dimanche 17 décembre 2017

Le destin du poète

Encore un vieux texte, totalement inédit, celui-ci, dont je m'avise qu'il a déjà une vingtaine d'années. Bigre, comme le temps passe. Celle-ci est le reflet d'une obsession durable pour mon poète préféré de tous les temps, Omar Khayyam. Si à la relecture, elle me semble bourrée de défauts et historiquement contestable, elle a néanmoins été mon occasion d'écrire sur un sujet important pour moi. Donc voilà…


Le destin du poète

- Je ne pourrais bientôt plus te protéger de tes ennemis, Omar.

Le vizir se détourna du panorama qui s’étendait à ses pieds, abandonnant comme à regret la foule des rues, les étals des petits marchands et la vie de la cité. Il fit face à son ami qui soutint son regard en se resservant une coupe de vin.

- Garde-toi donc plutôt des tiens, mon ami. Hassan n’est plus disposé à te tolérer, je le crains.

Omar reposa la carafe sur la table marquetée et alla s’asseoir sur le rebord de la terrasse pour regarder ce paysage qui captivait son compagnon quelques instants plus tôt. Le soir tombait sur la ville et les gens commençaient à rentrer chez eux. Déjà, des lumières s’allumaient aux fenêtres de ces maisons aux toits plats sur lesquels séchaient des figues.

Avec la nuit, c’est le poids de la ville, le poids du monde, même, qui semblait tomber sur les épaules du vizir.

- Cela fait donc si longtemps, pour qu’il ait oublié nos serments d’amitié ?

- Bien longtemps je le crains. Je n’ai, quant à moi, qu’à me garder de la colère d’Allah qui ne viendra que plus tard. Alors que la colère d’Hassan…

Tout en parlant, Omar buvait son vin à petites gorgées, savourant son parfum dans le soir. Quand il l’eut fini, il partit s’en resservir une coupe et, au lieu de reposer la carafe, l’emporta avec lui sur le bord du toit où il s’assit.

- Est-ce ma faute, monologuait le vizir, est-ce ma faute si je tente de sauver ce qui peut l’être ? Hassan ne sait-il pas que le sultan raserait la ville sur le moindre soupçon de rébellion ?

Détournant le gobelet de ses lèvres, Omar adressa un sourire triste au vizir et prit une inspiration avant de répondre.

- Et ne t’est-il donc pas venu à l’esprit que c’est ça que pourrait vouloir notre illustre compagnon ? Nishapur aux flammes plutôt qu’aux Turcs ? Je te le dis : en tant que vizir, tu constitues une cible par trop évidente.

- Alors me voilà coincé entre un fumeur de haschisch qui joue les libérateurs et un ivrogne qui joue les prophètes !

Le ciel avait pris cette teinte violacée qui annonce la nuit, et qui évoque le vin. Avec une mimique de compassion, Omar tendit la carafe à son ami.

- Le fumeur de haschisch n’est pas encore là, va. Détends-toi.

Viens voir donc mourir le soir.

De ma terrasse, regarde-le.

Le ciel a maintenant couleur de vin,

Sur ma terrasse, viens donc le boire…

Le vizir se recroquevilla un peu plus, comme s’il avait froid tout à coup.

- Pas un de tes stupides poèmes, Omar. Pas encore ! Sais-tu qu’un mollah a produit un de tes quatrains en témoignage de tes moeurs ?

- Grand bien lui fasse. Tu sais le peu qu’il y a à redire de mes mœurs… Encore un peu de vin !

Sur l’ordre de son maître, un jeune serviteur apporta une nouvelle carafe et reprit l’ancienne, vide à présent.

- Moi, oui je le sais, Omar ! Mais eux te tiennent pour un ennemi de la foi.

- Ont-ils tout à fait tort ?

- Omar, sois discret ! Tu peux boire autant que tu le souhaites, tu peux te vautrer avec les pires courtisanes, tu resteras encore et toujours mon ami. Mais tu es un personnage public, toi aussi. Une cible, pour reprendre tes propres termes. Tu ne dois qu’à ma protection le fait de n’avoir pas été lapidé ! Et comme tu l’as fait remarquer, je suis à la merci d’un caprice des turcs ou de la vindicte des haschishins…

Se drapant dans son manteau, le vizir descendit rapidement l’escalier qui conduisait à la rue. Les deux gardes qui l’attendaient en bas se mirent au garde à vous et le suivirent dans le dédale des rues qui conduisaient vers l’ancien palais.

Omar les regarda s’éloigner puis, dédaignant la coupe, porta directement la carafe à ses lèvres.

*

Le soleil se couchait sur les montagnes. Le Vieux regardait la plaine qui s’étendait à ses pieds, à près de mille deux cent mètres en contrebas. Quelques résineux rabougris tentaient d’égayer le flanc de la montagne, mais n’arrivaient qu’à renforcer l’air de sécheresse de l’endroit.

- Il est temps de rentrer, seigneur.

Le Vieux jeta un coup d’œil au jeune homme qui venait de l’interpeller. Une recrue récente, pas encore trop atteinte par la drogue : son regard était à peine voilé. Mais il était efficace, et naturellement dévoué, alors le Vieux l’avait quand même pris dans sa garde personnelle. Il était agréable d’avoir dans son entourage au moins quelques personnes à l’esprit clair.

- Tu as raison, mon jeune ami. Il fait froid à présent.

Le Vieux monta sur le mulet que son garde tenait par la longe. Suivant ces chemins escarpés de la montagne seulement connus des chevriers, ils regagnèrent le campement. De grandes tentes avaient été édifiées, à l’arabe, et un brasero fumant distillait à la ronde des vapeurs de haschisch.

Le principal lieutenant du vieillard se présenta devant lui.

- Maître, ne vaut-il pas mieux envoyer un homme décidé pour faire le travail ? Pourquoi vous exposer, pourquoi quitter la forteresse ?

Le Vieux hocha paternellement la tête. La sollicitude de son subordonné faisait plaisir, mais était déplacée.

- Ah, Hakim ! Je ne me déplace jamais, tu le sais… Cela fait bien quinze ans que je n’avais pas quitté le nid de l’aigle… Mais ces circonstances sont particulières. Ce n’est pas à un chef de tribu que nous allons manifester notre juste colère. C’est à Nizam al Mulk.

Hakim hocha la tête sans comprendre. S’asseyant sur le sol, le vieil homme claqua des mains pour commander du thé qu’il partagea avec son lieutenant.

- J’ai bu le thé avec Nizam, mille et mille fois, quand le monde était beau, que le Khorasan était libre et que nous étions insouciants. Nous discutions, comme ce soir, parfois nous refaisions le monde, dans les patios de l’université. Nizam était un ami, que j’ai passionnément aimé. De toutes les trahisons que j’ai eu à subir, la sienne fut la plus pénible.

- Une trahison, seigneur ?

- Une trahison, Hakim ! Quand ces sauvages venus des steppes du nord descendirent sur Nishapur, il se coucha devant eux. Craignant de voir la ville brûlée comme tant d’autres avant elle, il pactisa avec les turcs.

Gravement, le lieutenant acquiesça. La vapeur du brasero les environnait, et son regard se voilait peu à peu.

- Il sait que nous venons, seigneur. Les espions nous annoncent qu’il consulte sans arrêt cet astrologue…

- Astrologue ? Ha ! Nizam ne croit pas à l’astrologie. Ce ne sont pas les prophéties d’Omar, qui d’ailleurs n’y croit pas non plus, qui l’intéressent, mais le fait qu’il fut l’homme qui me connut le mieux.

- Vous connaissiez Omar ben Ibrahim, seigneur ? Cet apostat ?

- Lui aussi fut mon ami. Peut-être l’est-il toujours, d’ailleurs.

- Mais, seigneur… Je ne comprends pas.

Avec un sourire, le Vieux se releva et se retira sous sa tente.

*

Il flottait dans l’air comme une odeur de guerre civile. Partout, les serviteurs couraient, chargés et nerveux. L’échanson allait et venait, surveillant les plats. Ce banquet était une erreur, selon lui. La visite inopinée d’un des fils d’Ottman avait conduit le vizir à donner une réception fastueuse et c’était un cauchemar d’organisation. Des gardes servaient à l’écurie les chevaux du Turc, d’autres avaient été affectés aux cuisines… Le palais était sens dessus dessous.

- Bon, et en entrée ?

- Tout est disposé…

L’échanson pénétra dans la grande salle. Le vizir était dans un coin, contemplant les préparatifs, l’air épuisé. Omar le poète était avec lui, regardant les serviteurs qui apportaient des jarres de vins fins.

- Voilà un spectacle qui réjouit le coeur, mon ami.

- Autant qu’un de nous deux se réjouisse, Omar.

L’agitation retombait peu à peu. Les plats avaient été installés sur les grandes tables, et les serviteurs se retiraient, laissant l’échanson vérifier l’ordonnance du tout.

- Tout est en ordre, ô vénéré vizir.

- Fort bien. Notre invité est devant la ville.

La grande porte s’ouvrit brusquement. Un courant d’air souffla et un vieil homme pénétra dans la salle.

- Quel festin de roi, Nizam mon ami… Étais-je donc attendu ?

Hassan le montagnard contempla un instant l’ordonnance raffinée des plats puis reprit.

- Ou peut-être avais-tu un autre invité…

Sans un mot, quatre assassins à la ceinture écarlate entrèrent à sa suite. Leurs longs poignards étaient sortis et brillaient d’un sombre éclat. Le vizir ne se laissa pas décontenancer.

- Veux-tu te joindre à nous, vieux camarade ?

- Non. Je ne fais que passer.

Et sur un geste de la part du vieillard, les quatre assassins s’élancèrent. Un garde qui tentait de s’interposer tomba, la gorge barrée de deux traînées sanglantes, et Omar fut violemment repoussé contre une des colonnades.

- Ne te mêle pas de ça, poète, lui lança Hassan. Tu es resté intègre, à ta curieuse façon, mais sache que les turcs sont des barbares et qu’ils n’ont pas besoin de gens comme toi. Ces cavaliers finiront un jour par te trancher la tête et livrer ton corps au bûcher.

Les quatre tueurs abattirent leurs poignards et Nizam al Mulk s’effondra.

- Ainsi périssent les traîtres. Souviens-t-en, Omar.

*

Quand les autres gardes arrivèrent des cuisines, il était trop tard : le vizir n’était plus, l’assassin avait disparu, et le poète pleurait ses amis.

vendredi 15 décembre 2017

Le point trad et publi

Bon, ça fait une paye que je vous avais pas parlé de mes sorties comme traducteur…

Ce mois-ci, n'hésitez pas à tester Justice League Dark chez Urban, réimpression en album d'une série qui sortait en revue y a quelques temps de ça. Les aventures d'un groupe d'êtres surnaturels menés par cette petite ordure de John Constantine. C'est fun et malin. Et le mois prochain, chez le même éditeur, je signe la préface de la ressortie de Manhattan Projects, un gros délire uchronique très sympa. Et je continue à signer la traduction de Flash dans la revue consacré à la Justice League. (et n'hésitez pas à aller voir ce que donne le tome 2 de Suiciders, sorti le mois dernier, du pur No Future proche).

Chez Delcourt, le mois prochain sortent le nouveau Spawn Renaissance, et le Star Wars Classics n°7, reprenant des vieux épisodes de vous savez quoi.

Et chez Glénat, ce sera du Greg Rucka en force, puisque sortent en même temps sa nouvelle série Black Magick et l'édition collector de Lazarus.

Et hors traduction, je serai dans le prochain Dimension Super-Héros, chez Rivière Blanche. Aux côtés de plein d'auteurs et autrices que j'apprécie, ce qui multiplie encore le plaisir de la chose. (bon, je le croyais prévu pour février mars, mais il n'y a pas encore de date, en fait).

Et sinon, en février, ruez-vous sur ma bio d'H.P. Lovecraft. Mon éditeur et moi-même vous en serons reconnaissants.

mercredi 13 décembre 2017

Train-train quotidien

C'est quand même curieux cette propension que j'ai à rêver de voyages en train et en bus interminables. (bon, la nuit dernière, c'est sans doute dû au fait qu'il a fallu que j'aille faire une course dans la ville d'à-côté, alors qu'il y avait grève de RER).

Si les paysages traversés sont souvent différents, quoiqu'une banlieue industrielle en friche revienne assez fréquemment, mixant des endroits qui n'existent plus et quelques tronçons de lignes de l'Est parisien, le tout retraité façon Enki Bilal des grands jours, un élément demeure : le voyage n'en finit pas, alors que je suis pressé. Je ne sais pas toujours pourquoi je suis pressé, dans ces rêves. Parfois, c'est pressé de rentrer chez moi, parfois j'ai un rendez-vous ou un impératif quelconque, et parfois je ne sais même pas, je suis juste pressé. Et le train qui marche au pas dans des paysages n'en finissant pas me rend dingue.

Cette nuit, j'allais à Coignères. Le genre d'endroit où je ne sais même pas ce que j'irais y foutre en vrai (y a peut-être des gens très bien à Coignères, j'en sais rien, mais je n'ai aucune raison particulière d'aller là-bas). Le train marchait au pas entre les immeubles de la ville nouvelle, avant de s'immobiliser en pleine cambrousse, au milieu de nulle part.

N'y tenant plus, je suis descendu et j'ai réussi à attraper un bus bondé qui allait dans la même direction, mais s'arrêta en plein champ. On avait monté là un aéroport de fortune. Pas un aérodrome, hein, c'étaient des gros porteurs qui se posaient et décollaient, des avions de ligne, et si le bus était bondé, c'est parce qu'une bande de retraités partait en voyage organisé avec armes et bagages. Je me suis retrouvé dans le terminal, en fait une espèce non pas de chapiteau, cela n'en avait pas la forme, mais de tente gigantesque, ou un alignement de tentes gigantesques, aux sections séparées par des rideaux d'une grosse toile militaire.

On m'y laissait errer sans but, regarder, écouter. Vaquer, presque, sauf que je ne vaquais à rien. J'ai fini par ressortir, évitant les runways improvisés à coup de plaques de tôle posées sur les cultures, et essayé de rallier à pieds la ville que je devinais, sur l'horizon.

Puis le réveil à sonné, et en buvant mon café j'errais encore, en esprit, dans cet entre-deux, ces entre-deux, même. Faute de tableau des départ, j'ignore vers quelle destination partaient ces avions.

mardi 12 décembre 2017

Au pays de Loki

Vous le savez, il m'arrive de déverser ici des notes en vrac sur la mythologie, à intervalles plus ou moins irréguliers. Un de mes sujets habituels de réflexion, c'est Loki. Je l'avais déjà évoqué ici, par exemple, ou là, dans son rôle de trickster.

Cette notule-ci, à peine esquissée, rappelle que la paire adversative Loki/Thor est une construction de nos comics préférés.


Loki, dans les mythes, n'est pas particulièrement opposé à Odin. Ils ne partagent qu'assez peu de récits. Et même quand arrive le Ragnarok, la conflagration finale qui met fin au monde des dieux, ce n'est pas Odin qui affronte Loki. Odin combat un loup gigantesque, alors que Loki se retrouve face à un dieu beaucoup plus mystérieux, Heimdall. Heimdall est le gardien du pont arc-en-ciel menant en Asgard, le Clos des dieux. Il est précisément celui qui doit affronter en première ligne les forces les forces du chaos, les forces venues précisément des terres des géants et plus généralement du dehors, d'Utgard. C'est à ce dieu et à aucun autre que Loki livre son dernier combat. Et ces deux adversaires s'entretuent, s'annihilent mutuellement. Le Loki de la fin des temps, le Loki eschatologique, est bien plus terrible que le trickster, que l'ourdisseur de farces. Le Loki de Ragnarok pulvérisant le gardien du passage vers la terre des dieux, n'est-ce pas Loki assumant sa vraie nature, celle du maitre du chaos Utgarda-Loki ? Et le fait qu'ils s'entretuent, n'est-ce pas une façon de redéfinir les limites et ce qui leur est extérieur, de remettre justement à zéro le monde lui-même et les règles selon lesquelles il fonctionnait ?

Et un autre fragment tourne autour des géants borgnes et cyclopes des mythologies européennes, et surtout de ceux qui se font crever l'œil.

Quand Loki crève à coup d'épieu l'œil d'un géant, dans une vieille légende des îles Féroé, la modalité est celle de Loki, mais l'acte lui-même renvoie à Lug ou à Ulysse crevant chacun l'œil d'un géant cyclope, leur adversaire.
On peut facilement (trop facilement, peut-être, comment savoir ?) imaginer un mythe ancestral, un motif ancien. Un héros civilisateur, porteur de l'intelligence, triomphant d'une incarnation de la force brutale au regard et à la compréhension limités, représentés par un œil unique, là où la vision en profondeur en requiert deux. À celui qui n'a pas beaucoup, on vient prendre même le peu qu'il a.
Ce Cyclope primordiale est une force naturelle, volcan pour les grecs, puissance tellurique en Irlande. Une puissance aveugle, ou pour le moins myope et à courte vue.
Ce héros rusé qui triomphe de la force naturelle est un héros civilisateur, un ourdisseur de machines et de machinations. Loki, quand il crève les yeux du géant féroen semble se rattacher directement à cette tradition. Ce qui pose un énorme problème : Loki est généralement présenté comme un personnage négatif, adversaire des dieux. La réalité est bien sûr plus complexe, puisque si dans l'eschatologie nordique, il est bien celui qui précipite la chute du monde, dans bien des légendes il est leur assistant, un serviteur malicieux mais efficace qui résout leurs problèmes de façon créative.
Mais le grand borgne du mythe nordique, ce n'est pas (ou pas tout à fait) un géant tellurique, puisqu'il s'agit d'Odin, roi d'Asgard. Et qu'Odin, on l'a vu, est lui aussi un ourdisseur de complots, un rusé. Et que comme tout rusé mythique, il porte une lance ou un épieu permettant de crever les yeux de ses adversaires et de les paralyser.
Il y a là au moins un paradoxe. Odin se retrouverait, dans cette logique-là, porteur d'une double nature, de deux facettes opposées et irréconciliables. Et Loki, tout aussi rusé que lui, est son serviteur autant que son adversaire…

Je ne donne pas la suite, qui est fragmentaire et explore des bizarreries concernant Hodr, le dieu aveugle complice involontaire de Loki. Quand j'en serai venu à bout, je vous la soumettrai…

lundi 11 décembre 2017

Winter is coming

Y a un côté torpeur qui s'installe dans certains bouts de mon cerveau, là. C'est lié à pleins de trucs. Beaucoup de boulot, certes, mais aussi un temps déprimant, grisâtre et venteux comme dans un rêve humide de Chateaubriand, mais sans le côté romantique, et le fait que j'ai quand même passé pas mal de temps à cavaler. Du coup j'écris moins, je lis moins et je me fatigue plus. Ça en arrive au point que l'autre jour, je me sois étalé dans la rue comme une petite mamie. précisément une de ces petites mamies que je rafistolais, dans le temps, en me moquant gentiment d'elles du genre "eh bien ma pôv'madame Grouchu, comment vous avez fait votre compte ?"

C'est le petit Jésus qui m'a puni. Et qu'est-ce qu'il m'a mis, intérêts et capital. J'ai l'épaule en vrac et faut que je me calme sur les anti-inflammatoires que je bouffe à pleines poignées tel un Elvis en rut gobant des gardénal, ça me bousille la tuyauterie.

Tout cela est généralement un indice de l'entrée dans l'hiver.

Et il va se passer des trucs, cet hiver :

La sortie en février de ma BD sur Lovecraft, déjà.

La sortie de deux nouvelles chez Rivière Blanche, dans deux anthologies séparées (l'un de ces textes relève d'un genre que je ne puis qualifier que de "pornographie architecturale").

Je vous donnerai rapidement des dates et des références précises pour tout ça.

Et sinon, ma conférence de cette année à Angoulème portera sur les "Sources Mythiques de Superman" autant dire que pour le coup, je joue à domicile.

Même KO debout (chaos debout, aussi, vu mon inorganisation chronique), je continue à avancer sur des trucs. Espérons que la carcasse tiendra.

jeudi 30 novembre 2017

Inspiration, conspiration

Encore une rediff, un papier qui date d'une douzaine d'années, avant d'ailleurs que je me mette à faire commerce de complots divers dans mes BD et que je devienne même consultant en sectes apocalyptiques pour des copains auteurs.

Il est assez marrant de voir comment fonctionnent les conspirations planétaires dans les comics. Prenons, par exemple, complètement au hasard, le Club des Damnés dans les X Men (en fait, pas du tout au hasard : je viens de me relire une palanquée d'épisodes des X Men de la grande époque Claremont/Byrne).

Vu de l'extérieur, le Club des Damnés est une version un peu olé-olé du Lion's Club ou du Rotary, un truc de riches qui se retrouvent entre eux et soulagent leur conscience par des bonnes oeuvres. Mais dès qu'on gratte le vernis, on s'aperçoit qu'au centre du bidule il y a un Cercle Intérieur qui s'apparente aux Illuminati, un complot visant au contrôle du monde par des pervers assoiffés de pouvoir. Et l'élite qui se presse dans ses salons n'en a aucune conscience. Et pourtant, dans le tas des innocents gogos qui financent le truc, il y a des gens comme Warren Worthington (Angel) et Tony Stark (Iron Man), des super héros dont on se demande où est passé leur flair. D'autant que le Club dispose de mercenaires très chers pour assurer la sécurité de ses petits secrets.

Mais quels secrets, d'ailleurs ? D'accord, le Cercle Intérieur est un ramassis de cyborgs et autres mutants. D'accord, ils sont en route pour la conquête du monde, dont ils contrôlent déjà certains rouages économiques, et donc ils tentent de former les cadres via l'école tenue par Ms Frost. Mais bon, ça doit représenter un certain budget, ça, quelques lignes comptables qu'il doit être difficile de camoufler face à des cadors de la finance. (bon, okay, comme cador de la finance, Stark qui se fait racheter par Stane comme le premier minable venu, il se pose là, on mettra ça sur le compte d'une faiblesse passagère, de l'alcoolisme, etc...). Toujours est-il que de tels secrets seraient mieux gardés par une armée d'attachées de presse chargées d'allumer des contre feux, une technique toujours efficace (vous croyez que Bill Gates est un éditeur de logiciel, ha ha, pauvres naïfs).

On se référera au passage avec profit au petit ouvrage de Thomas de Quincey consacré aux sociétés secrètes, et en particulier à la Franc Maçonnerie, ouvrage qui met le doigt sur la clé du truc : le grand secret, qu'ils sont prêts à mourir pour défendre, c'est qu'en fait, il n'y a pas de secret, et que tout ce bazar, c'est un moyen de se donner de l'importance à peu de frais. Certes, des groupes comme le Club des Damnés n'en sont quand même pas là. En plus, ils ajoutent à leur conspiration un goût des jarretelles et de la guépière qui les rend quand même plus sympathiques que des types en tablier de cuir qui se carressent le poignet du doigt en se serrant la pogne.

Mais en fait, le thême de la conspiration, c'est ingérable à long terme Les auteurs de l'Enigme Sacrée, le bouquin qui a largement inspiré le Da Vinci Code, l'ont prouvé à l'insu de leur plein gré : si, au bout de mille ans de complots et plus, les conspirateurs n'ont pas réussi à prendre le contrôle du monde, c'est que ce sont des bras cassés, façon les terroristes de BD en mode "caramba, encore râté" et qu'ils ne constituent pas une menace crédible. Pour bien faire, une conspiration doit être limitée dans le temps, et doit évoluer quand elle atteint ses objectifs (comme les Partis Communistes clandestins qui se transformaient en appareils de gouvernement au début de la Guerre Froide).

Bien entendu, dans les comics, c'est difficilement gérable : soit la conspiration réussit, et elle remet par trop en cause le statu-quo, soit elle rate, mais il se trouve toujours un scénariste en mal d'imagination pour remettre ses membres sur le devant de la scène quelques dizaines d'épisodes plus tard comme s'il ne s'était rien passé. Mais si Claremont et ses successeurs ont su à peu près gérer le Club en tablant sur les luttes internes, les prises de contrôle plus ou moins réussies, voire le massacre de la structure et son remplacement par une version modernisée (les Parvenus), autant d'autres organisations du même genre n'ont pas eu cette chance. Hydra et l'AIM, par exemple, marquent le pas. On a perdu le compte des retours du baron Strucker et, malgré des tentatives bien vues (l'éclatement de l'Hydra en factions qui s'entre-déchirent), on en revient généralement à un commandement centralisé qui se prend des piles face au Shield. C'est à se demander comment des groupes qui ont perdu toutes leurs guerres réussissent encore à embrigader des sbires fanatisés par tombereaux entiers. Ou alors elles ont des façades sectaires façon Scientologie ou Aum pour assurer le recrutement de leurs troupes, mais ça aucun scénariste n'a été le creuser en profondeur...

mercredi 29 novembre 2017

Pika-pika !

La petite avait mis un dessin animé qu'elle affectionne, Winx, un truc produit en Italie avec des sorcières/fées un poil vulgos qui balancent des super-pouvoirs dans tous les sens tout en essayant de régler leurs peines de cœur. Elle kiffe ce truc, et je soupçonne sa grande sœur (qui kiffait la même série lors de sa première diffusion, y a un paquet d'années) de lui avoir transmis le virus.

Quand on le regarde de près, le truc semble une réinvention européenne du concept japonais de Magical Girls, c'est à dire des super-héroïnes en jupettes, avec des problèmes de jeunes filles normales quand elles sont en civil, et qui sauvent le monde quand elles sont en uniforme. Graphiquement, c'est beaucoup trop anguleux pour évoquer l'original, hormis quand on voit les grands yeux brillants des donzelles. Pour le reste, ce démarquage crée son propre langage graphique et sa propre dynamique.

Mais chassez le naturel…

Il y a un motif à l'origine très japonais qui ressurgit dans cette série. Car à un moment, les filles sont confrontées à un monstre fait d'ombre, qui absorbe tous les pouvoirs qu'elles parviennent à lui balancer. Pour le balayer, l'une d'entre elle invoque la lumière pure, espérant faire disparaitre l'ombre. Et là…

Elle génère une boule de lumière qui grandit à partir de sa baguette magique, l'englobe avec ses amis, puis grossit, envahit le cadre et dégage une luminosité qui finit par dissoudre la créature faite de nuit, projetant ses morceaux de façon centrifuge.

Et la façon dont c'est fait, elle renvoie à l'image du "pika-don", au traumatisme d'Hiroshima. Depuis des dizaines d'années, cette représentation en boule de lumière, héritée des frappes puis des essais nucléaires (qui ont permis de filmer le phénomène), code dans les mangas et animés la puissance absolue (et il peut être détourné : dans Akira, c'est une boule en négatif, une boule noire qui s'étend sur Néo Tokyo). Le motif a depuis été récupéré par les comics. Et donc par des dessins animés italiens destinés aux petites filles qui, s'ils peuvent employer ce codage visuel, démontrent donc que le motif est passé dans la boite à outil globale, sans plus faire immédiatement référence aux frappes d'Août 1945.

lundi 20 novembre 2017

El programmo

Alors, je passe vite fait vous mettre au courant de mes prochaines frasques.

Samedi prochain, le 25 novembre, donc, j'irai trainer de la semelle et du stylo aux Rencontres de l'Imaginaire à Sèvres. Un petit salon très sympa consacré à la SF, au fantastique et à la fantasy, avec tout un tas d'auteurs parfaitement estimables. Amoureux des belles choses, sachez qu'en plus l'invité d'honneur sera le grand Nicollet, dont les peintures au style si caractéristiques ornent un grand nombre de bouquins rien que sur mes étagères, et un encore plus grand nombre j'espère sur les vôtres (ne serait-ce que parce que vous êtes plus nombreux que moi).



Outre le petit stand où j'aurai le plaisir d'abondamment cochonner les pages de garde des ouvrages frappés de mon blaze que vous voudrez bien me tendre je participerai entre 14 et 15 heures à une table ronde intitulée « L’influence de Lovecraft, 80 ans après », avec les excellents Christophe Thill, Gilles Ménégaldo, et François Baranger. Elle sera animée animée par le non moins excellent Francis Saint-Martin.

Par ailleurs, et puisqu'on parle de Lovecraft, ma bio illustrée du bonhomme part chez l'imprimeur cette semaine, avec une préface rédigée tout spécialement par David Camus (traducteur des Contrées du Rêve et des Montagnes Hallucinées pour les éditions Mnemos). Elle sortira en février prochaine chez les éditions 21g, en même temps qu'une bio de Philip K. Dick signée Laurent Queyssi. On essaiera d'en avoir un peu en avance pour Angoulème, d'ailleurs.


jeudi 16 novembre 2017

La Tour

Ça aura été vite plié, cette rénovation.

L'espèce de vieux donjon médiéval qui surplombe mon patelin a donc été rafistolé. Rien de bien violletledesque, ceci dit. Pas d'outrances dans la reconstitution. Le lieu ne s'y prêtait de toute façon guère. Ce n'est, après tout, qu'un édifice de base carrée un peu plus haut que large, quatre murs percés de meurtrières, de portes et de fenêtres entourant du… du rien. Les étages se sont effondrés il y a des siècles, avec le reste de la forteresse.

Ce donjon a près de mille ans (900 et des nèfles, pour être précis). Il a été bâti, me semble-t-il, pendant les 40 années au cours desquelles cet endroit constituait la frontière entre la Francie et la Normandie (et puis la frontière a reculé et repris sa place initiale sur l'Epte).

Il a vaguement, passée la frénésie de la Guerre de Cent ans, servi de péage fluvial par la suite, puis globalement à rien. Et s'effondrait gentiment depuis.

Vu que le risque de se prendre un moellon sur la cabèche augmentait à chaque hiver, la municipalité a fini par casser la tirelire. Et donc, comme je le disais, ça a été vite plié. Des gusses ont monté des échafaudages, ils sont monté dessus, on recimenté quelques trous (pas sûr que ce soit du ciment, d'ailleurs : plus probablement une tambouille à base de chaux) et surtout refait le faitage. Du coup, le haut du mur, qui avait un aspect légèrement irrégulier, est devenu droit, crac, comme tiré à coup de règle. Seules les mouettes qui s'y posent viennent en rompre la rectitude.

Chais pas pour quoi, ça m'a chiffonné. Je l'aimais bien, moi, l'aspect croulant du machin, j'associais l'irrégularité de la ligne à son ancienneté, à une forme de patine. Bon, c'est vrai que des cailloux s'en détachaient, donc il fallait le faire, hein. Je suis jamais content.

lundi 13 novembre 2017

AaaAAAM BATMAN ! (avec la voix rauque qui va bien)

Je vous en avais déjà causé, me voici consultant en Batman.

Crayonné d'une illustration de David Finch réalisée dans ce cadre

En effet, l'éditeur Monolith, déjà créateur de Mythic Battles et d'un jeu Conan, développe en ce moment-même un jeu de plateau avec figurines qui vous permettra de simuler les pires bastons des bas-fonds de Gotham City dans la quiétude feutrée de votre salon : Batman the Board Game.

Avec des figs signées Arnaud Boudoiron

Le système est une version améliorée de celui de Conan, basé sur un concept très malin d'allocation d'énergie pour chaque action, et de récupération d'énergie à chaque tour. Comme on n'en récupère pas des tonnes, cela revient à dire que le personnage peut se fatiguer à la longue et devoir reprendre son souffle. En termes de tension croissante au fil de la partie, c'est très chouette.

Un coup d'œil sur la matos de jeu :

Robin

Oracle (un de mes persos préférés de tous les temps chez DC)

Une station de métro abandonnée

Et bien sûr, Apex Chemicals et ses cuves de produits toxiques

S'il y a des parisiens parmi vous, sachez d'ailleurs que le jeu sera en démonstration vendredi soir (soit le 17 novembre) de 18 à 22 heures au Meisia, 84 rue René Boulanger, Paris 10e. J'y serai présent avec les concepteurs du jeu, et l'autre consultant en comics affecté au projet, l'estimable Xavier Fournier. N'hésitez pas à passer !

(et si vous n'êtes pas à Paris, d'autres démonstrations auront lieu ailleurs, ne vous en faites pas)

dimanche 12 novembre 2017

Débarquement

Vous l'aurez peut-être remarqué, j'ai à nouveau violemment négligé ces pages depuis quinze jours. Faute d'inspiration, peut-être. Faute de m'alimenter les méninges, sans doute aussi (pas de grosse phase de documentation en cours). Faute surtout de temps et d'énergie (plein de boulot).

En attendant, du coup, je vous remet une petite nouvelle de SF, une vieillerie qui a plus de quinze ans.

Et j'aurai une ou deux annonces à vous faire dans la semaine.


Débarquement
Première publication dans Yuma 1, aux éditions Semic

Un coup au but !

L’hovertank bascule sur le côté, compense de l’autre puis se redresse. Dans l’intervalle, les analyseurs tactiques ont remonté la trajectoire du missile et déclenché une riposte. L’hovertank tangue encore quand il lâche les deux traceurs, puis il se stabilise et reprend sa route.

Le secteur a complètement été ravagé par les frappes orbitales. Les écrans montrent des bâtiments calcinés et des pylônes tordus. Pas un coin sympa où s’attarder. Et de toute façon mes ordres mentionnent que je ne dois pas traîner. Mon objectif, c’est la côte 359.

Alors allons-y.

Un message dans l’interface m’indique qu’un des traceurs a atteint son but, une position d’artillerie à trente kilomètres. Quelques Drazyls de moins, un peu de tranquillité en plus. Je remonte en régime, et l’hovertank accélère sur la route défoncée, tous capteurs déployés.

Plus rien dans le quartier. Les Drazyls qui ont survécu aux frappes ont préféré filer avant le débarquement des marines. On ne peut pas leur donner tort, ils se souviennent d’Eridan… Et du coup, ma mission confine à la ballade de santé.

Je ne m’en plains pas.

Une alarme clignote au coin de l’interface, m’indiquant une source infrarouge à onze heures. Je ne prends pas de risques et je lance un sol-sol tactique, juste par précaution.

Un flash brutal, et puis la zone refroidit.

Je sors de la ville en ruine et je commence ma traversée d’une campagne en feu. Il reste encore quelques bosquets de ces machins qui passent pour des arbres, dans le coin. J’atomise tous ceux qui passent à ma portée, pour ne pas donner à l’ennemi de position où embusquer des snipbots. Les marines ne vont pas tarder à arriver et alors le commandement fera un bilan de ma mission. Un officier m’a signalé que j’avais intérêt à être nickel si je voulais ma promo.

Quelques curseurs bleus s’affichent, les péniches de débarquement qui commencent leur descente. Il faut que j’arrive à la côte 359 rapidement pour pouvoir les couvrir.

Je ralentis à la hauteur d’un transport éventré. Aucun signal, c’est un Drazyl qui s’est mangé de plein fouet le souffle de la première frappe. Je le flambe pour le principe mais je ne m’attarde pas pour le regarder brûler : les péniches sont dans l’ionosphère, il ne leur faudra pas plus d’une demi-heure pour atterrir. Je remonte en régime puis je lance la post-combustion, et l’hovertank s’élance dans un nuage de poussière. J’arrive sur mon objectif dans moins de dix minutes et après ce sera peinard.

Une zone industrielle défile sur ma droite. J’ai préféré la contourner, car les concentrations métalliques brouillent mes capteurs. C’est ce qui me fait perdre quatre microsecondes de réaction : je n’ai pas vu venir les deux roquettes et j’y perd un capteur. Le blindage actif encaisse le coup, mais le tank tangue et braque et se cabre…

Tournoyant sans parvenir à corriger mon assiette, je heurte un pylône de soixante mètres qui me retombe dessus. Encore deux roquettes que je ne peux pas éviter sans me dégager rapidement des décombres. Encore deux coups au but. Encore quelques fenêtres qui se ferment dans l’interface. Les redondances du système tardent à prendre le relais.

L’ordinateur tactique parvient enfin à mettre au point une riposte et j’arrose les secteur : trois obus incendiaires pour un explosif. Dans le même temps, je parviens à m’extraire des débris du pylône, et j’avance en crabe pour dissimuler mon flanc droit mis à mal. Le moteur de l’hovertank me fait connaître son mécontentement par des à-coups violents.

Deux roquettes à nouveau. J’en évite une, mais je perds à nouveau quelques fenêtres d’interface. Je suis quasiment borgne à présent, et franchement boiteux. J’envoie le signal de détresse standard et un rapport de situation, demandant une frappe tactique sur la zone dès que j’aurais mis les voiles.

Mine ! Avec mes capteurs en rideau je ne l’ai pas vue venir. Tout le blindage inférieur explose en même temps, me faisant faire une embardée qui me projette contre un mur. Encore deux salves de deux roquettes qui me frappent sur le flanc droit, là où le blindage actif est mort.

Le pire, c’est que ce sont probablement des défenses automatiques.

Je n’aurai même pas vu un seul Drazyl.

samedi 28 octobre 2017

Vert paradoxe

Je suis donc allé causer de Hulk, la série télé au Comic Con pas plus tard qu'hier.



Et je me dis qu'il fallait que vous fasse profiter de quelques paradoxes à ce sujet, que j'ai en partie évoqués vite fait pendant la table ronde.

Le producteur de la série, Kenneth Johnson, tenait à s'éloigner autant que possible du comic book pour toucher un plus large public (à l'époque, ça avait d'ailleurs du sens tellement les comics avaient mauvaise presse). C'est d'ailleurs la raison officielle pour laquelle Bruce Banner devient David Banner dans la série : éviter les allitérations popularisées par Stan Lee (mais plus anciennes que lui, vu qu'elles remontent au moins aux vieux Superman, avec Lois Lane, Lex Luthor, Lana Lang, etc.)

Son inspiration, du coup (outre des séries formulatives comme Le Fugitif ou Kung-Fu, voire le film Un Homme est Passé), ce furent les Misérables de notre Totor national. La dynamique du Valjean, colosse sympathique injustement pourchassé par Javert lui semblait riche de possibilités dramatiques.

Premier paradoxe : en voulant s'éloigner des comics, Johnson se vautre dans le roman populaire du XIXe, une des matrices qui ont largement donné leur cadre aux comic books de super-héros. Et donc, il duplique exactement la démarche de Bill Finger et Jerry Robinson quand ils ont recyclé l'Homme Qui Rit pour en faire le Joker*.

Le deuxième paradoxe vient de l'acteur choisi pour incarner Hulk. Si Richard Kiel (connu à l'époque pour être un super-vilain très comic book de la saga James Bond) avait été embauché, puis remercié, c'est Arnold Schwarzennator qui fut contacté ensuite. Comme il était occupé à autre chose, il proposa un de ses vieux copains de salle de muscu, le jeune Lou Ferrigno, qui se du coup trouva associé pour l'éternité à l'image du titan vert.

Et comment Lou Ferrigno était-il devenu cette montagne de muscle ? En se mettant au culturisme pour compenser un terrible handicap (il est sourd depuis sa petite enfance), ce qui est un parcours complètement marvellien de héros façon Stan Lee !

Chassez le comic book par le petit écran, il revient par la lucarne !





Plus d'infos sur la série sur le site de David Lit.

*Et si le super-héros nait déjà dans le roman populaire avec Edmond Dantès et le Prince Rodolphe, le super-vilain naît avec le retcon du Cardinal de Richelieu par Alexandre Dumas, avec Vautrin, Javert et Némo, justement. Mais ça, Umberto Eco vous en parlera mieux que moi.

mercredi 25 octobre 2017

Les admirables secrets du Grand Albert (l'autre)

L'autre jour, donc, on a parlé un peu de Relativité dans le cadre de la conf sur le voyage interstellaire.

Et en y repensant, je trouve assez marrant de voir qu'en termes de "théories du complot scientifique", à côté de la Terre Plate et des Vaccins, la Relativité tient une si bonne place.

Alors, depuis un siècle ou à peu près, la Relativité Générale d'Einstein a changé notre perception du monde, réinterprétant de façon radicale ce que nous pensons savoir de la gravitation. Depuis, un certain nombre de ses prédictions ont été testées avec succès (encore dernièrement avec les ondes gravitationnelles). Elle est considérée par les spécialistes comme un ensemble "fortement corroboré". Ce qui signifie qu'elle s'approche autant de la vérité que possible dans les circonstances présentes et avec les moyens dont nous disposons. Ce qui ne signifie pas qu'elle soit "vraie", la science ne prétend jamais détenir la vérité absolue, mais qu'on peut faire comme si elle était vraie jusqu'à plus ample informé. Ce qui n'est pas exactement la même chose, mais cette nuance de taille échappe généralement au grand public. Comme le disait fort justement le professeur Jones, "Si c'est la vérité que vous cherchez, la classe de philosophie du professeur Tyree est au bout du couloir."

Alors cela fait déjà un certain temps que, justement, on sait que la Relativité Générale (pas la Relativité Restreinte, qui s'occupe d'autres problématiques, et qui a indirectement mené au développement de l'énergie nucléaire) ne fonctionne pas dans certaines conditions. Les astrophysiciens et cosmologistes le disent tous : à l'approche d'une singularité, les équations d'Einstein donnent des résultats mathématiquement justes, mais physiquement faux. En ce sens qu'ils produisent des quantités infinies, et que c'est toujours l'indice d'un problème quelque part. L'approximation du réel proposée par la théorie bute donc, dans certaines conditions extrêmes, sur une limite. C'est une limite de ce genre qui avait conduit Max Planck à calculer sa célèbre constante qui donna en son temps (et au corps défendant de son découvreur) le coup d'envoi d'une nouvelle physique.

Du fait de ces limites, la science cherche depuis longtemps à dépasser Einstein. Ou à le compléter. Sans y parvenir à ce stade. Il y a des tentatives prometteuses, mais qui n'ont pas atteint le niveau de corroboration expérimentale de la Relativité. Or, pour invalider ou remplacer une théorie de ce type, il faut justement expliquer tout ce qu'elle expliquait déjà, le démontrer expérimentalement, et proposer des solutions aux problèmes qui demeuraient. Ça fait beaucoup. D'ailleurs, la corroboration expérimentale de la Relativité a pris du temps. En attendant, ces pistes sont considérées comme "spéculatives" par la communauté scientifique.

Ce qui est rigolo, c'est qu'Einstein a acquis une aura de grand méchant pour une frange grandissante de fondus. Les platistes, déjà, mais aussi les adeptes de "l'univers électrique", pour lesquels ce sont des forces magnétiques qui font tenir ensemble les planètes (je n'ai pas bien compris quel serait l'intérêt de le cacher si c'était vrai, d'ailleurs).

Alors, au premier degré de ces théories, on trouve la vieille méfiance envers la "science juive" qu'on professé certains en leur temps, dont les idées ressurgissent de façon sporadique (c'est d'autant plus amusant qu'en France, après la Première Guerre Mondiale, on a vu des papiers qui dénigraient Einstein en le qualifiant de "savant allemand" pour déconsidérer son travail) (c'est là aussi qu'on peut balayer les critiques concernant sa vie privée, ou l'apport de sa première femme, qui servent à tenter de déconsidérer son travail : quels que soient ses défauts humains par ailleurs, je ne vois pas en quoi ils pourraient conduire à infirmer ses résultats scientifiques).

On convoque aussi Tesla assez souvent comme figure d'un anti Einstein. Mais vu son domaine d'activité, le vieux Nikola critiquait plutôt la physique quantique quand il s'agissait de discuter des polémiques de son temps. C'était l'appareil mathématique complètement abstrait, et en apparence décorrélé du réel, d'une ontologie, qui le gênait. Mais Tesla est de toute façon un petit chouchou des théoriciens du complot, entre autre à cause de l'ambiguité que permet l'anglais autour de "free" dans la notion de "free energy".

Mais surtout, je crois que ce qui fait d'Einstein un grand méchant commode, c'est son déterminisme. Car la Relativité Générale, en faisant du temps une dimension presque comme une autre, le fige d'une certaine façon. Il devient un élément de géométrie pure qui contraint les trajectoires de la totalité de ce qu'il contient. On pourrait croire que cela ravirait les plus gros fournisseurs de théories du complot après les néo-Nazis, à savoir les Calvinistes américains et les Wahhabites et assimilés, qui se retrouvent pas mal sur l'idée de prédestination, et donc une vision totalement prédéterminée de l'univers (vision qui émerge de toute façon de toute théologie qui postule un Dieu omniscient) (l'omniscience, encore un infini sur lequel vient buter la pensée, qui met lui-même en lumière les contradictions de la théorie qui le propose). Le problème, c'est que même si Einstein était théiste à titre personnel, sa vision d'un univers dans lequel "Dieu ne joue pas aux dés" produit une représentation théorique qui évoque celle de Laplace avant lui, dans laquelle Dieu est "cette hypothèse [qui] ne m'était pas nécessaire".

C'est peut-être cet élément-là, ce déterminisme qui se substitue à un autre et le fracasse, qui explique la haine que vouent certains bondieusards à Papy Einstein, tout comme ils haïssent Darwin pour son déterminisme biologique apparent, et Freud pour ses déterminismes psychologiques.

C'est aussi, curieusement, l'inverse de la critique envers la sociologie, qui essaie de repérer des déterminismes, quand la théorie économique affecte de croire au libre arbitre des agents du réel (mais propose des courbes de projection du futur). Le combat philosophique et épistémologique n'est donc pas entre déterminisme et libre arbitre, mais entre diverses formes de déterminismes et diverses visions du libre arbitre.


mardi 24 octobre 2017

Aller plus haut, aller plus hauuuuut

J'ai souvent de la demande pour mettre en ligne mes conférences. Le problème, c'est que pour qu'elles soient plus vivantes, je n'arrive qu'avec l'iconographie et une page de notes qui n'est en fait qu'un plan schématique avec quelques mots-clés et les dates et chiffres sur lesquels j'ai la trouille de me planter. Du coup, il n'existe pas de "texte de la conférence" que je puisse balancer tel quel. Parfois, la conférence est enregistrée, du coup on peut mettre en ligne le fichier audio, voire la vidéo. Ou alors transcrire l'enregistrement. Ce qui est un processus long et fastidieux (j'ai une telle transcription à faire pour certain faquin de ma connaissance) (oui, je pense à toi, mec) et franchement, je ne me lance là-dedans que le couteau sous la gorge (ou contre la promesse de bonnes bouteilles, des fois).

Et puis des fois, ma conférence se fonde sur des boulots précédents, notules ou articles que j'ai publiés ici et là, et à défaut de filer une transcription complète aux amateurs, cela me permet de leur donner quand même un peu de biscuits.

Pour la conférence de dimanche dernier sur le voyage interstellaire (elle a été enregistrée, mais reste à monter le fichier proprement, je vous tiendrai au courant quand ce sera posté), je peux déjà vous donner des trucs.

La première partie, sur la taille de l'univers, développait les calculs présentés ici.

Les sondes Breaktrough Starshot sont évoquées là. Tout au plus ai-je ajouté, au cours de la conférence, des considérations sur le fait que, si les capteurs sont désormais ultra compacts et légers, il va falloir quand même de grosses antennes et de l'énergie pour les alimenter si l'on veut qu'ils transmettent leur signal jusqu'à nous.



La partie sur les motorisations spatiales elles-mêmes reprenait pour partie le dernier chapitre de mon bouquin Cosmonautes ! Les conquérants de l'espace, publié il y a déjà quelques temps chez les Moutons électriques et toujours disponible (y compris en numérique).



Et j'ai également traité plus avant le sujet de l'hyperespace dans ma rubrique "Les mains dans le cambouis, la tête dans les étoiles", publié dans le n°19 de Fiction, publié à l'été 1994. (j'y utilisais hélas une formulation malheureuse à propos de l'écoulement du temps)




lundi 23 octobre 2017

Le Syndrome du Dinosaure

Bon, me voilà revenu d'Auxerre, un peu fracassé comme de juste, mais bien content d'avoir revu de vieux copains et d'avoir copieusement cochonné les pages de garde de quelques livres publiés sous mon blaze.

Mais juste avant de partir, une discussion en ligne à propos du nouveau Wolfenstein m'a rappelé un vieux papier rédigé en son temps pour l'ancien forum de Superpouvoir, et causant (entre autres) de l'utilisation du nazi comme gros méchant à tout faire :


Vous n'aimeriez sans doute pas rencontrer un dinosaure le soir au coin d'un bois. Et pourtant, vous appréciez sans doute comme tout un chacun de voir ces immenses reptiles (je dis reptile par commodité. les progrès récents de la taxinomie et de la phylogénie ont plus ou moins remis en cause ce statut et cette étiquette, au moins pour certains d'entre eux, mais tel n'est pas notre propos du jour*) dans vos BDs favorites, vos jeux vidéos ou vos films. Un gros dinosaure, bien dessiné ou bien modélisé, c'est cool. D'où le succès planétaire des Godzillas, Jurassic Parks et autres dinosaurades offertes à nos mirettes par d'industrieux industriels du spectacle.

Mais pourquoi ce succès récurrent des grosses bébêtes à écailles ? Pourquoi sont-elles cool par principe ? De nombreux psychologues (ouais, bon, j'en ai vu qu'un pour l'instant, dans un vieux magazine, et c'était il y a longtemps) (ou bien j'ai oublié) (et c'est vrai que ça doit pas sentir la rose, un dinosaure) supposent que c'est dû à la conjonction de leur aspect assez terrifiant, dédramatisé par le fait qu'ils aient tous disparu il y a fort longtemps.

Car, si physiquement le dinosaure conjugue deux facteurs qui marchent bien (le côté écailleux, donc étranger, et le côté gigantesque), il a en plus le mérite de ne plus exister. C'est pour ça que Nicolas Sarkozy** ne sera pas cool avant longtemps : il est nettement moins gros qu'un dinosaure, et il a le défaut rédhibitoire de ne pas être encore une espèces éteinte, ni même en voie de disparition (les gens aiment ça aussi, les espèces en voie de disparition, c'est pour ça que les gens aiment bien les pandas, qui sinon n'aurait aucune espèce d'intérêt : c'est gros et pas très malin, un panda, et ça ne mange même pas les gens***). Alors que les Nazis sont un méchant de choix dans les films (même sans uniforme, rappelez-vous Hans Grüber, qui joue à fond sur l'amalgame "accent un peu rugueux = Nazi"). Les Nazis sont très méchants, et ils sont éteints****. Les généraux soviétiques, c'est pareil. Les empereurs romains décadents aussi. Mais pas les terroristes islamistes, qui ne sont pas encore assez disparus : il ne viendrait à personne de les utiliser pour faire un thriller générique avec un méchant "cool".

Un méchant trop existant, trop réel, il fait trop peur pour que le mécanisme de catharsis joue à fond. L'identification est trop directe. On peut encore, du jour au lendemain, être victime d'un Sarkozy ou d'un islamiste. Alors que d'un Nazi ou d'un dinosaure, c'est déjà moins courant.

Avec un Nazi ou un dinosaure, on peut jouer à se faire peur pour de faux. Avec un Terminator aussi, parce qu'à défaut de ne plus exister, le Terminator n'existe pas encore (notons que le fait de n'exister pas encore n'est pas conceptuellement de nature à arrêter un Terminator digne de ce nom, mais passons). Ça marche d'ailleurs avec les hordes d'orcs, qui n'ont existé que dans un passé de toute façon mythique, ce qui représente une double sécurité (Un Elève Doué avait prouvé qu'on peut encore exceptionnellement tomber sur un méchant nazi dans la banlieue la plus tranquille. Avec un orc, y'a carrément moins de risque).

Pour éviter de tomber dans le cliché, néanmoins, il peut s'avérer utile de creuser d'autres menaces éteintes. Soyons créatifs. Ressortons de la naphtaline les gardes du Cardinal. L'Inquisition Espagnole. Voire même les Huns, Vandales et autres Alamans. On évitera par contre les Hygiénistes du XIXe siècle ou Jean Lecanuet. Je ne vois pas encore de moyen de les rendre cools, eux.



*en fait, c'est avant tout un problème de cladistique.

**comme je vous disais, le papier date un peu.

***et le panda a l'avantage d'être mignon. une étude a prouvé que les gens n'avaient rien à carrer des espèces en voie de disparition quand elles étaient moches.

****pareil, c'est là qu'on s'aperçoit que cet article est anciens et date d'avant la présidence Trump

vendredi 20 octobre 2017

Galactique !



Je serai aux Galactic Days dimanche, de 10 à 18 heures, au complexe sportif des hauts d’Auxerre, boulevard de Verdun. J'y dédicacerai l'île de Peter et les Dieux de Kirby, et sans doute d'autres choses en fonction de ce qu'aura prévu le libraire, et à 11 heures je donnerai une conférence sur le voyage interstellaire. Il devrait y avoir aussi une table ronde sur les littératures de l'imaginaire, et je passerai sur le stand Monolith pour participer aux présentations du futur jeu Batman.

jeudi 19 octobre 2017

Je serai Chateaubriand ou sinon ça va chier des bulles, motherfucker

Peut-être est-ce le fait de veiller tard pour finir un boulot urgent dans les temps, mais il m'est venu une idée dérangeante.

Pas forcément aussi dérangeante qu'un panty shot de R2D2, mais pas loin


Quand on examine l'œuvre de George Lucas, son côté ultraréférentiel apparait vite. Star Wars est un patchwork post-moderne qui mêle films de Kurosawa, pulps, serials de Flash Gordon, esthétique de Valérian et comics de Jack Kirby. American Graffiti est un hommage aux films des années 50 (et l'Episode One revient à cette esthétique avec ses vaisseaux spatiaux à la Raymond Loewy ou à la René Leduc). Quant à Indiana Jones, quoique réalisé par Spielberg, il porte en maints endroits la patte de Lucas, et les Aventuriers cite plus qu'à son tour le Secret des Incas avec Charlton Heston. Lucas, c'est la revanche des je cite.

Et en fait, je crois que George Lucas, il voulait être Quentin Tarantino à la place de Quentin Tarantino. Mais que comme Quentin Tarantino n'existait pas encore, du coup il n'a pas pu.

dimanche 15 octobre 2017

Débris

Non, par ce titre, je ne voulais pas parler de nos sénateurs qui prévariquent comme des gorets, mais tout simplement poursuivre, comme promis, ce que j'ai commencé cet été dans ce post : publier de vieilles nouvelles qui dormaient dans mes tiroirs. Celle-ci a vingt ans et est totalement inédite. J'y repensais dernièrement, parce qu'une expression tapée dans mon prochain bouquin faisait vaguement écho à certains trucs que je développais dans ce texte. Oh, à la relecture, il me semble maladroit, et la symbolique un peu assénée avec des moufles. J'ai résisté à la tentation de l'amender, et je vous le livre tel quel.



Débris

“Il y eut tempête d’épées et nourriture de corbeaux.”
Saga de Grettir


La neige était souillée de sang.

Deux corbeaux tournoyaient au dessus de la plaine. Les yeux mi-clos, Eghill contemplait leurs évolutions complexes. Qui connaît les tours et les détours de la pensée, et ceux de la mémoire ? Car tels étaient leurs noms, Huggin et Munnin, les yeux d’Odin parcourant le monde… L’un d’entre eux - Munnin ? - se posa à ses pieds.

Eghill tenta de se redresser mais n’y parvint pas. La lance qui l’avait transpercé lui avait ôté l’usage des jambes. Il ne ressentait aucune douleur, pourtant. Pas même de gène. Il regardait le corbeau, tentait de le comprendre. Mais le regard noir de l’oiseau n’offrait pas de prise à ses interrogations. Munnin picorait ici et là, gobant un oeil ou arrachant un lambeau de chair.

Suivant les corbeaux, des pillards se glissaient entre les corps, achevant les blessés pour leur prendre leurs armes ou leurs ceintures ouvragées. Il y avait là des Saxons autant que des Sanois, réconciliés dans leur sinistre besogne, parfois se disputant un casque ou une fibule d’acier. Eghill savait que l’un d’eux viendrait s’emparer du médaillon et se préparait à se défendre, à mériter sa place dans les halles d’Odin. Mais son bras était désormais trop faible pour brandir le glaive ; Eghill perdait trop de sang. Peut-être le pillard n’aurait-il même pas à le tuer…

- Je te salue, Eghill Skaldaspillirson.

Eghill leva péniblement la tête vers l’arrivant. Il avait parlé en Danois, mais portait le costume fourré des Saxons d’Angleterre. L’homme s’accroupit au pieds du blessé et commença à l’examiner.

- Je n’y survivrai pas, je le sais.

- C’est ce qu’il me semble, mon frère. Et tu as quelque chose qui dès lors me revient.

Eghill frémit. Ainsi, le médaillon resterait dans la famille, à défaut de rester dans le clan.

- Pourquoi le veux-tu, banni ? Quelle valeur saurait-il avoir pour un homme chassé de ses terres, déchu de son nom ?

- Déchu de son sang, c’est cela que tu veux dire, Eghill ?

- Je ne le crois pas. Même combattant sous la livrée des Saxons honnis tu demeure mon frère, Brodir.

Une clameur retentit au loin. Brodir se redressa et jeta un coup d’oeil derrière lui, puis se tourna à nouveau vers son frère.

- Sache que c’est ton camp qui a gagné, Eghill. Les saxons sont en déroute.

Eghill tenta à grand peine d’esquisser un sourire.

- Mais c’est toi, le vaincu, qui te tiens debout malgré la défaite honteuse. Moi, je soupe ce soir chez Odin.

Sa poigne se desserra et il laissa tomber son épée. Le corbeau vint se poser sur la garde et le regarda d’un œil critique. Brodir tenta de le chasser du revers de la main, mais l’oiseau resta là, impassible.

Un cavalier passa au loin, brandissant un étendard à tête de dragon. Un Franc, peut-être, sans qu’on sache ce qu’il pouvait venir faire là, ou un Danois exhibant une prise de guerre. Brodir passa la main sur le front brûlant de son frère.

- Il est triste que ce soir nous ayons combattu dans des camps ennemis. La guerre est un jeu martial tant que le frère ne se dresse pas contre le frère. Là, elle se fait sombre et porteuse de mauvais présages.

- Les frères ressentaient-ils de la haine en combattant, Brodir ?

- Non. Je prie Odin que non.

- Alors elle n’est que jeu, comme l’étaient nos batailles dans le fjord. Qui l’a emporté, cette fois ?

- Je te l’ai dit… Ton camp… Non, pardonne-moi.

- Tu m’as compris. Le médaillon de Skaldaspillir, qu’il tenait de Skirnir, reviendra au dernier de ses fils.

- Un fils qui l’a renié.

- Le médaillon reviendra à son meurtrier. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi, finalement… Brodir. Mon frère.

Eghill ferma les yeux et se détendit. Son frère le veilla quelques instants, puis prit le médaillon. Il se releva et s’éloigna à pas lents. Le corbeau le suivit à peu de distance. On aurait cru qu’il se lasserait vite, mais quand Brodir atteignit les collines l’oiseau était toujours là.


vendredi 13 octobre 2017

Du haut de ces murs vénérables, le Cardinal vous contemple

Bon, reviendu de ma petite intervention à la Sorbonne, aux côtés de ces forts estimables camarades que sont Jean Depelley, Alain Delaplace et Mickael Géreaume pour causer de Jack Kirby, le ze king de les comics. Merci d'ailleurs à Guillaume Prevost pour cette opportunité de causer d'un sujet qui nous tenait à cœur à tous dans cette institution prestigieuse.

Bref, nous nous sommes retrouvés sous le regard sévère du Cardinal de Richelieu (le premier vrai super-vilain de l'histoire de la littérature, grâce à Monsieur Alexandre D. de Villers-Cotterêts, ce qui nous a semblé curieusement approprié) pour la première conférence consacrée par la vénérable institution à un auteur de comics. Que de chemin parcouru depuis le premier mémoire de maîtrise consacré à ces sujets il y a 25 ans (si jeune Mabuse, il était signé par un certain Jean-Marc Lainé, qui a continué à sévir dans ce domaine par la suite) (son bouquin sur Stan Lee est en vente dans toutes les librairies) et du coup nous étions tous un peu émus et tendus.

Plutôt que de résumer mon intervention (à base de fins du monde, de batailles eschatologiques originelles et de comparaisons avec Tolkien), je vais vous faire part d'une astuce de vieux briscard pour ce genre de colloque où l'on arrive en mode terrorisé. Garder sa contenance est primordial. Et il suffit d'un rien pour la perdre. Genre partir dans une boucle à répéter un argument déjà donné trois minutes avant, se décaler par rapport à son iconographie, louper un enchaînement, etc.

L'astuce, et les assistants hier (et à d'autres confs) l'auront peut-être remarqué, c'est quand on bugge, de se racler la gorge, éructer un "scusez-moi", prendre le temps de se servir un verre d'eau et de la boire. Les cinq à huit secondes permettent de se remettre dans le fil, ou de balancer un "par ailleurs" qui permet d'enchaîner sur tout à fait autre chose sans que ça ait l'air random.

Bon, c'était cool, et le public était super avec plein de questions intéressantes. Merci à tout le monde !

mardi 10 octobre 2017

Végétations

L'ami Sébastien Célimon causait tout dernièrement de Vegeta sur son blog pop culturel. Il s'interrogeait sur la popularité durable de ce personnage pourtant conçu pour être antipathique. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Vegeta est un personnage de Dragonball Z, apparu au départ comme méchant, puis rejoignant les héros sans pour autant se départir d'une morgue et d'un mauvais caractère à rendre jaloux un Alan Rickman des grands jours.

C'est lui, pour faire simple.

Moi, de mon côté, j'ai toujours eu comme un menu souci avec ce super-saiyan (pour en savoir plus long sur les super-saiyans, n'hésitez pas à consulter ce petit article que j'avais commis il y a quelque temps), dès que je l'ai découvert à l'occasion d'une diffusion de Dragon Ball Z à la télé. Quand son nom a été prononcé, j'ai éclaté direct d'un rire tonitruant. Parce que pour moi, "Vegeta" ça renvoyait à un truc très précis et beaucoup moins bad-ass qu'un super-saiyan. Vegeta, pour moi, il a forcément la tête de ce cuisinier rigolard dont la toque ornait les boites en fer de cette épice bonne à tout (soupe, sauce, rôtis, rails à la sauvette après une cuite au rakija) que toutes les cuisinières yougoslaves connaissaient bien. Maintenant, signe des temps, le bazar est vendu dans des sachets mous, bof, et le cuistot a des joues plus roses avec un dégradé photoshop moche, mais en vrai, Vegeta, pour moi, c'est ça. Forcément, j'ai du mal à prendre le guerrier au sérieux.

bon, lui, je l'imagine pas avec la voix d'Eric Legrand


lundi 9 octobre 2017

Bouffer du Lyon

Bon, le week end aura été tendu. Très agréable, mais voué à la cavalcade. Un atelier samedi midi, un cours en début d'après-midi (pas dans la même ville) puis une conférence (dans la même ville que l'atelier) puis TGV, puis assister à une improbable partie de jeu de rôles, puis visiter accidentellement Lyon By Night et le tunnel de la Croix Rousse, puis dormir (un peu) puis tourner en rond dans Villeurbanne, puis dédicacer et participer à une table ronde, puis revenir. Ouf. On peut dire que je je n'aurai pas eu le temps de m'ennuyer. (encore merci à la médiathèque Visage du Monde, et à l'organisation d'Octogônes)

Et en fait, si. Au retour, dans le TGV. Parce qu'avec la fatigue cumulée depuis plusieurs semaines plus ce week-end en mode Jack Bauer, je n'étais plus dans un état de nerfs me permettant de lire posément dans le train, ni de roupiller.

Donc, je me suis ennuyé.

Dans l'économie actuelle, dite "de l'attention", l'ennui en tant que tel ne trouve plus sa place. Plus qu'un ennemi à abattre pour les marchands de temps de cerveau disponible, l'ennui est un vide dont ils semblent avoir horreur et qu'ils comblent avec des besoins. Ou qu'ils ouvrent sur des besoins, peut-être, créant une forme d'aspiration. Mais nous leur avons facilité la tâche en prenant plein de mauvaises habitudes, en allumant la télé à tout bout de champ ou en blindant nos ustensiles nomades de "passes-temps". Du coup, nous n'avons plus l'occasion de nous ennuyer.

Pourtant, quand il est convenablement domestiqué, l'ennui peut s'avérer autre chose qu'un gouffre vide. Dans bien des mythes des origines, le gouffre est le lieu du chaos fécond d'où peuvent sortir des mondes (et des monstres, d'où l'importance de le domestiquer). Je ne répéterai jamais assez ce que ma carrière doit à l'ennui généreusement prodigué par le système scolaire (puis par le monde de l'entreprise, avec ses tâches absurdes et répétitives, même quand d'aventure elles étaient qualifiées), qui m'a permis de bâtir des histoires et des mondes.

Comme je le disais, je sors d'une période très occupée. Je ne m'ennuie pas. Redécouvrir le goût de l'ennui sur mon fauteuil inconfortable de TGV a eu un côté surprenant.

Et j'en ai profité pour repenser à une plainte formulée un peu plus tôt dans la journée. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, mais ça fait quelques semaines que j'ai eu très peu de temps pour écrire. Oh, j'ai écrit quand même, j'ai même bouclé une nouvelle que j'avais promise à un anthologiste il y a déjà quelques mois. Mais ça fait quelques semaines que je calais sur mon prochain roman. Depuis, précisément, le début de cette période où je n'ai absolument pas eu le temps de m'ennuyer.

Coïncidence ? Je ne crois pas.

Non que j'écrive seulement parce que je m'ennuie. Mais parfois, quand mon écriture bute sur les chausses-trappes de mon récit, il faut que je le pense, mon roman. Trouver des solutions à des problèmes narratifs demande de prendre le temps de les nommer, de les décortiquer, de les retourner dans sa tête, de se projeter dans les situations.

M'emmerder dans ce train m'aura permis, en une heure de cogitation, de trouver si ce n'est une solution, tout au moins une piste me permettant d'avancer. Une heure pour résoudre une truc sur lequel je bute depuis au moins deux mois, parce qu'au départ, j'ai contourné le problème et poursuivi sur des séquences qui n'étaient pas impactées par le segment qui posait souci, même si elles étaient postérieures dans le récit. Mais ces contournements ne permettent d'avancer que jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de biaiser : il arrive fatalement un moment où tous les fils narratifs se regroupent, et où la suite dépend aussi de la séquence pas encore bouclée. Et là, il faut s'y attaquer de front.

Ça demande du temps de cerveau disponible. Impossible à trouver chez soi quand on a trop de boulot.  Et où plein de distractions sont à portée de la main, de ce blog aux étagères à bouquins en passant par la cuisine. Impossible à trouver dans une gare où le regard est sollicité par les étals de journaux. Un long voyage en train où l'on s'emmerde sec, dès lors, c'est idéal.

vendredi 6 octobre 2017

Asinus asinum invocat

J'ai une confession à faire. Il m'arrive assez souvent d'employer de façon péjorative des expression du genre "c'est un âne", "quel âne bâté" ou, sur du métal de dernière catégorie "c'est tout juste bon à ferrer les ânes", en appuyant le "â", d'ailleurs. Et c'est complètement idiot de ma part, parce que l'âne est un animal que j'aime beaucoup. Un âne bien traité est un animal très doux, très sympa, et pas du tout aussi têtu que ne le veut la sagesse populaire (en fait, ce sont surtout les mulets qui sont têtus). Bon, je dis bien traité, parce qu'enfant, j'avais une trouille bleue des ânes vu que le premier que j'aie vu de près était un âne assez psychopathe (mais malin, hein : le grand oncle, quand il allait voir ses vignes, se juchait dessus, laissait l'animal faire le chemin pendant que lui-même faisait sa sieste. L'à-coup de l'arrêt du bestiau suffisait à le réveiller une fois arrivé. c'était bien rodé) (mais si on n'était pas le grand oncle, fallait pas passer à portée de la bête) qui fait que ce n'est que bien plus tard, quasiment à l'âge adulte, que j'ai rencontré des ânes normaux et que j'ai appris à les apprécier.

Du coup, j'ai un peu honte quand je qualifie quelqu'un d'âââne. J'en profite pour demander pardon à mes amis les ânes, qui valent beaucoup mieux que les gens que je traite ainsi.

jeudi 5 octobre 2017

Permission de sortie

Samedi, je donne deux interventions à la médiathèque Visages du Mondes de Cergy le Haut :

à 11 heures, un atelier BD.
à 16 heures, une conférence sur l'histoire des comics.

Dimanche, je serai à Octogônes, à Lyon, pour dédicacer l'Île de Peter et participer à 14h une table ronde sur le jeu et l'imaginaire, avec Peter Watts et Davy Athuil, modérée par le Vil Faquin.

Si vous avez au passage des questions à propos du jeu de figurines Batman : The Board Game que prépare Monolith, ce sera l'occasion de me les poser !



(et Jeudi prochain, tous à la Sorbonne pour la conférence Kirby)

jeudi 28 septembre 2017

Rapido

J'ai démonté ce matin l'expo de Conflans, c'est déjà fini. Pour la petite histoire, ça ressemblait à ça :



30 panneaux explicatifs, richement illustrés, avec en plus des bouquins, des originaux, des posters anciens, du matériel de production (un rouleau "sortie de rotative" de La Dernière Cigarette, avec les pages à plat), j'avais essayé de faire quelque chose de chouette. Les panneaux devraient tourner. J'ai quelques demandes dans la région, et si vous représentez une structure que ça peut intéresser, typiquement une bibliothèque ou une école, n'hésitez pas à m'envoyer un mot.

Merci encore à la MJC Les Terrasses, qui m'a fait confiance sur ce truc.

Par ailleurs, et j'en ai déjà parlé, je fais deux interventions samedi prochain (le 7) à la médiathèque Visages du Monde de Cergy, et le lendemain je participerai à une table ronde à Octogônes, à Lyon. Un libraire m'y accueille, donc je pourrai dédicacer des choses, principalement de l'Île de Peter, je pense.

Et le jeudi suivant (le 12, donc), mini colloque à la Sorbonne, où l'on discutera du King.


Et y aura un peu de bouquins à signer pour qui en voudra.

dimanche 24 septembre 2017

Soirées japanime

Pour diverses raisons, je me suis revu ces derniers temps pas mal de films d'animation.

Et, dans le tas, ce ouiquende, deux de ceux que j'ai le plus revus dans ma vie, mais que je n'avais pourtant pas revus depuis un bail. Akira, de Katsuhiro Otomo, et le deuxième Patlabor, de Mamoru Oshii.

Akira, c'est même le film que j'ai le plus vu en salle. Parce qu'à l'époque de sa sortie, il représentait une telle déflagration dans le paysage que j'ai trainé plein de gens au petit cinoche, près de Ballard, qui l'a passé pendant plusieurs mois. Il reste baffesque, que ce soit sur le plan technique, pour sa musique énorme, pour sa montée graduelle du caniveau jusqu'au cosmique pur et pour ses scènes bien dérangeantes et bien plus fines qu'il paraît comme le cauchemar des nounours (où la charge de terreur et de dégoût s'inverse brutalement, nous ouvrant magnifiquement sur la caractérisation des personnages).

En ce qui concerne Patlabor 2, j'en avais causé un peu ici, mais c'était surtout à l'occasion de mon visionnage du troisième volet. Alors, pourquoi Patlabor 2 demeure un de mes films de japanime préféré ? Parce qu'Oshii y contourne les limitations de son budget en mettant le paquet sur la narration pure, avec des effets de mise en tension incroyablement efficace, une très belle bande son (Kenji Kawaï, quand même) et un discours bien vachard sur le confort des sociétés industrialisées, confort factice acquit au prix du sang des autres. Et puis les scènes d'occupation militaire sont épatantes, combinant violence symbolique et mise en scène paisible et contemplative avec un effet de de contrepoint très costaud.

J'avais à l'époque évoqué la folie qui dévore les antagonistes dans chacun des trois longs métrages. Un autre détail m'a frappé en revoyant le deuxième : une logique qui n'est pas seulement l'esprit de groupe contre l'aliénation du solitaire, mais le réseau de loyautés personnelles et croisées d'un groupe soudé face au solitaire qui manipule des gens sous ses ordres, mais dans un rapport à sens unique. Mais si la folie du solitaire s'accompagne d'une forme de génie (qui lui est d'ailleurs reconnue), c'est la cohésion des petites gens qui permet de lui tenir tête. En cela aussi, Oshii a un côté gaucho.

vendredi 22 septembre 2017

Fierté professionnelle

J'ai vu passer, dans le métro, des affiches pour un prochain dessin animé qui s'appellera "Superslip".

Alors soyons clairs, je ne revendique pas l'invention du mot : il traînait depuis des années dans les milieux traductionnels traductatoires tra, et puis merde, dans le Trad Pack, et je serais bien en peine de dire qui l'a trouvé, celui-ci. Autant, "Encapés", qui a été pas mal utilisé au moment de Civil War, il était de moi, autant "Superslip", bien malin qui pourra dire d'où il sort (si, de dessus un superpantalon, je sais).

Pourtant, j'ai travaillé dur à le populariser, notamment dans le cadre de ma traduction de la série de comics The Boys (qui annoncée en série TV pour prochainement) (ça va être croquignolet, ça, encore).

Et du coup, je me dis que si le mot "superslip" est devenu mainstream au point d'être affiché sur les murs de Paris, c'est un peu grâce à moi.


mardi 19 septembre 2017

Sur la route de Memphis

Alors je suis plongé depuis quelques jours dans la lecture studieuse d'un bouquin que je voulais depuis longtemps : 1177 avant J.-C., le jour où la civilisation s'est effondrée, d'Eric H. Cline. S'il traite de sujets que je connais déjà pas mal (la transition bronze-fer, l'invasion des "peuples de la mer", l'historicité de la Guerre de Troie, etc.), il les approfondit et surtout croise pas mal de trucs, dans l'idée de brosser un tableau global d'une période de crise, en évitant les explications mono-causales.

C'est là-dedans que j'ai trouvé les références de l'autre jour aux flammes précédant les armées (là, j'arrive à son chapitre sur l'Exode, et curieusement il ne fait pas le rapprochement qui moi, m'a sauté aux yeux direct, alors qu'il cite pourtant la colonne de flamme des Hébreux), et je prends plein de notes dans tous les sens. Ça servira forcément un jour.

Et puis, au détour d'une page, hop, l'auteur me résout un mystère qui me chagrine depuis que je suis tout petit.

Vous qui me connaissez depuis longtemps (les autres, c'est l'occasion de l'apprendre), j'attache du sens au fait curieux que plein de noms de peuples que nous utilisons n'ont rien à voir avec la façon dont ces peuples se nomment eux-mêmes. Les Gallois, les Finnois, les Grecs ou les Allemands ne se donnent pas ce nom à eux-mêmes. Et pour les Egyptiens, c'est pareil. L'ancien nom du pays, c'est Misraïm (toujours en usage, d'ailleurs, sous la forme Misr ou Masr), et les Coptes, quant à deux, l'appellent Kimi ou Kemi, qui est aussi une forme très ancienne.

La question qui me taraudait, c'était où les Grecs (pardon, les Hellènes) avaient été chercher ce nom d'Egyptiens dont ils affublaient les Misraïtes. D'où sortait le mot ? Eh bien, au détour d'un paragraphe sur les tablettes en linéaire B de Crète et de Pylos, M. Cline nous l'explique. Donc je fais passer le truc à ceux que ça pourrait intéresser.

En linéaire B, on trouve parfois des références à des personnages qualifiés de "mi-sa-ra-jo" (le linéaire B est une écriture syllabique) (elle transcrit une forme archaïque de la langue grecque, celle qu'ont dû parler les modèles d'Agamemnon, Achille ou Ulysse). "Mi-sa-ra-jo", vous l'aurez deviné, c'est tout simplement "l'homme de Misraïm", l'Egyptien. En grec mycénien, on appelait donc les Egyptiens par le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes, à une époque où les échanges commerciaux entre les deux pays étaient apparemment intenses. Mais l'on trouvait aussi, par moment, un synonyme, "a-ku-pi-ti-jo", qui est bien sûr la forme ancienne de notre mot "égyptien", et qui a probablement fini par supplanter la forme correcte après l'effondrement de la civilisation mycénienne, quand les échanges se sont brutalement taris, et que le terme le plus exact de deux s'est perdu faute d'être confronté à l'expérience réelle de rencontres avec un "misarajo".

Mais d'où sortait cette deuxième forme, "akupitijo" ? Eh bien Cline le rapproche de l'ougaritique (une langue parlée dans le Sud de la Syrie, et c'est à Ougarit qu'a été inventé l'alphabet, soit dit en passant) "hikupta". Et vous me direz qu'on n'a fait que déplacer le problème. D'où les habitants d'Ougarit ont-ils été tirer ce mot ? Apparemment, du nom qu'ils donnaient aux habitants de la ville de Memphis, ancienne capitale de Misraïm. Ce qui ne fait une fois encore que déplacer le problème. Mais comme ce n'est pas un problème que traite Cline (ce n'est l'objet ni du chapitre, ni du bouquin), il s'arrête là.

Mais du coup, j'ai décidé de creuser encore un peu plus, et voilà enfin la solution du machin. La ville, à l'époque, s'appelait Men-Nefer (ce qui a donné en grec Memphis) mais aussi Ankh-Taouy, et c'est peut-être de cette dénomination-là que vient "hikupta", par le jeu des déformations phonétiques en passant d'une langue à l'autre. Le nom semble provenir d'un jardin contenant un "arbre de vie", et là encore, y aurait à creuser des trucs bibliques, mais c'est pas le propos du jour.

Enfin voilà. Je trouve ça toujours rigolo, d'aller rechercher les vraies origines des ces mots qui nous semblent tellement évidents qu'on n'y fait plus attention, et qui pourtant sont chargés d'histoire (et démontrent, par leur simple persistance, l'existence de réseaux commerciaux complexes en des époques très reculées).

dimanche 17 septembre 2017

Fight, King Size !

J'en ai causé l'autre jour, jeudi 12 octobre je participerai à un mini-colloque sur Jack Kirby, aux côtés de Jean Depelley (auteur de la biographie monumentale du King), Mickaël Géreaume & Alain Delaplace (Kirby and me), et moi.







Je note qu'il y a une billetterie. L'entrée et gratuite, mais il faut réserver. Je vous encourage donc à le faire.