Accéder au contenu principal

Ô temps suspends ton vol (ou sinon, mets sur avance rapide)

Je reviens sur la table ronde de l'autre soir et sur ce qui s'y est dit.

L'un des sujets en était le temps, comment on le gère dans la narration. C'était intéressant parce que cela nous confrontait à nos méthodes de travail et nos façons de structurer le récit. Jacques Martel avouait son malaise quant à l'ellipse, qu'il tentait d'éliminer en ramassant ses histoires sur des durées courtes. Le temps du récit avec lequel il est le plus à l'aise, c'est une poignée de jours. On a tous ces points aveugles. De mon côté, ce sont certaines formes de tension dans la relation, la mise en scène de certaines émotions. Je n'ai jamais écrit de personnages à la Nellie Oleson ou à la King Joffrey, parce que j'ai toujours peur d'être trop caricatural, et que ma façon de me projeter dans mes personnages ne me permet pas d'aller jusqu'à ces abymes de mesquinerie malveillante, l'écriture devient pour moi alors une souffrance (alors qu'il y a d'autres types de personnages de méchants dans lesquels je me projette sans efforts, Crochet, notamment). Du coup faudra quand même que j'essaie un jour de créer un perso comme ça. Sachant que je préfère quand mes personnages sortent de leur conflit par le haut (ceux qui ont lu les Trois Coracles et la scène chez le chef irlandais sauront de quoi je veux parler).

Mais le sujet, donc, c'était le temps. Et l'ellipse de temps qui pose souci à mon camarade est au contraire un outil avec lequel j'adore faire mumuse. Elles permettent d'avancer dans le récit en éliminant le gras (ou les scènes pas très intéressantes à faire ou à lire) mais aussi de créer des effets de rythme ou de contrepoint. Un truc dont j'use et abuse, c'est de montrer la prise de décision, et la conséquence/réalisation qui ne correspond pas forcément aux attentes. Deux Frères à Hollywood en regorge : on a par exemple cette discussion sur les syndicats, et Disney qui ne prend pas la menace au sérieux. Case suivante, on est quelques semaines plus tard et tous les employés sont en grève. La BD permet de surcroît de jouer sur le changement de page, sur la fin de page de droite, qu'on tourne, et le début de page de gauche, de l'autre côté. Quand on arrive à caler ça comme ça, c'est (je trouve) hyper efficace, ça rythme bien le récit.

Exemple inverse : le moment où ça fonctionne comme il faut
(notons qu'il y a 3 ans entre les deux cases)
(Dessins de Felix Ruiz)

Que ce soit en BD ou en littérature, on peut acquérir cette maîtrise du temps, le ralentir, le figer ou sauter au-dessus (j'ai cité l'autre soir un roman de Janet Jeppson, lu tout jeune, dans lequel l'autrice se permettait un bond vertigineux de centaines de millions d'années entre les parties 1 et 2 de son récit) (lu à 10-11 ans, ça m'a scotché sur place, c'était complètement mind blowing comme on dit).

Bref, on a là un outil formidable, quitte à piétiner vaillamment et à coups de croquenots cloutés les sacro-saintes unités de temps, de lieu et d'action du théâtre classique. Ça tombe bien, je n'écris pas de théâtre classique.

Bien sûr, des sauts dans le temps ne doivent pas être gratuits. La difficulté, c'est de faire sentir qu'il y a eu quelque chose entre. Sans pour autant le tartiner, faut que ça reste fluide. Mais ça permet de s'amuser aussi avec le récit. Et cette dimension ludique, dans ce genre de travail, je la crois essentielle.


Et à l'inverse, on peut faire des ralentis
(ci-dessus, le premier effet de ce genre qui m'a lui aussi scotché quand je l'ai lu,
je devais avoir 8 ou 9 ans)
(dessins de Carmine Infantino)


Note : on a évoqué plein de trucs dans cette table ronde, en dehors de ce sujet précis ; ce texte n'en est aucunement une recension, je rebondis juste sur ce que disais Jacques et j'y ajoute quelques considérations personnelles.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Sauvé par le dugong... ou pas

En me réveillant ce matin, j'avais en tête des bribes de rêves avec un festival BD dont l'organisation se barrait en vrille, une invasion de zombies qu'on combattait au taser (ça les faisait convulser, mais ils se relevaient, c'était pas une bonne idée), un incendie criminel lié à une affaire d'espionnage... Le tout sans que je sois capable de remettre ça en séquence ou en cohérence. Ça n'en avait probablement pas. Par contre, j'avais également en tête un truc vu sur une manchette de journal pendant que je cavalais le taser à la main : "Arte coulée par un dugong." Pourquoi, comment ? J'imagine que mon inconscient essaie de me dire quelque chose, mais je ne n'ai pas la moindre idée de quoi. Un dugong, pour ceux qui connaîtraient pas C'est un peu comme un capybara mais aquatique   

Beware the blob

La perversion alimentaire prend parfois des allures d'apostolat suicidaire. Que ce soit en termes de picole ou de bouffe, il m'arrive de taper dans le bizarre et de tenter des expériences qui tétaniseraient d'effroi une créature lovecraftienne. Comme on a les amis qu'on mérite, et que j'ai dû commettre des ignominies sans nom dans une vie antérieure, certain de mes amis, camarades et autres proches ont aussi leur bouffées culinaro-délirantes. C'est ainsi que certain libraire sévissant dans une grande enseigne vendant de la culture neuve et d'occasion dans le quartier étudiant de Paris m'a initié à toutes sortes de pickles qui arrachent la gueule et à des boissons polonaises que même les Polonaises évitent de prendre au petit déjeuner. C'est aussi ce douteux personnage (ou un ami commun exilé, je ne sais plus, il y a des traumas que l'esprit humain tente miséricordieusement de brouiller) qui m'avait fait découvrir la pâte à tartiner au spe...

Effet de seuil cumulatif

Puisque je suis au début de la rédaction d'un nouveau roman, je suis en plein dans cette phase où je dévore plein de documentation de façon totalement obsessionnelle. Bouquins, films, cartes géographiques, fiches wikipédia, je fais feu de tout bois. Le but avoué est de m'immerger pleinement dans mon sujet (le but réel, en fait, c'est juste de satisfaire à ma maniaquerie compulsive, mais je ne le dis pas parce que ça fait moins genre). Dans le cas présent, le gros de la doc c'est tout ce que je peux trouver sur les îles britanniques au cinquième siècle et sur les bases les plus profondes de la légende arthurienne. Je ne suis pas le premier à jouer à ce jeu-là, mais ces périodes de genèses mythiques sont fascinantes (il en va de même sur la période présumée de la Guerre de Troie) (les deux époques se ressemblent assez, d'ailleurs, avec de grands effondrements politiques s'accompagnant de grands mouvements de populations) et j'y reviens souvent. Et en fait,...

À Baal de guerre

Juste pour ma culture, je me suis mis le nez dans des contes cananéens, extraits de tablettes notamment en provenance d'Ougarit, la ville où aurait été inventé l'alphabet. L'un d'entre eux concerne Baal, et c'est tellement pas approprié, un dimanche de Pâques... Ou bien ? Dans l'obscur début des temps, selon la jolie expression de mon recueil, les dieux se demande qui régnera sur le monde. Chose intéressante, il y a déjà un dieu suprême, El, dieu du ciel (oui, si le nom vous dit quelque chose, c'est pas pour rien, il y a eu des fusions par la suite) mais il semble se désintéresser de la question, laissant ses enfants, les dieux, se débrouiller entre eux. Yam, dragon de la mer (oui, contrairement à ce qu'on croit, le dieu de la mer n'est pas Dagon, qui semble plutôt lié, dans la région, à la culture et aux moissons) prend le pouvoir et se montre tyrannique, imposant des tributs exorbitants non seulement aux habitants de la terre, mais également aux di...

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés. Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je ...

Hail to the Tao Te King, baby !

Dernièrement, dans l'article sur les Super Saiyan Irlandais , j'avais évoqué au passage, parmi les sources mythiques de Dragon Ball , le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) (ou Pèlerinage au Couchant ) (ou Légende du Roi des Singes ) (faudrait qu'ils se mettent d'accord sur la traduction du titre de ce truc. C'est comme si le même personnage, chez nous, s'appelait Glouton, Serval ou Wolverine suivant les tra…) (…) (…Wait…). Ce titre, énigmatique (sauf quand il est remplacé par le plus banal «  Légende du Roi des Singes  »), est peut-être une référence à Lao Tseu. (vous savez, celui de Tintin et le Lotus Bleu , « alors je vais vous couper la tête », tout ça).    C'est à perdre la tête, quand on y pense. Car Lao Tseu, après une vie de méditation face à la folie du monde et des hommes, enfourcha un jour un buffle qui ne lui avait rien demandé et s'en fut vers l'Ouest, et on ne l'a plus jamais revu. En chemin, ...

Le pouvoir du faux

Aujourd'hui, j'avais envie de revenir sur deux images très différentes, mais qui m'ont marqué à vie y a très longtemps et pour à peu près la même raison : La première est de Walt Simonson, tirée de Thor 337, premier épisode d'un des meilleurs runs sur le personnage, un des sommets de Marvel dans la première moitié des années 80, au même rang par exemple que les Daredevil de Frank Miller. Ce n'est pas l'image la plus spectaculaire de son run, ni même de l'épisode, d'ailleurs. Mais elle conclut l'histoire de façon poignante. La deuxième, elle est de Frank Frazetta. C'est celle qu'on appelle souvent "le chariot des ours", mais qui était la couverture de Phoenix in obsidian , un roman de Michael Moorcock, pas son meilleur et de loin (la couve a plus marqué que le bouquin, c'est pas peu dire), sorti chez nous sous le titre Les guerriers d'argent . Qu'est-ce qui rapproche selon moi ces deux images que tout oppose dans le cad...

La plupart Espagnols, allez savoir pourquoi

 Avec le retour d' Avatar sur les écrans, et le côté Danse avec les loups/Pocahontas de la licence, ça peut être rigolo de revenir sur un cas historique d'Européen qui a été dans le même cas : Gonzalo Guerrero. Avec son nom de guerrier, vous pourrez vous dire qu'il a cartonné, et vous n'allez pas être déçus.  Né en Espagne au quinzième siècle, c'est un vétéran de la Reconquista, il a participé à la prise de Grenade en 1492. Plus tard, il part pour l'Amérique comme arquebusier... et son bateau fait naufrage en 1511 sur la côte du Yucatan. Capturé par les Mayas, l'équipage est sacrifié aux dieux. Guerrero s'en sort, avec un franciscain, Aguilar et ils sont tous les deux réduits en esclavage. Il apprend la langue, assiste à des bagarres et... Il est atterré. Le peuple chez qui il vit est en conflit avec ses voisins et l'art de la guerre au Mexique semble navrant à Guerrero. Il finit par expliquer les ficelles du combat à l'européenne et à l'esp...

Fils de...

Une petite note sur une de ces questions de mythologie qui me travaillent parfois. Je ne sais pas si je vais éclairer le sujet ou encore plus l'embrouiller, vous me direz. Mon sujet du jour, c'est Loki.  Loki, c'est canoniquement (si l'on peut dire vu la complexité des sources) le fils de Laufey. Et, mine de rien, c'est un truc à creuser. Chez Marvel, Laufey est représenté comme un Jotun, un géant. Et, dans la mythologie nordique, le père de Loki est bien un géant. Sauf que... Sauf que le père de Loki, en vrai, c'est un certain Farbauti, en effet géant de son état. Un Jotun, un des terribles géants du gel. Et, dans la poésie scaldique la plus ancienne, le dieu de la malice est généralement appelé fils de Farbauti. Laufey, c'est sa mère. Et, dans des textes un peu plus tardifs comme les Eddas, il est plus souvent appelé fils de Laufey. Alors, pourquoi ? En vrai, je n'en sais rien. Cette notule n'est qu'un moyen de réfléchir à haute voix, ou plutôt...

Mon chien est un fantôme

J'ai revu Ghost Dog, la voie du samouraï il n'y a pas plus tard que quelques temps de ça. Voilà un film à l'ambiance tout à fait étrange, et que j'aime beaucoup pour tout un tas de raisons. (tiens, j'ai envie de me revoir Smoke , aussi)   De toute façon, j'ai toujours apprécié Whitaker (Bird , putain, quel film. je lui en pardonnerais presque Terre Champ de Bataille) Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, ce film de Jim Jarmush, sorti il y a une vingtaine d'années, raconte le dernier baroud d'un tueur à gages joué par Forest Whitaker, qui opère dans une ville moyenne de la Côte Est des USA, peut-être une banlieue de New York, et qui vit selon les préceptes du Hagakure , un des manuels des samouraïs (on en connaît deux principaux. Le plus fondu est justement celui-ci, qui est franchement un bréviaire d'un fanatisme zen très bizarre. pour avoir une version moins psychotique, voir Le Traité des Cinq Anneaux (ou Roues, selon les traductions) ...