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Les admirables secrets du Grand Albert (l'autre)

L'autre jour, donc, on a parlé un peu de Relativité dans le cadre de la conf sur le voyage interstellaire.

Et en y repensant, je trouve assez marrant de voir qu'en termes de "théories du complot scientifique", à côté de la Terre Plate et des Vaccins, la Relativité tient une si bonne place.

Alors, depuis un siècle ou à peu près, la Relativité Générale d'Einstein a changé notre perception du monde, réinterprétant de façon radicale ce que nous pensons savoir de la gravitation. Depuis, un certain nombre de ses prédictions ont été testées avec succès (encore dernièrement avec les ondes gravitationnelles). Elle est considérée par les spécialistes comme un ensemble "fortement corroboré". Ce qui signifie qu'elle s'approche autant de la vérité que possible dans les circonstances présentes et avec les moyens dont nous disposons. Ce qui ne signifie pas qu'elle soit "vraie", la science ne prétend jamais détenir la vérité absolue, mais qu'on peut faire comme si elle était vraie jusqu'à plus ample informé. Ce qui n'est pas exactement la même chose, mais cette nuance de taille échappe généralement au grand public. Comme le disait fort justement le professeur Jones, "Si c'est la vérité que vous cherchez, la classe de philosophie du professeur Tyree est au bout du couloir."

Alors cela fait déjà un certain temps que, justement, on sait que la Relativité Générale (pas la Relativité Restreinte, qui s'occupe d'autres problématiques, et qui a indirectement mené au développement de l'énergie nucléaire) ne fonctionne pas dans certaines conditions. Les astrophysiciens et cosmologistes le disent tous : à l'approche d'une singularité, les équations d'Einstein donnent des résultats mathématiquement justes, mais physiquement faux. En ce sens qu'ils produisent des quantités infinies, et que c'est toujours l'indice d'un problème quelque part. L'approximation du réel proposée par la théorie bute donc, dans certaines conditions extrêmes, sur une limite. C'est une limite de ce genre qui avait conduit Max Planck à calculer sa célèbre constante qui donna en son temps (et au corps défendant de son découvreur) le coup d'envoi d'une nouvelle physique.

Du fait de ces limites, la science cherche depuis longtemps à dépasser Einstein. Ou à le compléter. Sans y parvenir à ce stade. Il y a des tentatives prometteuses, mais qui n'ont pas atteint le niveau de corroboration expérimentale de la Relativité. Or, pour invalider ou remplacer une théorie de ce type, il faut justement expliquer tout ce qu'elle expliquait déjà, le démontrer expérimentalement, et proposer des solutions aux problèmes qui demeuraient. Ça fait beaucoup. D'ailleurs, la corroboration expérimentale de la Relativité a pris du temps. En attendant, ces pistes sont considérées comme "spéculatives" par la communauté scientifique.

Ce qui est rigolo, c'est qu'Einstein a acquis une aura de grand méchant pour une frange grandissante de fondus. Les platistes, déjà, mais aussi les adeptes de "l'univers électrique", pour lesquels ce sont des forces magnétiques qui font tenir ensemble les planètes (je n'ai pas bien compris quel serait l'intérêt de le cacher si c'était vrai, d'ailleurs).

Alors, au premier degré de ces théories, on trouve la vieille méfiance envers la "science juive" qu'ont professé certains en leur temps, dont les idées ressurgissent de façon sporadique (c'est d'autant plus amusant qu'en France, après la Première Guerre Mondiale, on a vu des papiers qui dénigraient Einstein en le qualifiant de "savant allemand" pour déconsidérer son travail) (c'est là aussi qu'on peut balayer les critiques concernant sa vie privée, ou l'apport de sa première femme, qui servent à tenter de déconsidérer son travail : quels que soient ses défauts humains par ailleurs, je ne vois pas en quoi ils pourraient conduire à infirmer ses résultats scientifiques).

On convoque aussi Tesla assez souvent comme figure d'un anti Einstein. Mais vu son domaine d'activité, le vieux Nikola critiquait plutôt la physique quantique quand il s'agissait de discuter des polémiques de son temps. C'était l'appareil mathématique complètement abstrait, et en apparence décorrélé du réel, d'une ontologie, qui le gênait. Mais Tesla est de toute façon un petit chouchou des théoriciens du complot, entre autre à cause de l'ambiguité que permet l'anglais autour de "free" dans la notion de "free energy".

Mais surtout, je crois que ce qui fait d'Einstein un grand méchant commode, c'est son déterminisme. Car la Relativité Générale, en faisant du temps une dimension presque comme une autre, le fige d'une certaine façon. Il devient un élément de géométrie pure qui contraint les trajectoires de la totalité de ce qu'il contient. On pourrait croire que cela ravirait les plus gros fournisseurs de théories du complot après les néo-Nazis, à savoir les Calvinistes américains et les Wahhabites et assimilés, qui se retrouvent pas mal sur l'idée de prédestination, et donc une vision totalement prédéterminée de l'univers (vision qui émerge de toute façon de toute théologie qui postule un Dieu omniscient) (l'omniscience, encore un infini sur lequel vient buter la pensée, qui met lui-même en lumière les contradictions de la théorie qui le propose). Le problème, c'est que même si Einstein était théiste à titre personnel, sa vision d'un univers dans lequel "Dieu ne joue pas aux dés" produit une représentation théorique qui évoque celle de Laplace avant lui, dans laquelle Dieu est "cette hypothèse [qui] ne m'était pas nécessaire".

C'est peut-être cet élément-là, ce déterminisme qui se substitue à un autre et le fracasse, qui explique la haine que vouent certains bondieusards à Papy Einstein, tout comme ils haïssent Darwin pour son déterminisme biologique apparent, et Freud pour ses déterminismes psychologiques.

C'est aussi, curieusement, l'inverse de la critique envers la sociologie, qui essaie de repérer des déterminismes, quand la théorie économique affecte de croire au libre arbitre des agents du réel (mais propose des courbes de projection du futur). Le combat philosophique et épistémologique n'est donc pas entre déterminisme et libre arbitre, mais entre diverses formes de déterminismes et diverses visions du libre arbitre.


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