Accéder au contenu principal

Alatriste

Comme chaque été depuis quelques années, je me suis lu un tome des aventures du capitaine Alatriste, série de romans due à l'Espagnol Arturo Perez Reverte, dont j'avais jadis grandement apprécié tant le Club Dumas que le Tableau du Maître Flamand. Pourquoi un tome chaque été, alors que tout est disponible depuis des années et que je suis notoirement le genre de boulimique de lecture qui peut s'enfiler une série de pavetons comme le Trône de Fer en quelques semaines ? 
 
 

 
Peut-être à cause de la nature de cette série. Et surtout de son écriture. Je préfère déguster cela à petites fois que de m'en empifrer. Alatriste, justement, cela se savoure comme un vieil alcool, à petites gorgées, en prenant son temps. C'est goûtu, chargé d'arômes subtils, de réminiscences à méditer, et d'une ironie redoutable qu'une consommation fébrile risquerait de dissiper. C'est l'œuvre d'un grand fan d'Alexandre Dumas (père) qui s'amuse à un jeu de faux pastiche, et qui convoque tous les grands d'une époque révolue : le Siècle d'Or espagnol. Derrière le capitaine (faux capitaine, d'ailleurs, ou pas tout à fait vrai) du titre, on voit s'ébattre de fins esprits comme Don Francisco de Quevedo* (fin esprit, mais fine lame aussi), Lope de Vega ou Calderon, de grands personnages comme le Comte et Duc d'Olivares (pour le lecteur français, disons que c'est le Richelieu ibérique, comparaison qui l'eut sans doute agacé) ou sa Majesté Philippe IV, si souvent immortalisée par Velasquez**, ou le futur Charles 1er d'Angleterre. Le tout dans le fracas des armes, canons de Flandres, dagues biscayennes ou épées tolédanes, dans la musique des vers (de préférence les féroces épigrammes que s'échangent Quevedo et Gongora) ou le soupir des amants, le tout se mêlant parfois (étreinte d'amants accompagnée de dague dans le dos, duel à l'épée accompagné d'un quatrain ironique, etc.). Le tout est servi par une écriture soignée (et une traduction à l'avenant), élégante et précise, immergeant le lecteur dans une époque flamboyante mais se faisant peu à peu crépusculaire, peuplée de personnages qu'on pourra sans erreur qualifier de picaresques. Si l'action de chaque roman est (relativement) simple, la lecture est dense. Dense par le vocabulaire recherché (mais évitant heureusement les gongorismes, don Francesco ne le permettrait pas), dense par le contexte, finement décrit et analysé, dense par les jeux de références, internes (l'histoire est racontée a posteriori par Iñigo Balboa, jeune protégé du capitaine, qui souvent fait allusion à des évènements ultérieurs), historiques (la situation politique de l'Europe vers 1620) ou littéraires (tout le tome 5* emploie des artifices issus des comédies de Lope de Vega, qui apparait d'ailleurs dans l'intrigue), mais jamais avec lourdeur, toujours dans une approche immersive, qui plonge le lecteur dans les sordides venelles des bas quartiers de Madrid, dans les caponières des Flandres ou sous les ors des palais. Hommage aux grands romans de cape et d'épée (on devine des Richelieu, des Rochefort ou des Milady sous les défroques de certains personnages, et Buckingham y apparait, pour sa part, à visage découvert), la série des Alatriste est un plaisir à multiples niveaux, extrêmement ludique.

La botte de Navarre !

Pour ceux qui souhaiteraient découvrir en douceur ce petit univers, il en existe une adaptation en BD par Carlos Jimenez et Joan Mundet (un seul tome publié chez nous contre deux outre- Pyrénées) et un film avec Viggo Mortensen, bourré de qualités, mais qui cherche à condenser trop de romans pour ne pas être décevant en comparaison : en se bornant à raconter le déroulement de l'histoire, il laisse de côté toute la finesse de ce qui en faisait le charme. Il n'en demeure pas moins un festival de plaisir visuel, baroque, avec des acteurs épatants. Mais BD comme cinéma ne sauraient restituer tout le sel des romans.

*Du coup, ça m'a donné envie de me lancer dans l'œuvre de cet auteur, hélas en traduction, car je ne possède pas assez bien le Castillan pour pouvoir en lire de larges portions dans le texte. Mais même traduit, sa vie du truand Don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et modèle des filous est goûtu et plaisant. **Par un malencontreux coup du sort, le seul bouquin sur Velasquez que j'aie à ma disposition est en Russe, langue que je possède encore moins que l'Espagnol quevédien, mais heureusement assez pour débusquer noms propres et titres de noblesse. Ce qui m'a permis de constater que dans le film, tant Sa Majesté que son âme damnée le Comte et Duc étaient parfaitement réussies. ***Ce tome, l'avant-dernier à ce jour, tout à fait excellent par ailleurs, porte le titre Le Gentilhomme au pourpoint jaune , ce qu'un vieux lecteur de comics comme moi ne peut que goûter au plus haut degré. Par ailleurs, il boucle avec virtuosité un certain nombre de choses mises en place dans les précédent, et met non sans ironie le narrateur face aux défauts, mais aussi aux qualités de son mentor.

Commentaires

Odrade a dit…
Hm.
J'ai bien aimé ce que j'en ai lu en bd. Le dessin noir-blanc extra aide, d'ailleurs.

Mais le film avec Mortensen m'a hum mortifiée. C'est un film pour démontrer la connerie de l'orgueil mâle et particulièrement ibérique ?
Pfff pas bandant tout ça.


O.
Alex Nikolavitch a dit…
Le film est plein de trouvailles narratives et visuelles. Mais il essaie de cavaler pour suivre l'action des bouquins, mais coupe trop partout pour en donner tout l'arrière plan, qui donne de l'épaisseur aux dilemmes des personnages, dans cette société corsetée aux marges de laquelle ils vivent. Il manque plein de scènes fabuleuses (rien que dans la prison, la veillée funèbre du condamné, la nuit avant son exécution, qui est incroyable dans le bouquin, ou le début de mutinerie dans les Flandres, à peine évoqué). Du coup, on loupe un peu la vraie nature d'un personnage comme Alatriste : un Athos hanté et dévoré par les coups de poignards de la pire des Milady : la loyauté à son roi.

Posts les plus consultés de ce blog

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Aïe glandeur

Ça faisait bien longtemps que je ne m'étais pas fendu d'un bon décorticage en règle d'une bonne bousasse filmique bien foireuse. Il faut dire que, parfois, pour protéger ce qu'il peut me rester de santé mentale, et pour le repos de mon âme flétrie, je m'abstiens pendant de longues périodes de me vautrer dans cette fange nanardesque que le cinéma de genre sait nous livrer par pleins tombereaux. Et puis parfois, je replonge. Je repique au truc. De malencontreux enchaînements de circonstances conspirent à me mettre le nez dedans. Là, cette fois-ci, c'est la faute à un copain que je ne nommerai pas parce que c'est un traducteur "just wow", comme on dit, qui m'avait mis sur la piste d'une édition plus complète de la musique du film Highlander . Et qu'en effet, la galette était bien, avec de chouettes morceaux qui fatalement mettent en route la machine à nostalgie. "Fais pas le con, Niko ! Tu sais que tu te fais du mal !" ...

Il faut que tout change pour que rien ne change (air connu)

Quand vous écrivez un texte, surtout sous le coup d'une idée que vous suivez à fond de train en essayant de voir où elle vous mènera, y a plein de trucs qui vont déconner. Vous allez omettre une description importante, vous apercevoir que votre choix de temps de narration est moisi, que tel personnage masculin serait mieux s'il était féminin, que ça vaudrait le coup de signaler un détail important bien plus tôt, mais que vous ne l'avez pas fait parce que le détail en question, vous en avez eu l'idée en cours de route... Et cette petite voix dans votre tête qui vous signale le truc, ça vaut le coup de l'écouter. La vraie question, c'est quoi foutre lorsqu'on l'écoute. Plein de collègues vous diront de continuer, d'intégrer le changement à la volée, si c'est un changement de temps ou de genre, ou de noter à part les modifications à faire au début du texte une fois le premier jet terminé. À leurs yeux, ça fait partie de la phase de révisions du text...

Mangé aux mythes

Bon, je sue sang et eau pour finir dans les délais la rédaction de Mythe et Super-Héros , mon ouvrage à paraître chez les Moutons Electriques. Et puis je me suis avisé qu'il faudrait que je commence à réunir l'iconographie, aussi. Depuis ce matin, je scanne, je cherche, j'épluche. Et j'adore. Mais c'est du boulot, la vache, j'aurais pas cru à ce point.

La plupart Espagnols, allez savoir pourquoi

 Avec le retour d' Avatar sur les écrans, et le côté Danse avec les loups/Pocahontas de la licence, ça peut être rigolo de revenir sur un cas historique d'Européen qui a été dans le même cas : Gonzalo Guerrero. Avec son nom de guerrier, vous pourrez vous dire qu'il a cartonné, et vous n'allez pas être déçus.  Né en Espagne au quinzième siècle, c'est un vétéran de la Reconquista, il a participé à la prise de Grenade en 1492. Plus tard, il part pour l'Amérique comme arquebusier... et son bateau fait naufrage en 1511 sur la côte du Yucatan. Capturé par les Mayas, l'équipage est sacrifié aux dieux. Guerrero s'en sort, avec un franciscain, Aguilar et ils sont tous les deux réduits en esclavage. Il apprend la langue, assiste à des bagarres et... Il est atterré. Le peuple chez qui il vit est en conflit avec ses voisins et l'art de la guerre au Mexique semble navrant à Guerrero. Il finit par expliquer les ficelles du combat à l'européenne et à l'esp...

Amour du travail bien fait

Il y a des jours où j'aime bien être moi. Si si, ça m'arrive. Et c'est grâce au merveilleux métier que je fais. Parce que, quand un personnage s'appelle "Strapon", en VO, moi j'ai le droit de le traduire par "Saint Turgod" en VF. Juste parce que c'est dans The Boys* , et que dans The Boys , à peu près tout est possible (alors que ça n'aurait probablement pas été faisable dans Spider-man ou Mickey Mouse). Et pour bien prouver que tout est possible, tenez, j'ai aussi collé une citation de Dan Ackroyd, par exemple, dans le même album. Ami lecteur, sauras-tu la débusquer ? * Un extraordinaire comic book par Garth Ennis, avec des super-slips et bien d'autres choses encore. Mais n'ouvrez pas les albums de The Boys si vous n'avez qu'une tolérance limitée aux gros mots, gags graveleux, ex tankistes soviétiques majeurement membrés, scènes d'éviscération, psychopathes en tout genre et autres joyeusetés d'une gra...

Destruction Derby

 Il manquait à mon tableau de chasse un grand classique en conaneries : Conan le Destructeur , suite mal aimée du film de John Milius, avec toujours Arnold Schwarzennator dans le rôle titre. J'avais dû le voir lors d'un passage télé du temps de ma jeunesse folle, et j'en avais oublié la plus grande partie, hormis la rencontre avec Grace Jones et le pétage de miroirs. Il devenait donc urgent que je m'y frotte à nouveau, et c'est chose faite. J'aurais été malin, j'aurais revu ce film avant le Red Sonja/Kalidor dont je vous causait y a pas si longtemps . Mais bon, je n'ai pas été malin sur ce coup. Donc… Donc, Conan the Destroyer , de Richard Fleischer, accessoirement le fils de Max du même nom, qui n'était pas un Mickey pour faire de la belle image qui bouge, ne jouit pas de la même réputation que l'épisode précédent. Fleischer, rappelons-le, a beaucoup donné dans le film d'aventures en costume, bien premier degré, dont les Vikings avec Kirk D...

Burton is back !

Tiens, petite surprise dans ma boite aux lettres ce matin, il semblerait qu' Aux Sources du Nil , mon album sorti il y a déjà quelques années et consacré à Richard Burton (le vrai, pas l'acteur) ressorte sous une nouvelle couverture dans la collection Le Monde sur les grands personnages historiques. Je n'ai aucune idée de la date à laquelle il sera en kiosque, mais apparemment, il sera immédiatement suivi par Le Voyage à la Mecque , une autre aventure de ce baroudeur infatigable au caractère approximatif (respectivement, n°40 et 41 de la collec'). Edit (et Marcel) : apparemment, il est déjà dispo. Les deux albums avaient été coécrits avec Christian Clot (qui signe aussi le dossier explicatif, en fin de bouquin), et le premier dessiné par Dim-D et le second par Lionel Marty. Bref, c'est l'occasion pour ceux qui ne les auraient pas lu de redécouvrir ces albums, et au besoin de faire connaissance avec un explorateur assez impressionnant.

à poèle Cthulhu !

Vous l'aurez sans doute remarqué*, mais un des principaux problèmes, quand on doit affronter le Grand Cthulhu en personne, c'est qu'il est vachement grand. Tellement grand que la seule façon connue de s'en débarrasser, à ce jour, c'est de lui crever le bide avec un bateau à vapeur. Faut dire ce qui est : Cthulhu c'est un méchant pas beau. Comme vous n'avez probablement pas un bateau à vapeur sous la main quand il faut, j'ai décidé, dans un esprit de salubrité publique et pour le bien de mes contemporains, de vous faire part d'une technique alternative que j'ai découverte ce soir un peu par hasard. Alors c'est tout simple. Quand vous êtes confronté au Grand Cthulhu, votre problème principal, c'est sa taille. Il est beaucoup plus grand que vous. Pour lui placer une clé de bras au tentacule, c'est pas facile. Il faut dont régler ce problème là. Comme vous n'avez probablement pas non plus sous la main un robot géant de type Go...

Qu'ils sont vilains !

En théorie de la narration existe un concept important qui est celui d'antagoniste. L'antagoniste est un des moteurs essentiels de l'histoire, il est à la fois le mur qui bloque le héros dans sa progression, et l'aiguillon qui l'oblige à avancer. L'antagoniste peut être externe, c'est l'adversaire, le cas le plus évident, mais il peut aussi être interne : c'est le manque de confiance en lui-même de Dumbo qui est son pire ennemi, et pas forcément les moqueurs du cirque, et le plus grand ennemi de Tony Stark, tous les lecteurs de comics le savent, ce n'est pas le Mandarin, c'est lui même. Après, l'ennemi est à la fois un ennemi extérieur et intérieur tout en même temps, mais ça c'est l'histoire de Superior Spider-man et c'est de la triche.  Tout est une question de ne pas miser sur le mauvais cheval Mais revoyons l'action au ralenti. L'antagoniste a toujours existé, dans tous les récits du monde. Comme le s...