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Le chemin qui va de la barbarie à la décadence

Un peu fracassé en ce moment. J'ai un peu moins de boulot, mais du coup, la décompensation me fout par terre. Et du coup, j'ai moins d'énergie pour taper des War Zone. Histoire de, je vous colle encore une petite rediff à peine remaniée d'un vieil article publié jadis sur Superpouvoir.

Conan a fait un retour en force dans nos comics shops et sur nos écrans (bon, moins en force, sur nos écrans, mais bref). Le Seigneur des Anneaux a fait un tel carton que Bilbo le Hobbit est en production en Nouvelle Zélande. On voit ressortir Red Sonja ou Klaw en BD. Xéna a atteint un niveau tellement culte qu'on nomme des planètes (ou presque des planètes, on va pas chipoter) pour lui rendre hommage. Les histoires de gros barbares qui manient des épées énormes comme si c'étaient des sucettes ont visiblement le vent en poupe.


Le slip en peaux de bêtes est un élément important aussi

Un commentateur a jadis dit que, si la Science-Fiction était "de gauche", en tout cas tournée vers l'avenir et le progrès, l'heroïc fantasy et ses barbares nietzschéens était plutôt "de droite", en tout cas réactionnaire et tournée vers le passé. Ce commentateur assumera cette classification, à laquelle on pourra trouver de nombreux contre exemples. Mais en effet, très souvent, l'heroïc fantasy est tournée vers le passé. Souvent un passé mythique et enjolivé, d'ailleurs. En fait, toujours un passé mythique et enjolivé. De fantasy à fantasme, il n'y a qu'un pas. Un tout petit pas. Quand ce passé n'est pas mythique, alors on est dans le roman historique, même si la frontière est parfois perméable, comme l'ont montré Les Mangeurs de Morts, de M. Crichton. Souvent, les grands cycles se situent "il y a bien longtemps, quand...", "il était une fois...", "après le temps de..." et autres formules qui évoquent le conte de fées ou le folklore.* (les latinistes disent un truc genre in illo tempore, et je vous recommande de faire pareil, c'est très classe)

Mais ce n'est pas sur ce seul point que ce genre est tourné vers le passé. Très souvent, les aventures des personnages les conduisent à réfléchir à un passé encore plus lointain. Le temps de la puissance des Elfes, dans Le Seigneur des Anneaux, ou l'antique Atlantide dans Conan, passé plus lointain dont il ne reste plus guère que quelques bribes de grandeur, quelques reliques, quelques secrets, et vers lequel on se tourne avec nostalgie, quand ce n'est pas avec un respect quasi religieux. Notons que l'ancienne trilogie Star Wars (et Star Wars, ce n'est guère que de l'heroïc fantasy à laquelle on a rajouté des vaisseaux spatiaux, pour le reste, entre les duels à l'épée et les vieux magiciens barbus, c'est pareil), était empreinte d'une nostalgie portant sur la grandeur de l'ordre Jedi. Un monde d'heroïc fantasy, en règle générale, c'est un monde décadent, qui est en train de perdre ses racines, et dans lequel le sang neuf vient de tribus barbares plus ou moins bien dégrossies, parfois descendantes de peuples jadis plus puissants : Cimmériens, rôdeurs du Nord ou ressortissants des Jeunes Royaumes. Un monde plus simple, aussi, dans lequel la bureaucratie, le prix de l'essence et les forfaits téléphoniques n'ont pas encore fait leur apparition. Un monde sans doute plus pur, ou qu'il est tout au moins plus facile de purifier et de mettre en ordre.


Entendez-vous dans nos campagnes mugir ces féroces orcs

Mais il y a une nuance nette entre cette littérature (et les films ou BDs qui vont avec) et les mythes à laquelle elle fait références. S'il y a parfois des guignols pour prendre au pied de la lettre Tolkien (il y a eu un scandale en Italie, il y a quelques années, avec des gusses d'extrême droite qui voyaient dans les hordes du Mordor une métaphore de l'immigration "non choisie"), le mythe du guerrier combattant des monstres était pour les peuples anciens, vivants à une époque moins civilisée, porteur d'enseignements, de leçon sur le monde, de culture, et sur les fondements de la civilisation naissante. Pour le consommateur civilisé d'aujourd'hui, ils ne sont plus qu'un délassement un peu coupable, un désir de s'identifier à une bonne brute qui résout ses problèmes sociaux à grands coups de hache en travers de la gueule. Sorciers décrépits, rois pervers et sbires divers ne devenant alors que des substituts d'une autorité détestée (chez Robert Howard lui-même, ils sont des portes paroles de la civilisation, vue comme intrinsèquement décadente).

Le mythe est alors pour le barbare un moyen de se civiliser, et pour le civilisé qui consomme de la fantasy le moyen de retourner, ne serait-ce qu'en esprit, à l'innocence de la barbarie.


Cüneyt Arkin payant de sa personne pour faire
la démonstration des agréments des mondes de fantasy




*Parfois, d'ailleurs, l'heroïc fantasy prend le parti de se situer dans notre avenir, tellement lointain que la distinction entre magie et science s'estompe, le rapport au passé est encore plus marqué. Dans le cycle de Teur, les forteresses sont des débris de bases spatiales, dont les fusées constituent les tourelles. Dans Hawkmoon, la science a été pervertie, et des hordes maléfiques déferlent sur l'Europe. Dans l'Empire de l'Atome, les secrets du passé sont devenus quasi incompréhensibles et deviennent l'apanage d'une caste de prêtres bornés. Notre présent devient dès lors un passé merveilleux. Il y a sans doute là une certaine ironie de la part des auteurs. Mais la notion de rupture et de décadence reste bien là. D'ailleurs, Mad Max se rattache peut-être aussi à cette tradition-là.


Commentaires

Soren a dit…
Analyse intéressante, particulièrement vraie pour le seigneur des anneaux et pour l'univers de Tolkien en général. Je dirais même que la conception du temps qui passe est différente dans les deux genres : dans la fantasy, idée de décadence irréversible (de l'âge d'or à l'âge du fer), dans la Science-Fiction, le temps qui passe est vu soit comme une amélioration constante (dans le bon comme dans le mauvais sens, le "meilleur des mondes" est ainsi parfaitement optimisé) soit comme un cycle (je pense surtout au cycle de Fondation d'Asimov). Après, cela revient au même (à savoir que la S-F est globalement plus optimiste que la Fantasy), mais je pense que ce point de vue personnel méritait d'être développé.
J’espère n'avoir pas été trop indigeste (si c'est le cas, je n'aurais qu'à le mettre sur le compte de l'heure tardive).
Alex Nikolavitch a dit…
Tout commentaire est le bienvenu, et justement, la formulation alternative permet de mettre le doigt sur un une équivalence intéressante entre nostalgie et pessimisme, par exemple.

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