Accéder au contenu principal

L'éternel retour

D'ici très peu de temps, si tout va bien, la mission Artemis II décollera avec à son bord quatre personnes. Il s'agit d'aller faire le tour de la Lune et d'en revenir, à bord de la capsule Orion qui a volé déjà deux fois, mais jamais avec un équipage.

 L'énorme fusée lunaire

Il y a ici un enjeu technologique intéressant. De bonnes âmes se demandent pourquoi il a fallu cinquante ans pour retourner là-haut, pourquoi on ne "savait plus faire".

Y a là-dedans plusieurs paramètres à traiter séparément. Déjà, on dit cinquante ans pour retourner dans la Lune, mais dans les faits on est plus proches de soixante : Artemis  II, c'est la même mission test qu'Apollo VIII, en 1968, soit y a 58 ans.

Par ailleurs, "savoir faire", c'est une notion complexe. La mécanique orbitale qui permet d'envoyer des trucs là-haut, elle n'a pas changé d'un poil. En fait, les maths qui permettent de le faire, on le connaît depuis 1902 et Tsiolkowki. Fabriquer des fusées de forte puissance, pareil, on se démerde. C'est pour ça qu'on est capables d'envoyer des sondes autour de Jupiter ou dans la région de Pluton. Mais la Lune elle-même, qui présente diverses difficultés (il reste difficile d'y poser une sonde, un certain nombre d'agences et d'entreprises se sont plantées là-dessus), il n'y avait pas particulièrement besoin d'y renvoyer des gens. Ce sont des changements dans la situation géopolitique et dans certains projets à plus long terme (comme une éventuelle expédition vers Mars) qui en ont refait un objectif.

 Tsiolkowski, ce type a inventé le voyage spatial

au moment où les frères Wright décollaient péniblement 

Sur un plan purement théorique, sur le cahier des charges techniques et tout ça, on a assez d'archives pour "savoir faire". Le souci n'est pas là. Le souci c'est parfois le tour de main. Les techniciens faisant l'assemblage, les ingénieurs sachant qu'il y a ici ou là une petite correction qui se fait à la main, au montage. Tous ceux qui l'ont fait pour Apollo sont à la retraite ou morts (et on a rigolé des difficultés d'EDF à Flamanville, mais en arrêtant pendant trente ans de construire des centrales, on a eu exactement le même problème avec la filière nucléaire). L'expérience de terrain, en ces matières, elle compte. C'est aussi pour ça que la technologie Soyouz, en face, n'a évolué qu'à la marge (en soixante ans de temps tour pareil) : construire et maintenir, le savoir faire ne s'est pas perdu, mais trop bidouiller le concept, c'est courir le risque de le déséquilibrer et de lui faire perdre sa robustesse.

Mais Soyouz est conçu comme un cheval de trait.  Aller sur la Lune, ce n'est pas tout à fait le même bestiau et comme la technologie a évolué, ça vaut le coup d'en profiter. Construire exactement la même capsule qu'Apollo et la coller au cul d'une Saturn V, ce serait idiot (en dehors de l'histoire du savoir faire). On a depuis des matériaux vachement meilleurs, vachement plus léger (et un kilo de gagné en ces matières, c'est à la fois une économie en pognon et en complications), une électronique qui n'a plus rien à voir, une informatique itou.

 
Margaret Hamilton et le listing
du programme informatique permettant piloter Apollo
 
Orion est une capsule bien plus performante qu'Apollo, de plus grande capacité, d'un plus grand confort. S'il a fallu tant de temps, c'est aussi que développer un bouzin pareil prend des ressources, et on n'est plus à une époque où les USA pouvaient flamber dedans un truc mesurable en pourcentage du PIB : j'ai vu un calcul en dollars constant qui place le budget de la NASA à 10% de ce qu'il était à l'époque. Bien sûr, ça ne tient pas compte des gains de productivité liés notamment à l'évolution de l'informatique, permettant de faire à la voler des calculs qui se faisaient péniblement à la main, ou de simuler des contraintes qu'il fallait tester une à une sur des maquettes, mais ça me semble parlant quand même.
 
Je vais suivre ça de près, de toute façon.

Commentaires

Alex Nikolavitch a dit…
Bon, ben c'est repoussé au mois prochain. Y a des fuites dans le bouzin (et personne ne veut d'un nouveau Challenger)

Posts les plus consultés de ce blog

Le paradoxe de Cthulhu

 Je viens de donner une conférence sur Lovecraft dans une Bibliothèque Universitaire, en introduction à un mois d'expos, de projections, de tables ronde et de travaux consacrés au Maître de Providence. Un sujet que j'ai abordé, c'était bien entendu les côtés obscurs du bonhomme, notamment le racisme. Je ne me suis pas tant que ça étendu sur le sujet, mais quand même. Et j'ai senti une gêne dans une partie de l'auditoire, notamment des jeunes étudiants racisés. Comme ce n'était pas non plus le coeur de mon sujet (il s'agissait de présenter une introduction synthétique au personnage, sa vie, son oeuvre, son impact), je ne suis pas rentré de plain pied dans des considérations du type "faut-il séparer l'homme de l'artiste", ça nous emmènerait trop loin et ça se tranche au cas par cas, plus facilement d'ailleurs avec des gens morts qu'avec des vivants qui peuvent encore nuire (l'actu nous en donne de trop fréquents exemples). Je me s...

Six, seven, go to hell or go to heaven

 Je l'ai fait. Franchement, je ne sais pas ce qui m'a pris. L'envie de savoir, sans doute, une forme de curiosité très malsaine. Et puis je me suis lancé. Au début, j'étais même un peu surpris, c'était pas si mal, en fait... Le piège à con, non, j'ai souffert jusqu'au bout, ensuite. Bref, j'ai enfin lu Les chasseurs de Dune et Le triomphe de Dune , les deux tomes qui clôturent le cycle jusqu'alors inachevé de Frank Herbert, par Brian Herbert et Kevin J. En Personne. J'ai cette espèce de satisfaction morose d'avoir fait un truc pénible et assez inutile, mais d'être allé au bout. Mais, d'abord, un peu de contexte. Dune , c'est bien évidemment ce classique de la SF qui revient dans l'actualité à intervalles plus ou moins réguliers, que ce soit à cause d'adaptations audiovisuelles, de documentaires sur les adaptations avortées, de révisions des traductions d'époque, d'adaptations en BD, de bouquins revenant sur le cyc...

De géants guerriers celtes

Avec la fin des Moutons, je m'aperçois que certains textes publiés en anthologies deviennent indisponibles. J'aimais bien celui-ci, que j'ai sérieusement galéré à écrire à l'époque. Le sujet, c'est notre vision de l'héroïsme à l'aune de l'histoire de Cúchulainn, le "chien du forgeron". J'avais par ailleurs parlé du personnage ici, à l'occasion du roman que Camille Leboulanger avait consacré au personnage . C'est une lecture hautement recommandable.     Cúchulainn, modèle de héros ? Guerrier mythique ayant vécu, selon la légende, aux premiers temps de l’Empire Romain et du Christianisme, mais aux franges du monde connu de l’époque, Cúchulainn a, à nos yeux, quelque chose de profondément exotique. En effet, le « Chien du forgeron » ne semble ni lancé dans une quête initiatique, ni porteur des valeurs que nous associons désormais à l’héroïsme. Et pourtant, sa nature de grand héros épique demeure indiscutable, ou en tout cas...

En cherchant bien, je suis même sûr qu'on peut y trouver les oeuvres complètes du Fulchibar

à l'occasion de démarches administratives à Paris, Je suis repassé vite fait à la librairie Regard Moderne , rue Gît le Cœur dans le 6ème, où je n’avais plus remis les pieds depuis cinq ou six ans, en fait depuis que je ne passe plus à St Michel qu’en coup de vent et dans des but précis, genre rendez-vous urgents, courses spécifiques, etc. Pour ceux qui ne connaissent pas, Regard Morderne , c’est une minuscule librairie alternativo underground dans laquelle on trouve de tout, du comics aux études sur les drogues psychédéliques, des trucs sur le SM, le NSK, l’érotisme et les tatouages, Lovecraft, le Kama-sutra et Fantômas, sur la contre culture en général, les pulps, le polar, des artbooks zarbis, des K7 de William Burroughs et des DVD du Jim Rose Circus (ou l'inverse, d'ailleurs, on s'y perd). Regard Moderne , c’est un peu comme si on ouvrait une librairie dans la tête d’ Artemus Dada . Le truc, c’est que ça a toujours été immensément bordélique, mais que le bonhomme ...

On ne peut pas gagner à tous les coups !

Bon, merci à tous ceux qui m'ont encouragé devant leur écran de télé (et j'hallucine quand je vois comme la nouvelle a fait le tour, je viens même de recevoir un mail de Sylvain "Boston Justice" Delzant qui a suivi la saga de chez lui, dans son pays loin là-bas, et avec une constance qui force l'admiration. Trop une star internationale, le Niko.) Rigolo aussi, quand je fais mon marché, des mamies que je n'ai jamais vues de ma vie me disent bonjour, maintenant. Alors les mamies que je connais, je ne vous en parle même pas. Et il y a ces regards curieux, ce temps d'arrêt marqué par des gens en me voyant, ce regard "je connais cette tête, il joue dans/chante quoi, lui, déjà ?". Ça, ça m'avait fait pareil quand j'avais eu ma photo dans l'Echo des Savanes , jadis. C'est très warholien, je sais que d'ici quinze jours, ces regards-là se raréfieront avant de disparaître totalement dans un mois. Ce fut une expérience amusante et in...

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés. Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je ...

Le pouvoir du faux

Aujourd'hui, j'avais envie de revenir sur deux images très différentes, mais qui m'ont marqué à vie y a très longtemps et pour à peu près la même raison : La première est de Walt Simonson, tirée de Thor 337, premier épisode d'un des meilleurs runs sur le personnage, un des sommets de Marvel dans la première moitié des années 80, au même rang par exemple que les Daredevil de Frank Miller. Ce n'est pas l'image la plus spectaculaire de son run, ni même de l'épisode, d'ailleurs. Mais elle conclut l'histoire de façon poignante. La deuxième, elle est de Frank Frazetta. C'est celle qu'on appelle souvent "le chariot des ours", mais qui était la couverture de Phoenix in obsidian , un roman de Michael Moorcock, pas son meilleur et de loin (la couve a plus marqué que le bouquin, c'est pas peu dire), sorti chez nous sous le titre Les guerriers d'argent . Qu'est-ce qui rapproche selon moi ces deux images que tout oppose dans le cad...

Citation encore

"Nous en avons assez de ce procès politique qui est instrumentalisé sur la personne d'Eric Woerth." C'est de Xavier Bertrand. Et force est de reconnaître que ça ne veut pas dire grand-chose. On voit bien que l'étude du Français à l'école n'est plus ce qu'elle était, si nos élites deviennent incapables d'employer des mots compliqués en faisant des phrases qui tiennent la route. à la décharge de M. Bertrand, il faut reconnaître que le mot "instrumentalisé" relève plutôt du vocabulaire trotsko, et donc que pour lui, c'est quasiment une langue étrangère. Faut-il qu'il soit aux abois pour recourir aux éléments de langage de partis qui ont une vraie culture dialectique, au lieu de se contenter de débiter du Frédéric Lefebvre dans le texte. Mais quand même. Lors de déclarations publiques, il pourrait faire des efforts. "instrumentalisé sur"... Je... Non, quoi.

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Il faut que tout change pour que rien ne change (air connu)

Quand vous écrivez un texte, surtout sous le coup d'une idée que vous suivez à fond de train en essayant de voir où elle vous mènera, y a plein de trucs qui vont déconner. Vous allez omettre une description importante, vous apercevoir que votre choix de temps de narration est moisi, que tel personnage masculin serait mieux s'il était féminin, que ça vaudrait le coup de signaler un détail important bien plus tôt, mais que vous ne l'avez pas fait parce que le détail en question, vous en avez eu l'idée en cours de route... Et cette petite voix dans votre tête qui vous signale le truc, ça vaut le coup de l'écouter. La vraie question, c'est quoi foutre lorsqu'on l'écoute. Plein de collègues vous diront de continuer, d'intégrer le changement à la volée, si c'est un changement de temps ou de genre, ou de noter à part les modifications à faire au début du texte une fois le premier jet terminé. À leurs yeux, ça fait partie de la phase de révisions du text...