Accéder au contenu principal

Some like it dark

Quand on traduit des séries qui ont déjà plusieurs années d'existence et un passé éditorial, on est parfois conduit à faire avec d'anciennes décisions. Typiquement, sur des personnages avec un peu de notoriété, voire des albums à leur nom, il faut coller aux dénominations connues. C'est typiquement le cas avec des personnages comme Batman et Superman, dont les noms ne sont pas traduits et qui sont connus comme tels. Et parfois, ça pose des problèmes textuels. Là, par exemple, je traduis un tome de Darkness. Darkness, c'est une série crée chez Top Cow il y a déjà plus de quinze ans, et dont le personnages est porteur d'un pouvoir très ancien, plus ou moins maléfique, et nocturne. Ce pouvoir, en VO, s'appelle the Darkness, et en VF, l'éditeur de l'époque a conservé cette dénomination, histoire de capitaliser sur la notoriété du titre de la série. C'était déjà le cas pour Spawn et pour Witchblade (cette dernière série s'étant quand même retrouvée nantie d'un sous-titre, le Gant Magique).

Ce genre de décisions, logique à pas mal de niveaux*, pose néanmoins de sérieux problème au traducteur qui doit les appliquer. Darkness, en dehors des aspects horrifiques, c'est un cauchemar, pour ça. Parce que si le mot est utilisé pour désigner le personnage, il désigne aussi... Quoi, déjà ? Eh oui, il n'y a pas en Français de mot exactement équivalent exactement à darkness, de substantif construit sur le mot sombre et décrivant la qualité de ce qui n'est pas clair. On va dire le noir, et c'est vague, ou évoquer la noirceur ou les ténèbres, mais c'est un peu plus fort, presque trop fort, ou on va biaiser en parlant des ombres, mais qui ne sont pas exactement ce-qui-est-sombre. Il faudrait pour bien faire parler de sombreté. Ou de sombritude**, mais ce serait être plus royaliste que Royal. Bref, le nom en lui-même est un problème. Reste obscurité***, qui est le mot le plus proche, mais qui neuf fois sur dix ne colle pas dans le contexte, parce qu'il est légèrement moins polysémique.

Or, si le mot darkness est très souvent utilisé dans la série pour désigner directement le pouvoir porté par le héros, il est tout aussi souvent employé pour désigner la noirceur des lieux qu'il hante,  la noirceur de l'âme des hommes, et bien entendu les auteurs multiplient les occurrences dans lesquelles on ne sait plus trop bien où commence l'un et où finissent les autres. Pire encore, le héros se sert de ses pouvoir pour voir au travers des ombres et par les ombres. En VO, il voit "through the darkness", donc au travers des ombres, mais aussi au travers du pouvoir du Darkness lui-même. Essayer de rendre précisément l'effet en VF, c'est à se pendre. Et dès que le héros se glisse dans l'obscurité, c'est repartir pour un tour, car en même temps qu'il disparaît dans l'ombre, il fait aussi usage de son pouvoir.

Dans Spawn, c'est un peu pareil. Le mot en VO désigne le frai ou le rejeton. Et techniquement, même si le personnage emploie le mot spawn comme nom propre, il est très souvent désigné du mot hellspawn, rejeton de l'enfer, employé dans ce cas-là comme un nom commun. Du coup, la VF a traditionnellement conservé le vocable en Anglais, ce qui donne un effet un peu jargonnant qui n'est pas initialement voulu.

Pour Superman, ça a donné un exemple assez rigolo, quand un auteur a explicitement glissé une citation de Nietzsche à propos du Surhomme. En conservant "superman", on perd la citation, en mettant surhomme (ou surhumain, comme dans la traduction d'Henri Albert) on perd l'identité entre le héros de BD et le concept.

C'est aussi pour ça que les gens qui profèrent de grandes théories sur la traduction me font rire. En général, il font complètement l'impasse sur cette notion pratique : la plupart du temps, on est obligé de faire avec. De bricoler. De suivre des trucs bancals**** qu'on n'aurait de toute façon pu remplacer que par d'autres trucs bancals. Le traducteur n'est pas un traître, c'est juste le brave connard qui cherche à faire au mieux*****.


Monsieur Friedrich N., de Röcken (Saxe)
heurté par l'épisode de Darkness écrit par Garth Ennis
dans lequel un mafioso est dévoré par ses propres chiottes






* Sachant que le coup du titre n'est pas non plus un argument massue : si Swamp Thing sort désormais depuis plus de dix ans sous son titre original, le personnage est quand même appelé Créature du Marais dans le contenu des albums.

** Sentaï School avait popularisé en son temps le concept de ténébritude qui, s'il va bien au héros de Darkness quand il ne fait pas usage de ses pouvoirs, ne collerait néanmoins pas à notre propos.

*** C'est d'ailleurs le mot que donnent la plupart des dictionnaires pour darkness

**** Et c'est bien connu : un bancal, des banco.

***** En Français dans le texte, natürlich

Commentaires

Et encore, toutes ces séries ont un minimum de cohérence dans la traduction des noms. Quand on traduit de la BD Disney, comme c'est mon cas, on s'aperçoit que les noms ont pu varier d'une époque à l'autre. D'où le dilemme : lequel adopter ? Le plus récent, le mois mauvais, ou encore un nouveau qui s'ajoutera à la liste ? Exemple : j'ai relu la traduction d'une histoire de Donald où intervient l'ours Onofrio (c'est une histoire italienne). Recherches faites, l'ours s'appelait Humphrey en anglais (dans des dessins animés) et semble avoir gardé ce nom dans au moins une v.f. de dessin animé. Mais dans les BD, on l'a toujours appelé Nicodème, sauf dans la dernière, où il s'appelle Honoré ! Comme "Nicodème" n'était plus apparu depuis le milieu des années 1980 et qu'Honoré remontait à moins d'un an, j'ai laissé Honoré (qui ressemble un peu plus à Humphrey, soit dit en passant). On ne va quand même pas se laisser embêter par un ours !

Posts les plus consultés de ce blog

Obsessions chroniques

 Je me suis dernièrement repris d'une obsession pour le dessin du trop rare Esteban Maroto, dessinateur espagnol surtout connu pour son oeuvre de fantasy. Il a notamment travaillé sur Vampirella, mais aussi sur Red Sonja (encore récemment), adapté en BD la vie de Vlad l'Empaleur et quelques uns des mythes de Cthulhu.     Là, je suis en pleine relecture des Atlantis Chronicles , où il illustre un script de Peter David. Ça a été réédité il y a quelques temps dans un beau volume, que j'ai pris vu qu'il me manquait 1 ou 2 épisodes de la version comics sortie au milieu des années 80. À l'époque, DC vient plus ou moins de rebooter son univers, et travaille à lui donner un passé cohérent. Atlantis Chronicles est donc à ranger à côté de World of Krypton (dessiné par Mignola), The Kents (écrit par Ostrander) ou Books of Magic (écrit par Gaiman), visant à donner une profondeur temporelle aux aventures des super-héros. Le style élégant de Maroto y fait merveille, et son s

Seul au monde, Kane ?

Puisque c'est samedi, autant poursuivre dans le thème. C'est samedi, alors c'est Robert E. Howard. Au cinéma. Et donc, dans les récentes howarderies, il manquait à mon tableau de chasse le Solomon Kane , dont je n'avais chopé que vingt minutes lors d'un passage télé, vingt minutes qui ne m'avaient pas favorablement impressionné. Et puis là, je me suis dit "soyons fou, après tout j'ai été exhumer Kull avec Kevin Sorbo , donc je suis vacciné". Et donc, j'ai vu Solomon Kane en entier. En terme de rendu, c'est loin d'être honteux Mais resituons un peu. Le personnage emblématique de Robert Howard, c'est Conan. Conan le barbare, le voleur, le pirate, le fêtard, le bon vivant, devenu roi de ses propres mains, celui qui foule de ses sandales les trônes de la terre, un homme aux mélancolies aussi démesurées que ses joies. Un personnage bigger than life, jouisseur, assez amoral, mais tellement sympathique. Conan, quoi. L'autre

All work and no play (air connu)

 Les journées d'un freelance se ressemblent toutes et pourtant aucune ne ressemble tout à fait aux autres. On bosse toujours pour trois ou quatre clients en même temps, on twiste entre les deadlines avec l'agilité d'un toréador évitant les coups de corne (ou pas), et on essaie de glisser entre deux des projets persos, une vie de famille, voire dans les moments les plus dingues de voir des copains. Là, ce matin, par exemple, j'ai attaqué à sept heures et demie par un boulot sur une traduction copieuse et difficile, que je devrais techniquement avoir finie, sauf que j'ai accepté une autre trad, urgente copieuse et difficile que je pensais pouvoir faire dans les temps. Elle m'a pris le double du temps prévu, donc je me retrouve avec un joli effet domino qu'il va me falloir gérer très vite. Mais cette trad pas encore tout à fait en retard, j'ai dû l'interrompre. On me demandait un raccord sur la précédente (l'urgente), rendue tout dernièrement. Rien

Ça va s'arranger, Monsieur Milan !

Hop, encore un petit article sauvé du naufrage de superpouvoir. J'ai hésité à le poster sur la nouvelle version du site, et puis finalement je le rapatrie ici, comme ça ne parle pas vraiment de comics. Petit tour de table pour débuter la négo La provocation a toujours été consubstantielle de l'activité artistique. à quoi ça tient, mystère. Peut-être au fait que l'artiste, par nature, est un peu en marge du corps social et a donc la distance nécessaire pour l'interroger. Mais "provocation", le mot semble faible pour qualifier les outrances de Laibach. travailleurs de tous les pays... Pour ceux qui ne connaissent pas, Laibach, c'est un peu l'ancêtre sous amphètes de Rammstein. D'ailleurs, un des membres de Laibach le disait : "ouais, c'est bien, ce qu'ils font, Rammstein. Ils rendent notre style de musique accessible aux kids, c'est important." Je paraphrase. Mais donc, provocation. C'est un mot qu

Discordant

 Bon, j'en remets vite fait une couche, c'est ce soir que je lis un passage de L'ancelot avançait en armes , mon prochain roman, à paraître début 2022 chez Les Moutons électriques. Les plus sagaces des lecteurs auront comprit qu'il fait suite à Trois coracles cinglaient vers le couchant , sorti il y a deux ans déjà chez le même éditeur.    Là où les Coracles s'attachaient à suivre la carrière d'Uther, chef des Bretons, L'ancelot se déroule une génération plus tard et suit la progression d'un jeune homme se rêvant en guerrier au service de l'héritier de l'épée sacrée Calibourne. Bien entendu, son apprentissage lui réserve quelques embûches. Le lien pour vous connecter, à 19 h ce soir, sur le discord. PS : c'était bien cool, et je filerai le lien du Ripley dès que je l'aurai.

Mutant !

Tiens, ça faisait longtemps que je ne m'étais pas fendu d'une rediff de vieil article. Celui-ci est sorti dans le n°18 de Fiction (nouvelle formule) vers 2013 (déjà) et était consacré à la figure classique du Mutant. Extrait d'un Mechanics Illustrated (Notons que c'est la première fois que Wolverine se fait allumer par Cyclope, bien avant la création des deux personnages) Le Mutant En cette époque où Fukushima et autres fuites radioactives conduisent à repenser radicalement la pêche, l’agriculture et la notion même de comestible, et où de grandes multinationales réécrivent le génome de bêtes grains de maïs qui finissent dans nos assiettes, ce terme inquiétant pourrait redevenir d’actualité. Mais actualité ne veut pas dire nouveauté. Car le mutant a été très tôt un des concepts clés de la science-fiction, même s’il n’était pas forcément nommé dès le départ (et même si la science-fiction elle-même ne portait pas encore de nom à l’époque). L’épouv

Axe pour homme

Ça doit être le thème de la saison, mais après avoir profité de mes transports et de ma tablette pour me regarder le récent Conan avec Jason Momoa, je viens de regarder Kull le Conquérant , avec Kevin Sorbo. Kevin sort beau. Ou pas. Alors oui, je sais, à ce stade, ça ne pouvait que s'apparenter à une forme particulièrement perverse de masochisme. Et, de fait, il y a un peu de ça, je l'admets. Alors déjà, re situons un peu le contexte. Kull date de la fin des années 90, au moment où Kevin Sorgho, auréolé de sa performance sur la série Hercule , décide de passer au grand écran pour se faire du blé. Il intègre donc le casting de King Conan , qui aurait dû être le troisième volet de la série commencée avec notre Schwarzennator préféré. Sauf que notre héros voit venir le piège. Il préfère ne pas être comparé à Arnold. Et donc, le script de King Conan , librement adapté du roman L'heure du Dragon , est prestement transformé en un scénario de King Kull . L'Aqui