jeudi 17 janvier 2019

Archives

Mon bureau est un véritable foutoir, ça n'a rien de nouveau. Et c'est amplifié par mes méthodes d'archivage. Je garde des archives papier de plein de trucs, quand bien même je les ai aussi en numérique. Mais c'est une copie papier qui a sauvé mon livre Cosmonautes ! dont le manuscrit avait été bouffé par la machine (une sauvegarde automatique de Word qui avait merdé, écrasant le fichier contenant la moitié du bouquin).

Là, en fouillant mon disque dur de stockage long, je me suis aperçu qu'un jour où j'avais éliminé des dossiers doublonnants… j'ai éliminé un dossier contenant de vieilles nouvelles. Vérification faite, il ne me restait de ces boulots (vieux de plus de vingt ans) qu'un pdf même pas en mode texte. Donc un truc inexploitable. Le coup au cœur, quoi.

Et donc, j'ai exhumé mes vieilles archives CD. Il a d'ailleurs fallu que j'aille empruter un lecteur externe pour y accéder. Mais j'ai une pile de CDs gravés avec des hautes def d'albums de BD (pas tout ce que j'ai fait, mais quand même des trucs), des documents de travail intermédiaire, etc. J'en ai profité pour faire un peu de tri (une galette corrompue, je pense qu'elle a été oxydée quand j'ai été inondé), des trucs vraiment redondants ou sans intérêt (un cd d'ebooks à des formats à la con, convertis depuis longtemps) et j'ai enfin retrouvé mon graal. Des CDs correspondant à un archivage annuel, 2001, 2002, 2003. Et donc, dessus, à un format complètement obsolète (du Clarisworks, ça a complètement disparu) mais dont j'ai pris soin de conserver un logiciel permettant de le convertir, les fameuses nouvelles perdues.

Hop, c'est recopié sur mon dur d'archivage, et c'est reparti pour un tour.

L'intéressant, c'est que ces CDs ont parfaitement tenu le coup, alors que c'est un objet physique assez fragile, et de basse réputation pour ce genre d'exercice. Mais j'ai toujours pris soin, quitte à ce que la copie prenne des plombes, à graver ce genre de trucs à très basse vitesse, ce qui limite vachement la vitesse de dégradation. Je suis content. Une fois encore, ma maniaquerie m'aura sauvé.

Bref, voici une de ces vieilleries sauvées de l'effacement numérique. Pour la petite histoire, le Père Guichardin a failli réapparaître dans une autre histoire, qui ne sait finalement pas faite. Et que je garde quelque part, elle aussi, je crois. Elle ressurgira peut-être un jour…



Déprécation

Une odeur d’encens froid flottait dans la nef. Les dernières chandelles achevaient doucement de se consumer. Le père Guichardin était assis sur un des bancs de bois, à l’avant dernier rang. Il priait en silence comme chaque nuit, demandant à Dieu un pardon illusoire.
- Notre père qui êtes aux cieux…
Il faisait frais, comme toujours. Ce grand espace qui ne voyait jamais le soleil, aux murs maculés de suie, aux recoins obscurs dans des hauteurs anguleuses, aux ogives plongées dans les ténèbres… Non, l’endroit n’était pas chaleureux…
- Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…
Mais l’endroit était la maison de Dieu, le seul foyer du père Guichardin, le seul endroit où il se sentait un tant soit peu chez lui. Le lieu le justifiait lui, comme il justifiait le lieu : sans le vieux prêtre, la chapelle n’aurait été qu’une coquille vide, que l’évêché aurait fini par vendre à un marchand de vins ou à un organisateur de spectacles, et sans la chapelle Guichardin n’aurait été qu’une âme perdue.
- Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien…
Il avait tout sacrifié à son amour pour cet endroit, pour cette vieille église gothique rapiécée, centre d’une petite ville de province moribonde. Il avait voulu cette charge, malgré l’avis de ses supérieurs qui lui prédisaient un avenir brillant.
- Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…
Il n’aurait pourtant pas pu expliquer le sentiment qui le liait à ce lieu. Ça n’avait rien à voir avec les paroissiens, semblables à tous les paroissiens de province, ni avec l’architecture somme toute assez banale de l’église. Il y avait autre chose et il aurait été incapable de dire quoi.
- Ne nous soumets pas à la tentation…
Peut-être le souvenir d’un parfum… Peut-être le souvenir de la visite d’une chapelle assez semblable…
- Mais délivre-nous…
Longtemps auparavant, lors de ses années de séminaire…
- Délivre-nous…
Le père Guichardin ne pouvait continuer sa prière, un frisson l’avait saisi. La terreur sacrée qui emplit parfois le croyant, sans doute. Ou bien la morsure d’un souvenir. Ou bien tout simplement le froid, comme si un courant d’air avait légèrement entrebâillé la porte de l’église et venait maintenant lui effleurer la nuque de ses doigts glacés.
- Te délivrer ? De quoi veux-tu précisément qu’on te délivre ?
Le père Guichardin ne leva pas la tête, pas plus qu’il ne chercha à répondre.
- De quoi, berger des âmes ? Précise-donc ta pensée, si tu veux qu’elle soit comprise. A qui demande l’on accordera…
Il savait qu’il était inutile de regarder derrière lui. La voix n’avait pas de corps. Peut-être ne retentissait-elle même pas sous la voûte de l’église, mais seulement sous celle de son crâne… Guichardin haussa les épaules.
- N’est-Il pas omniscient, celui qui entend nos prières ?
Silence dans la nef. La voix se cherchait. Et se trouva.
- Quel rapport, dis-moi… Si l’omniscience avait quelque chose à y voir, il n’y aurait même pas besoin de prier. Et qui pries-tu, d’ailleurs ?
- Mais… Celui qui mourut pour nos péchés…
Un rayon de lune tombait sur le grand crucifix de bois. Un christ émacié s’y tordait en une éternelle souffrance rédemptrice.
- S’Il est mort pour nos péchés, alors les tiens sont pardonnés. Pourquoi dès lors s’en soucier ? Tu as rompu ton voeu, une fois dans ta jeunesse, et alors ? Tu l’as sans doute confessé à un de tes supérieurs et tu as communié depuis. Pourquoi dès lors te mortifier, nuit après nuit ? La chair est faible, cela nous le savons tous deux.
La présence s’était rapprochée, la voix se faisait plus chaleureuse.
- Dis-moi ce qui te tourmente, mon fils…
Guichardin ne répondit pas, se contentant de secouer la tête, fixant les travées de bois des bancs de ses yeux desséchés par le temps…
- Tes actes ont déjà été pardonnés. Confie-moi le reste et libère ton âme de ce fardeau.
- C’était sur un banc, assez semblable à celui-ci.
- Tu en reviens encore à ton péché de chair, mon fils. A ses circonstances matérielles. Qu’il se soit compliqué de blasphème n’a en soi que peu d’importance. La passion excuse bien des choses, même la passion coupable. Surtout elle, d’ailleurs…
- As-tu connu le feu de la passion, rétorqua Guichardin, pour m’en parler ainsi ?
- Qui sait…
Un cierge s’éteignit dans une ultime bouffée de fumée odorante. Autour d’eux, la nuit n’était plus que silence sans limite.
Guichardin frissonna à nouveau, se recroquevillant sur son banc de bois.
- J’ai confessé mon péché le lendemain, lâcha-t-il sur un ton d’excuse. Et je ne l’ai plus jamais revue.
- Eh bien la cause est entendue, non ? Tu as abjuré ta faute, tu as connu le repentir sincère du vrai croyant. Si tes regrets sont tout à ton honneur, ils n’ont plus lieu d’être.Tu es pardonné, mon fils.
Guichardin baissa encore un peu plus la tête, laissant son front reposer sur le dossier du banc devant lui.
- Je ne l’ai pas revue, mais j’ai eu de ses nouvelles par la suite…
- De ses nouvelles à elle ?
- Des nouvelles de son enfant.
Le silence se fit à nouveau dans la nef obscure, rompu juste par le souffle d’un vent léger dans les ouvertures du clocher.
- Son enfant, père Guichardin ?
- Qui sait…
- Sache que tu n’aurais pas pu être le père de cet enfant et celui de tes paroissiens dans le même temps. Tu as fait un choix, et sans doute le bon.
- Ai-je eu vraiment le choix ? Comment savoir quel était le bon ?
- Toi seul possèdes la réponse. Mais comment penses-tu pouvoir apporter le réconfort à tes ouailles, comment leur transmettre le pardon divin, si tu t’en exclus toi-même ?
La porte de l’église claqua. Le père Guichardin se mit à pleurer sans bruit.
Peu à peu, l’aube colorait les vitraux, lâchait dans la nef une lumière blafarde. Le père Guichardin essuya ses larmes du revers de sa manche et se leva pour aller s’agenouiller au pied du crucifix.
Puis une horloge sonna sept heures. En silence, le père Guichardin passa une étole et commença à préparer l’autel pour la messe du matin.
Dieu que la journée serait longue, une fois encore…

mardi 15 janvier 2019

Inspirez, soufflez

Je me suis remis au boulot sur une nouvelle que j'ai promise à la revue Le Novelliste pour son numéro 4. Elle est achevée depuis des mois, mais justement, c'est après avoir laissé reposer la pâte qu'il faut reprendre un texte, quand on l'a suffisamment oublié pour jeter sur lui un regard neuf et en débusquer les imperfections.

Ça m'a fait reposer à ma nouvelle précédente pour cette revue, publiée dans le numéro 2. Elle débute ainsi :
"Une douce fraîcheur retombait sur la petite cour. C’était ce moment béni entre tous où la touffeur de la journée fait place à une brise légère, à ce dernier souffle du jour que les Hébreux, dans la Genèse, semblaient associer à la Présence divine dans le jardin originel."

Elle fait référence à la Genèse, chapitre 3, verset 8. C'est le moment où, alors que vient le soir, l'homme et la femme qui ont fauté entendent la voix de Dieu qui approche.

Dans pas mal de traductions, le texte est ambigu ou affadi. L'une d'entre elle dit par exemple "Alors ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir", et elle gomme directement la référence à la brise fraiche. Une autre dit "Et ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu qui parcourait le jardin à la fraicheur de la journée". Et les exégètes emploient l'expression que j'utilise dans mon texte : "au souffle du jour", en la considérant comme la plus littérale, la plus proche de l'original. J'ai conservé l'expression parce que je la trouvais jolie et poétique. Pourtant, il suffit de pas grand-chose pour torpiller cette belle idée : une autre traduction dit "Le soir, un vent léger se met à souffler. Le Seigneur Dieu se promène dans le jardin. L’homme et la femme l’entendent" et si ça conserve l'idée, c'est quand même d'un prosaïsme achevé.

Mais il y a plus dans cette expression qu'une heureuse tournure poétique. Je ne lis pas du tout l'hébreu, mais je connais assez l'histoire de certaines idées pour savoir que dans cette langue, le mot "esprit" et le mot "souffle" sont identiques, que c'est en fait le même mot, et que les idées sont donc indissolublement liées (il en va de même en latin, avec "spiritus" qui a donné aussi bien esprit que respirer, ou en grec).

Ce lien entre le souffle vital et la notion d'esprit parcourt tout le début de la Genèse. Le souffle de Dieu qui se meut au dessus des eaux de l'abîme, c'est à la fois l'esprit divin et une tempête du tonnerre de Dieu. La dualité apocalyptique entre l'épiphanie et les limites du monde s'y exprime déjà à plein. Lors de la création de l'homme, Dieu lui confère une âme en lui soufflant dans les narines, en lui transmettant donc une partie de son propre esprit. (c'est une jolie idée, ça aussi, qui ressurgira à plusieurs reprises, que notre force vitale est une parcelle de divinité).

Elle est présente aussi dans ce petit verset. Ce souffle du jour, il est à la fois brise du soir et esprit de Dieu qui se promène dans le jardin, sans que ces notions soient disjointes. C'est une époque où la Présence est partout, circulant à sa guise dans le monde. On ne l'a pas encore confinée dans un temple, et elle n'a pas encore glissé vers un autre symbole, plus localisé, celui des lumières du chandelier. Les colonnes de feu et autres démonstrations pyrotechniques (celles que je brocarde parfois avec l'expression "krakapoum wagnerien") sont un stade peut-être plus tardif, et tellement moins subtil, de la théologie. Et plus ambigu : Le feu a servi ensuite à dresser bûchers et autodafés, la flamme du cierge se fait trop facilement sœur des fournaises infernales.

Non, décidément, je l'aime bien, ce "souffle du jour", ce petit courant d'air bienfaisant. Oui, il est ambivalent, lui aussi, il représente un Dieu capable de colères homériques, certes, mais il sait aussi se faire discret, doux, caressant. C'est un Dieu à la fois plus naturel, mais peut-être plus civilisé malgré tout.

Et parfois, il suffit d'un souffle pour éteindre une flamme…

dimanche 13 janvier 2019

Riri, Fifi, Loulou et leurs cousins lointains

Je ne suis pas du tout le premier à faire le rapprochement, mais dans les histoires des personnages Disney comme dans la geste arthurienne, il n'y a pas vraiment de paternité. Les personnages y sont toujours les neveux les uns des autres. Quand il y a paternité, le père n'est jamais montré. Perceval a bien eu un père, mais il est mort bien avant le début de ses aventures. Pareil pour Arthur, on connaît l'histoire d'Uther, mais le gamin n'a jamais connu papa.

Chez les canards, c'est pareil : Picsou est l'oncle de Donald, lui-même l'oncle de Riri, Fifi et Loulou. Les parents de cette joyeuse bande, on ne les voit jamais, ou ils ne sont évoqués qu'en passant.

Ce motif curieux est ancien : chez certains peuples africains, c'est bien l'oncle maternel qui détient l'autorité sur les garçons et qui les éduque.

Dans le monde arthurien, notamment dans le cycle de Chrétien de Troyes, Gauvain et d'autres sont les neveux d'Arthur, mais lui-même, à ce moment-là, c'est plus le focus de l'aventure. Il devient une autorité distante, un symbole quasi divin, une figure presque abstraite.

Et commencez pas avec Mordred, hein. C'est une paternité pour le moins problématique, parce que doublement illégitime, mais en plus, dans les texte les plus anciens le mentionnant, il est donné comme un neveu d'Arthur, lui aussi (Justine Niogret, dans le roman éponyme, trouve une justification habile à ça, d'ailleurs). Mais dans la lignée d'Arthur, il n'y a pas d'héritier indiscutable, c'est le trope de base de toute l'histoire. Arthur est un bâtard, et Mordred aussi. (intéressant de noter que le mythe arthurien réémerge en Angleterre au moment de la prise de pouvoir des Plantagenêts, qui prennent la suite d'une courte dynastie fondée par un bâtard et éteinte dans des luttes fratricides une génération plus tard.

Alors, on est d'accord, la paternité est toujours un motif compliqué à manier dans l'épopée. Tant que le père est présent, le fils en cours de formation est dans son ombre (et on court le risque de faire du père le héros) ou si le fils dépasse le père, on court le risque de faire œuvre subversive, impie. Même dans Star Wars, la paternité qui est au cœur de tout est gérée sur un mode distant : un enfant sans père qui, quand il devient père lui-même, se fait père absent.

Mais ce motif du neveu, vous savez où on le revoit ? Dans Dune ! Le Baron Harkonnen n'a que des neveux, qui deviennent ses sbires comme Donald et Gontran sont ceux de l'Oncle Picsou. Et la paternité, chez ses adversaires Atréides, est à nouveau jouée sur un mode problématique. Le motif du père absent revient avec régularité…

(y a guère que Thorgal qui essaie de jouer à fond la carte de la transmission paternelle, mais ça fait plus de vingt ans que je ne lis plus rien de ce que fait Van Hamme, grosso modo  depuis que XIII était le fils caché de son oncle. Les aventures de Jolan et de sa sœur, c'est bien ?)

vendredi 11 janvier 2019

Permission de sortie

Bon, je vais pas mal bouger au cours des semaines à venir, donc je vous redonne un peu le détail de tout ça :

Vendredi 19 janvier à partir de 20 heures, dans le cadre de la Nuit de la Lecture et d'un "mois de la BD", j'animerai un "apéro BD" avec Bruce, du site Bruce Lit à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

La semaine suivante, du 25 au 27, je serai comme tous les ans au Festival d'Angoulème. Vous pourrez me trouver au stand des éditions La Cafetière à ces horaires :
Vendredi : 17 - 19 h
Samedi : 14 - 17 h
Dimanche : 11 - 12 h
(et en dehors de ces horaires, passez quand même : je suis susceptible d'être quand même dans le coin, et sinon il y aura Fabcaro)
Et sinon, je donnerai le vendredi à midi pile une conférence intitulée "Le petit cirque de Batman" au conservatoire Gabriel Fauré d'Angoulème.

Le vendredi 1er février à partir de 19h30, j'animerai une rencontre avec Alex Alice autour du Château des Etoiles et du détournement de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine. Il y aura une petite expo avec.

Le dimanche 3 février, je ferai un saut à la Nécronomi'Con de Belfort pour dédicacer ma BD Howard P. Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres.

Le samedi 23 février,  j'animerai une rencontre avec le journaliste spécialisé Thierry Lemaire autour du de l'utilisation et de la représentation de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

Le mercredi 17 avril, j'animerai un atelier BD à la médiathèque de Saint Gratien.

Le dimanche 26 mai, je serai aux Imaginales d'Epinal avec les Moutons électriques pour dédicacer mon nouveau roman, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, qui sera sorti d'ici-là.

samedi 5 janvier 2019

Wot ? It's Walt !

Bon, mon prochain album de BD, à sortir fin août, a très officiellement pour titre Deux Frères à Hollywood, la formidable histoires de Walt et Roy Disney.

Du coup, je vous en mets un petit extrait :

Dessins de Felix Ruiz

mercredi 2 janvier 2019

Têtes couronnées

Non, je ne vais pas faire mon Stéphane Bern, mais une fois encore jeter au vent mauvais de l'Internet quelques considérations en vrac, un train de pensées manquant probablement de structure et de rigueur, juste pour en garder trace à toutes fins utiles.

Je vais commencer par une question : quand on regarde les portraits officiels de, genre, François 1er, Henry IV ou Louis XIV, pourquoi ne portent-ils pas de couronne ? Les rois ont-ils cessé de porter la couronne comme les présidents ont arrêté le queue-de-pie avec l'écharpe de Grand Commandeur de la Légion d'Honneur ? Auquel cas, quand est-ce arrivé ?

Dans l'iconographie médiévale, un roi se doit d'être couronné dès qu'on le voit. Alors j'ai gratté un peu, et il semblerait que le premier roi découronné soit Jean le Bon, celui du désastre de Poitiers, du Franc et globalement du commencement de la fin pour la dynastie des Valois (dont il il n'est pourtant que le deuxième représentant). Je regarde un peu mieux, et on dispose d'images couronnées pour son père Philippe VI, et pour son fils Charles V. Ensuite, avec Charles VI, Charles VII, Louis XI, c'est fini.


Curieux quand même que les Valois, qui ont lancé la mode des poulaines, se soient si vite passés d'un accessoire tellement important quand on veut se donner le genre royal, d'autant plus quand sa royauté se voit contestée. Quelle pudeur les pousse donc à s'abstenir ? Est-ce un signe du fait qu'ils se savent, au fond d'eux-mêmes, illégitimes ? Peu probable, vu qu'aucune dynastie royale ne l'est vraiment : les Mérovingiens sont des généraux arrivistes profitant d'un vide politique, les Carolingiens des hauts fonctionnaires ayant viré les précédents, les Capétiens des rivaux des Carolingiens les ayant finalement évincés.

Mais revenons-en à cet abandon. La fin du port de la couronne coïnciderait donc avec les soubresauts de la fin du Moyen-Âge, et plus précisément avec la Guerre de Cent Ans. Pas mal de cadres linguistiques, technologiques et sociaux sont en train de changer à l'époque. La couronne devient un symbole un peu désuet, qu'on ne sort quasiment que pour le couronnement lui-même. Elle date de si longtemps…

De quand, d'ailleurs ? Pas des Mérovingiens, déjà, ces rois chevelus qui n'étaient ni sacrés, ni couronnés, et dont la royauté était un attribut tellement chevillé au corps et indiscutable que certaines villes demandaient qu'on leur "prête" des enfants royaux pour assurer leur protection à la façon d'un porte bonheur.

Le sacre, il n'arrive qu'avec les suivants, les Carolingiens, ce qui leur permet de récupérer à leur compte le caractère religieux de la fonction royale. Mais il ne s'agit pas encore d'un couronnement : la fameuse couronne de Charlemagne n'apparait qu'un siècle et demi après sa mort, avec les Ottoniens, qui fondent le Saint Empire et justement cherchent en la créant à se prévaloir d'une légitimité carolingienne (dont ils ne disposent pas par le sang, vu qu'ils sont réputés descendre de Widukind, un ennemi quasi irréductible de l'Empereur à la Barbe Fleurie). Autant dire que la couronne ne se généralise qu'autour de l'An Mille, ce qui fait qu'au moment de son abandon graduel, la coutume d'en porter n'a que quatre siècles tout au plus.

Et d'ailleurs… Cette coutume a-t-elle réellement existé ?

Parce que oui, il y a un piège, que je vous ai discrètement indiqué en tentant l'analogie avec le queue-de-pie présidentiel : si ce costume s'est en effet porté à certaines époques, et encore, pas dans toutes les circonstances, ça fait un bail que les présidents ne le mettent plus que pour la photo officielle. Sa disparition de ce genre de document n'entérinait donc qu'une perte de faveur antérieure.

Dans le cas de la couronne, c'est encore mieux. Si l'iconographie médiévale nous montre systématiquement les rois ceints d'une couronne, c'est aussi par analogie : de même qu'on montre un saint avec son auréole, pour que sa nature soit reconnaissable, on dessine le roi couronné, afin qu'il soit immédiatement identifiable comme tel. C'est une convention graphique.

Dans les faits, on ne portait la couronne que pour le sacre, et éventuellement pour certaines cérémonies très solennelles. Ces machins pèsent très lourd, sont malcommodes en diable, et nul ne s'aviserait de les arborer en permanence, fut-il investi de la majesté royale (Charles VIII aurait peut-être eu mieux fait de porter plus souvent la sienne, ceci dit : ça lui aurait évité de crever d'un choc de la tête contre un linteau de porte). Mais tous les rois à partir des Capétiens (hormis peut-être les deux ou trois premiers) l'auront portée à l'occasion de leur sacre. Le seul à y déroger est Louis-Philippe, justement parce qu'il n'est pas sacré : la nature de la fonction a entretemps changé et Charles X a bien fusillé la légitimité du truc en s'en prévalant plus que de raison.

Ma question initiale était donc très mal posée, délibérément mal posée, diront même les mauvaises langues. Et dites vous bien que pas mal de polémiques historiques viennent de questions posées de la même façon, qui prennent au pied de la lettre des facteurs symboliques, voire se fondent sur des notions anachroniques.

Et sinon, bonne année à tous !!!!