Ma tribu me connaît bien. Pour des raisons de récurrence calendaire sur lesquelles je ne m'étendrai pas, deux de mes rejetons m'ont offert des places pour le tournoi de sumo qui se tenait dernièrement à Paris. On y est allés ensemble, la moitié de la tribu Lavitch en expédition au POPB (oui, j'ai déjà parlé de ça, dans ces colonnes, mais pas question que j'appelle la pyramide verte par son nom sponsorisé. C'est Ed Norton qui avait raison, on aura bientôt la Galaxie Starbucks et l'Amas Globulaire IBM).
Le sumo, ils se souvenaient que c'est le seul sport que j'ai réellement suivi dans ma vie, pendant quelques années. Autant je ne crois pas avoir vu plus de 4 ou 5 matchs de foot en entier en plus d'un demi-siècle (dont 2 avec la Croatie et 1 avec l'équipe de Belgrade), autant, entre la fin des années 90 et la première moitié des années 2000, je regardais tous les bashos sur lesquels je pouvais tomber. J'étais fan des deux grands rivaux de l'époque, Musashimaru et Takanohana. Et mes gamins se souvenaient de ça. Y en a un qui était encore bien petit à l'époque, pourtant.
Bref, ce tournoi, c'était un événement. Le précédent à Paris, c'était à l'arrivée de Chirac au pouvoir, c'est dire si ça ne rajeunit personne. Je n'avais pas vu celui-là mais j'avais suivi d'une oreille. Je sais plus depuis combien de temps le sumo me fascine, mais je me souviens distinctement qu'un lutteur sumo essayait de défoncer le héros d'une bd que j'avais fait en classe de 4e, un voyageur temporel qui échouait à un moment au Japon féodal (ne demandez pas à voir ces trucs, c'était très mauvais. ça m'a appris plein de truc, j'ai commencé sérieusement à réfléchir aux dialogues et au découpage à ce moment-là, mais... ouais, non, vous ne verrez pas ça, jamais).
Bref, on a passé une super journée. Y a eu des combats d'un très haut niveau technique (on ne croirait pas, mais c'est technique, cette affaire, parfois), des choses épiques, et globalement un très bon esprit. Certains vaincus ont été acclamés comme des héros alors qu'ils quittaient le tapis. Une des finales, notamment (un yokozuna contre un ozeki, et croyez-moi, ils méritaient leur rang, tous les deux) s'est jouée sur les fil, les deux lutteurs en équilibre su bord du tapis, le premier qui posera le pied de l'autre côté aura perdu. Ils s'empoignent, tentent de se pousser, et le gagnant réussi une esquive, une rotation discète de la hanche, son adversaire tombe de l'autre côté et lui-même suit, mais juste après, il a gagné. Ça se joue à une demi seconde et moins, c'est hallucinant.
Beaucoup de lutteurs étrangers, aussi (un petit quart de l'effectif présent), dont certain ont largement assuré. La ritualisation et le maintien attendu des participants donnent un côté très curieux au sumo. On se retrouve tout de suite dans un espace-temps autre. Sans vouloir faire mon Eliade de chez Wish, c'est notamment face au sumo qu'on comprend son concept de réitération mythique. Le sumo vient d'une lutte primordiale entre deux dieux qui créent ainsi le monde. Le cercle, l'éventail du prêtre shinto, la psalmodie du nom des combattants, les bénédictions, projections de sel, lever et baisser du pied et de la main, tout cela inscrit la chose dans un temps mythique. Les Japonais ont une tendance à tout ritualiser, mais elle s'exprime de façon assez nette ici.
Cela se voyait dans les regards (heureusement amplifiés par les écrans géants suspendus au plafond) : la plupart des lutteurs étaient d'une impavidité absolue. Mais d'autre, on les sentait pas vraiment sereins face à des golgoths. Et puis il y a eu un type colossal, dont le regard montrait qu'il était trop confiant... Et qui s'est fait sortir, mais brutalement par un adversaire pourtant bien moins imposant mais plus... zen ? Je ne sais pas si c'est le mot qui convient ici.
Je crois que c'est ça qui me fascine, ce paradoxe entre la sophistication du rite et la brutalité pure, mais maîtrisée, du combat. Dès qu'on se plonge dedans, on voit bien que c'est technique, que la force brute ne fait pas tout, qu'une part de subtilité entre en jeu. Mais le choc de deux colosses qui se heurtent au signal du prêtre, ça a un côté terrifiant. Un type de 140 kilos qui en soulève un autre qui fait 30 de plus, c'est pas de ce monde. Un type qui fait une fois et demie ma masse, qui vole hors du cercle et tombe en ce réceptionnant proprement au bas de l'estrade, ça a quelque chose d'irréel.
Bref, on a fait ce déplacement en famille pour aller dans un ailleurs radical. Un monde plus élégant qu'il n'y paraît. C'était trop bien.

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