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Là tu me vois, là tu me vois plus

 En zappant devant la télé l'autre soir, je suis retombé sur un bout d'Insaisissables (Now you see me), un film de prestidigitateurs qui profitent de leurs talents pour monter des braquages audacieux au nez et à la barbe des autorités. Je l'avais vu à l'époque, ainsi que sa suite, et j'avais pas détesté le premier, tout en émettant quelques réserves. Le deuxième, par contre, je l'avais trouvé raté à mort, parce qu'il amplifiait les défauts du premier. C'est en rédigeant cette note que j'ai découvert l'existence d'un troisième épisode, je savais même pas.

 Le film est de notre Louis Leterrier national, dont j'ai pas vu tant de trucs que ça. Il a fait des trucs que je trouve plutôt cool et des machins que je trouve insauvables, et puis des trucs que je n'irais même pas toucher avec un bâton (genre un Fast and Furious, mais on y reviendra). Ceci dit, ça me semble être un bon faiseur, genre efficace.

Les trucs de prestidigitateurs, à la base, j'aime bien. Il y a toujours le petit truc "comment fait-il ?", et au cinéma, forcément, cet effet tombe un peu parce qu'on peut le mettre sur le compte d'un effet spécial. De façon roublarde, Cricri Nolan fait de ce décalage un élément clé de son Prestige. On sait que le tour est infaisable dans l'une de ses versions, mais ça devient alors une histoire de SF qui explore aussi les conséquences de cette déviation par rapport au réel.

Mais revenons en à Insaisissables. Y a un chouette casting, que je trouve assez bien employé, même si le seul truc surprenant c'est Morgan Freeman en méchant : Ruffalo joue un peu le même rôle que dans Zodiac, Eisenberg son rôle socially awkward habituel et ainsi de suite. C'est spectaculaire en mode gros blockbuster, c'est rythmé, en deux mots ça fait le job et c'est très distrayant. Le côté poseur est rendu supportable par la nature même des protagonistes qui sont des gens de spectacle, toujours dans l'effet de manche.

Les problèmes commencent dès qu'on réfléchit deux secondes à ce qu'on regarde. Je ne parle même pas du twist final, qui ne marche pas très bien. Je parle des tours de magie eux-mêmes.

La suspension d'incrédulité, c'est un truc fragile. Elle repose sur une espèce de pacte. Même les trucs les plus farfelus peuvent fonctionner si on a bien amené le truc. Superman qui vole, oui, on se doute que ça marche pas, mais "c'est un alien" fonctionne comme un hack. C'est une donnée de base, si on accepte d'entrer dans le récit, on accepte avec le fait que le bonhomme vole. Le sorcier à bâton et grand chapeau lance des boules de feu ? C'est un sorcier, ça marche aussi. Dans d'autres cas, les trucs délirants doivent avoir un vernis de crédibilité pour fonctionner à l'écran. On se doute que l'armure d'Iron Man risque de pas fonctionner comme ça en vrai, mais on a pris le temps de montrer Tony Stark, le tournevis à la main, passer par la phase essai/erreur. Et le fameux "réacteur ARC", il a de la gueule et on balance assez de Techno Babble au départ pour faire passer la pilule.

 

Le problème avec Insaisissables, c'est qu'on pose un univers "réaliste" de prestidigitation et de FBI, le pacte initial c'est d'avoir des tours spectaculaires où le spectateur peut se demander "mais comment font-ils ?" C'est un équilibre d'une délicatesse extrême. Si les personnages semblent se téléporter de derrière le rideau, si le tour à base de miroirs est basé sur un truc réel, celui dans le hangar ne fonctionne absolument pas. Même l'utilisation de projecteurs et de fumées ne rend pas le truc plus flou, donc plus crédible. Les "prestidigitateurs" de ce film semble parfois avoir des pouvoirs à faire pâlir Doc Strange et Saroumane. Et ça, ça me pose problème.

Le problème d'Insaisissables, tout comme de Fast and Furious, c'est qu'à la base c'est posé comme des univers de polar, mais que plus on avance, plus les aspects se voulant "réalistes" du polar se délitent pour faire place à une mise en scène de film de super-héros. Même James Bond essaie de faire semblant que la physique à du sens, il tente de justifier ses outrances. Y a un moment où, si on n'explique pas que le gars à un jet pack ou n'importe quoi d'autre, la gravité reprend ses droits (c'est aussi ce qui m'avait énervé dans le traitement de Legolas à la fin du Hobbit, quand il court et prend des appuis sur des pierres en train de tomber) (je veux bien qu'il a le pied léger, mais quand même). Et pourtant je peux croire au dragon juste avant. Ce n'est pas exactement une question de "réalisme", donc, mais de pacte entre l'auteur et le spectateur : dans le Seigneur des Anneaux, on nous a habitué à des décors "en dur", à des armes et armures qui semblent avoir du poids, à un peu de crasse et de rouille. Toute déviation de cette base-là est visuellement et narrativement codée : il y a des pouvoirs surnaturels puissants, qui se manifestent dans certaines circonstances, au niveau de certains personnages. Et du coup, ça passe.

Dès lors qu'on utilise ces déviations comme rustines pour se tirer d'un mauvais pas scénaristiques, le pacte commence à se fendiller. Il y a des règles du jeu implicites posées d'emblée par la sémiotique du récit. Éventuellement, le fantastique repose sur la violation de ces règles, et alors cette violation fonctionne comme élément du récit. Mais dans un récit non fantastique, les règles doivent tenir à peu près. Beaucoup de péripéties d'Indiana Jones n'ont aucun sens, mais la scène d'ouverture du premier pose toutes les règles, celles d'un réalisme en carton, d'une ambiance pulp. Et la série se fourvoie quand elle va trop loin dans ce domaine. Même la poursuite des wagonnets de la mine, dans le Temple Maudit, essaie de faire semblant par son éclairage et son rythme.

Peut-être que je suis un vieux con (je vous interdit de commenter cette proposition-là), mais j'ai besoin de ça, de savoir à peu près quelles sont les règles, et que le récit fasse à peu près semblant, qu'il ait l'air conscient d'en faire un poil trop et n'en n'abuse pas quand ça arrive. Insaisissables, Fast and Furious et autres, c'est tellement tout le temps qu'on est face à un autre objet. Une physique de cartoon, ça n'a de sens que dans une ambiance de cartoon. Je peux tolérer n'importe quel écart dans The Mask, Roger Rabbit ou tout autre truc du genre. Pas dans un machin qui pose comme base que c'est un polar.

Vous, quelle est votre limite dans ce domaine ? 

 

 

Commentaires

Monsieur Lu a dit…
Hello. Une petite typo avec face -> fasse 😉
Alex Nikolavitch a dit…
oups, corrigé, merci
Ashkah a dit…
C'est fascinant, pour moi justement des films comme F&F et Now you See me sont plus proches de cartoons que de polars sérieux, et donc je vois ça comme du pur divertissement où la suspension d'incrédulité est au niveau "ça ne va pas être réaliste du tout donc pas besoin de se prendre la tête", par contre je trouve ça plus admirable au niveau des cascadeurs·euses qui font vraiment des trucs incroyables dans ces films. Et niveau réalisation je préfère aussi à du Nolan qui gâche à mon sens de bonnes idées en montrant trop et/ou se focalisant sur un seul truc qui rend le film ennuyeux pour moi dès qu'on devine ce que c'est (ex Interstellar où c'était couru d'avance que tout le film était fait autour du truc de la dilution du temps, ou le prestige du coup où il avait montrait bien trop de fois les chapeaux et les chats etc).
Faire des films avec du gros spectacle fun et qui ont des personnages hauts en couleurs envers qui on finit par s'attacher, réussir des trucs qui devraient être impossible physiquement avec quasi que du "practical effect", je trouve ça plutôt cool.
ashkah a dit…
(oof grand pardon pour les fautes par contre)
Alex Nikolavitch a dit…
Alors oui, NYSM, j'ai essayé de le prendre comme ça. et y a des tours absurdes qui passent, parce que je le prends comme un truc de super-héros(le gars qui s'échappe du rideau pendant la bagarre dans l'appart, par exemple), mais c'est quand ils font semblant d'expliquer le tour (comme le miroir dans la salle du coffre) que là je dis "non"

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