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Le destin du poète

Encore un vieux texte, totalement inédit, celui-ci, dont je m'avise qu'il a déjà une vingtaine d'années. Bigre, comme le temps passe. Celle-ci est le reflet d'une obsession durable pour mon poète préféré de tous les temps, Omar Khayyam. Si à la relecture, elle me semble bourrée de défauts et historiquement contestable, elle a néanmoins été mon occasion d'écrire sur un sujet important pour moi. Donc voilà…


Le destin du poète

- Je ne pourrais bientôt plus te protéger de tes ennemis, Omar.

Le vizir se détourna du panorama qui s’étendait à ses pieds, abandonnant comme à regret la foule des rues, les étals des petits marchands et la vie de la cité. Il fit face à son ami qui soutint son regard en se resservant une coupe de vin.

- Garde-toi donc plutôt des tiens, mon ami. Hassan n’est plus disposé à te tolérer, je le crains.

Omar reposa la carafe sur la table marquetée et alla s’asseoir sur le rebord de la terrasse pour regarder ce paysage qui captivait son compagnon quelques instants plus tôt. Le soir tombait sur la ville et les gens commençaient à rentrer chez eux. Déjà, des lumières s’allumaient aux fenêtres de ces maisons aux toits plats sur lesquels séchaient des figues.

Avec la nuit, c’est le poids de la ville, le poids du monde, même, qui semblait tomber sur les épaules du vizir.

- Cela fait donc si longtemps, pour qu’il ait oublié nos serments d’amitié ?

- Bien longtemps je le crains. Je n’ai, quant à moi, qu’à me garder de la colère d’Allah qui ne viendra que plus tard. Alors que la colère d’Hassan…

Tout en parlant, Omar buvait son vin à petites gorgées, savourant son parfum dans le soir. Quand il l’eut fini, il partit s’en resservir une coupe et, au lieu de reposer la carafe, l’emporta avec lui sur le bord du toit où il s’assit.

- Est-ce ma faute, monologuait le vizir, est-ce ma faute si je tente de sauver ce qui peut l’être ? Hassan ne sait-il pas que le sultan raserait la ville sur le moindre soupçon de rébellion ?

Détournant le gobelet de ses lèvres, Omar adressa un sourire triste au vizir et prit une inspiration avant de répondre.

- Et ne t’est-il donc pas venu à l’esprit que c’est ça que pourrait vouloir notre illustre compagnon ? Nishapur aux flammes plutôt qu’aux Turcs ? Je te le dis : en tant que vizir, tu constitues une cible par trop évidente.

- Alors me voilà coincé entre un fumeur de haschisch qui joue les libérateurs et un ivrogne qui joue les prophètes !

Le ciel avait pris cette teinte violacée qui annonce la nuit, et qui évoque le vin. Avec une mimique de compassion, Omar tendit la carafe à son ami.

- Le fumeur de haschisch n’est pas encore là, va. Détends-toi.

Viens voir donc mourir le soir.

De ma terrasse, regarde-le.

Le ciel a maintenant couleur de vin,

Sur ma terrasse, viens donc le boire…

Le vizir se recroquevilla un peu plus, comme s’il avait froid tout à coup.

- Pas un de tes stupides poèmes, Omar. Pas encore ! Sais-tu qu’un mollah a produit un de tes quatrains en témoignage de tes moeurs ?

- Grand bien lui fasse. Tu sais le peu qu’il y a à redire de mes mœurs… Encore un peu de vin !

Sur l’ordre de son maître, un jeune serviteur apporta une nouvelle carafe et reprit l’ancienne, vide à présent.

- Moi, oui je le sais, Omar ! Mais eux te tiennent pour un ennemi de la foi.

- Ont-ils tout à fait tort ?

- Omar, sois discret ! Tu peux boire autant que tu le souhaites, tu peux te vautrer avec les pires courtisanes, tu resteras encore et toujours mon ami. Mais tu es un personnage public, toi aussi. Une cible, pour reprendre tes propres termes. Tu ne dois qu’à ma protection le fait de n’avoir pas été lapidé ! Et comme tu l’as fait remarquer, je suis à la merci d’un caprice des turcs ou de la vindicte des haschishins…

Se drapant dans son manteau, le vizir descendit rapidement l’escalier qui conduisait à la rue. Les deux gardes qui l’attendaient en bas se mirent au garde à vous et le suivirent dans le dédale des rues qui conduisaient vers l’ancien palais.

Omar les regarda s’éloigner puis, dédaignant la coupe, porta directement la carafe à ses lèvres.

*

Le soleil se couchait sur les montagnes. Le Vieux regardait la plaine qui s’étendait à ses pieds, à près de mille deux cent mètres en contrebas. Quelques résineux rabougris tentaient d’égayer le flanc de la montagne, mais n’arrivaient qu’à renforcer l’air de sécheresse de l’endroit.

- Il est temps de rentrer, seigneur.

Le Vieux jeta un coup d’œil au jeune homme qui venait de l’interpeller. Une recrue récente, pas encore trop atteinte par la drogue : son regard était à peine voilé. Mais il était efficace, et naturellement dévoué, alors le Vieux l’avait quand même pris dans sa garde personnelle. Il était agréable d’avoir dans son entourage au moins quelques personnes à l’esprit clair.

- Tu as raison, mon jeune ami. Il fait froid à présent.

Le Vieux monta sur le mulet que son garde tenait par la longe. Suivant ces chemins escarpés de la montagne seulement connus des chevriers, ils regagnèrent le campement. De grandes tentes avaient été édifiées, à l’arabe, et un brasero fumant distillait à la ronde des vapeurs de haschisch.

Le principal lieutenant du vieillard se présenta devant lui.

- Maître, ne vaut-il pas mieux envoyer un homme décidé pour faire le travail ? Pourquoi vous exposer, pourquoi quitter la forteresse ?

Le Vieux hocha paternellement la tête. La sollicitude de son subordonné faisait plaisir, mais était déplacée.

- Ah, Hakim ! Je ne me déplace jamais, tu le sais… Cela fait bien quinze ans que je n’avais pas quitté le nid de l’aigle… Mais ces circonstances sont particulières. Ce n’est pas à un chef de tribu que nous allons manifester notre juste colère. C’est à Nizam al Mulk.

Hakim hocha la tête sans comprendre. S’asseyant sur le sol, le vieil homme claqua des mains pour commander du thé qu’il partagea avec son lieutenant.

- J’ai bu le thé avec Nizam, mille et mille fois, quand le monde était beau, que le Khorasan était libre et que nous étions insouciants. Nous discutions, comme ce soir, parfois nous refaisions le monde, dans les patios de l’université. Nizam était un ami, que j’ai passionnément aimé. De toutes les trahisons que j’ai eu à subir, la sienne fut la plus pénible.

- Une trahison, seigneur ?

- Une trahison, Hakim ! Quand ces sauvages venus des steppes du nord descendirent sur Nishapur, il se coucha devant eux. Craignant de voir la ville brûlée comme tant d’autres avant elle, il pactisa avec les turcs.

Gravement, le lieutenant acquiesça. La vapeur du brasero les environnait, et son regard se voilait peu à peu.

- Il sait que nous venons, seigneur. Les espions nous annoncent qu’il consulte sans arrêt cet astrologue…

- Astrologue ? Ha ! Nizam ne croit pas à l’astrologie. Ce ne sont pas les prophéties d’Omar, qui d’ailleurs n’y croit pas non plus, qui l’intéressent, mais le fait qu’il fut l’homme qui me connut le mieux.

- Vous connaissiez Omar ben Ibrahim, seigneur ? Cet apostat ?

- Lui aussi fut mon ami. Peut-être l’est-il toujours, d’ailleurs.

- Mais, seigneur… Je ne comprends pas.

Avec un sourire, le Vieux se releva et se retira sous sa tente.

*

Il flottait dans l’air comme une odeur de guerre civile. Partout, les serviteurs couraient, chargés et nerveux. L’échanson allait et venait, surveillant les plats. Ce banquet était une erreur, selon lui. La visite inopinée d’un des fils d’Ottman avait conduit le vizir à donner une réception fastueuse et c’était un cauchemar d’organisation. Des gardes servaient à l’écurie les chevaux du Turc, d’autres avaient été affectés aux cuisines… Le palais était sens dessus dessous.

- Bon, et en entrée ?

- Tout est disposé…

L’échanson pénétra dans la grande salle. Le vizir était dans un coin, contemplant les préparatifs, l’air épuisé. Omar le poète était avec lui, regardant les serviteurs qui apportaient des jarres de vins fins.

- Voilà un spectacle qui réjouit le coeur, mon ami.

- Autant qu’un de nous deux se réjouisse, Omar.

L’agitation retombait peu à peu. Les plats avaient été installés sur les grandes tables, et les serviteurs se retiraient, laissant l’échanson vérifier l’ordonnance du tout.

- Tout est en ordre, ô vénéré vizir.

- Fort bien. Notre invité est devant la ville.

La grande porte s’ouvrit brusquement. Un courant d’air souffla et un vieil homme pénétra dans la salle.

- Quel festin de roi, Nizam mon ami… Étais-je donc attendu ?

Hassan le montagnard contempla un instant l’ordonnance raffinée des plats puis reprit.

- Ou peut-être avais-tu un autre invité…

Sans un mot, quatre assassins à la ceinture écarlate entrèrent à sa suite. Leurs longs poignards étaient sortis et brillaient d’un sombre éclat. Le vizir ne se laissa pas décontenancer.

- Veux-tu te joindre à nous, vieux camarade ?

- Non. Je ne fais que passer.

Et sur un geste de la part du vieillard, les quatre assassins s’élancèrent. Un garde qui tentait de s’interposer tomba, la gorge barrée de deux traînées sanglantes, et Omar fut violemment repoussé contre une des colonnades.

- Ne te mêle pas de ça, poète, lui lança Hassan. Tu es resté intègre, à ta curieuse façon, mais sache que les Turcs sont des barbares et qu’ils n’ont pas besoin de gens comme toi. Ces cavaliers finiront un jour par te trancher la tête et livrer ton corps au bûcher.

Les quatre tueurs abattirent leurs poignards et Nizam al Mulk s’effondra.

- Ainsi périssent les traîtres. Souviens-t-en, Omar.

*

Quand les autres gardes arrivèrent des cuisines, il était trop tard : le vizir n’était plus, l’assassin avait disparu, et le poète pleurait ses amis.

Omar ben Ibrahim al Khayyâmi, dont les bibliothèques ont gardé trace sous le nom d’Omar Khayyâm, mourut vieux et chargé d’ans, non loin de cette ville de Nishapur qu’il avait tant aimée. Contrairement aux prophéties d’Hassan, les Turcs ne rasèrent pas la ville ni ne la livrèrent aux flammes. Ce sont leurs cousins mongols qui s’en chargèrent un siècle plus tard. Si le poète athée Khayyâm mourut de sa belle mort, c’est au poète mystique et croyant Farid ud-din Attar qu’échut le funeste destin qui avait été annoncé : il fut décapité et son corps fut jeté dans les bûchers de la ville par les barbares des steppes.

Allah seul sait tout et est gardien des secrets.

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