Accéder au contenu principal

Double jeu

Tous les quelques temps, je me retrouve à devoir traduire une BD tirée d'un jeu vidéo. Comme je ne suis pas très gamer (et que quand je joue, ce n'est pas forcément à des jeux susceptibles d'être adaptés en BD, vous imaginez une BD de Civ6* ou de Tropico, vous ?), l'expérience est souvent compliquée. Je dois apprendre un vocabulaire propre au produit qui est adapté sur le papier. Et encore faut-il parfois que je sache qu'il s'agit d'un jeu ! Je me souviens quand on m'a donné Gears of War à traduire, ce n'est qu'au bout d'une vingtaine de pages que j'ai eu un doute, que j'ai été voir sur internet, et que j'ai découvert qu'il s'agissait d'une grosse licence émergente. Accessoirement, tout le vocabulaire de SF que j'avais commencé à adapter, j'ai pu me le foutre là où je pense, puisque j'ai trouvé les forums des joueurs et qu'il a fallu que je colle aux tournures qu'ils utilisaient.

Bon, quand on m'a filé Resident Evil, ça je connaissais. Je n'y avais jamais joué (et je ne crois pas avoir tenu plus de dix minutes devant un des films), mais je voyais de quoi il s'agissait. J'ai eu vite fait de me mettre dans le bain. (tiens, ça fait partie de ces albums que l'éditeur ne m'a jamais envoyé derrière)

Un truc intéressant que je constate en traduisant ce genre de matos (un des avantages : quand on a réussi à se mettre dans le bain, c'est le genre de truc qui va souvent assez vite. Gears of War, je pouvais me faire 50 pages dans la journée sans coup férir. Pour situer, quand j'arrivais à faire plus de 10 ou 12 pages par jour du Swamp Thing de Moore, j'avais l'impression d'avoir bien mérité de la patrie), c'est qu'il y a deux sortes de comics adaptés d'un jeu vidéo.

Typiquement, les préquelles, suites ou développements de personnages. Là, on est face à une BD qui utilise le jeu comme réservoir de concepts et raconte une histoire dans le même univers. Le boulot est généralement confié à des auteurs pas forcément chevronnés, mais qui ont la pratique des codes narratifs spécifiques de la BD. Le résultat, c'est de la BD, pas forcément hyper inventive, mais qui se lit comme telle, avec un scénar raisonnablement bordé creusant un univers et des situations. C'est le même principe que tous ces comics Star Wars qui s'intercalent entre les épisodes des films.

La situation est différente quand la BD adapte le jeu lui-même. C'est un cas que j'ai eu récemment. La BD adapte très fidèlement l'épisode le plus connu d'une série de jeux d'infiltration. Et du coup, on se heurte à plusieurs problèmes :

Malgré un dessinateur très séduisant, très graphique, ça ne s'adressera qu'aux fans. Les enjeux du truc ne sont clairs que quand on connaît bien le matériau de base.

Plus gênant, les structures de récit d'un jeu vidéo ne sont pas du tout les mêmes que celles d'une BD (ou d'un roman ou d'un film) et les exigences ne sont pas les mêmes non plus. On sait bien que les pièges dans un Indiana Jones n'ont pas beaucoup de sens, mais un jeu d'action doit maintenir la sensation de danger quasi non stop, et donc empiler des péripéties ou gérer sa topographie d'une façon qui n'est pas dictée par la logique, mais par le rythme des défis lancés au joueur et par sa courbe d'apprentissage. D'où des éléments de tutoriel, des boss intermédiaires, des objets à récupérer et des obstacles absurdes qui se retrouvent dans la BD, quand un scénario conçu directement pour elle, s'il emploierait des éléments similaires, les mettrait en jeu autrement, plus discrètement. Tous ces éléments passent tout à fait dans le jeu, beaucoup moins dans la BD.

En creux, ça pose une fois encore la question de la notion d'adaptation d'un format et d'un média à un autre. Qu'est-ce qui fait partie des codes intrinsèques d'une forme (le jeu d'action à la première personne) et qu'est-ce qui semble emprunté et forcé dès que c'est porté sur le papier ou à l'écran ?

Le chef qui dit au héros de ramasser les munitions qu'il trouve ou le prisonnier qui lui file une carte d'accès au niveau suivant (carte que ses geôliers auraient dû lui prendre), ce sont les versions modernes du collant de feu Adam West. Rien n'est particulièrement ridicule dans son contexte, mais ça peut le devenir quand on le transplante ailleurs.








*Notez, ma dernière partie de Civ6 aurait fait un bon scénar. Après un développement efficace de ma civilisation (profitant opportunément de quelques guerres saintes ou d'agression lancées par mes voisins pour étendre mon territoire à leurs dépends) je me suis retrouvé dans une situation à la Bachar, à être fâché avec le monde entier, et à devoir mater des révoltes non stop. Ce qui est rigolo, c'est que j'ai quand même gagné la partie, sur des critères culturels (j'avais pillé les voisins, mes musées étaient donc bien remplis).

Commentaires

soyouz a dit…
Note pour plus tard : ne jamais voter Nikolavitch !
Alex Nikolavitch a dit…
Tsss, je subventionnerai les gros chiens noirs, pourtant.
soyouz a dit…
"fabricantes, fabricants de croquettes : je vous ai compris !"
Zaïtchick a dit…
C'est comme adapter une BD au ciné, quel intérêt d'adapter fidèlement un art visuel dans un autre art visuel ? A part offrir une version reader's digest...

Posts les plus consultés de ce blog

Space jesuit ecolo on the run !

Dans mon rêve de cette nuit, j'étais un Jésuite de l'espace chargé d'étudier l'écologie d'une planète nouvellement découverte. Sauf que des colons avaient accidentellement introduit des espèces terriennes et étaient en train de bousiller l'écosystème, du coup. Au camp de base numéro 4, je me souviens distinctement avoir expliqué à un cosmonaute "les charmes et les lapins se sont magnifiquement adaptés, hélas". Le tout dans un décor insolite et grandiose de forêt extraterrestre dont des morceaux commençaient de plus en plus à ressembler au bois de Meudon, me demandez pas pourquoi. Le truc, c'est qu'en me réveillant, il me semble que cette histoire de jésuite écolo n'est pas qu'une production enfiévrée de mon esprit malade. Il me semble avoir lu un roman de SF dans le genre. J'ai de bons souvenirs du Cas de Conscience de James Blish, du père Carmody créé par P.J. Farmer,et il y a des jésuites dans Hypérion de Dan Simmons. Je précis...

JC et ses doubles (Double Ellis, deuxième partie)

Hop, deuxième article sur Ellis, légèrement mis à jour par rapport à la version publiée en 2008. Alan Moore ne le savait probablement pas à l'époque, mais quand il créa John Constantine dans les pages de Swamp Thing, au milieu des années 80, il avait introduit dans la psyché collective plus que le simple irritant, l'aiguillon motivateur que ce personnage était à l'origine. John Constantine s'est rapidement imposé comme un nouvel archétype hantant nos illustrés favoris. Et cet archétype hante particulièrement, depuis, l'œuvre d'un certain Warren Ellis, mutant à mesure, s'amalgamant, évoluant et revenant sur lui-même au point de s'offrir brièvement à l'auteur dans sa propre série. Warren Ellis a écrit Hellblazer, la série consacrée au personnage. Ce run, fort méritoire et plein de qualités, n'a pourtant pas marqué durablement la série comme un de ses points hauts. Il n'aura pas eu l'impact dévastateur de celui de Garth Ennis. Il n...

Zéros sociaux

Ça fait déjà quelques temps que je reçois au moins une fois par semaine un mail m'avertissant que telle ou telle personne de mon entourage veut m'inviter sur un service internet que, par commodité et pour ne pas le nommer, j'appellerai Fesse-de-Bouc. Bien entendu, pour ne serait-ce que voir le profil de la personne invitante, il faut se connecter au site, et pour ça, créer un compte. Donc impossible de savoir à quoi on s'inscrit exactement sans s'inscrire. C'est quand même redoutablement vicieux, comme système. Alors d'accord, vous allez me dire que, gagna, Fesse-de-Bouc, c'est gratuit, blabla, que ça n'engage à rien, tralala, etc...) Mais avant de mettre mon nom et mes coordonnées dans un truc (et rappelons que, de nos jours, un nom et des coordonnées, ça vaut de l'argent, c'est pour ça que tous les formulaires d'inscription sur internet sont censés être munis d'une case interdisant de monnayer les informations de ce type), j'aim...

Considération geek

Une récente discussion sur un forum m'a conduit à réfléchir. C'était parti d'un truc assez idiot : un lecteur de manga qui lisait de temps en temps du comics s'étonnait du fait que les lecteurs de comics n'en avaient souvent pas grand chose à faire de commencer leurs séries dans l'ordre et du début du numéro 1, et que même les tentatives d'intégrales n'étaient souvent qu'approximatives, quand elles existaient. Ce à quoi les lecteurs de comics lui avaient répondu qu'il était un tout petit peu complexe de démarrer la lecture des aventures de Batman et de Spiderman à partir  du numéro 1, vu que primo, pour Batman le numéro 1 c'était Detective Comics 27 et pour Spider-Man Amazing Fantasy 15, et qu'en plus, sur respectivement 50 et 80 ans, c'était difficile de tout avoir, surtout que chacun des personnages avait eu droit à jusqu'à quatre ou cinq séries simultanément. De fait, le lecteur qui s'intéresse au comics se fait très vi...

"Laisse tomber, ce sont des nihilistes"

Alors, de temps en temps, il m'arrive d'aller jouer au bowling. Généralement avec mon frangin, sa fille, une des miennes, d'autres membres de la famille, selon ce qui se présente. Je suis pas hyper bon au bowling, genre à peu près autant qu'au billard (bon, au billard, j'ai une excuse : j'y joue généralement en festival, donc après des journées crevantes, avec trois ou quatre verres dans le nez, quand ce n'est pas trois ou quatre douzaines, et à des heures absolument improbables). Bref, là, j'ai joué quelques bons coups, souvent par inadvertance, et puis j'ai tapé droit dans le caniveau plus qu'à mon tour, et on a bien rigolé, comme toujours. C'est assez bon enfant, comme sortie. Et puis, à un moment, il y a eu les inévitables citations de Big Lebowski entre moi et mon frangin. C'est forcé, dès qu'on a des chaussures de bowling aux pieds. Et comme c'était l'heure où il commençait à faire soif, forcément, j'ai été tenté d...

Edward Alexander Crowley, dit Aleister Crowley, dit Maître Thérion, dit Lord Boleskine, dit La Bête 666, dit Chioa Khan

" Le client a généralement tort, mais les statistiques démontrent qu'il n'est pas rentable d'aller le lui dire. " (Aleister Crowley, 1875-1947) S'il y a un exemple qui démontre le côté contre productif du bachotage religieux dans l'éducation des enfants, c'est bien Aleister Crowley. Bible en main, son père était un de ces protestants fanatiques que seul le monde anglo-saxon semble pouvoir produire, qui tentait d'endoctriner son entourage. Il est d'ailleurs à noter que papa Crowley ne commença à prêcher qu'après avoir pris sa retraite, alors qu'il avait fait une magnifique et lucrative carrière de brasseur. Comme quoi il n'y a rien de pire que les gens qui font leur retour à Dieu sur le tard, après une vie vouée à l'extension du péché. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la greffe n'a pas pris. Même en laissant de côté l'autobiographie de Crowley, largement sujette à caution (comme toute autobiographie, ...

L'Empereur-Dieu de Dune saga l'autre

Hop, suite et fin des redifs à propos de Dune. Si jamais je me fends d'un "les hérétiques", ce sera de l'inédit. Le précédent épisode de notre grande série sur la série de Frank Herbert avait évoqué l'aspect manipulatoire de la narration dans  Dune , cette façon d'arriver à créer dans l'esprit du lecteur des motifs qui ne sont pas dans le texte initial. La manipulation est patente dans le domaine du mysticisme. Demandez à dix lecteurs de  Dune  si  Dune  est une série mystique, au moins neuf vous répondront "oui" sans ambage, considérant que ça va de soi. Il y a même des bonnes sœurs. C'est à s'y tromper, forcément. Et, un fois encore, le vieil Herbert (on oubliera charitablement le jeune Herbert et son sbire Kevin J. en personne) les aura roulés dans la farine. Dune  est une série dont l'aspect mystique est une illusion habile, un savant effet de manche. Certains personnages de la série sont mystiques. Certaines...

Annonce importante

Vous aurez peut-être vu passer les nouvelles sur la fin de Makassar. C'était un distributeur de livre, spécialisé dans les petits éditeurs. Ils ont permis la mise à disposition aux libraires de cinq des miens, dont mes biographies chez 21g, celles de Lovecraft, Disney et Gagarine (plus des trucs que j'avais traduits). En tombant, ils laissent des ardoises parfois imposantes chez pas mal de petits éditeurs dont certains n'y survivront pas. Un distributeur indépendant qui disparaît, des éditeurs indépendants qui disparaissent, c'est encore une victoire pour les gros requins qui essaient de mettre la main sur la totalité du secteur culturel et dont les piles omniprésentes de bouquins ineptes torchés par des fils à papa ou négrés pour des débiles légers exhibées dans toutes les gares et toutes les grandes surfaces culturelles ne nous donnent qu'un avant goût. Dans le même temps, même des gros groupes de librairie sont à la peine (plutôt que de faire leur boulot de libra...

Fly, fly, fly !

Hop, au passage, la couverture de Fly me to the moon , à paraître au printemps chez La Cafetière, sous les crayons du toujours excellent Marc Botta (avec lequel j'avais déjà créé La Dernière Cigarette , chez le même éditeur), et sur un scénario de vous devinez qui. Et si vous ne devinez pas, vous voyez la porte, là ? C'est pour vous. Hop. Et au passage, n'hésitez pas à aller faire un tour là . C'est un autre blog qui vous tiendra au courant de l'avancement d'un autre de mes projets en cours. Par Crom !

Les chiffres, on leur fait dire ce qu'on veut

Ça me fait toujours marrer quand on sort une statistique pour prétendre savoir ce que pensent "les Français". Déjà, la stat ne reflète que la pensée de la majorité. Et tout dépend de la façon dont on pose les questions du sondage. Là, je viens de lire (c'était sur le site du Monde ) un article expliquant que les apéros géants n'avaient pas la faveur des Français, sous prétexte que 85 % des sondés n'avaient pas l'intention d'y participer. J'aimerais, du coup, qu'on me sorte les stats des choses qui ont la cote. Genre Rolland Garros, quel pourcentage de Français a l'intention d'y aller un jour ? à mon avis, 95 % des gens n'iront jamais s'y assoir. Pour les matches de foot à voir en vrai, les gens qui aiment aller au stade, ça représente quel pourcentage de la population ? Et tous ces gens qui se gargarisent du fait que les français les aiment ? Quel est le pourcentage de Français qui n'a lu aucun livre de Marc Levy et qui n'a ...