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T'es OK, t'es Bat

Souvent, lorsqu'il y a des remakes, reprises ou variations sur un thème ancien, d'aucuns s'insurgent à la trahison parce que la nouvelle version ne ressemble pas assez à l'ancienne, ou que les choix de l'auteur conduisent à repenser le fond. Récemment encore, il y a le cas de la série Harry Potter (outre les polémiques entourant la transphobe en chef) qui désarçonne les fans. Précédemment, les nouvelles traductions de Tolkien, en introduisant Bessac à la place de Sacquet, pour toutes sortes de raisons dont de très bonnes, ont fait grincer des dents.

Très souvent, les débats de ce genre s'enflamment, avec toutes sortes d'arguments qui relèvent d'un phénomène intime plutôt que d'une vérité universelle. 

Quand le processus se prolonge, on s'aperçoit que chaque génération a sa version à elle. Plein de jeunes gens ont grandi avec le Superman de Cavill et ne voient pas ce que des vieux cons comme moi trouvent à Christopher Reeves, mais vont tomber à bras raccourcis sur David Corensweet, qui ne démérite pourtant pas dans le collant bleu.


Je repensais à tout ça récemment en causant comics de Batman avec des gens un poil plus jeunes que moi. Leur Batman de référence, c'est celui de Capullo, qui avait redonné du souffle et de l'élégance au personnage il y a déjà une quinzaine d'années.

Celui qui commence à s'imposer de nos jours, c'est le truc hyper massif d'Absolute, dessiné par Nick Dragotta. Même si je reconnais son efficacité visuelle, je ne peux pas me considérer comme particulièrement fan.


Pour un gars de ma génération, bien sûr, celui de Mazzucchelli s'impose, tout comme celui de Miller. Mais je sais ce qu'a représenté celui de Bolland, dans Killing Joke, lorsque je l'ai découvert. À l'époque, je n'avais plus retouché à Batman depuis quelques années. J'avais beaucoup aimé le personnage, gamin, mais la découverte de la version avec Adam West, chopée à la télé anglaise lors qu'un séjour en Perfidalbionie, m'avais éloigné de lui.

Killing Joke, je ne l'avais pas pris à cause de Batman, mais pour Moore, dont je venais de découvrir Watchmen, et pour Bolland, dont j'avais lu quelques Judge Dredd. D'un coup, à la lecture de cet album, Batman redevenait ce qu'il n'aurait jamais dû avoir cessé d'être dans ma tête. Le récit était sérieux, adulte, sophistiqué. Le dessin précis et élégant. Et surtout, il s'inscrivait dans une tradition quant au personnage. Indépendamment de ses qualités, il avait quelque chose de plus profond : j'y reconnaissais instinctivement mon Batman de coeur.

C'est en en discutant, et en y repensant, que je me suis aperçu de qui c'était, ce Batman de coeur.  Eh bien c'est simple, je m'aperçois que ça reste celui de Neal Adams. À l'époque, je n'avais même pas retenu son nom (je n'avais pas lu non plus ses X-Men). Je ne note le nom qu'en tombant peu après sur le petit album Comics USA reprenant les épisodes avec Man Bat.

Mais je dis "Batman de coeur", est-ce que c'est vraiment ça ? Au moment où je lis Killing Joke et que je redécouvre Adams, je serais bien en peine de me rappeler d'une histoire en particulier, d'un quelconque détail (curieusement, j'ai quelques histoires de Superman en tête, lues des années auparavant, qui sont encore très claires dans mon esprit à ce moment-là, dont une sur Terra-Man, justement dessinée par Adams). Non, le coeur du truc est ailleurs. 


L'image ci-dessus, qui s'est d'ailleurs retrouvée sur une intégrale des Batman d'Adams, c'est vraiment ce qui sort dans ma tête quand on prononce le mot "Batman". On a chacun la nôtre. Pour certains, c'est celui des films. Pour toute une génération, c'est celui du cartoon de Bruce Timm. Pour des gens d'avant, c'est le Batman plus foutraque de Dick Sprang, bondissant autour d'une caisse enregistreuse aux dimensions d'un building.

Entendons-nous bien, ça n'a rien d'un truc construit et raisonné. Je parle de la façon dont le concept s'illustre de la façon la plus basique dans ma tête, l'image clé dont découlent toutes les autres, tout comme "épicerie" est corrélé à l'image d'un endroit précis (qui a fermé y a plus de quarante ans), "école" à celle où j'allais, etc. C'est un outil dont l'esprit se sert pour ordonner le monde, parce que telle notion nous est parvenue dans telles conditions, point.

Ces images-clés n'empêchent pas de développer les choses aussi. Comme je disais, le Batman de Mazzucchelli est important dans ma vision du personnage. Il s'ajoute à celui d'Adams, même si d'une certaine façon, il le contredit.


 Mais il convient aussi de voir ces images-clés comme ce qu'elles sont : un objet circonstanciel, qui n'a pas de valeur ontologique. Fonder des jugements dessus, sans interroger le pourquoi de cette représentation particulière, c'est courir le risque de se planter.

Parce que je parle de Batman, là... Ça n'a pas d'importance en soi. Si votre Batman, c'est Michael Keaton, un dessin de Tim Sale ou celui de Miller, ça ne nous empêchera pas de discuter ni de tomber d'accord sur notre amour du personnage et de ses aventures.

Le truc, c'est qu'on a ce système de représentations fondamentales pour tout. Notre représentation de base de l'Empire Romain, elle est pour 95% d'entre nous issue d'Astérix. Quel pourcentage de la population sait que les armures romaines dans Astérix sont anachroniques d'un siècle ? Pas beaucoup. Qui parmi nous sait à quoi ressemblait un légionnaire à l'époque de Caius Julius ? Encore moins. Et vraiment pas lourd, en vrai, je pense.

Là encore, vous me direz "c'est pas si grave", avec raison, d'ailleurs. Mais comme ces problématiques de représentation valent pour tout, elles sont à la racine de toutes nos préconceptions, de tous nos préjugés. Que ce soit en histoire, en art ou ailleurs. C'est précisément pour cette raison que même dans un film d'époque en costume, les statues gréco-romaines restent d'un blanc de marbre.

Ces visions biaisées et fausses, nous les interrogeons rarement, et encore moins spontanément. Vous connaissez peut-être l'histoire du garçon qui a écrit à Hergé pour ce plaindre d'un film Tintin parce que le personnage n'avait pas la même voix que dans les bulles des BD. On peut en rigoler, et en vrai c'est assez drôle, que le gamin ait pris la voix générée par son esprit à la lecture pour un truc universel, mais on a tous ce genre de biais. Ils concernent aussi bien la bouffe que la façon de se comporter, de parler, de voir certains personnages et événements historiques, certains pays, certaines idées.

Il faut les identifier et le désigner pour ce qu'ils sont, afin qu'ils ne se substituent jamais à une réflexion. Parce que vous avez remarqué, ce sont les plus cons d'entre-nous qui essaient d'imposer comme vérités universelles les voix et les images qu'ils ont dans la tête. Et ils seraient foutus d'y parvenir.

Commentaires

Anonyme a dit…
Elle est géniale, l'anecdote au sujet du gamin qui se plaint de la voix de Tintin au cinéma ! Est-ce que Tornado la connait, celle-là ?
En ce qui me concerne, Batman, c'est dessiné par Irv Novick qu'il s'est imprimé dans mes neurones : sombre et intense, perché au dessus de la foule d'un carnaval sinistre, en pleine page d'ouverture d'une de ses aventures... Bon, il était très Neal Adamsisé, dans ces pages : c'était la mode.
Bruno. ;)

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