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Têtes couronnées

Non, je ne vais pas faire mon Stéphane Bern, mais une fois encore jeter au vent mauvais de l'Internet quelques considérations en vrac, un train de pensées manquant probablement de structure et de rigueur, juste pour en garder trace à toutes fins utiles.

Je vais commencer par une question : quand on regarde les portraits officiels de, genre, François 1er, Henry IV ou Louis XIV, pourquoi ne portent-ils pas de couronne ? Les rois ont-ils cessé de porter la couronne comme les présidents ont arrêté le queue-de-pie avec l'écharpe de Grand Commandeur de la Légion d'Honneur ? Auquel cas, quand est-ce arrivé ?

Dans l'iconographie médiévale, un roi se doit d'être couronné dès qu'on le voit. Alors j'ai gratté un peu, et il semblerait que le premier roi découronné soit Jean le Bon, celui du désastre de Poitiers, du Franc et globalement du commencement de la fin pour la dynastie des Valois (dont il il n'est pourtant que le deuxième représentant). Je regarde un peu mieux, et on dispose d'images couronnées pour son père Philippe VI, et pour son fils Charles V. Ensuite, avec Charles VI, Charles VII, Louis XI, c'est fini.



Curieux quand même que les Valois, qui ont lancé la mode des poulaines, se soient si vite passés d'un accessoire tellement important quand on veut se donner le genre royal, d'autant plus quand sa royauté se voit contestée. Quelle pudeur les pousse donc à s'abstenir ? Est-ce un signe du fait qu'ils se savent, au fond d'eux-mêmes, illégitimes ? Peu probable, vu qu'aucune dynastie royale ne l'est vraiment : les Mérovingiens sont des généraux arrivistes profitant d'un vide politique, les Carolingiens des hauts fonctionnaires ayant viré les précédents, les Capétiens des rivaux des Carolingiens les ayant finalement évincés.

Mais revenons-en à cet abandon. La fin du port de la couronne coïnciderait donc avec les soubresauts de la fin du Moyen-Âge, et plus précisément avec la Guerre de Cent Ans. Pas mal de cadres linguistiques, technologiques et sociaux sont en train de changer à l'époque. La couronne devient un symbole un peu désuet, qu'on ne sort quasiment que pour le couronnement lui-même. Elle date de si longtemps…

De quand, d'ailleurs ? Pas des Mérovingiens, déjà, ces rois chevelus qui n'étaient ni sacrés, ni couronnés, et dont la royauté était un attribut tellement chevillé au corps et indiscutable que certaines villes demandaient qu'on leur "prête" des enfants royaux pour assurer leur protection à la façon d'un porte bonheur.

Le sacre, il n'arrive qu'avec les suivants, les Carolingiens, ce qui leur permet de récupérer à leur compte le caractère religieux de la fonction royale. Mais il ne s'agit pas encore d'un couronnement : la fameuse couronne de Charlemagne n'apparait qu'un siècle et demi après sa mort, avec les Ottoniens, qui fondent le Saint Empire et justement cherchent en la créant à se prévaloir d'une légitimité carolingienne (dont ils ne disposent pas par le sang, vu qu'ils sont réputés descendre de Widukind, un ennemi quasi irréductible de l'Empereur à la Barbe Fleurie). Autant dire que la couronne ne se généralise qu'autour de l'An Mille, ce qui fait qu'au moment de son abandon graduel, la coutume d'en porter n'a que quatre siècles tout au plus.

Et d'ailleurs… Cette coutume a-t-elle réellement existé ?

Parce que oui, il y a un piège, que je vous ai discrètement indiqué en tentant l'analogie avec le queue-de-pie présidentiel : si ce costume s'est en effet porté à certaines époques, et encore, pas dans toutes les circonstances, ça fait un bail que les présidents ne le mettent plus que pour la photo officielle. Sa disparition de ce genre de document n'entérinait donc qu'une perte de faveur antérieure.

Dans le cas de la couronne, c'est encore mieux. Si l'iconographie médiévale nous montre systématiquement les rois ceints d'une couronne, c'est aussi par analogie : de même qu'on montre un saint avec son auréole, pour que sa nature soit reconnaissable, on dessine le roi couronné, afin qu'il soit immédiatement identifiable comme tel. C'est une convention graphique.

Dans les faits, on ne portait la couronne que pour le sacre, et éventuellement pour certaines cérémonies très solennelles. Ces machins pèsent très lourd, sont malcommodes en diable, et nul ne s'aviserait de les arborer en permanence, fut-il investi de la majesté royale (Charles VIII aurait peut-être eu mieux fait de porter plus souvent la sienne, ceci dit : ça lui aurait évité de crever d'un choc de la tête contre un linteau de porte). Mais tous les rois à partir des Capétiens (hormis peut-être les deux ou trois premiers) l'auront portée à l'occasion de leur sacre. Le seul à y déroger est Louis-Philippe, justement parce qu'il n'est pas sacré : la nature de la fonction a entretemps changé et Charles X a bien fusillé la légitimité du truc en s'en prévalant plus que de raison.

Ma question initiale était donc très mal posée, délibérément mal posée, diront même les mauvaises langues. Et dites vous bien que pas mal de polémiques historiques viennent de questions posées de la même façon, qui prennent au pied de la lettre des facteurs symboliques, voire se fondent sur des notions anachroniques.

Et sinon, bonne année à tous !!!!

Commentaires

A. Baux a dit…
Bon article.
Il est intéressant de noter que la fin des couronnes coïncide quasi exactement avec l'apparition du réalisme dans les portraits royaux. En effet, le premier roi a être représenté avec des traits personnels est justement Jean le Bon (même si l'authenticité de ce tableau est contestée).
Le réalisme ferait donc disparaître une couronne qui n'avait qu'une fonction symbolique dans des représentations plus anciennes. Lorsque l'on commence à créer du ressemblant, la couronne devient superflue (qui oserait ne pas reconnaître un souverain si puissant ?).
Alex Nikolavitch a dit…
Tout à fait. Quand on voit les portraits de Philippe le Bel ou Saint Louis, ils sont extrêmement stéréotypés. Le grand tarin des Valois, il apparaît sur les portrait à partir de Jean le Bon, en effet. mais on peut supposer qu'il est plus ancien.

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