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La pataphysique, science ultime

 Bon, c'est l'été. Un peu claqué pour trop mettre à jour ce blog, mais si j'en aurais un peu plus le temps que les mois précédents, mais là, justement, je souffle un peu (enfin presque, y a encore des petites urgences qui popent ici et là, mais j'y consacre pas plus de deux heures par jour, le reste c'est me remettre à écrire, bouger, faire mon ménage, etc.) Bref, je me suis dit que j'allais fouiller dans les étagères surchargées voir s'il y avait pas des trucs sympas que vous auriez peut-être loupés. Ici, un papier d'il y a déjà huit ans sur... la pataphysique.

 

 

Le geek, et plus encore son frère le nerd, a parfois une affinité avec la technologie, et assez souvent avec les sciences. Le personnage du nerd fort en science (alors que le « jock », son ennemi héréditaire, est fort en sport) est depuis longtemps un habitué de nos productions pop-culturelles préférées. Et, tout comme l’obsession du geek face à ses univers préféré, la démarche de la science consiste à trouver des cohérences et des règles dans l’univers qui nous entoure. Et le geek/nerd peut pour le pur plaisir de la chose aller se plonger à corps perdu dans des sciences plus ésotériques que la simple physique ou que l’étude des dinosaures : étymologie, géométries non euclidiennes, langues artificielles ou imaginaires, physiques alternatives…

Et, aux confins du savoir et de l’imaginaire existe une science très spéciale appelée ‘Pataphysique (et que l’on abrégera ici en pataphysique sans apostrophe pour ne pas donner de sueurs froides aux correcteurs du magazine). Elle s’occupe de pans du savoir qui pourraient sembler annexes ou arides, comme les solutions particulière et imaginaires, ou les exceptions, qui ne sont pas pour autant les anomalies, objets d’autres champs de recherche (nous y reviendrons).

 

Aux origines d’une discipline indisciplinée


On crédite généralement l’invention de la pataphysique à Alfred Jarry. Capable de commencer une pièce de théâtre par un gros mot, Jarry tient une place un peu à part dans la culture française. Il est un des rares à avoir créé un personnage passé dans le langage courant en tant qu’adjectif : le père Ubu. Ce grotesque pantin, avide et gras, nous est rappelé à chaque fois qu’une politique publique nous semble ubuesque. L’autre personnage a avoir reçu de tels honneurs linguistique est le voyou Rocambole, dont les aventures rocambolesques feraient passer la chronologie de Game of Thrones ou d’un Star Wars pour du scénario hyper bordé. Nous n’avons jamais eu de montecristien, de d’artagnesque, d’harpagoniaque ni de bardamique. C’est dire si Jarry est grand (bon, n’allez pas en inférer que Ponson du Terrail, l’auteur de Rocambole soit grand pour autant : il avait des tas d’idées foutraques mais écrivait comme une enclume).

Le premier pataphysicien date de 1897 et est une créature de Jarry. Il s’agit du docteur Faustroll qui, avec son nom à passer des pactes avec le diable sur les réseaux sociaux, a quand même trouvé le moyen de calculer la surface de Dieu, mais n’en a pas pour autant inféré de réponse à la lancinante question médiévale concernant le nombre d’ange capables de danser sur une tête d’épingle.

Cette capacité à mettre en œuvre une immense intelligence pour résoudre des problèmes qu’on ne se pose pas est l’essence de la pataphysique (et du fonctionnement de la Silicon Valley, mais c’est un autre problème : toute grande avancée de la pensée génère son propre côté obscur). En cela, Monsieur Cyclopède est, une minute à la fois, parent de la pataphysique.

Sans forcément se revendiquer de pataphysique, Pierre Dac a pratiqué une discipline approchante quand il inventait des machines du calibre du biglotron. N’importe quel extrait du fonctionnement de son mécanisme démontre la charge pataphysique que porte son œuvre :

« Dans le deuxième circuit, le même mouvement s'opère, mais en sens inverse ; il est donc inutile d'en parler, même à voix basse, d'autant que c'est dans le troisième circuit que se trouvent étroitement conjugués les éléments majeurs de vérité parmi lesquels le schpatzmocl rotatif à crémaillère alternative dont le rôle de générateur permanent d'énergie est prépondérant puisque par le simple truchement de son induit de giclée, il polypophéripotéïse littéralement le filtre amoléculbutant. »

Bien entendu, la pataphysique n’est pas seule à occuper le champ des sciences alternatives : les études fortéennes, qui lui sont antérieures, chassent parfois sur ses terres. Initiées par Charles Fort, américain contemporain de Jarry, elles sont la science de l’anomalie, le catalogage méticuleux des pluies de grenouilles, apparitions miraculeuses, mystères qu’on qualifie rapidement d’inexplicables et théories farfelues permettant de les relier. Sans le savoir, Youtube doit beaucoup aux travaux de M. Fort.


Un collège fou, fou, fou

Mais le temps a cristallisé la doctrine et la pratique pataphysique, et un « Collège de ‘Pataphysique » a été fondé en 1948 (donc bien après la disparition de Jarry). Avec ses patacesseurs (qui ne sont, techniquement, pas membres du collège), vice-curateurs et nombreux satrapes, elle peut ressembler à diverses sociétés initiatiques ou académies discrètes, mais sa manière de se vouer aux « recherches savantes et inutiles » en fait un tout autre genre d’animal. Déjà par la qualité de son recrutement : y sont passés Marcel Duchamp, Raymond Queneau, Jacques Prévert et Boris Vian, Francisco Arrabal et même Umberto Eco (qui dans les pages du Pendule de Foucault a discrètement prodigué quelques considérations pataphysiques de haute volée, notamment quand ses héros inventent des sciences imaginaires).

Mais une des grandes forces du Collège de ‘Pataphysique, c’est le concept de patacesseur. Car si bien des organisations actuelles ou plus vénérables aiment à s’inventer des ancêtres et prédécesseurs prestigieux, la pataphysique reconnaît aisément l’existence, avant son fondateur, de personnalités ayant posé les briques de ce qu’elle allait devenir, comme Lucien de Samosate, auteur d’une « Histoire Véritable » parodiant les récits de voyageurs mythomanes de son temps et inventant sans tout à fait le faire exprès la science fiction ou François Rabelais et Cyrano de Bergerac. Les patacesseurs ne sont pas pataphysiciens, mais auraient mérité de l’être, et c’est donc comme tels que les considère le Collège.

Cette antériorité de la pataphysique à elle-même permet par inférence de lui postuler, si ce n’est une postérité, au moins une postériorité. Car si le collège a un côté exclusif, il reconnaît l’existence de compagnons de route contemporains, conscients ou inconscients (surtout des inconscients, d’ailleurs) poursuivant avec brio l’œuvre et augmentant son corpus.

Ainsi peut-on peut considérer que par moments Bob l’Eponge est un manifeste pataphysique animé, en tout cas sous un certain angle (attention, c’est un angle pas évident, mais il demeure calculable à l’aide des célèbres équations de von Flammekuesch, renseignez-vous chez un bon professeur d’algèbre alternative).


Nos Future !

Mais pourquoi s’intéresser de nos jours à la pataphysique, qui pourrait semble désormais une science un peu obsolète, comme la phrénologie, la phlogisitique ou l’éthique en politique ?

Il se trouve qu’elle n’est pas qu’une occupation d’aimables collectionneurs de polyèdres loufoques. Elle s’occupe aussi d’univers dits « supplémentaires », notion dans lesquels les geeks de tout poil (et même à plumes) peuvent aisément se reconnaître. De fait, nombre d’entre eux pratiquent déjà sans le savoir certaines formes ésotériques de cette science. Car apprendre le klingon et le parler dans le métro avec des copains aussi fondus que soi, n’est-ce pas faire œuvre pataphysique ? Cela ne participe-t-il pas d’une sympathique bizarrerie du monde ? Car plus que sur une théorie, plus que sur une manière d’analyser, cette science repose aussi sur le geste pataphysique lui-même. La pataphysique doit infuser dans le monde, et c’est au pataphysicien de s’en charger.

Comme le disait si bien en son temps Oscar Wilde, « on devrait toujours être légèrement improbable », et cette maxime prend tout son sens dans un monde dont les habitants passent le plus clair de leur temps à se renvoyer à la figure des certitudes contradictoires.

Car n’oubliez pas ce très important adage : « le vrai pataphysicien ne prend rien au sérieux. Sauf la ‘Pataphysique, qui consiste à ne rien prendre au sérieux ».

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