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Qui était le roi Arthur ?

Tiens, vu que le Geek Magazine spécial Kaamelott connaît un deuxième numéro qui sort ces jours-ci, c'est peut-être l'occasion de rediffuser ici un des articles écrits pour le précédent.


Souverain de légende, il a de tous temps été présenté comme le grand fondateur de la royauté anglaise. Mais plus on remonte, et moins son identité est claire. Enquête sur un fantôme héroïque.


Cerner un personnage historique, ou remonter le fil d’une légende, cela demande d’aller chercher les sources les plus anciennes les concernant, les textes les plus proches des événements. Dans le cas d’Arthur et de ses chevaliers, le résultat a de quoi surprendre. 

« [Gwawrddur] sut nourrir les corbeaux sur les remparts de la forteresse, quoique n’étant pas Arthur. »
La voilà, la plus ancienne mention d’Arthur dans les sources britanniques, et avouons qu’elle ne nous apprend pas grand-chose. Elle provient d’un recueil de chants de guerre et de mort, Y Gododdin, datant des alentours de l’an 600, soit quelques années après l’époque où l’on situe généralement le règne du roi légendaire. Elle donne à penser que cet Arthur était un guerrier puissant et proverbial, auquel on pouvait comparer tous les autres, et pour un temps… c’est à peu près tout.
Quelques mentions et références cryptiques dans des poèmes obscurs, comme si Arthur était avant tout un personnage folklorique, exterminateur de géants et de dragons aux côtés de ses joyeux compagnons, et déconnecté de tout contexte historique.

C’est mon Dux, ma bataille

La première mention vraiment précise est beaucoup plus tardive. Dans l’Histoire des Bretons, datée du neuvième siècle, il est dit : « En ces jours, Arthur combattait aux côtés des rois des Bretons en tant que chef de guerre », et il n’est donc pas roi, mais « dux bellorum ». Il est censé avoir mené douze bataille contre les envahisseurs Saxons, la dernière, au Mont Badon, le voyant abattre 960 ennemis à lui tout seul lors d’une charge héroïque.
Au siècle suivant, les Annales de Cambrie précisent : « il portait sur son bouclier les armes du Christ, trois jours et trois nuits durant, qui assurèrent la victoire des Bretons. » La référence aux armes ou à l’image du Christ semble directement repiquée des récits de la conversion de l’empereur Constantin, un procédé courant à l’époque lorsque les chroniques cherchent à légitimer un souverain ou un chef : le récit de la bataille de Tolbiac attribue lui aussi la victoire de Clovis au fait de se placer sous la protection dur Christ. L’utilisation de ce motif est au moins un indice d’embellissement des événements.
Les vrais problèmes commencent quand on remonte à nouveau un peu dans le temps pour trouver d’autres mentions de cette bataille. 
Gildas le sage, au milieu du sixième siècle, évoque bien la bataille sans en nommer les participants. Tout au plus indique-t-il que la défense a été organisée par un certain Ambrosius Aurelianus, le « dernier Romain ». D’aucuns ont supposé que celui-ci avait servi de modèle au personnage d’Arthur, voire était l’Arthur historique, mais le peu qui est dit d’Ambrosius ne colle à rien de ce qu’on sait ou croit savoir d’Arthur.

Sa vie comme un roman

De fait, toutes les indications précises sur Arthur lui sont très largement postérieures, et orientées. L’histoire de sa bâtardise semble venir d’Ecosse, avec l’arrière-pensée de contrer, en la délégitimant, une imagerie vécue comme anglaise, tandis que les auteurs de romans, très rapidement, se désintéressent du personnage pour en faire un cadre lointain, un élément de décor. Chez Chrétien de Troyes, par exemple, les protagonistes sont toujours les chevaliers, confrontés à des problèmes d’honneur et d’amour. Le roi n’est là que pour leur donner une légitimité ou, dans le cas de Lancelot, un mari à la belle Guenièvre, et donc un interdit pesant.
De façon intéressante, les autres personnages de la geste arthurienne semblent venir de bien des horizons. Perceval est l’adaptation christianisée du protagoniste d’un poème épique, Peredur, lancé dans une quête de vengeance. Yvain et Gauvain apparaissent eux aussi dans les sources galloises, triades ou poèmes, et pourraient avoir été d’anciens rois bretons. Lancelot agglomère peut-être plusieurs personnages d’origines diverses, irlandaise ou armoricaine.
Plus curieux est le cas d’Uther Pendragon, censément père d’Arthur, cité à quelques reprises dans les chroniques saxonnes comme un chef breton combattant aussi bien les envahisseurs que l’usurpateur Vortigern, et sa prestigieuse descendance n’est jamais mentionnée dans ce contexte, contrairement à ce qu’on pourrait attendre. L’existence d’Uther semble mieux attestée que celle de son fils, et pourtant la geste arthurienne le traite au mieux comme un prologue, au pire comme une note en bas de page.
Mordred, de neveu et compagnon d’armes qu’il était lors de ses premières apparitions, se mue en némésis du roi, fils bâtard et maudit qui provoque la chute du royaume. Mordred devient avec le temps le miroir obscurci de la naissance d’Arthur.

La magie n’est pas toujours là où l’on croit

Le Graal est lui aussi un motif composite, mêlant merveilleux chrétien et références celtes, au point que les premiers auteurs à l’évoquer ne sachent pas vraiment à quoi il ressemble. Il semble être au départ un plat d’argent ou une émeraude magique, et ce n’est qu’avec le temps qu’il se trouve assimilé à la coupe du Christ. Mais une fois installé dans le contexte arthurien, il finit par en devenir un élément structurant, l’objet de la quête ultime et tragique des chevaliers.
Quant à Merlin, personnage qu’on pourrait croire le plus légendaire de tous, son existence est peut-être, paradoxalement, la mieux attestée. Il semble avoir été inspiré d’un roitelet, aux frontières de l’Ecosse, qui blessé à la tête lors d’une bataille, a perdu la raison et s’est réfugié dans les bois. À ceux qui venaient lui rendre visite, il proférait des paroles énigmatiques et sibyllines qui furent bientôt jugées prophétiques. Détail amusant, ce personnage aurait vécu une ou deux générations après l’époque où l’on situe généralement Arthur.
Ces personnages ont été recyclés, déformés, agglomérés sur une longue période, lorsqu’au départ ils étaient séparés par le temps, l’espace, et des traditions divergentes.
Tous les vestiges donnés comme arthuriens sont largement postérieurs. La forteresse de Tintagel n’était au mieux, au début du Moyen-Âge qu’une ferme fortifiée peut-être habitée par un chef local, et le seul lieu dont le nom pourrait renvoyer à la forteresse de Camelot est à l’autre bout du pays : il s’agit de la ville de Camulodunum (la « place-forte de Camulos », un dieu celte de la guerre), aujourd’hui Colchester. La ville, pourtant très exposée aux invasions, semble avoir résisté aux Saxons un peu plus longtemps que ses voisines. L’abbaye de Glastonbury, où l’on exhibe la tombe d’Arthur et de Guenièvre, a été fondée au moins un siècle après leur époque.
Quoi qu’on fasse, où qu’on cherche, Arthur semble insaisissable, perdu dans les brumes de sa propre légende.

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