jeudi 23 mai 2019

Walt !!!!

Ayé, il est dans les bacs !
C'est aujourd'hui que sort Deux Frères à Hollywood, la BD que j'ai écrite sur la vie de Walt Disney, avec aux dessins l'excellent Felix Ruiz !


Et sinon, je serai ce week-end aux Imaginales, à Epinal, pour dédicacer Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant. Si jamais vous êtes dans le coin…

mercredi 22 mai 2019

Auteur, compositeur, interprète, ah non, pas compositeur

Ah, hier soir, j'ai fait l'interprète pour une rencontre avec S.T. Joshi, auteur de la monumentale biographie Je Suis Providence consacrée à Howard P. Lovecraft (si vous avez aimé mon album sur le sujet, ce bouquin en deux tomes est l'occasion d'approfondir jusqu'au bout). étaient présents également Christophe Till, qui a dirigé les traducteurs du bouquin (dont moi) et Jérôme Vincent, l'éditeur de l'ouvrage, en tant que boss d'Actu-SF.






Assez peu de tentacules autour de la table, curieusement

Traducteur pro depuis vingt ans (en fait, dix-neuf ans et neuf mois, mais vous n'allez pas chipoter, hein ?) je suis habitué à travailler dans le secret de mon alcôve (mot élégant pour décrire l'exigu foutoir qui me tient lieu de bureau) face à mon écran et à mon rythme. Et face à un texte écrit, surtout. Faire l'interprète, c'est un exercice d'un tout autre ordre, que je n'avais pratiqué qu'une seule fois jusqu'ici. Je remercie d'ailleurs M. Joshi d'avoir parlé en phrases délibérément courtes, voire par demi-phrases. Ça m'a évité bien des nœuds au cerveau.

Mais pas de me viander sur des mots proches, comme "autistic" que j'ai entendu "artistic" avec les conséquences que vous imaginez.

En tout cas, M. Joshi a été absolument charmant, et très intéressant.

Si vous êtes à Epinal ce week-end, il y sera d'ailleurs. Et moi aussi.

dimanche 19 mai 2019

Mon chien est un fantôme

J'ai revu Ghost Dog, la voie du samouraï il n'y a pas plus tard que quelques temps de ça. Voilà un film à l'ambiance tout à fait étrange, et que j'aime beaucoup pour tout un tas de raisons. (tiens, j'ai envie de me revoir Smoke, aussi)

 
De toute façon, j'ai toujours apprécié Whitaker
(Bird, putain, quel film. je lui en pardonnerais presque Terre Champ de Bataille)

Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, ce film de Jim Jarmush, sorti il y a une vingtaine d'années, raconte le dernier baroud d'un tueur à gages joué par Forest Whitaker, qui opère dans une ville moyenne de la Côte Est des USA, peut-être une banlieue de New York, et qui vit selon les préceptes du Hagakure, un des manuels des samouraïs (on en connaît deux principaux. Le plus fondu est justement celui-ci, qui est franchement un bréviaire d'un fanatisme zen très bizarre. pour avoir une version moins psychotique, voir Le Traité des Cinq Anneaux (ou Roues, selon les traductions) écrit par Musashi et nettement plus pragmatique).

Quand Whitaker chanellise Samuel Jackson


J'ai toujours bien aimé ce film, et vraiment apprécié le parcours de ce personnage autodidacte qui parvient à se transcender via un texte reçu on ne sait trop comment. Malgré sa profession funeste, Ghost Dog est plutôt un bon gars, bienveillant, un peu renfermé et très sympathique, qui évolue au milieu de personnages parfois aussi étranges que lui : le marchand de glaces joué par Isaach de Bankolé, une petite fille grande lectrice, et surtout une brochette de mafieux en bout de course, qui posent aux parrains tout en étant parfaitement minables, sous louant pour leurs réunions l'arrière-boutique d'un restau chinois à deux doigts de les virer.

Ces pauvres types emploient Ghost Dog, mais après un contrat qui a dérapé, reçoivent l'ordre d'un gang plus puissant de faire disparaître l'assassin. S'estimant trahi, il commence à les éliminer méthodiquement.

La clé du film est le moment où l'un de ces mafieux sur le retour (joué par l'excellent Victor Argo) prend conscience du cadeau qu'il leur fait : "tu te rends compte ? Lui, il nous prend au sérieux. Il nous inflige une vendetta à l'ancienne." (je n'ai plus le dialogue exact en tête, mais il revient à ça) Le vieux en est reconnaissant, il se sent justifié par rapport à ce qu'il tentait d'être, validé. La conscience qu'il avait de son état de minable apparaît alors au spectateur.

 
Jarmush s'est fait plaisir, allant chercher de pures gueules du cinéma de mafia

Je me souviens de ma première vision du film, que j'avais beaucoup aimé mais avec une réserve. En voyant les scènes d'entrainement de Ghost Dog, je m'étais dit "bon sang, quel dommage qu'ils n'aient pas filé un maître d'armes à Whitaker, il ne sait vraiment pas se servir d'un sabre" et ça m'avait semblé être un défaut du film, un manque de rigueur par rapport au sujet.

C'est cette scène du vieux mafieux mourant qui m'a permis de comprendre le sens à donner à ce point : Ghost Dog est dans le même cas que les mafieux. Il vit sur une image. Il a appris la voie du samouraï dans un bouquin et s'est conformé à un cliché, en apprenant pas mal de trucs tout seul (il a été formé à son métier par le personnage joué par Argo, mais son trip samouraï lui appartient en propre). Il s'est conformé à un cliché, tout comme les mafieux de son quartier se conformaient à un cliché. La différence, c'est que lui est quand même parvenu à une grandeur intérieure, sublimant sa simplicité.

Son incapacité à manier son sabre dans les règles n'est pas une maladresse de la direction d'acteur. C'est un signe, l'indice que la posture de Ghost Dog est une construction mentale personnelle, une marotte qui lui a permis de se construire et qui domine sa vie, mais qui demeure cela : une marotte, comme collectionner les comics ou se donner à fond dans des compétitions locales de bowling (oui, c'est à vous que je pense, le Dude, Walter et Donnie). Une manière de se sentir exister.

 Sérieux, d'un bout à l'autre du métrage, il sait pas tenir son sabre

Forcément, je me reconnais pas mal dans ce film et ce personnage. Dans pas mal de domaines, je suis un autodidacte avec les défauts (et je l'espère, les qualités) que cela implique. Je sais pourquoi j'ai cette capacité de me plonger à corps perdu dans l'étude de tel ou tel sujet mineur. Mon entourage est fait pour une bonne partie de personnages étranges et pittoresques (peut-être certains d'entre vous, amis lecteurs de ce blog rentrez sans le savoir dans cette catégorie, mais sachez que c'est aussi pour ça que je vous aime, pour ces sommes de petites bizarreries qui empêchent ce monde de basculer dans un formatage stérile et le rendent donc vivable).

Je ne revois pas très souvent Ghost Dog, mais j'adore ce film. Quand je parle de cinéma dans ces colonnes, c'est souvent pour me moquer, et pas toujours gentiment. Ce n'est pas du tout le cas ici. Ghost Dog est un beau film. Tout simple dans son déroulé et ses moyens. Très simple dans ses enjeux. Ce n'est pas un exercice de virtuosité, pas un grand film d'action très malin. Juste une fable qui me fait du bien à l'âme. Et c'est en cela qu'il est grand.

mercredi 15 mai 2019

Exquis

Un exercice que j'aime bien, quand j'anime des ateliers BD, c'est le cadavre exquis. Le principe est simple : chaque participant dessine à son tour une case d'une BD collective, en rebondissant sur la case précédente.
Cet exercice a pas mal d'intérêts :

- Il permet de mettre les participants en mode "résolution de problème" plutôt qu'en mode création pure. En effet, quand ils récupèrent la page, ils ont déjà quelque chose sur quoi bâtir, plutôt que d'angoisser sur une page blanche. Ça délie les crayons, donc.

- Comme chacun a ses idées, sa sensibilité, ça se télescope, souvent jusqu'à l'absurde. Et cette absurdité du résultat est précieuse, elle permet de libérer de la créativité brute. Si l'on ne s'interdit rien, si aucune idée n'est considérée comme ridicule tant qu'elle permet de faire avancer le récit, alors on ne se bride plus. C'est souvent un problème au départ : un auteur n'est pas toujours le mieux placé pour juger de ses propres idées. Très souvent, on a tendance à s'auto-censurer. Mieux vaut lâcher les idées, les laisser reposer et faire le tri, au lieu de les écarter d'emblée avant de les coucher sur le papier. De ce point de vue, le cadavre exquis permet des choses fructueuses, de sortir des idées parfois foutraques et frappadingues, et du coup d'exercer des "muscles" créatifs qui sinon s'étioleraient.

Ce matin, ça a donné une histoire d'araignée géante attaquant un château fort, et que les défenseurs combattent à l'aide d'un spray géant. Mais une vache présente est touchée aussi, et fusionne avec l'araignée. Avant d'éternuer et d'abattre le château.

Un extrait (dans lequel j'ai vaguement chanellisé Guernica, je crois, pour la vache) :


Et du coup, un des élèves m'a demandé d'immortaliser le monstre que nous avions créé :

Ça aurait pu être pire, on aurait pu créer un Princeraignée
Dieu sait quels rejetons une telle créature aurait pu engendrer

dimanche 12 mai 2019

Trios, triades, tricycles et trimardeurs

Bon, c'est dimanche, alors bon dimanche, sous vos applaudissements tout ça tout ça comme dirait l'autre. Jour de repos, sauf que si certains d'entre vous traînent dans le 95 cet aprème, n'hésitez pas à passer au Grand Cercle d'Eragny, au centre commercial Art de Vivre (accès par l'A15 et la N184) pour venir vous faire signer mes bouquins, j'y serai pour y cochonner artistement des pages de garde.


Et puis comme c'est dimanche, c'est l'occasion de gratter un peu ces vieilles histoires mythologiques sur lesquelles j'accumule des notes en vrac depuis bien des lunes.

Aujourd'hui, j'ai envie de parler de triades divines.
Alors, pour nous autres dans un monde assez marqué par le christianisme, la triade de base est la Sainte Trinité, Père Fils et Saint Esprit, qui a un sens et une articulation précise, et dont je ne causerai pas plus avant aujourd'hui. C'est un cas particulier, qui mérite un article à lui tout seul, et en retracer l'archéologie pourrait s'avérer intéressant. Et là, peut-être qu'on reparlera de notions que je vous livre ce matin.
Bref, les triades.
En mythologie (et dans plein d'autres domaines, d'ailleurs), plein de trucs vont par trois. Et donc, on a des groupes de héros, des groupes de dieux, des choses comme ça, qui s'agrègent selon ce nombre précis. Quand il s'agit de dieux, on appelle ça une triade. C'est plus ou moins formalisé, plus ou moins implicite, mais je pense que la notion vous est à peu près familière.
Là où ça devient rigolo, c'est quand on commence à les classer, ces triades. Parce qu'il y en a plusieurs sortes.
Pour ma part, j'en relève trois. Une triade de modèles de triades.

Le premier type, c'est celui qu'a défini Dumézil, ce qu'il appelle la "triade fonctionnelle". Les dieux y représentent des fonctions sociales et leur réunion permet l'émergence d'une société complète.
Les trois fonctions sont la souveraineté ou le sacré (notions liées : l'existence dans mas mal de cultures d'un crime de lèse majesté démontre bien le caractère particulier du souverain), la force et la fécondité.
Chez les nordiques, ça donne Odin, Thor et Freyr. Les déesses du jugement de Pâris fonctionnent clairement selon ce principe, avec Héra, Athéna et Aphrodite (on en a déjà causé, Athéna est une déesse de la guerre avant toute chose). Dumézil dégage des brumes de la fondation de Rome une triade Jupiter, Mars, Quirinus qui lui semble exemplaire sous ce rapport.
Ce qui est intéressant, dans cette triade-ci, c'est qu'elle nous renvoie directement à la société humaine, aux contingences de la vie. En général, on a des dieux très incarnés, là-dedans.

Le deuxième modèle est un peu moins connu, mais j'ai l'impression qu'on le retrouve dans tout le Proche-Orient ancien. C'est une triade astrale, dont chaque terme renvoie au ciel. Curieusement, à Babylone et aux alentours, le Soleil n'y tient qu'une place assez subalterne. On y a Sîn, Ishtar et Samas, respectivement la Lune, Vénus et le Soleil. Avec la Lune au sommet. (y a des variantes, et de toute façon le grand sanctuaire de Sîn n'est pas Babylone, mais plutôt Ur). Ce qui est intéressant, c'est qu'en Anatolie, on retrouve une triade similaire, pas qui a été absorbée par les Grecs (alors je sais, les Hellénistes ne sont pas tous d'accord dans ce domaine, et un certain nombre d'entre eux tiennent au caractère purement grec d'Apollon, ce dont je ne suis pour ma part pas du tout convaincu, peut-être qu'on en reparlera un jour). Toujours est-il qu'on retrouve cette structure avec Artémis, Aphrodite et Apollon (le fait qu'il y ait allitération a peut-être du sens, ou pas). Notons le flottement : chez les peuples sémites, la Lune est masculine et le Soleil aussi. Il y a un certain nombre de peuples de la région où la Lune est Masculine et le Soleil féminin, et tout porte à croire que c'est la forme la plus archaïque. Et pour la petite histoire, la langue allemande contemporaine conserve le féminin pour soleil et le masculin pour lune).

La triade du troisième type, qui est généralement plus récente que les précédentes, correspondant dans certains cas à une réflexion théologique avancée, est de nature cosmique. Les trois divinités s'y partagent l'univers tout entier et y patronnent d'énormes blocs. En Grèce, c'est le groupe Zeus, Poseidon, Hadès, responsables respectivement du ciel, de la mer et du monde souterrain (la surface de la terre elle-même, au milieu de tout ça, étant le séjour de l'homme) et c'est peut-être (gros peut-être) une construction assez récente, la plupart des religions les plus anciennes mettant le dieu du ciel en retrait (c'est El chez les Cananéens, Ouranos chez les Titans grecs, et on a des équivalents en Egypte).
L'autre grande triade cosmique est celle de l'hindouisme, et pour le coup on sait qu'elle correspond à une synthèse tardive. C'est Brahma, Vishnu et Shiva, patronnant respectivement création, conservation et destruction. Là, d'une certaine façon, là où les Grecs spatialisent la répartition des compétences divines, on en revient ici à quelque chose d'apparemment fonctionnel, mais c'est en fait surtout temporel : la cosmologie hindoue est basée sur des cycles, sur la grande roue du karma, et la succession de ces trois fonctions s'intègre parfaitement à une construction de ce genre.

Y a-t-il d'autres sortes de triades ?
Si on regarde la triade héliopolitaine qui, si ses dieux sont anciens, correspond quand même semble-t-il à une réinterprétation plus tardive (mais peut-être que des spécialistes pourront préciser ça en commentaire), on a Osiris, Isis et Horus. D'une façon évidente, elle renvoie à une simple structure familiale (père, mère, fils). Mais plein d'éléments viennent parasiter cette évidence : Isis et Horus ressemblent fort aux composantes Vénus/Soleil des mythes du reste du Croissant Fertile. Mais par contre, les aspects lunaires d'Osiris sont nettement moins évidents. Par ailleurs, Osiris qui meurt et devient impuissant, ça renvoie à des motifs célestes très courants dans la région (je parlais d'El et d'Ouranos un peu plus haut). Et d'un autre côté, Isis a parfois été associée à la Lune, mais là aussi, c'est peut-être ultra tardifs.
Donc voilà… Aucune conclusion claire à tirer de tout ça, juste des pistes de réflexion. Ça dort dans mes tiroirs depuis un bail, autant que je vous en fasse profiter, pas vrai ?

jeudi 9 mai 2019

Sorties en rafale



Bon, déjà, demain je suis en dédicace à partir de 18h à la Dimension Fantastique (c'est en haut de la rue Lafayette, à Paris)

Et ensuite, j'arrête plus :

Dimanche 12 mai, je dédicace de 14 à 18h à la librairie Le Grand Cercle, centre commercial Art de Vivre à Eragny (95)

Mercredi 15 mai, Le Nuage Vert organise pour la sortie des 3 Coracles une soirée spéciale Roi Arthur, avec en guest de prestige Thomas Spok et William Blanc !

Le lendemain, jeudi 16 mai, je fais un saut à la librairie Mollat, à Bordeaux, à partir de 17h, pour y parler de Lovecraft et dédicacer les Coracles, avec Patrick Marcel en vedette américaine !

Le 21 (ou le 22) mai au soir, il devrait y avoir une soirée Lovecraft chez Gibert Jeune à Paris St Michel avec S.T. Joshi !!!!

Samedi 25 et dimanche 26 mai, j'irai trainer mes crayons pour dédicacer au festival Les Imaginales d'Epinal, avec les Moutons électriques.

Dimanche 9 juin, y a des chances que je sois à Lyon-Bd pour signer Deux Frères à Hollywood avec les éditions 21g.

samedi 4 mai 2019

Pause toujours

Ah, depuis deux trois jours je peux lever le pied sur le boulot (un peu).

Ça me permet d'aller déjeuner avec des amis, traîner chez des libraires, me poser pour regarder les mésanges tourner autour des buissons, sur le chemin de la gare. Les lézards qui prenaient le soleil y a quinze jours se sont par contre planqués. On les comprends. C'est vache-qui-pisseland, en ce moment.

Parmi les petits trucs faits ces derniers temps, j'ai bouclé des traductions de comics, une préface et un appareil critique pour une grosse réédition de SF, un peu comme je l'avais fait pour Thoan y a quelques temps de ça, bricolé des illustrations pour ma prochaine nouvelle (l'extension de ce texte-ci pour le numéro 4 de la revue Le Novelliste à paraître bientôt) (les illus en question sont d'odieux trucages élaborés à partir de vieilles gravures, j'ai honte), j'ai attaqué la Saison 5 de la Gazette des Etoiles, envoyé le découpage d'un nouvel album de BD…

Cette illus contient un spoiler


Ouais, ça fait du bien de regarder les mésanges, des fois. Et de surveiller les moineaux. En face de ma fenêtre, papa moineau tente d'apprendre à voler à fiston moineau. Fiston veut pas. Papa lui montre. Papa pousse fiston vers le vide. Fiston veut pas. Fiston s'accroche et tient bon. Le suspense est insoutenable. C'est rassurant de voir que les moineaux aussi ont des ados de mauvaise volonté chez eux.

vendredi 26 avril 2019

Sources

Tiens, j'ai de temps en temps des questions sur les sources auxquelles j'ai puisé en écrivant Trois Coracles.

C'est une bonne question, parce que ces sources sont très diverses, que c'est un peu un foutoir, à l'image de ma façon de travailler de toute éternité.

On pourrait croire que j'ai tapé dans l'arthurien classique, dans Mallory et Chrétien. Alors bien sûr que je les avais en tête, mais justement, ce sont les auteurs auxquels j'ai évité de me référer pendant tout le processus, pour ne pas me "polluer". Pour ce qui est des sources médiévales, j'ai essayer de me cantonner autant que possible au premier millénaire (même si du coup ma Calibourne est légèrement anachronique).

En sources "directes", j'ai tapé dans les chroniques saxonnes, qui donnent des détails divers (et contradictoires) sur Vortigern/Gordiern, Ambrosius, Uther et quelques autres. Tout a été écrit bien après les événements que je décris, mais ça permet de faire émerger le contexte, de récupérer des bouts de faits.

Dans le tas, notons particulièrement Bède le Vénérable et l'Historia Brittonum. J'ai un peu tapé aussi dans Geoffrey de Monmouth, beaucoup plus tardif, mais chez lequel il était possible de picorer des éléments. J'ai picoré aussi chez Gildas, en redressant sa chronologie qui me semblait toute pétée, ainsi que chez Nennius.

En ce qui concerne le voyage d'Uther, j'ai repris des éléments de celui de Saint Brendan, ainsi que de la ballade de Mael Duin (que je cite d'ailleurs nommément). Les clichés de l'île de glace et de l'île baleine viennent de Brendan, la lumière insoutenable sur l'île aussi (quoique je ne la traite pas de la même façon du tout). La dérive temporelle vient de Mael Duin.

En études sur Arthur et son mythe, j'ai gratté dans tout ce qui me tombait sous la main, mais le bouquin qui m'a été le plus utile est sans doute l'Arthuriana de Thomas Green qui fait une recension critique de tout plein de sources. Ça m'a beaucoup aidé dans me recherches.

Après, pour le contexte de l'Empire romain finissant, les livres de deux historien m'ont beaucoup aidé : ceux de Patrick Geary et ceux d'Alessandro Barbero. Si vous vous intéressez à cette époque, Naissance de la France et Quand les Nations Refont l'Histoire, du premier, sont assez épatants. Les Barbares et Le Jour des Barbares, du deuxième, permettent de remettre à plat bien des clichés convoqués un peu trop souvent de nos jours.

Après, des Histoires de l'Angleterre et des Histoires de l'Irlande m'ont pas mal aidé. Sur l'Irlande, notamment parce que je n'avais aucune idée précise de ce à quoi ça pouvait ressembler vers 450. Le roitelet qui reçoit Uther sort d'une liste dénichée sur Wikipedia, qui m'a permis de trouver un chef correspondant aux dates et au lieu qui m'intéressaient.

Les lecteurs de L'Ours, de Michel Pastoureau, auront peut-être levé le sourcil en lisant certains passages de mon roman. Ils auront eu raison.

Voilà, je crois que j'ai fait à peu près le tour. Je pense pas trahir le moindre secret de fabrication, et de toute façon, tout cela est assez facilement accessible. Et ça pourrait vous servir si d'aventure, vous aussi vous vouliez tenter d'écrire sur le sujet. Chacun accommode ses sources à sa sauce.

lundi 22 avril 2019

Se faire appeler Arthur

J'ai eu (j'ai peut-être encore) une assez longue séquence lovecraftienne, au cours de laquelle j'ai écrit sur le sujet (une nouvelle, un roman, des articles, une BD, peut-être un prochain bouquin), traduit sur le sujet (des comics, la grosse bio de Joshi, un volume de Clark Ashton Smith) et été appelé à m'exprimer régulièrement sur Cthulhu et consorts.

On peut en dater le début de 2013 et de ma traduction de Neonomicon, ou un peu plus tard de la rédaction d'Eschatôn. Bien entendu, les germes en remontent plus loin, mon article sur les rêves chez HPL en témoignait déjà du temps du vieux forum Superpouvoir. Depuis ma première lecture de l'Appel de Cthulhu vers 1987, je tourne autour du sujet.

Là, depuis deux ans, je suis entré de plain pied dans une séquence celtico-arthurienne. Mon roman Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant en témoigne, bien entendu. Mais en termes de traductions de comics, j'ai eu à faire Unholy Grail, chez Snorgleux (une relecture dark de l'histoire d'Arthur) et plus récemment l'Epée Sacrée, chez Delcourt (une version SF, un peu à la Ulysse 31, ou à la Camelot 3000).

Là encore, j'ai dans mes cartons des scénars de BD non publiés (et non publiables, hein, on va pas se mentir, mais j'étais jeune et fou, y a prescription) qui témoignent d'une espèce d'obsession pour l'image d'Excalibur, et j'avais donné ma version de la légende du Roi Pêcheur dans un vieux pocket Semic il y a une petite vingtaine d'années. Même la bâtardise du héros, dans Central Zéro, a des origines arthuriennes : dans la version précédente du scénar, il avait d'ailleurs chez lui une épée cérémonielle ayant appartenu à son "père". Pour autant que je m'en souvienne, ma première sortie au cinéma, ça avait été pour voir Merlin l'Enchanteur de Disney, et je devais avoir quelque chose comme trois ans. Il y a des thèmes, comme ça, autour desquels je tourne sans trêve, et qui finissent par se cristalliser dans mon boulot. Autant que mes obsessions servent à quelque chose…

Mais comme je suis sur cette lancée, et que dans ce cas-là, les choses ont tendance à s'agréger d'elles-mêmes, on m'a commandé aussi une BD sur les Gaulois (je vous en reparle bientôt) et une participation à une anthologie celtique.

Donc j'ai pas fini de bouffer du celtique. Alors que je ne suis pas complètement sorti de ma séquence lovecraftienne. D'ici que ça vienne se télescoper, que je fasse un jour du Brennus contre Shub Niggurath…

**se frotte la barbe d'un air pensif**

dimanche 21 avril 2019

Promos

Bon, des fois, on parle de moi, des fois, je viens me montrer, bref, on va faire un petit point de ma présence ailleurs que dans ces colonnes :

Déjà deux critiques pour Trois Coracles :

Celle de Stéphanie Chaptal (dont le bouquin sur Takahata est en vente depuis début avril, foncez l'acheter)

Celle de Thomas Spok (dont vous pensez bien que le Uter Pandragon m'avait donné des sueurs froides à sa sortie l'an passé, alors que je finissais mon propre manuscrit)

Sinon, je suis passé la semaine passée dans la Salle 101, excellente émission de radio au demeurant, à l'occasion de la soirée au Nuage Vert. Le débat était consacré à Lovecraft, en présence d'une partie de l'équipe ayant œuvré à traduire Je Suis Providence, la monumentale biographie d'HPL.

Et sinon, mes comparses de Bruce Lit m'ont demandé de répondre à une question cruciale concernant Garth Ennis.

Voilà voilà, quand vous aurez lu et écouté tout ça, vous pourrez reprendre une activité normale.

vendredi 19 avril 2019

Gnaaaah !

Cette nuit, j'ai rêvé qu'une de mes histoires passait en feuilleton dans un grand quotidien.

Et que ce quotidien, c'était L'Equipe.

Ils avaient oublié de m'en envoyer un, je faisais tous les marchands de journaux du coin (de mon ancien coin, d'ailleurs, où je ne vis plus depuis plus d'un quart de siècle, c'est marrant comme les rêves vous renvoient dans le passé) pour voir s'il ne leur restait pas quelque part le numéro de la veille.

Je me sentais sale d'une force…

jeudi 11 avril 2019

Starmania

Dans mon rêve de cette nuit, on me demandait un coup de main. J'acceptais, par gentillesse, sans savoir en quoi ça allait consister.

On m'a collé sur une scène, devant une partition, en me demandant de chanter. J'ai bafouillé, rappelant que ça devait faire 30 ans que je n'avais pas tenté de déchiffrer un de ces machins, et qu'il n'en était pas question, mais les gens insistaient.

Je crois que ce qui me mettait le plus mal à l'aise, ce n'était pas la perspective de chanter en public (et pourtant, sur une échelle allant de zéro à une batterie de cuisine, je dois avoir le bouton sur 11), mais celle de participer à une comédie musicale avec Oliver Reed. Ça, ça me faisait vraiment flipper.

Je tentais de m'enfuir par divers moyens, mais vous savez ce que c'est, les salles de concert : les coulisses sont un terrible dédale.

Quand le réveil a sonné, j'étais en train d'asséner de violents coups de coude dans la tête d'un de mes poursuivants, que j'avais coincé dans un escalier.

Pendant une partie de la matinée, j'en ai eu le bras endolori.

Quand je vous dis que ces comédies musicales modernes, c'est le mal…





Et sinon, rappel : Je suis en dédicace demain, vendredi 12/04 au Gibert Jeune de la place Saint Michel à Paris !

mercredi 10 avril 2019

En quel nom ?

L'autre jour, j'évoquais mes recettes plus ou moins foireuses pour trouver des titres à mes histoires.

Aujourd'hui, je vais vous expliquer comment j'ai trouvé certains noms de personnages.

Dans Trois Coracles, sorti tout récemment (plug de pub : il est chez votre libraire, foncez l'acheter / il n'est pas chez votre libraire, changez de libraire ou demandez au vôtre de le commander), certains personnages avaient un nom prédéterminé : Uther (quoique j'aie hésité à y préférer la forme galloise Ythir), Ambrosius ou Coel ont existé, ou existent dans les sources. Pareil pour Gordiern, même si son nom dans le livre est un bricolage, une synthèse à partir des formes britonniques (je ne voulais pas employer la forme saxonne Vortigern, pour diverses raisons).

Pour les autres personnages, j'ai tapé dans les lexiques de noms en langue bretonne, comme Braith (dont le nom évoque, dans sa langue, la tache de naissance qui lui macule le visage), Gwen (la blancheur annoncée par ce nom contrebalance la description de ses bras noirs de forgeron), Brude le picte (assonance avec les mots germaniques signifiant "frère", ce qui avait ici du sens) ou Maeth le taciturne (dont le nom sonne un peu comme "mute", ce qui là aussi fait sens).

Le barde Cynddylan Ci-Du a été travaillé de ce point de vue-là. "Ci-Du" signifie tout simplement le "chien noir", en breton. Ceux qui connaissent les anciens mythes celtiques ou ont lu le livre comprennent la pertinence de la chose. "Cynddylan" était par ailleurs le nom d'un vrai barde des temps anciens (pas contemporain de mon histoire, ceci dit), mais le début en "Cyn" me permet d'appuyer l'image du chien, même si c'est au prix d'un détour par le grec.

Ces jeux sur plusieurs langues ne sont que ça : des jeux. Ou une forme d'aide-mémoire. En fixant, même de façon un peu secrète, certaines caractéristiques des personnages, ils me permettent de leur donner chair et consistance, d'appuyer un trait de caractère ou une caractéristique physique, ou une fonction dans le récit. Ignorer ces jeux ne change rien à la compréhension de l'histoire elle-même, mais en prendre conscience permet d'y ajouter un petit peu d'éclairage.

Je me livre à ces amusettes depuis un bail.

Dans Central Zéro, le héros a un nom de loup solitaire, Wolff, ce qui rétrospectivement me semble un peu faible, un peu forcé. Son acolyte, Franz Junge, évoque de façon discrète la musique qui m'aurait semblé parfaite pour accompagner l'album, celle des Young Gods. Leandra Jaeger est une chasseresse, à sa façon, et le commissaire Swanwick renvoie au nom de l'acteur chauve incarnant le Contrôleur, dans la série Le Prisonnier, ce qui recoupe bien le côté manipulateur de mon personnage.

Parfois, il arrive des accidents amusants. Milton Burke, dans l'Escouade des Ombres, tire son prénom de ma relecture, à l'époque, du Paradis Perdu, et son nom de l'espèce de crapule qui trahit tout le monde dans Aliens. Pourquoi lui ? Juste parce que la sonorité me plaisait, et qu'en ces matières, il est souvent bon de travailler à l'oreille. C'est l'année suivante que je m'avisai d'un fait curieux : il existait déjà un Milton Burke dans ma bibliothèque, un personnage secondaire du cycle de Rork, par Andreas. Cette BD a eu une influence déterminante, quand j'étais minot, sur ma formation esthétique. Qu'un de ses personnages ressurgisse ainsi n'était pas délibéré, mais ma vénération pour l'œuvre d'Andreas est telle que je ne renie aucunement cet hommage involontaire.

Wednesday, dans L'île de Peter, me pose désormais un problème intéressant. Il s'agissait d'avoir un nom pouvant rappeler Wendy, et il n'y en a pas forcément 36. Comme derrière je jouais sur les archétypes, la référence à Odin/Wotan tombait sous le sens. Manque de bol, je n'avais à l'époque lu American Gods qu'en VF, dans laquelle Mr. Wednesday s'appelle "Voyageur". Ce n'est qu'à la toute fin de la rédaction du bouquin que j'ai découvert avec horreur cette homonymie : Gaiman m'avait piqué mon idée quinze ans avant que je ne l'aie. Le salaud. J'ai sacrifié du coup un bout de ligne narrative qui devenait un peu dérivative, et qui ne me semblait d'un coup plus si intéressante. Je crois que le livre en a été amélioré.

Dans La Dernière Cigarette, Dorscheid tire son nom du coloriste qui travaillait avec Steve Rude sur Nexus. Juste parce que j'aimais le travail du gars et que son nom sonne bien. Pour Tchektariov, j'ai un peu plus galéré. Je voulais un nom indiscutablement russe, mais pas déjà vu mille fois, pas un Popov ou Raspoutine. Ne trouvant pas, j'ai pris un bouquin de Boulgakov dans l'étagère, je l'ai ouvert au pif et j'ai pris le premier nom propre qui venait.

Une fois encore, pas de méthode univoque, beaucoup de trucs instinctifs ("à l'oreille") et beaucoup d'autre très (trop) intellectualisés.

Et vous, quelles sont vos techniques pour nommer vos personnages ?

lundi 8 avril 2019

Dernière minute

L'info vient de tomber, je suis en dédicace chez Gibert Jeunes de la Place Saint Michel à Paris, vendredi soir 12 avril à 18 h, au rayon SF/BD (au sous-sol).

événements Paris V

jeudi 4 avril 2019

Agenda

Bon, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant est en librairie depuis ce matin (ou on va dire ce midi : j'ai été libraire, je sais que déballer les cartons est une sacrée tannée). Donc n'hésitez pas à aller chercher votre exemplaire chez votre libraire préféré (ou chez tout autre libraire dûment doté de ce nouvel opus).

Si vous êtes habitué de ces colonnes, vous savez de quoi ça parle : la véritable histoire d'Uther Pendraig, chef des Bretons.

Il va y avoir pas mal de séances de dédicaces au mois de mai, et ce un peu partout. Parfois à l'occasion de dédicaces organisées, mais aussi dans le cadre d'une tournée consacrée à l'épais Je suis Providence, la bio de Lovecraft par S.T. Joshi, à la traduction de laquelle j'ai participé. Du coup, j'essaie de faire en sorte que les libraires concernés aient mon bouquin au moment où je passe. Cette tournée commence demain (le 5 avril) à la librairie Decitre de Chambéry. Et se poursuit mardi 9 au Nuage Vert, rue Monge à Paris (la libraire aura les Trois Coracles, mais également ma BD sur Lovecraft).

(et n'hésitez pas à suivre toutes les infos sur la barre latérale, là ->)

Donc voilà, vous savez tout !

jeudi 28 mars 2019

à quel titre ?

Mon nouveau roman sort la semaine prochaine. Je vous rassure tout de suite, il n'a rien à voir avec du Nouveau Roman, par contre. C'est pas le genre de la maison. Donc, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant est en librairie jeudi prochain.

Plusieurs personnes m'ont déjà fait des remarques (souvent bienveillantes, mais souvent étonnées) sur son titre, dont je suis le premier à admettre qu'il est tout à fait alambiqué. Il y a là une forme de coquetterie de ma part, un jeu sur des formes anciennes : ce titre est, en fait, la première phrase du bouquin et c'était en des temps très anciens, quand les œuvres n'avaient pas encore de couverture ni de titre, la façon à laquelle on s'y référait. Ce que nous appelons "L'épopée de Gilgamesh" était pour les scribes ninivites "Exceptionnel monarque", et le récit de création babylonien "Lorsque les dieux". Un exemple connu : "Genèse" est le mot grec par lequel commence la traduction des Septante de la Bible. C'est resté. Vous allez dire que je fais mumuse avec des considérations érudites, et c'est vrai. Mais c'est un moyen comme un autre de trouver un titre pour un bouquin. Parce que parfois, c'est une atroce galère.

Parfois, le titre vient de lui-même. Pour des essais comme Cosmonautes ! c'est le sujet qui donne le titre. Tout au plus puis-je m'amuser un peu avec le sous-titre (c'est notamment le cas pour Apocalypses ! où j'ai fait le mariole, histoire de donner le ton). Pareil pour des biographies intégrées à des collections : Saint Louis, Burton, Lovecraft… Les titres s'imposent d'eux-mêmes.

C'est en fiction que ça se gâte. Parfois, le titre vient tout seul, POP : ça a été le cas pour L'île de Peter. Je l'ai trouvé très tôt lors du processus de création, il était à la fois assez vague et assez précis, il me semblait parfait (bien entendu, votre avis peut s'avérer différent, mais là, je parle de mon processus de décision). C'est Charlier, je crois, qui disait qu'un bon titre, c'est "un nom commun", "de", "un nom propre". Ou à la rigueur "nom", "au/à", "nom". Je ne sais pas s'il a raison, mais voilà, sur L'Île de Peter, on est pile là-dedans.

Parfois, le titre tombe tout seul, mais doit être changé en cours de route. J'ai eu très tôt en tête le titre d'Eschatôn, sauf que c'était "Eschatôn Diakonoï", au départ, et que dans sa grande sagesse l'éditeur m'a dit que deux mots grecs à la file, ça devenait compliqué. Et il avait probablement raison, je le dis sans ironie. On a donc raccourci. Mais j'aimais bien ma première version.

Problème un peu similaire avec un album qui aurait dû s'intituler "La Nuit sur le Mont Chauve". Quelques semaines avant l'envoi chez l'imprimeur, le diffuseur a fait remarquer qu'il y avait une confusion possible avec la série des "Nuits" que publiait Alex Baladi chez le même éditeur. Il a fallu trouver autre chose et vite. D'où brainstormings dont est sortie La Dernière Cigarette. Dont le titre a orienté très nettement la lecture des critiques. Il a l'air de tomber sous le sens, comme ça, mais ça a été le résultat d'intenses discussions. Il nous semblait trop cliché.

Dernier exemple, la série Crusades, aux Humanos. Crusades, c'était le titre de travail. Un gag partant de la volonté de mon co-scénariste de le "faire", ce Crusades imaginé par Paul Verhoeven, dans lequel Schwarzennator aurait dû tenir la vedette. Un truc ultra bad-ass avec le secret des Templiers. Et plus on avançait dedans, moins on trouvait de titre alternatif satisfaisant. Du coup c'est resté par défaut, sans qu'on sache quoi faire d'autre. Alors que ce n'est pas vraiment satisfaisant non plus. Notons que les titres d'épisode sont du pur Charlier dans le genre.

Voilà voilà, quelques considérations sur un problème que tous les auteurs se posent  à un moment ou un autre.

(pro-tip : ne laissez jamais l'éditeur trouver le titre à votre place, sauf dans une logique de collection. ce sera naze dans 95% des cas, et même dans les 5% qui restent, vous êtes capables de trouver mieux, ou au pire d'assumer ce que vous trouverez).

lundi 25 mars 2019

Niko les bons tuyaux

Tiens, j'ai été recruté par Télérama pour jouer les informateurs en super-héros, le temps d'un papier. Me voici admis dans ce temple de le la culture contemporaine.

La preuve en cliquant ici


Tant que j'y suis, pour les curieux, voici un fichier des trois premiers chapitres de Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, mon prochain bouquin qui sort dans dix jours :

Le site du diffuseur et le pdf des chapitres

(attention, c'est du brut qui ne tient pas compte des dernières corrections avant impression)

dimanche 17 mars 2019

Méthodes

Je suis en train de peaufiner un morceau de scénario pour une prochaine BD, et c'est l'occasion de rappeler une règle méconnue et pourtant importante quand on fait de la BD. Le secret, c'est qu'aucune règle n'est absolue. Aucune méthode de travail n'est gravée dans le marbre. S'il y a des questions de bon sens, beaucoup de choses sont laissées à l'appréciation des auteurs, et mes méthodes sont surtout déterminées pour des raisons pragmatiques.

Pour l'écriture d'une BD, je passe toujours par un séquencier plus ou moins précis, une liste de scènes en continuité, avec des indications techniques (si c'est un flashback ou pas) dans l'ordre de la narration et avec une idée approximative du nombre de pages par scènes. Mais ensuite, pour l'écriture pure, surtout au format comics (en Franco-belge classique, j'ai ensuite un séquencier donnant en une ligne ou deux le contenu de chaque page, en comics, le format que me propose 21g, je me lance directement dans l'écriture de la continuité dialoguée, et j'ajuste mes coupures de pages selon la densité de la page et mes besoins narratifs, notamment le petit bout de suspense en fin de page de droite chaque fois que c'est possible).

Et là, suivant la façon dont je me représente mentalement la scène avant d'écrire, trois possibilités s'offrent à moi. Et le choix entre les trois se fait absolument au feeling.

La première, et la plus courante chez moi c'est de découper d'emblée, d'écrire le numéro de case, le contenu de case, les dialogues et de passer à la case suivante selon le même procédé.

La deuxième, que je n'emploie guère, consiste à découper, écrire le numéro de case et le contenu, mais de ne pas me préoccuper des dialogues à ce stade, d'avoir seulement le rythme général de la scène et l'idée globale de la teneur de la discussion, tout en repoussant à plus tard l'écriture du contenu des bulles. Ce qui me décidera sur cette méthode, ce sont souvent des considérations de documentation. Mais plusieurs de mes camarades scénaristes travaillent préférentiellement de cette façon.

La troisième, que j'ai employée encore ce matin, consiste à ne pas se préoccuper des notions de découpage. J'écris directement tout le dialogue sans indication de mise en scène (hormis des choses qui impactent directement le dialogue lui-même), et le résulta ressemble exactement à un texte de pièce de théâtre. Ce n'est que plus tard que je découpe le tout, que je le répartis en cases, que je place les silences, l'action, les descriptions.

Cette méthode-là a l'avantage d'être très intuitive (en tout cas en ce qui me concerne), très naturelle, et de me permettre de caler assez bien des scènes très vite. Ça ne marche bien sûr que sur des scènes de discussions, où la mise en scène, la dramatisation, passe par des ruptures de la monotonie inhérente à l'exercice. Le défaut, c'est qu'on peut laisser filer le dialogue, et qu'au moment du découpage, on est amené parfois à tailler dedans.

Aucune méthode n'est parfaite, en tout cas. Ça se décide projet par projet, scène par scène, et chacun peut s'avérer allergique à l'une ou à l'autre. Choisissez au coup par coup celle qui vous convient le mieux, sans rien vous interdire.



Et parce que je suis fourbe,
un fragment d'une séquence quasi muette,
écrite selon la première méthode.
(dessins de Felix Ruiz)

mardi 12 mars 2019

News


Bon, mon éditeur, loué soit son nom, vient de recevoir les premiers exemplaires des Trois Coracles. Donc ça y est, il existe. Très bientôt dans les bonnes librairies.

Vite fait, je vous redétaille aussi mes prochaines sorties prévues :

Vendredi 15 mars, je participerai à une rencontre autour de Lovecraft au Salon du Livre, avec Actu-SF pour la sortie de la bio Je suis Providence, de Joshi.

Mardi 9 avril, la librairie Le Nuage Vert (41 rue Monge, 75005) organise aussi une soirée autour d'HPL et de cette bio


Dimanche 12 mai, je dédicace à la librairie Le Grand Cercle, centre commercial Art de Vivre à Eragny (95)

Mercredi 15 mai, il devrait y avoir une soirée arthurienne, à nouveau chez Le Nuage Vert, pour la sortie des 3 Coracles.

Dimanche 26 mai, dédicace au festival Les Imaginales d'Epinal, avec les Moutons électriques.

lundi 4 mars 2019

Cent fois sur le métier…

La temporalité de l'édition a quelque chose d'étrange, un peu comme quand on téléphone à Singapour ou Valparaiso : il y a des décalages. La différence avec les coups de fils trans-océaniques, c'est que ces décalages ont quelque chose d'imprévisible.

Quelques exemples en vrac : mon 2 frères à Hollywood qui sort l'été prochain est bouclé au niveau scénar depuis des années, et au niveau dessin depuis plus d'un an. Plein de considérations éditoriales font qu'il est resté au frigo pendant un bail (et il y a là-dedans tout un tas de bonnes raisons, qui vont d'un changement de diffuseur à des anniversaires amenant à faire passer d'autres bouquins en priorité sur le planning, toutes choses que j'ai approuvées). Quand ils sortiront, mes 3 Coracles seront terminés depuis un an pile. Le premier jet en tout cas. Que j'ai copieusement remanié pendant plus de six mois. Et ensuite, il faut tout le travail de maquette, de relecture éditeur, de mise en place, de fabrication.

Mais tout cela relève de circonstances plutôt techniques. Ce week-end, je me suis confronté à un décalage bien plus grand. Il y a quinze ans, j'entamais le travail sur un scénario d'espionnage basé sur des faits historiques (mais repris à ma sauce). L'affaire nécessitait beaucoup de recherches et pour plein de raisons (l'éditeur apparemment intéressé au début qui m'a planté, puis un dessinateur qui n'a livré une page et puis s'est désintéressé du projet) je n'ai bouclé la première version que cinq ans plus tard. Il y a dix ans, donc. Et, de loin en loin, je le ressortais du placard et bricolais dedans. J'ai plein de scénars comme ça, achevés, prêts à servir, mais qui dorment pour plein de raisons.

Et puis, il y a quelques temps, une discussion avec un copain dessinateur et un éditeur a relancé l'affaire. J'ai profondément remanié mon histoire pour la faire rentrer dans un nouveau format, ce qui me permettait accessoirement de l'étoffer, d'y ajouter des séquences où l'on voyait les personnages vivre un peu. Ma première version était trop sèche, comme pas mal de trucs que j'avais écrit dans la première moitié des années 2000.

Sauf que le dessinateur avait d'abord un autre projet à boucler. Un très gros. Donc j'avais le temps de rebosser mon script. Et là, le gars repasse sur Paris, on se pose dans un café, on met en place un planning et je lui dis "bon, j'ai changé des trucs, je t'envoie dans la semaine la nouvelle version". Rien que de bien classique à ce stade. Et je remets le nez dans mes dossiers.

Et là, première surprise, je découvre que je n'avais pas retouché au truc depuis plus d'un an et demi, donc à l'époque où j'avais discuté des nouvelles scènes avec l'éditeur (qui m'avait d'ailleurs proposé deux idées très marrantes pour l'une d'entre elles). Et que les travaux étaient en fait bien plus importants que dans mon souvenir. J'ai mis en place tout ça, j'ai commencé à écrire les scènes… Et puis un autre truc a dû me tomber dessus, et j'ai tout laissé en plan. C'est un putain de chantier, un gruyère, un merdier. Alors que dans ma tête, le truc était à peu près bouclé et ne demandait que des réglages mineurs avant d'être renvoyé au dessinateur. Accessoirement, les modifications ont généré une incohérence chronologique qu'il va me falloir corriger.

C'est là la faille de mon mode de travail, de l'espèce de productivité délirante que je m'impose (ou que le tonneau des Danaïdes qui me sert de compte en banque m'impose, faites donc des gosses), il y a forcément des trucs qui disparaissent dans le décor comme ça. Je parlais de mon mode d'archivage il y a quelques semaines, je sens que je vais remettre le nez dedans, histoire de voir si d'autres bouquins n'ont pas sombré corps et âme de cette façon…

mardi 26 février 2019

Bateleur 3

Bon, pas le temps de vous égayer de considérations fumeuses. Alors je vous remets une petite nouvelle, la suite des aventures du Bateleur :

La voix du sabre

Le soir tombait sur l’esplanade de Beaubourg. En ordre dispersé, les premiers nuiteux commençaient à s’égayer aux alentours. Gays se rendant à l’une ou l’autre boîte du Marais, fêtards cherchant un bistrot branché, touristes perdus dans un Paris By Night en forme de labyrinthe insensé…

Le Bateleur regardait la foule se réunir et se répandre dans un savant désordre qui devait à la fois tout et rien au hasard. Il avait arrêté de jongler pour la journée car il ne se sentait pas d’humeur à affronter cette masse qui devenait plus compacte à mesure que l’heure passait.

- En panne d’inspiration ?

- Non Kevin. Je regardais juste la foule. C’est comme un nuage qui prend des formes au gré du vent. De temps en temps, on croit y voir un schéma, une image, et puis l’instant d’après tout disparaît et une autre image apparaît à la place. Ou n’apparaît pas, d’ailleurs, c’est assez étonnant. Il a bien dû exister à une époque un art de lire l’avenir dans les mouvements de la foule, de la même manière qu’on le lisait dans le marc de café, le vol des oiseaux ou les entrailles des animaux sacrifiés.

Kevin se garda de répondre. Ce genre de tirades avait toujours eu le don de le mettre mal à l’aise, de le perdre en route… Il passa la main sur ses cheveux ras et regarda les gens pressés qui passaient alentour sans s’arrêter, sans prêter attention aux deux jongleurs vêtus de cuir qui discutaient au pied d’un des manchons d’aération.

- Populomancie, hasarda le Bateleur. On pourrait appeler cet art la populomancie, divination dans le peuple… Oui, ça ne sonne pas trop mal, je trouve.

- Et si tu essayais de lire l’avenir dans une mousse ?

- Pourquoi pas, si c’est toi qui l’offre…

Un instant plus tard, les deux jongleurs étaient accoudés au comptoir d’un petit bar de la rue Quincampoix.

- Alors, tu vois quoi ?

Le Bateleur ne répondit pas. Il porta le verre à ses lèvres et but une épaisse gorgée. Kevin haussa les épaules et l’imita. En silence, ils arrivèrent au bout de leurs bières et le Bateleur fit signe au barman de les resservir.

- C’était pas glorieux, aujourd’hui.

Le Bateleur hocha la tête pour acquiescer. Le temps était maussade et les touristes s’étaient orientés vers les musées et les galeries. Personne ou presque ne s’était arrêté pour admirer les artistes de rue.

- Je me demande si ça ne vaudrait pas le coup d’essayer l’esplanade de Montparnasse, continua Kevin. Avec la gare, il y aurait du chaland, non ?

- C’est aux mains des vendeurs de journaux. Et les gens qui prennent les transports en commun pour aller travailler ne s’arrêtent pas pour regarder les amuseurs dans notre genre. Autant aller jouer de la guitare dans le métro.

- Ouais. Dis surtout que tu as eu des histoires à cet endroit et que tu as la trouille de t’y montrer…

Le Bateleur accusa le coup. Comment diable Kevin pouvait-il être au courant de l’histoire du collier ? Il regarda son compagnon des pieds à la tête, cherchant une réponse, mais Kevin affichait son éternelle dégaine avachie, placide et pas concernée par ce qui se passe à plus de dix mètres.

- C’est vrai, Kevin. J’ai eu des emmerdes, là-bas. Et alors ? C’est un mauvais endroit de toute façon.

- On m’a dit que tu avais failli planter un type avec une baïonnette. Ça m’a étonné, tu sais. Je ne pensais pas que tu étais du genre à te balader avec une lame de brute comme ça.

Le Bateleur se pencha pour ramasser son sac. Puis il l’ouvrit et le tendit à son compagnon. Entre les trois quilles en aluminium luisait la lame impeccablement entretenue d’une baïonnette courte mais acérée, le modèle standard de l’armée soviétique, celui qu’on fixait aux Kalachnikovs. Kevin la fit glisser hors de son étui de cuir ajouré.

- Putain la vache ! Je n’y croyais pas !

- Et pourquoi ?

- Je ne sais pas, vieux. Je te voyais plus avec un sabre japonais ou quelque chose dans le genre.

- Ha ha ! Mais… Je pratique le iaï-do, Kevin.

- Le quoi ?

- L’art japonais de tirer le sabre.

Kevin se redressa pour examiner le Bateleur.

- Tu te fous de moi ?

- Absolument pas. Tu veux une démonstration ?

- Avec ta baïonnette ?

- Tu es vraiment obtus, Kevin. Allez, ramène-toi. Et paye les bières.

La nuit était tombée et seuls quelques réverbères anémiques éclairaient le dédale de petites rues que les deux jongleurs traversaient avec l’aisance des habitués. Ils finirent par déboucher dans la rue de Turenne. Là, le Bateleur avisa une porte cochère et s’y engouffra.

Avec un passe, il ouvrit la porte de la cave et descendit quelques marches jusqu’à une massive porte de chêne.

- Ça appartient à un type que j’ai dépanné dans le temps. C’est un grand amateur d’arts martiaux.

- Ça se voit.

L’immense cave voûtée avait été aménagée en dojo. Un grand tatami couvrait le sol pavé, des râteliers d’armes exotiques étaient fixés aux parois, et il y avait même une cible en paille tout au fond, destinée à l’entraînement au tir à l’arc. Kevin fit quelques pas dans la pièce, mais le Bateleur l’arrêta d’un geste et le força à retirer ses Doc Maertens.

- Et pose ton blouson dans un coin, il y a de la place.

Kevin s’approcha d’un des râteliers et en tira un sabre de bois. Il exécuta quelques figures maladroites, imitant un film de ninjas qu’il avait vu quelques temps auparavant.

Avisant une authentique lame, le Bateleur la sortit de son étui. L’acier brillait sous l’éclairage tamisé de la salle. Kevin y jeta un œil et s’approcha. Le Bateleur enchaînait des postures, les yeux fermés. Kevin entendait sa respiration profonde et détendue, comme s’il était somnambule et qu’il maniait le katana dans un rêve.

Avec une lenteur étudiée, le Bateleur simulait un combat imaginaire avec tout son apprêt de saluts et de défis. Sa respiration se synchronisa avec les mouvements du sabre. Puis d’un geste sec il pointa l’arme vers le fourreau, fit la torsion brusque du poignet destinée à faire tomber les éventuelles gouttes de sang qui souilleraient de fil de la lame, et il la rangea avant de rouvrir les yeux.

- Putain, vieux, c’est impressionnant. Je ne sais pas ce que ça vaut au combat, mais c’est impressionnant.

Le Bateleur esquissa un sourire.

- Absolument rien. Ça ne vaut rien en situation réelle. Quoiqu’en pensent quelques exaltés qui vont trop au cinéma, ce n’est pas un art de combat.

- Excuse-moi, vieux, mais c’est quand même une arme, que tu tiens entre les mains. Alors pas du combat…

- Soit. Mais quand on se bat pour de bon, on ne se perd pas en pirouettes et en révérences. On frappe et on se défend, c’est tout.

Kevin s’approcha d’une des photos encadrées représentant un samouraï prenant une pose extrêmement graphique.

- Alors ça sert à quoi ? C’est une danse du sabre ? La danse ce n’est pas très martial, je trouve…

Reposant l’arme sur son support, le Bateleur ricana.

- Et c’est l’artiste des rues qui parle, encore ! Kevin, cette manière de se servir d’un sabre n’est ni une danse, ni une technique de combat. C’est de la méditation, une manière d’apprendre à contrôler les mouvements du corps et ceux de l’âme.

- Oh. Un yoga armé ?

- En quelque sorte. Ce n’est pas dénué d’applications au combat, remarque. Un type entraîné de cette manière peut dévier des flèches, et même des coups de feu.

- Tu rigoles !

Le Bateleur alla prendre un des arcs pendus à des crochets dans un des coins de la salle. Il le banda, encocha une flèche et visa son compagnon.

- Non, je ne rigole pas. Apprends donc un nouveau tour, frère jongleur…

- Hé, déconne pas avec ça !

- Prends un sabre et va te poster près des cibles, Kevin. C’est tout simple, je vais te montrer. C’est comme dans Guillaume Tell, ne me dis pas que tu ne connais pas cette histoire !

Sans quitter son compagnon du regard, Kevin alla prendre une arme sur un des râteliers. Il la sortit de son fourreau et partit se poster devant la cible de paille. Le Bateleur continua de le viser tout du long. Puis Kevin se mit en position, la lame levée. L’éclairage faisait briller la pellicule de transpiration qui recouvrait son front.

- Ne bouge pas. Je vais déjà te montrer la précision de mon tir. Quoi qu’il arrive, ne bouge surtout pas.

Et il lâcha son projectile qui passa à deux centimètre de l’oreille de Kevin avant d’aller se planter dans la cible. Sans prendre le temps de regarder ce qui s’était passé, le Bateleur prit une autre flèche et l’encocha.

- Bon, maintenant tu vas tenter de la dévier. Ne t’en fais pas, je vise à côté et tu ne cours aucun risque.

- Facile à dire ! C’est toi qui es du bon côté de l’arc !

- Et toi tu es du bon côté du sabre, Kevin. Essaie, allez !

Au claquement de la corde de l’arc répondirent le sifflement de la flèche, le doux murmure de la lame qui fendit l’air à la rencontre du projectile, et enfin le bruit mat de la cible qui encaissa le coup.

- Tu vois ! Je ne peux pas y arriver ! C’est un truc de dingue, ton histoire !

- Essaie encore, Kevin. Tu es un garçon adroit, tu peux le faire…

Et à nouveau le Bateleur lui décocha une flèche. Kevin réagit une fraction de seconde trop tôt et manqua à nouveau son coup.

- Encore, Kevin ! Moi j’y arrive très bien alors tu ne vas pas me faire croire que tu n’en es pas capable.

Le grand moulinet de Kevin ne parvint pas à atteindre la quatrième flèche. Sans un mot, le Bateleur en encocha une cinquième.

- Merde, arrête ces conneries ! Tu es meilleur jongleur que moi, tu as toujours été plus doué pour tous les tours acrobatiques ! moi, je ne pourrais jamais faire un truc pareil même avec une lame plus longue !

- La longueur de la lame ne change rien à l’affaire, Kevin. Je pourrais y arriver même avec ma baïonnette. Le secret, c’est qu’il faut réagir d’instinct, presque les yeux fermés. C’est ton corps qui doit sentir la flèche approcher et qui doit se défendre tout seul. Essaie encore une fois.

Et il lâcha la flèche qui passa en bruissant juste au-dessus de la tête de son compagnon avant d’aller se ficher dans la cible. Kevin laissa tomber son arme.

- J’arrête. Tu me fous les glandes, avec tes machins à la Yoda. Il y a des mecs qui racontent que tu es taré et je vais finir par les croire !

Le Bateleur encocha une nouvelle flèche et cette fois-ci il visa directement la tête de Kevin.

- Justement, parle-m’en plus. Qui t’a raconté ce qui s’était passé à Montparnasse ?

Une expression de stupeur béate passa sur le visage de Kevin.

- À quoi tu joues, là ?

- Qui t’en a parlé, Kevin ? Qui te raconte ma vie ? Qui raconte que je suis taré ?

Sans quitter le Bateleur des yeux, Kevin se baissa doucement pour ramasser le sabre. Il entendit la corde de l’arc se tendre un peu plus.

- Tu n’as pas répondu à ma question, Kevin. Et le temps que tu m’atteignes avec ton sabre je t’aurai percé de trois flèches au moins. Allez, qui a été baver sur mon compte, je veux savoir !

- Rien du tout ! T’es dingue, maintenant j’en suis sûr ! T’es complètement déjanté ! Alors je ne vais pas balancer le mec qui m’a mis en garde contre toi !

La corde de l’arc claqua. Kevin vit la flèche arriver droit sur lui et ferma les yeux.

Puis il entendit un claquement sec, et quand il les rouvrit, la flèche gisait à ses pieds, en deux tronçons d’inégale longueur. Il tenait le sabre bien droit, à hauteur des yeux, pointé sur l’archer qui lui souriait.

- Tu vois, ce n’est pas si compliqué. Dès que ton corps se sent vraiment menacé et que tu le laisses réagir, tu y es et tout est dès lors possible.

Kevin lâcha le sabre et s’assit au pied du mur, les mains et les genoux tremblant de terreur rétrospective.

- Recommence plus jamais un truc comme ça, mec. Plus jamais, tu m’entends ? Je me fous de savoir ce que tu fais avec ta baïonnette ou avec ce putain de sabre, je me fous de savoir dans quelles magouilles tu peux t’embarquer… Mais recommence plus jamais un plan pareil !

Le Bateleur raccrocha l’arc et partit ôter les flèches de la cible. Puis il ramassa les tronçons gisant au sol, et rangea le sabre. Hagard, Kevin le regarda remettre ses Doc.

- Bon, tu ne vas pas rester là toute la nuit, non ? D’autant que tu me dois au moins deux bières pour la leçon.

Kevin se releva. Il tremblait encore un peu. Sans un mot, il accompagna son compagnon dans la rue quasiment déserte. Tous les bistrots du coin étaient fermés et ils se dirigèrent vers République. Le Bateleur posa la main sur l’épaule de Kevin.

- Allez, ce n’est pas si terrible. Un de ces jours, je t’apprendrai à dévier les balles.

- Non.

- Non ?

- Non.

- Bon…

dimanche 17 février 2019

Même pas mort

Bon, je suis pas beaucoup actif sur ce blog, en ce moment. Essentiellement parce que je suis très actif ailleurs et que, du coup, y a des trucs qui passent à l'as.

Je fais une pause dans mes diverses fébrilités pour faire un petit point quand même.




Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant est désormais entre les mains d'un pouvoir bien plus considérable que le mien : celui de l'imprimeur. Concrètement, ça veut dire que tout ce que je n'aurai pas corrigé sera désormais gravé dans le marbre. Et donc que j'entre dans une de ces phases anxieuses où je me demande pourquoi je m'inflige ça, putain. Et ces abîmes d'angoisse dureront jusqu'au 4 avril, date de sortie officielle du bouquin (ou un peu avant, vu qu'en général je reçois au moins un exemplaire de contrôle dans les semaines qui précèdent, voire un carton entier) (auquel je ne touche pas pendant quelques jours, d'ailleurs, pris d'une terreur superstitieuse : quand je me précipite, j'ouvre le bouquin et je tombe sur une coquille).

On est en train de mettre en place des séances de dédicaces pour ce bouquin, dont une le dimanche 12 mai au Grand Cercle d'Eragny (95), sans doute une un peu avant au Gibert Jeunes de Saint Mich', et une aux Imaginales d'Epinal fin mai. Si vous êtes libraire et que vous voulez organiser un truc, n'hésitez pas à m'envoyer un mot en commentaire, ou à contacter l'éditeur.

En attendant, samedi 23 février à 16h, je reçois Thierry Lemaire à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans, dans le cadre d'un cycle sur la BD. On discutera de ce qu'est la BD historique, comment on la fait, à quoi elle sert, et de la validité du théorème de Dumas. Viendez nombreux, ça risque fort d'être intéressant.

Voilà voilà voilà…



Et l'adaptation en BD de Corum est sortie chez Delcourt. J'en signe la traduction, et c'est un chouette album. Sans doute mineur dans la carrière de Mignola, mais à mon sens, c'est à ce moment-là qu'il commence à devenir l'auteur que l'on connaît et apprécie aujourd'hui.

jeudi 31 janvier 2019

Rappel Château des Etoiles

Petit rappel :

Demain, vendredi premier février, et dans le cadre d'un Mois de la BD, la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine recevra Alex Alice à 19 heures, pour une rencontre suivie de dédicaces.


J'animerai la soirée, venez nombreux (c'est à deux minutes à pinces de la gare, en face du théâtre, c'est facile à trouver)

lundi 28 janvier 2019

L'éternel retour

Roulez, tambours, résonnez, pompettes, l'heure est venue de me livrer une fois encore à mon petit compte rendu du festival d'Angoulème.

Jeudi :
Le temps de finir de donner mes cours du matin, je saute dans un bus, puis un RER, puis un métro, puis enfin le TGV. Quand j'arrive en Charente, Monsieur Vincent, documentaliste du lycée à côté de chez moi, m'attend sur le quai. Je remonte jusqu'à la bulle New York pour récupérer mon badge chez La Cafetière, et je me ruine chez le bouquiniste hollandais près de l'entrée, comme tous les ans. Puis apéro, passage à la soirée d'anniversaire d'un traducteur que je ne nommerai pas pour ne pas faire de pub à Walking Dead, puis je repars avec un barbu marseillais que je ne nommerai pas non plus pour ne pas que vous parliez de "lire, lire et lire" ni de demi-molles, vu que c'est lui qui me loge. Puis tisane (une première au festival, je vieillis) (mais c'était pour évacuer les cocktails consommés en rafale toute la soirée) et dodo. Je m'aperçois en me couchant que j'en ai oublié de dîner.

Vendredi :
Je descends au Champ de Mars avant que ça ne devienne trop délirant côté foule. J'ai quelques personnes à y voir pour organiser des expos, puis je rencontre Russ Braun, dessinateur qui a officié sur The Boys, et qui me dédicace un Jimmy's Bastards. On discute de ma traduction de sa série, et du sens de mots comme "enculé", qu'il a découvert dans la VF. Ravi d'aider à parfaire la connaissance de la langue française de nos visiteurs. I live to serve, tout ça.

Et il m'a dessiné un Idi !


Je loupe la conférence sur les French Comics. Je savais que j'allais être en retard, mais quand j'arrive, l'accès est carrément bloqué. Tant pis.
Puis je monte au conservatoire, où je donne par conférence sur Batman (je suis en ouverture du cycle), et cette année, si la salle est pleine, on n'a pas non plus besoin de refuser de monde. Vérification faite, le programme ne donne pas les noms des conférenciers. Il semblerait que ça a joué.
Repas avec des amis, dans une brasserie toute proche, un moment de détente bienvenu.
Ensuite, rendez-vous boulot et scéance de dédicaces chez La Cafetière. Le soir, apéro, puis deuxième apéro, au cours duquel 21g me file des exemplaires italiens et espagnols de ma BD sur Lovecraft.
Puis cavalcade : je passe une partie de la soirée à chercher un auteur que je dois absolument voir, et j'arrive à chaque fois là où il était cinq minutes après qu'il en soit parti. Au passage, je file un Lovecraft italien à un copain lui aussi italien, quelle coïncidence ! Cette odyssée aura eu le mérite de me faire croiser plein de potes avec qui ne j'aurais pas eu l'occasion de discuter, sinon.
Epuisé, je me couche tôt. Chez Edmond, cette fois-ci.

Samedi :
Là, c'est la grosse journée. Je passe à la somptueuse expo Corben, où je retrouve l'auteur que je cherchais. C'était bien la peine de cavaler, tiens ! Puis un croque à la Maison des Peuples (je recommande, c'est très sympa, pas cher, bien situé), et je retourne dédicacer.
Après la séance, réunion avec un dessinateur danois qui publie prochainement chez un de mes éditeurs, et dont je supervise plus ou moins le boulot (en fait, il s'agit juste de donner un coup de polish technique sur certains codages de sa BD, le bullage, des trucs dans le genre) (ça va être excellent, ce bouquin). Puis re-apéro, galère pour trouver le restau, restau, puis passage au Mercure où je me fais payer des coups.
Le copain italien de la veille a adoré l'album, et surtout me signale que la traduction en est excellente. Ça c'est une bonne nouvelle (la traduction US étant nettement plus discutable) (c'est une malédiction qui pèse sur mes albums publiés en Amérique, à moins que les confrères de là-bas soient juste de grosses tanches, ce qui est possible aussi).

Dimanche :
Petit dèj avec Shong, avec qui j'ai fait un album y a déjà de ça dix ans, bigre ça ne nous rajeunit pas.
Pas assez dormi.Néanmoins, je convoque la force d'aller me faire l'expo Batman. Je signale au passage que, si je n'aime guère les privilèges à la con, là je profite de mon badge coupe-file. Sans lui, j'aurais dû renoncer, vu que je suis attendu en dédicace juste après). C'est complètement délirant, comme expo. Belle scénographie, et des originaux à tomber. Bravo les mecs. Je note avec amusement (en fait, on me l'avait signalé auparavant) que je suis présent sur tous les murs. Le commissaire d'expo a insisté pour que tous les traducteurs soient crédités sous les repros de planches. Qu'il en soit remercié une fois encore.
Puis je remonte à La Cafetière.
Et là, c'est le drame.
Je m'installe. Une personne vient se mettre devant pour faire la queue… mais pas pour moi. Juste après moi, c'est Fabcaro qui vient signer sur le stand. Et les gens arrivent d'avance. La queue s'allonge. L'époque qu'il racontait dans un de ses albums, quand il n'avait personne en signature, est bien révolue. Ça s'accumule devant le stand. Ce n'est pas la peine d'insister, je sais que je ne signerai rien aujourd'hui. Ceci dit, je passe un moment très agréable à discuter avec les premiers de la file, hein. Puis Fabcaro arrive, et je cède ma place. Du coup, je vais faire un petit tour, puis je récupère mon paquetage.
Avec tous les bouquins que j'ai achetés ou qu'on m'a refilé, ça pèse un âne mort. Mais c'est assorti au reste, vu que ma chemise sent l'ours mort, que j'ai des yeux de lapin mort, et probablement une haleine de chacal en voie d'extinction. (ou plutôt en voix d'extinction).
Retourner à la gare chargé comme un bourricot est une épreuve. Je fais une pause pour remanger à la Maison des Peuples, pause bienvenue vu qu'un orage de grêle éclate au moment où je passe devant l'endroit. Ça s'appelle un signe du ciel, ça.
Puis je passe dire au revoir à quelques copains sur le Champ de Mars, je saute dans le train, et me revoilà chez moi.

Lundi :
Ça faisait près de deux décennies que j'avais réussi à éviter de bosser les lendemains de retour d'Angoulème. Aujourd'hui, je n'ai pas cette chance. Je peux vous assurer que ça pique.





jeudi 17 janvier 2019

Archives

Mon bureau est un véritable foutoir, ça n'a rien de nouveau. Et c'est amplifié par mes méthodes d'archivage. Je garde des archives papier de plein de trucs, quand bien même je les ai aussi en numérique. Mais c'est une copie papier qui a sauvé mon livre Cosmonautes ! dont le manuscrit avait été bouffé par la machine (une sauvegarde automatique de Word qui avait merdé, écrasant le fichier contenant la moitié du bouquin).

Là, en fouillant mon disque dur de stockage long, je me suis aperçu qu'un jour où j'avais éliminé des dossiers doublonnants… j'ai éliminé un dossier contenant de vieilles nouvelles. Vérification faite, il ne me restait de ces boulots (vieux de plus de vingt ans) qu'un pdf même pas en mode texte. Donc un truc inexploitable. Le coup au cœur, quoi.

Et donc, j'ai exhumé mes vieilles archives CD. Il a d'ailleurs fallu que j'aille empruter un lecteur externe pour y accéder. Mais j'ai une pile de CDs gravés avec des hautes def d'albums de BD (pas tout ce que j'ai fait, mais quand même des trucs), des documents de travail intermédiaire, etc. J'en ai profité pour faire un peu de tri (une galette corrompue, je pense qu'elle a été oxydée quand j'ai été inondé), des trucs vraiment redondants ou sans intérêt (un cd d'ebooks à des formats à la con, convertis depuis longtemps) et j'ai enfin retrouvé mon graal. Des CDs correspondant à un archivage annuel, 2001, 2002, 2003. Et donc, dessus, à un format complètement obsolète (du Clarisworks, ça a complètement disparu) mais dont j'ai pris soin de conserver un logiciel permettant de le convertir, les fameuses nouvelles perdues.

Hop, c'est recopié sur mon dur d'archivage, et c'est reparti pour un tour.

L'intéressant, c'est que ces CDs ont parfaitement tenu le coup, alors que c'est un objet physique assez fragile, et de basse réputation pour ce genre d'exercice. Mais j'ai toujours pris soin, quitte à ce que la copie prenne des plombes, à graver ce genre de trucs à très basse vitesse, ce qui limite vachement la vitesse de dégradation. Je suis content. Une fois encore, ma maniaquerie m'aura sauvé.

Bref, voici une de ces vieilleries sauvées de l'effacement numérique. Pour la petite histoire, le Père Guichardin a failli réapparaître dans une autre histoire, qui ne s'est finalement pas faite. Et que je garde quelque part, elle aussi, je crois. Elle resurgira peut-être un jour…



Déprécation

Une odeur d’encens froid flottait dans la nef. Les dernières chandelles achevaient doucement de se consumer. Le père Guichardin était assis sur un des bancs de bois, à l’avant dernier rang. Il priait en silence comme chaque nuit, demandant à Dieu un pardon illusoire.
- Notre père qui êtes aux cieux…
Il faisait frais, comme toujours. Ce grand espace qui ne voyait jamais le soleil, aux murs maculés de suie, aux recoins obscurs dans des hauteurs anguleuses, aux ogives plongées dans les ténèbres… Non, l’endroit n’était pas chaleureux…
- Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…
Mais l’endroit était la maison de Dieu, le seul foyer du père Guichardin, le seul endroit où il se sentait un tant soit peu chez lui. Le lieu le justifiait lui, comme il justifiait le lieu : sans le vieux prêtre, la chapelle n’aurait été qu’une coquille vide, que l’évêché aurait fini par vendre à un marchand de vins ou à un organisateur de spectacles, et sans la chapelle Guichardin n’aurait été qu’une âme perdue.
- Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien…
Il avait tout sacrifié à son amour pour cet endroit, pour cette vieille église gothique rapiécée, centre d’une petite ville de province moribonde. Il avait voulu cette charge, malgré l’avis de ses supérieurs qui lui prédisaient un avenir brillant.
- Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…
Il n’aurait pourtant pas pu expliquer le sentiment qui le liait à ce lieu. Ça n’avait rien à voir avec les paroissiens, semblables à tous les paroissiens de province, ni avec l’architecture somme toute assez banale de l’église. Il y avait autre chose et il aurait été incapable de dire quoi.
- Ne nous soumets pas à la tentation…
Peut-être le souvenir d’un parfum… Peut-être le souvenir de la visite d’une chapelle assez semblable…
- Mais délivre-nous…
Longtemps auparavant, lors de ses années de séminaire…
- Délivre-nous…
Le père Guichardin ne pouvait continuer sa prière, un frisson l’avait saisi. La terreur sacrée qui emplit parfois le croyant, sans doute. Ou bien la morsure d’un souvenir. Ou bien tout simplement le froid, comme si un courant d’air avait légèrement entrebâillé la porte de l’église et venait maintenant lui effleurer la nuque de ses doigts glacés.
- Te délivrer ? De quoi veux-tu précisément qu’on te délivre ?
Le père Guichardin ne leva pas la tête, pas plus qu’il ne chercha à répondre.
- De quoi, berger des âmes ? Précise-donc ta pensée, si tu veux qu’elle soit comprise. A qui demande l’on accordera…
Il savait qu’il était inutile de regarder derrière lui. La voix n’avait pas de corps. Peut-être ne retentissait-elle même pas sous la voûte de l’église, mais seulement sous celle de son crâne… Guichardin haussa les épaules.
- N’est-Il pas omniscient, celui qui entend nos prières ?
Silence dans la nef. La voix se cherchait. Et se trouva.
- Quel rapport, dis-moi… Si l’omniscience avait quelque chose à y voir, il n’y aurait même pas besoin de prier. Et qui pries-tu, d’ailleurs ?
- Mais… Celui qui mourut pour nos péchés…
Un rayon de lune tombait sur le grand crucifix de bois. Un christ émacié s’y tordait en une éternelle souffrance rédemptrice.
- S’Il est mort pour nos péchés, alors les tiens sont pardonnés. Pourquoi dès lors s’en soucier ? Tu as rompu ton voeu, une fois dans ta jeunesse, et alors ? Tu l’as sans doute confessé à un de tes supérieurs et tu as communié depuis. Pourquoi dès lors te mortifier, nuit après nuit ? La chair est faible, cela nous le savons tous deux.
La présence s’était rapprochée, la voix se faisait plus chaleureuse.
- Dis-moi ce qui te tourmente, mon fils…
Guichardin ne répondit pas, se contentant de secouer la tête, fixant les travées de bois des bancs de ses yeux desséchés par le temps…
- Tes actes ont déjà été pardonnés. Confie-moi le reste et libère ton âme de ce fardeau.
- C’était sur un banc, assez semblable à celui-ci.
- Tu en reviens encore à ton péché de chair, mon fils. A ses circonstances matérielles. Qu’il se soit compliqué de blasphème n’a en soi que peu d’importance. La passion excuse bien des choses, même la passion coupable. Surtout elle, d’ailleurs…
- As-tu connu le feu de la passion, rétorqua Guichardin, pour m’en parler ainsi ?
- Qui sait…
Un cierge s’éteignit dans une ultime bouffée de fumée odorante. Autour d’eux, la nuit n’était plus que silence sans limite.
Guichardin frissonna à nouveau, se recroquevillant sur son banc de bois.
- J’ai confessé mon péché le lendemain, lâcha-t-il sur un ton d’excuse. Et je ne l’ai plus jamais revue.
- Eh bien la cause est entendue, non ? Tu as abjuré ta faute, tu as connu le repentir sincère du vrai croyant. Si tes regrets sont tout à ton honneur, ils n’ont plus lieu d’être.Tu es pardonné, mon fils.
Guichardin baissa encore un peu plus la tête, laissant son front reposer sur le dossier du banc devant lui.
- Je ne l’ai pas revue, mais j’ai eu de ses nouvelles par la suite…
- De ses nouvelles à elle ?
- Des nouvelles de son enfant.
Le silence se fit à nouveau dans la nef obscure, rompu juste par le souffle d’un vent léger dans les ouvertures du clocher.
- Son enfant, père Guichardin ?
- Qui sait…
- Sache que tu n’aurais pas pu être le père de cet enfant et celui de tes paroissiens dans le même temps. Tu as fait un choix, et sans doute le bon.
- Ai-je eu vraiment le choix ? Comment savoir quel était le bon ?
- Toi seul possèdes la réponse. Mais comment penses-tu pouvoir apporter le réconfort à tes ouailles, comment leur transmettre le pardon divin, si tu t’en exclus toi-même ?
La porte de l’église claqua. Le père Guichardin se mit à pleurer sans bruit.
Peu à peu, l’aube colorait les vitraux, lâchait dans la nef une lumière blafarde. Le père Guichardin essuya ses larmes du revers de sa manche et se leva pour aller s’agenouiller au pied du crucifix.
Puis une horloge sonna sept heures. En silence, le père Guichardin passa une étole et commença à préparer l’autel pour la messe du matin.
Dieu que la journée serait longue, une fois encore…

mardi 15 janvier 2019

Inspirez, soufflez

Je me suis remis au boulot sur une nouvelle que j'ai promise à la revue Le Novelliste pour son numéro 4. Elle est achevée depuis des mois, mais justement, c'est après avoir laissé reposer la pâte qu'il faut reprendre un texte, quand on l'a suffisamment oublié pour jeter sur lui un regard neuf et en débusquer les imperfections.

Ça m'a fait reposer à ma nouvelle précédente pour cette revue, publiée dans le numéro 2. Elle débute ainsi :
"Une douce fraîcheur retombait sur la petite cour. C’était ce moment béni entre tous où la touffeur de la journée fait place à une brise légère, à ce dernier souffle du jour que les Hébreux, dans la Genèse, semblaient associer à la Présence divine dans le jardin originel."

Elle fait référence à la Genèse, chapitre 3, verset 8. C'est le moment où, alors que vient le soir, l'homme et la femme qui ont fauté entendent la voix de Dieu qui approche.

Dans pas mal de traductions, le texte est ambigu ou affadi. L'une d'entre elle dit par exemple "Alors ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir", et elle gomme directement la référence à la brise fraiche. Une autre dit "Et ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu qui parcourait le jardin à la fraicheur de la journée". Et les exégètes emploient l'expression que j'utilise dans mon texte : "au souffle du jour", en la considérant comme la plus littérale, la plus proche de l'original. J'ai conservé l'expression parce que je la trouvais jolie et poétique. Pourtant, il suffit de pas grand-chose pour torpiller cette belle idée : une autre traduction dit "Le soir, un vent léger se met à souffler. Le Seigneur Dieu se promène dans le jardin. L’homme et la femme l’entendent" et si ça conserve l'idée, c'est quand même d'un prosaïsme achevé.

Mais il y a plus dans cette expression qu'une heureuse tournure poétique. Je ne lis pas du tout l'hébreu, mais je connais assez l'histoire de certaines idées pour savoir que dans cette langue, le mot "esprit" et le mot "souffle" sont identiques, que c'est en fait le même mot, et que les idées sont donc indissolublement liées (il en va de même en latin, avec "spiritus" qui a donné aussi bien esprit que respirer, ou en grec).

Ce lien entre le souffle vital et la notion d'esprit parcourt tout le début de la Genèse. Le souffle de Dieu qui se meut au dessus des eaux de l'abîme, c'est à la fois l'esprit divin et une tempête du tonnerre de Dieu. La dualité apocalyptique entre l'épiphanie et les limites du monde s'y exprime déjà à plein. Lors de la création de l'homme, Dieu lui confère une âme en lui soufflant dans les narines, en lui transmettant donc une partie de son propre esprit. (c'est une jolie idée, ça aussi, qui ressurgira à plusieurs reprises, que notre force vitale est une parcelle de divinité).

Elle est présente aussi dans ce petit verset. Ce souffle du jour, il est à la fois brise du soir et esprit de Dieu qui se promène dans le jardin, sans que ces notions soient disjointes. C'est une époque où la Présence est partout, circulant à sa guise dans le monde. On ne l'a pas encore confinée dans un temple, et elle n'a pas encore glissé vers un autre symbole, plus localisé, celui des lumières du chandelier. Les colonnes de feu et autres démonstrations pyrotechniques (celles que je brocarde parfois avec l'expression "krakapoum wagnerien") sont un stade peut-être plus tardif, et tellement moins subtil, de la théologie. Et plus ambigu : Le feu a servi ensuite à dresser bûchers et autodafés, la flamme du cierge se fait trop facilement sœur des fournaises infernales.

Non, décidément, je l'aime bien, ce "souffle du jour", ce petit courant d'air bienfaisant. Oui, il est ambivalent, lui aussi, il représente un Dieu capable de colères homériques, certes, mais il sait aussi se faire discret, doux, caressant. C'est un Dieu à la fois plus naturel, mais peut-être plus civilisé malgré tout.

Et parfois, il suffit d'un souffle pour éteindre une flamme…

dimanche 13 janvier 2019

Riri, Fifi, Loulou et leurs cousins lointains

Je ne suis pas du tout le premier à faire le rapprochement, mais dans les histoires des personnages Disney comme dans la geste arthurienne, il n'y a pas vraiment de paternité. Les personnages y sont toujours les neveux les uns des autres. Quand il y a paternité, le père n'est jamais montré. Perceval a bien eu un père, mais il est mort bien avant le début de ses aventures. Pareil pour Arthur, on connaît l'histoire d'Uther, mais le gamin n'a jamais connu papa.

Chez les canards, c'est pareil : Picsou est l'oncle de Donald, lui-même l'oncle de Riri, Fifi et Loulou. Les parents de cette joyeuse bande, on ne les voit jamais, ou ils ne sont évoqués qu'en passant.

Ce motif curieux est ancien : chez certains peuples africains, c'est bien l'oncle maternel qui détient l'autorité sur les garçons et qui les éduque.

Dans le monde arthurien, notamment dans le cycle de Chrétien de Troyes, Gauvain et d'autres sont les neveux d'Arthur, mais lui-même, à ce moment-là, c'est plus le focus de l'aventure. Il devient une autorité distante, un symbole quasi divin, une figure presque abstraite.

Et commencez pas avec Mordred, hein. C'est une paternité pour le moins problématique, parce que doublement illégitime, mais en plus, dans les texte les plus anciens le mentionnant, il est donné comme un neveu d'Arthur, lui aussi (Justine Niogret, dans le roman éponyme, trouve une justification habile à ça, d'ailleurs). Mais dans la lignée d'Arthur, il n'y a pas d'héritier indiscutable, c'est le trope de base de toute l'histoire. Arthur est un bâtard, et Mordred aussi. (intéressant de noter que le mythe arthurien réémerge en Angleterre au moment de la prise de pouvoir des Plantagenêts, qui prennent la suite d'une courte dynastie fondée par un bâtard et éteinte dans des luttes fratricides une génération plus tard.

Alors, on est d'accord, la paternité est toujours un motif compliqué à manier dans l'épopée. Tant que le père est présent, le fils en cours de formation est dans son ombre (et on court le risque de faire du père le héros) ou si le fils dépasse le père, on court le risque de faire œuvre subversive, impie. Même dans Star Wars, la paternité qui est au cœur de tout est gérée sur un mode distant : un enfant sans père qui, quand il devient père lui-même, se fait père absent.

Mais ce motif du neveu, vous savez où on le revoit ? Dans Dune ! Le Baron Harkonnen n'a que des neveux, qui deviennent ses sbires comme Donald et Gontran sont ceux de l'Oncle Picsou. Et la paternité, chez ses adversaires Atréides, est à nouveau jouée sur un mode problématique. Le motif du père absent revient avec régularité…

(y a guère que Thorgal qui essaie de jouer à fond la carte de la transmission paternelle, mais ça fait plus de vingt ans que je ne lis plus rien de ce que fait Van Hamme, grosso modo  depuis que XIII était le fils caché de son oncle. Les aventures de Jolan et de sa sœur, c'est bien ?)