscience de James Blish, du père Carmody créé par P.J. Farmer,et il y a des jésuites dans Hypérion de Dan Simmons. Je précis...

JC et ses doubles (Double Ellis, deuxième partie)

Hop, deuxième article sur Ellis, légèrement mis à jour par rapport à la version publiée en 2008. Alan Moore ne le savait probablement pas à l'époque, mais quand il créa John Constantine dans les pages de Swamp Thing, au milieu des années 80, il avait introduit dans la psyché collective plus que le simple irritant, l'aiguillon motivateur que ce personnage était à l'origine. John Constantine s'est rapidement imposé comme un nouvel archétype hantant nos illustrés favoris. Et cet archétype hante particulièrement, depuis, l'œuvre d'un certain Warren Ellis, mutant à mesure, s'amalgamant, évoluant et revenant sur lui-même au point de s'offrir brièvement à l'auteur dans sa propre série. Warren Ellis a écrit Hellblazer, la série consacrée au personnage. Ce run, fort méritoire et plein de qualités, n'a pourtant pas marqué durablement la série comme un de ses points hauts. Il n'aura pas eu l'impact dévastateur de celui de Garth Ennis. Il n...

L'Empereur-Dieu de Dune saga l'autre

Hop, suite et fin des redifs à propos de Dune. Si jamais je me fends d'un "les hérétiques", ce sera de l'inédit. Le précédent épisode de notre grande série sur la série de Frank Herbert avait évoqué l'aspect manipulatoire de la narration dans  Dune , cette façon d'arriver à créer dans l'esprit du lecteur des motifs qui ne sont pas dans le texte initial. La manipulation est patente dans le domaine du mysticisme. Demandez à dix lecteurs de  Dune  si  Dune  est une série mystique, au moins neuf vous répondront "oui" sans ambage, considérant que ça va de soi. Il y a même des bonnes sœurs. C'est à s'y tromper, forcément. Et, un fois encore, le vieil Herbert (on oubliera charitablement le jeune Herbert et son sbire Kevin J. en personne) les aura roulés dans la farine. Dune  est une série dont l'aspect mystique est une illusion habile, un savant effet de manche. Certains personnages de la série sont mystiques. Certaines...

Zéros sociaux

Ça fait déjà quelques temps que je reçois au moins une fois par semaine un mail m'avertissant que telle ou telle personne de mon entourage veut m'inviter sur un service internet que, par commodité et pour ne pas le nommer, j'appellerai Fesse-de-Bouc. Bien entendu, pour ne serait-ce que voir le profil de la personne invitante, il faut se connecter au site, et pour ça, créer un compte. Donc impossible de savoir à quoi on s'inscrit exactement sans s'inscrire. C'est quand même redoutablement vicieux, comme système. Alors d'accord, vous allez me dire que, gagna, Fesse-de-Bouc, c'est gratuit, blabla, que ça n'engage à rien, tralala, etc...) Mais avant de mettre mon nom et mes coordonnées dans un truc (et rappelons que, de nos jours, un nom et des coordonnées, ça vaut de l'argent, c'est pour ça que tous les formulaires d'inscription sur internet sont censés être munis d'une case interdisant de monnayer les informations de ce type), j'aim...

Seul au monde, Kane ?

Puisque c'est samedi, autant poursuivre dans le thème. C'est samedi, alors c'est Robert E. Howard. Au cinéma. Et donc, dans les récentes howarderies, il manquait à mon tableau de chasse le Solomon Kane , dont je n'avais chopé que vingt minutes lors d'un passage télé, vingt minutes qui ne m'avaient pas favorablement impressionné. Et puis là, je me suis dit "soyons fou, après tout j'ai été exhumer Kull avec Kevin Sorbo , donc je suis vacciné". Et donc, j'ai vu Solomon Kane en entier. En terme de rendu, c'est loin d'être honteux Mais resituons un peu. Le personnage emblématique de Robert Howard, c'est Conan. Conan le barbare, le voleur, le pirate, le fêtard, le bon vivant, devenu roi de ses propres mains, celui qui foule de ses sandales les trônes de la terre, un homme aux mélancolies aussi démesurées que ses joies. Un personnage bigger than life, jouisseur, assez amoral, mais tellement sympathique. Conan, quoi. L'autre...

Star Turc

Poursuivant mon exploration nonchalante des séries Z les plus improbables de la galaxie, je me suis enfin confronté à Turist Ömer Uzay Yolunda , le célébrissime Star Trek turc. Autant le dire tout de suite, c'est moins extrême dans le résultat que le Star Wars turc , mais ça reste un opus assez aberrant pour mériter d'être étudié en détail.      Kapitan Kirk dans : Les Dents de l'Espaaaace ! Il faut savoir que le Turist Ömer du titre (doit-on traduire ça par "Homère le Touriste" ? Personnellement, je ne m'y risquerai pas, mais si ça vous fait marrer, libre à vous, hein.) est un personnage comique récurrent du cinéma turc, vivant des aventures improbables aux quatre coins du monde (voire ici de l'univers). L'acteur, Sadri Alisik, est un de ces galériens du cinéma turc, qui a pas mal de films à son actif, y compris des drames, et ce qui semble être un Lucky Luke turc ( Atini seven kovboy ), à moins que ce ne soit une version gaguesque des Sep...

Fly, fly, fly !

Hop, au passage, la couverture de Fly me to the moon , à paraître au printemps chez La Cafetière, sous les crayons du toujours excellent Marc Botta (avec lequel j'avais déjà créé La Dernière Cigarette , chez le même éditeur), et sur un scénario de vous devinez qui. Et si vous ne devinez pas, vous voyez la porte, là ? C'est pour vous. Hop. Et au passage, n'hésitez pas à aller faire un tour là . C'est un autre blog qui vous tiendra au courant de l'avancement d'un autre de mes projets en cours. Par Crom !

Les chiffres, on leur fait dire ce qu'on veut

Ça me fait toujours marrer quand on sort une statistique pour prétendre savoir ce que pensent "les Français". Déjà, la stat ne reflète que la pensée de la majorité. Et tout dépend de la façon dont on pose les questions du sondage. Là, je viens de lire (c'était sur le site du Monde ) un article expliquant que les apéros géants n'avaient pas la faveur des Français, sous prétexte que 85 % des sondés n'avaient pas l'intention d'y participer. J'aimerais, du coup, qu'on me sorte les stats des choses qui ont la cote. Genre Rolland Garros, quel pourcentage de Français a l'intention d'y aller un jour ? à mon avis, 95 % des gens n'iront jamais s'y assoir. Pour les matches de foot à voir en vrai, les gens qui aiment aller au stade, ça représente quel pourcentage de la population ? Et tous ces gens qui se gargarisent du fait que les français les aiment ? Quel est le pourcentage de Français qui n'a lu aucun livre de Marc Levy et qui n'a ...

En fait, je me demande si je suis pas plus heureux dans mon bunker

Tout avait pourtant bien commencé. Comme ça m'arrive de temps à autres, il avait fallu que je me rende sur Paris. J'avais des papiers à poser chez un éditeur, une réunion de calage avec un coauteur pour affiner des trucs sur un bouquin, et entre les deux, je déjeunais avec un collègue scénariste. L'éditeur, je bosse depuis des années avec sans souci. Donc de ce côté là, aucun problème. Le coauteur, on s'entend bien, on veut vraiment assurer sur le bouquin, on a avancé. Donc là, aucun problème non plus. Le collègue, très sympa, en plus le petit restaurant faisait un saint Marcelin pané qui était juste une tuerie, et un rôti de porc miel et romarin qui relevait de la pure poésie gustative. Donc franchement, que demander de plus ? Hein ? Elle était quand même plutôt positive, la journée. Mais ça impliquait de crapahuter dans Paris en croisant des gens. Et ça, ça devient de plus en plus dur. Déjà, on croise Guillaume Musso avec son pull à capuche de jeune (ou de fan...

Amour du travail bien fait

Il y a des jours où j'aime bien être moi. Si si, ça m'arrive. Et c'est grâce au merveilleux métier que je fais. Parce que, quand un personnage s'appelle "Strapon", en VO, moi j'ai le droit de le traduire par "Saint Turgod" en VF. Juste parce que c'est dans The Boys* , et que dans The Boys , à peu près tout est possible (alors que ça n'aurait probablement pas été faisable dans Spider-man ou Mickey Mouse). Et pour bien prouver que tout est possible, tenez, j'ai aussi collé une citation de Dan Ackroyd, par exemple, dans le même album. Ami lecteur, sauras-tu la débusquer ? * Un extraordinaire comic book par Garth Ennis, avec des super-slips et bien d'autres choses encore. Mais n'ouvrez pas les albums de The Boys si vous n'avez qu'une tolérance limitée aux gros mots, gags graveleux, ex tankistes soviétiques majeurement membrés, scènes d'éviscération, psychopathes en tout genre et autres joyeusetés d'une gra...