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Au pays de Loki

Vous le savez, il m'arrive de déverser ici des notes en vrac sur la mythologie, à intervalles plus ou moins irréguliers. Un de mes sujets habituels de réflexion, c'est Loki. Je l'avais déjà évoqué ici, par exemple, ou là, dans son rôle de trickster.

Cette notule-ci, à peine esquissée, rappelle que la paire adversative Loki/Thor est une construction de nos comics préférés.


Loki, dans les mythes, n'est pas particulièrement opposé à Odin. Ils ne partagent qu'assez peu de récits. Et même quand arrive le Ragnarok, la conflagration finale qui met fin au monde des dieux, ce n'est pas Odin qui affronte Loki. Odin combat un loup gigantesque, alors que Loki se retrouve face à un dieu beaucoup plus mystérieux, Heimdall. Heimdall est le gardien du pont arc-en-ciel menant en Asgard, le Clos des dieux. Il est précisément celui qui doit affronter en première ligne les forces les forces du chaos, les forces venues précisément des terres des géants et plus généralement du dehors, d'Utgard. C'est à ce dieu et à aucun autre que Loki livre son dernier combat. Et ces deux adversaires s'entretuent, s'annihilent mutuellement. Le Loki de la fin des temps, le Loki eschatologique, est bien plus terrible que le trickster, que l'ourdisseur de farces. Le Loki de Ragnarok pulvérisant le gardien du passage vers la terre des dieux, n'est-ce pas Loki assumant sa vraie nature, celle du maitre du chaos Utgarda-Loki ? Et le fait qu'ils s'entretuent, n'est-ce pas une façon de redéfinir les limites et ce qui leur est extérieur, de remettre justement à zéro le monde lui-même et les règles selon lesquelles il fonctionnait ?

Et un autre fragment tourne autour des géants borgnes et cyclopes des mythologies européennes, et surtout de ceux qui se font crever l'œil.


Quand Loki crève à coup d'épieu l'œil d'un géant, dans une vieille légende des îles Féroé, la modalité est celle de Loki, mais l'acte lui-même renvoie à Lug ou à Ulysse crevant chacun l'œil d'un géant cyclope, leur adversaire.
On peut facilement (trop facilement, peut-être, comment savoir ?) imaginer un mythe ancestral, un motif ancien. Un héros civilisateur, porteur de l'intelligence, triomphant d'une incarnation de la force brutale au regard et à la compréhension limités, représentés par un œil unique, là où la vision en profondeur en requiert deux. À celui qui n'a pas beaucoup, on vient prendre même le peu qu'il a.
Ce Cyclope primordial est une force naturelle, volcan pour les grecs, puissance tellurique en Irlande. Une puissance aveugle, ou pour le moins myope et à courte vue.
Ce héros rusé qui triomphe de la force naturelle est un héros civilisateur, un ourdisseur de machines et de machinations. Loki, quand il crève les yeux du géant féroen semble se rattacher directement à cette tradition. Ce qui pose un énorme problème : Loki est généralement présenté comme un personnage négatif, adversaire des dieux. La réalité est bien sûr plus complexe, puisque si dans l'eschatologie nordique, il est bien celui qui précipite la chute du monde, dans bien des légendes il est leur assistant, un serviteur malicieux mais efficace qui résout leurs problèmes de façon créative.
Mais le grand borgne du mythe nordique, ce n'est pas (ou pas tout à fait) un géant tellurique, puisqu'il s'agit d'Odin, roi d'Asgard. Et qu'Odin, on l'a vu, est lui aussi un ourdisseur de complots, un rusé. Et que comme tout rusé mythique, il porte une lance ou un épieu permettant de crever les yeux de ses adversaires et de les paralyser.
Il y a là au moins un paradoxe. Odin se retrouverait, dans cette logique-là, porteur d'une double nature, de deux facettes opposées et irréconciliables. Et Loki, tout aussi rusé que lui, est son serviteur autant que son adversaire…

Je ne donne pas la suite, qui est fragmentaire et explore des bizarreries concernant Hodr, le dieu aveugle complice involontaire de Loki. Quand j'en serai venu à bout, je vous la soumettrai…

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