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2026, l'Odyssée de la civilisation

Au retour d'un déplacement éclair qui s'est transformé en mini-Odyssée (j'en causera peut-être un jour ici, ou pas), mon fiston m'a emmené au cinoche. Il voulait se faire l'Odyssée, justement, parce qu'il aime bien le ciné de Nolan, que moi aussi, et il connait mon goût pour la mythologie.




Pourtant, les bandes annonces m'avaient un peu refroidi, surtout le premier teaser. Nolan n'aime pas les clichés du merveilleux, il y préfère une esthétique froide. En soi, ça ne me dérange pas, même si à l'usage je vais dans le genre avoir tendance à lui préférer Villeneuve. Mais L'Odyssée, un des fondements de la culture occidentale, c'est un truc sur lequel je peux m'inquiéter de voir appliquer une approche trop "réaliste" (vous savez peut-être à quel point je me méfie de ce terme, d'ailleurs).

À l'arrivée, Nolan parvient à glisser quelques fulgurances esthétiques justement lorsque le récit bascule : le Cyclope et Circé sont des propositions étonnantes, dérangeantes, elles semblent à part dans l'oeuvre de Nolan. Pour le reste, il travaille beaucoup sur la lecture symbolique, ce qui était le point fort, à mon sens de ce film bancal qu'était Dark Knight Rises. Le rivage désolé de Calypso, la destruction de la statue, tout cela est plutôt bien amené.

 

Il travaille aussi sur la dimension méta de l'oeuvre en ouvrant sur un aède racontant la guerre de Troie. Cette dimension est déjà présente dans le récit tel que nous le connaissons : Homère, ou le poète que nous appelons ainsi, a mélangé des sources plus anciennes à un cadre narratif élégant. Ses chants racontent presque plus la quête de Télémaque que les mésaventures de son père.

Si les bâtiments sont souvent assez bien vus, dès les bandes annonces j'ai tiqué sur les costumes et les bateaux. On est dans un n'importe quoi qui fait "grec" pour un blockbuster mais qui est, fondamentalement, de la fantasy pure. Pourquoi pas, après tout ? L'Odyssée d'Homère est aussi une pierre fondatrice de la fantasy telle que nous la pensons et la pratiquons. Tout cela contribue à créer un espace-temps autre, sans géographie définie (alors que nombre d'auteurs ont tenté de retracer la route en situant les montres ici où là sur une carte) mais j'y reviendrai.

 

C'est intéressant par exemple de comparer son Agamemnon à celui de Troie par Wolfgan Petersen, joué par Brian Cox. Nolan pense le personnage différemment, au départ comme une présence imposante, inquiétante, dont le visage n'est pas dévoilé. Et pour cause : lors du flashback sur le sac de Troie, le grand roi est mis en scène comme... une sorte de Dark Vador. C'est complètement délibéré. 

Paradoxe intéressant, tout en se détachant complètement dans le visuel et la spatialisation de quasiment toute réalité chrono-historique, Nolan prend bien soin de raccrocher son récit à l'invasion des "Peuples de la Mer". Au début du film, cela me fait même tiquer de voir des Grecs s'inquiéter des rumeurs aux sujets de ces peuples. Parce que, et c'est connu, dans les sources égyptiennes, deux des membres les plus importants de cette force sont les Aqwesh et les Denyen, c'est à dire précisément les Achéens et Danaens d'Homère ! (ainsi que les Peleset, ancêtres des Philistins, mais ceux qu'en Grèce on appelait Pélasges, précisément "ceux de la mer", d'où notre mot "pélagique" parce qu'ils vivaient sur les côtes et dans les îles grecques sans en parler la langue. peut-être s'agissait-il du peuple autochtone pré-grec). L'effondrement de l'âge du bronze est un gros sujet, un traumatisme dont L'Iliade et son "catalogue des navires" est le reflet, même si chronologiquement la chute de Troie est antérieure de plusieurs siècles.

 

Nolan pose cette contradiction au départ non par erreur, mais par pure roublardise. Il en tire quelque chose de profond, qui dépasse même son cadre pour adresser des problèmes profondément actuels. Je n'en dis pas plus, mais l'idée est que l'abandon des principes et  l'hospitalité méditerranéenne, ici appelée "Loi de Zeus" en est un qui n'est pas anodin, à notre époque où de grands "défenseurs de la civilisation" nous mettent en lavement, et à grands coups de sbires déguisés en Vador, certaines des bases les plus fondamentales nous séparant de la barbarie. L'histoire d'Odysseus telle que vue par Nolan, c'est précisément la description de ce que cette violation nous fait à tous.

 

Commentaires

artemus dada a dit…
« Mais L'Odyssée, un des fondements de la culture occidentale » ; avec une Hélène Noire, une transgenre, des acteurs venant d'Inde, des asiatiques, etc. Une actrice (diplômée de Yale) qui ne connait pas L'Odyssée, et qui - avec un aire supérieure - fait la leçon à Homère au sujet de la place des femmes dans son poème (ce qui prouve qu'elle n'a toujours pas lu L'odyssée après le tournage). Même Emily Wilson (plus woke tu meurs) émet une opinion défavorable sur ce que Nolan a fait de sa traduction. Mais oui, « un fondement de la culture occidentale », je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer.
Alex Nikolavitch a dit…
accessoirement, le casting a du sens dans le traitement qu'en fait Nolan (la société de la fin de l'âge du Bronze, elle est déjà partiellement mondialisée, les Mycéniens font venir de l'ambre de la Baltique et de l'étain d'Espagne, ils font des mosaïques pour les Égyptiens et combattent pour eux, ils se parent d'or steppique (steppe où les échanges se font déjà de la Chine à la Crimée), les côtes Africaines sont reconnues d'un côté jusqu'aux Canaries, de l'autre peut-être jusqu'à la Somalie. tout ce beau monde emploie une même langue diplomatique pour sa correspondance, l'Akkadien de Babylone. La seule raison pour laquelle l'Inde n'est pas dans l'équation, c'est que les Cités de l'Indus, qui commerçaient pendant la moitié de l'âge du Bronze avec la Mésopotamie et la Syrie, se sont effondrées entretemps suite à un changement climatique et géologique.
Peu après l'époque où Homère compile ses textes, les Egyptiens bouclent le tour d'Afrique et prouvent (par l'observation du ciel) la rotondité de la Terre. Il ne faut pas imaginer des civilisations en vase clos à l'époque. Même les Peuples de la Mer, c'est multiethnique et ça mélange aux grecs des gens venus d'aussi loin que la Sardaigne.
et ouais, tous nos fondements ont été tripatouillés mille fois. L'odyssée telle qu'on la connaît, c'est le résultat d'un processus qui commence au moins 500 ans avant (si ce n'est 1000, le raccrochage des pérégrinations d'Ulysse au conflit troyen est peut-être aussi tardif que la scène de l'arc, que les Achéens de l'âge du Bronze n'employaient pas).
Phersv a dit…
Je pensais à vous en regardant le film ! A part les comics comme Kirby, Walt Simonson ou Gaiman, voyez-vous des représentations de dieux païens "convaincantes" dans les fictions contemporaines ?
Alex Nikolavitch a dit…
Au cinéma, c'est rude. On a beau mettre un Laurence Oliver en Zeus, c'est sympa mais pas dingue. ce qui se rapproche le plus de ce côté transcendant, c'est encore Cate Blanchett en Galadriel à mes yeux.

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