Accéder au contenu principal

Planches à histoires

J'ai pas mal remis les mains dans le moteur en termes de BD, ces derniers temps. Certains projets ont bénéficié de curieux alignements d'étoiles et il a fallu reprendre des scénarios, les retravailler, attaquer l'écriture d'autres trucs, tester des choses. Et donc, superviser aussi la phase de story-board.

C'est un moment clé, le story-board en BD, on n'insistera jamais assez là-dessus. Un scénario, c'est un document technique, assez aride, destiné essentiellement au dessinateur pour qu'il puisse se mettre au travail sans avoir à se poser de question : le scénario est censé y répondre (dans les faits, il manque toujours des trucs, mais dans l'idéal, c'est vers ça qu'il faut tendre) (le fait qu'il reste des trucs à discuter, c'est ce qui fait qu'un dessinateur de BD n'est pas qu'un simple exécutant, d'ailleurs).

Le story-board, c'est le moment où on convertit les mots sur le papier en enchaînement de dessins, en brouillon de ce que sera la BD. C'est l'occasion de corriger des points de l'histoire, de tester des configurations et de résoudre une partie non négligeable des problèmes graphiques : je dis toujours qu'une case de BD c'est dix-sept problèmes, le cadrage, l'interaction du mouvement avec le cadrage et avec les cases d'avant et d'après, le placement des bulles, la hiérarchisation des plans, etc. (ce chiffre de dix-sept, en vrai, il est purement arbitraire et symbolique, c'est juste une façon parlante de dire que le processus est une tannée).

Mais c'est là, dès lors et pas avant, que la bande dessinée elle-même commence à émerger. Un story-board d'une BD, s'il est fait clairement (c'est pas toujours le cas, parfois il est juste griffonné et cela suffit à se mettre d'accord et à passer à la suite), il permet de lire l'album comme s'il était terminé.

Mais ce processus ne passe pas forcément par l'établissement d'un scénario détaillé, page par page et case par case comme on le fait généralement, la plupart des confrères et moi. On a quelques exemples d'autres  manières de procéder.

L'une des plus connues, c'est celle de Stan Lee. À la grande époque de Marvel, dans les années 60, il se retrouve à tout superviser. Écrire toutes les séries prendrait trop de temps. Parfois, il peut se contenter d'envoyer au dessinateur une note d'une page ou deux avec les grandes articulations de l'épisode, le dessinateur s'occupant ensuite du découpage et de la narration. C'est ce qu'on a appelé la "Marvel Way of Writing". Cela demande d'avoir affaire à un gars un peu chevronné, déjà, capable de saisir l'idée et de taper les planches derrières.

Dans les crédits de l'époque, on voit parfois la mention de "layout artist" avant le dessinateur. Ça signifie que le gars chargé des planches ne parvenait pas à bosser comme ça. On demande alors à un type plus rôdé de taper un story-board qui sert de base à la suite.

Dans les cas les plus extrêmes, Lee ne prend même pas la peine de taper un texte. Le scénar de l'épisode peut se présenter sous la forme d'un coup de fil de dix minutes. Une anecdote célèbre, c'est la mise en place de Fantastic Four 48, où apparaissent Galactus et le Surfer : Lee et Kirby vont déjeuner à la cantine du coin et en lieu et place d'écriture, il y a une séance de brainstorming, un ping-pong verbal. Kirby rentre chez lui, attaque la réalisation des planches de l'épisode, et c'est là qu'il y ajoute le Surfer, absent de la discussion. La suite, c'est de l'histoire.

Un autre exemple, plus extrême encore, c'est L'Incal. Là, Moebius se rend chez Jodorowski avec ses carnets, et Jodo lui mime l'épisode du jour en faisant les bruitages et les dialogues. Là, on est encore un niveau au-dessus. Faut avoir une sacrée confiance en soi pour bosser de la sorte, d'autant plus qu'avant cela, Jodo n'a pas encore fait de BD. C'est peut-être là la clé du personnage, d'ailleurs : un aplomb extraordinaire et une capacité à n'en avoir rien à foutre. Y a beaucoup de critiques à formuler à son encontre, mais il faut admettre que son côté escroc de génie met la barre assez haut. 

Le type qui est très fort dans l'affaire, c'est Moebius. De façon très flegmatique, il réalise alors le story-board à la volée, à mesure que Jodo avance dans son récit. La négociation a lieu à ce moment-là, d'ailleurs : le dessinateur fait ses remarques tout en croquant les idées et en les organisant sur le papier, il discute et à l'arrivée, en une après-midi, il a de quoi taper ses planches derrière. (apparemment, le célèbre story-board de Dune a été produit selon la même méthode).

Vous, je ne sais pas, mais moi ça me stupéfie, surtout que le résultat derrière, c'est une BD absolument mythique (dont la fin témoigne de toutes les failles de Jodo, on est bien d'accord, c'est une pirouette à peine moins malhonnête que celle de La montagne sacrée). 

J'en parle, parce que donnant des cours de BD, j'ai fait faire des exercices de story-board pas plus tard que cette semaine à mes jeunes élèves. Et s'il ne me viendrait pas à l'idée d'employer la méthode Stan Lee ou Jodo dans le cadre de la production d'un album pro, c'est précisément ce que j'ai fait en cours : j'ai pitché une scène oralement, et demandé à mes élèves de la story-boarder derrière, ce qui permettait de les faire réfléchir à plein de notions de narration.

Mais j'avoue, quand je vous le temps que j'ai passé ces dernières semaines à gratter du scénar, ouais, la méthode Stan Lee, c'est vachement reposant, en fait. 

  

Au fait, le nouvel épisode du Legendarium est en ligne, et ce mois-ci, le sujet c'est Kirby


 

Commentaires

Oslo a dit…
Je conseille le docu "Jodorowsky’s Dune" qui parle du travaî zntre Jodo/Moebius pour le storyboard et autres dessins de ce film qui n'aura jamais vu le jour.
Alex Nikolavitch a dit…
toutafé. Hélas, il n'intègre pas quelques très chouettes interviews de Moebius qui revenaient elles aussi là dessus. Il indiquait être "horrifié" au départ par les méthodes de travail de Jodo. (qui pour le coup sont super intéressantes, cherchant délibérément l'accident heureux, l'association libre, l'élément aléatoire qui servira de germe à la cristallisation des idées)
Anonyme a dit…
Jodo a surtout été soufflé par la rapidité d'exécution de Moebius à interpréter et dessiner ses idées, pourtant extrapolées (!). C'est la méthode idéale du feignant, et ça fonctionne effectivement très bien pour ce qui est des fulgurances "magiques" : ces éléments du récit qui semblent surgir de nulle part et s'organisent miraculeusement pour soutenir la trame originelle plus ou moins mise en place au départ. C'est néanmoins un processus qui infirme complètement la planification à long terme d'une histoire : à force de "liberté", il est très facile de perdre le fil (l'intérêt) de ce dont on voulait parler, et de s'égarer -avec plus ou moins de pertinence- vers autre chose. À contrario, rien n'est plus enrichissant, pour le créatif inspiré, que la frustration et la contrainte (toutes proportions gardées, hein !) : l'essentiel s'exprime toujours plus fortement et justement si on doit lutter pour y parvenir, ne serait-ce que par esprit de contradiction. C'est tellement n'importe quoi, le fonctionnement du cerveau !
Alex Nikolavitch a dit…
c'est pour ça que j'ai toujours considéré Jodo come une sorte d'escroc de génie

Posts les plus consultés de ce blog

Le retour

Bon, c'était en discussion depuis quelques mois, mais ça y est, c'est officiel : Eschatôn est de retour, plus de dix ans après sa première édition, aux éditions Askabak . Eschatôn , c'est pour ceux qui n'auraient pas suivi mon premier roman publié, y a plus d'une dizaine d'années maintenant, un truc bizarre mêlant guerre sainte spatiale, créatures lovecraftiennes et considérations sur la foi et le savoir. C'est une édition révisée, d'ailleurs. J'ai passé un peu de temps à en corriger le style, à virer des coquilles qui étaient restées dans le bouquin final et me chagrinaient depuis et à assouplir quelques jointures du récit qui étaient un peu raides. C'est essentiellement cosmétique : fondamentalement, il s'agit du même bouquin. À un moment ou beaucoup de mes trucs sont devenus introuvables, ça fait quand même plaisir d'en revoir certains revenir. Un peu avant, chez le même éditeur, vous verrez passer aussi ma nouvelle La nuit en Kitek ,...

Muses

 J'ai encore bougé pour des raisons familiales, mais ça n'empêche pas de se poser, des fois. Là, j'allais voir des frangins à Rouen, on avait à causer, mais ça n'a pas empêché l'un d'eux de me faire découvrir le Musée local des Beaux-Arts. Ça doit faire une petite quatorzaine d'années, je dirais, que je passe de temps en temps en ville et je n'avais jamais eu l'occasion encore de découvrir l'endroit. J'ai amèrement regretté de ne pas y être allé plus tôt. Primo, c'est gratuit, donc c'est fin con de s'en priver, deuzio y a des merveilles. Ah, et tertio, il est en travaux, donc certaines oeuvres n'ont pas leurs cartons et d'autres sont inaccessibles pour l'instant. Pas grave, je reviendrai. Je suis depuis longtemps partisan de voir les oeuvres en vrai chaque fois que possible, que ce soient des tableaux, des sculptures, des originaux de BD. Bien sûr, une oeuvre forte le reste même en photo ou en reproduction, mais la me...

Annonce importante

Vous aurez peut-être vu passer les nouvelles sur la fin de Makassar. C'était un distributeur de livre, spécialisé dans les petits éditeurs. Ils ont permis la mise à disposition aux libraires de cinq des miens, dont mes biographies chez 21g, celles de Lovecraft, Disney et Gagarine (plus des trucs que j'avais traduits). En tombant, ils laissent des ardoises parfois imposantes chez pas mal de petits éditeurs dont certains n'y survivront pas. Un distributeur indépendant qui disparaît, des éditeurs indépendants qui disparaissent, c'est encore une victoire pour les gros requins qui essaient de mettre la main sur la totalité du secteur culturel et dont les piles omniprésentes de bouquins ineptes torchés par des fils à papa ou négrés pour des débiles légers exhibées dans toutes les gares et toutes les grandes surfaces culturelles ne nous donnent qu'un avant goût. Dans le même temps, même des gros groupes de librairie sont à la peine (plutôt que de faire leur boulot de libra...

The road to the War Zone

Il m'arrive parfois de mettre le nez sur la provenance gougueule de mes lecteurs : le système de ce blog me permet en effet de savoir quelles requêtes gougueule ont amené ici les gens qui ne me connaissaient pas (parce que les gens qui me connaissent ont depuis longtemps l'adresse de la War Zone, vous vous en doutez*). Et à chaque fois, je suis surpris, et souvent atterré. Que "Alex Nikolavitch" ou "War Zone" (mais parfois, visiblement, il s'agit de gens cherchant des infos sur la suite d'un jeu vidéo, je crois) ou Crusades caracolent en tête des requête, c'est un peu normal. Fulchibar aussi (si vous ne savez pas ce qu'est le fulchibar, ne vous en faites pas, nous non plus, mais c'est justement à ça que tient le concept) (et puis le fulchibar, ça ne s'explique pas. ça se vit). Les noms de personnalités évoquées dans ces pages servent aussi de point d'entrée, comme Vlad Drakul, Frédéric Lefebvre, Makhno, Tesla ou Crowley. C'est...

à Angoulème en dédicaces

Le festival d'Angoulème approche, c'est pour la fin du mois. Il faut commencer à s'organiser. Alors si vous avez un agenda,  notez donc ça : En plus de mes passages au stand des éditions La Cafetière, bulle New York, je serai en dédicaces sur l'espace Champ de Mars au stand du MOTIF. Vendredi 27 de 17 à 19 heures Samedi 28 de 14 à 16 heures Dimanche 29 de 12 à 14 heures Venez nombreux !

Le nouveau Eastern

 Dans mon rêve de cette nuit, je suis invité dans une espèce de festival des arts à Split, en Croatie. Je retrouve des copains, des cousins, j'y suis avec certains de mes rejetons, l'ambiance est bonne. Le soir, banquets pantagruéliques dans un hôtel/palais labyrinthique aux magnifiques jardins. Des verres d'alcools locaux et approximatifs à la main, les gens déambulent sur les terrasses. Puis un pote me fait "mate, mec, c'est CLINT, va lui parler putain !"   Je vais me présenter, donc, au vieux Clint Eastwood, avec un entourage de proches à lui. Il se montre bienveillant, je lui cause vaguement de mon travail, puis je me lance : c'est ici, en Dalmatie, qu'il doit tourner son prochain western. Je lui vante les paysage désolés, les déserts laissés derrière eux par les Vénitiens en quête de bois d'ouvrage, les montagnes de caillasse et les buissons rabougris qui ont déjà servi à toutes sortes de productions de ce genre qui étaient tellement fauchées ...

Mouk mouk

Vous savez probablement ce que c'est qu'un Alpha Male. Le Alpha Male, dans une meute, c'est ce qu'on appelle le mâle dominant, le boss, le capo. C'est le plus super viril que les autres ils ont peur de lui et lui laissent les gonzesses. Ça existe chez les loups, les chiens, les chimpanzés et semble-t-il, les hommes. Le Alpha Male n'a pas forcément grand-chose de plus que les autres, à par le fait d'être reconnu comme tel par les autres. C'est comme ça qu'un nain inculte peut devenir président, par exemple. Il a juste besoin d'être Alpha Male ou d'arriver à le faire croire. C'est quasi magique. Bon, c'est simple, en fait, ce truc de Alpha Male. Ce qui l'est moins, c'est ce que j'ai vu au cul du camion. Pardon, sur le côté du camion. Enfin bref. Ça m'a plongé dans des abîmes de perplexité, en tout cas. C'était un gros camion, un trente tonne qui fait peur, genre un peu Alpha Bahut sur les bords, quoi. Et sur le côté ...

Le point sur les traductions

Bouclé pas mal de trucs dernièrement. J'ai envoyé un Young Avengers , par exemple, et le tome 2 de Prototype (avec de vrais morceaux de Mathieu Doublet dedans, et je vous jure que je n'y suis pour rien). Et puis je continue à faire du Star Wars . Là, je boucle le tome 8 de l'intégrale Spawn (encore un beau pavé, celui-ci), et je m'arrache les cheveux sur certains passages de The Mystery Play , de Grant Morrison (et je propose, comme titre français, le Mystère des mystères ). Pas repéré d'autres sorties que celles que j'avais mentionnées dernièrement. Mais j'ai touché mon exemplaire de Wormwood 2, Ça fait mal quand je fais pipi… , que je recommande à tous ceux parmi vous qui n'ont pas une âme sensible. à la réflexion, à tout ceux qui n'ont pas d'âme, tout court. c'est plus prudent. si vous en avez une, la lecture de ce truc risque d'y occasionner quelques dégâts.

Space jesuit ecolo on the run !

Dans mon rêve de cette nuit, j'étais un Jésuite de l'espace chargé d'étudier l'écologie d'une planète nouvellement découverte. Sauf que des colons avaient accidentellement introduit des espèces terriennes et étaient en train de bousiller l'écosystème, du coup. Au camp de base numéro 4, je me souviens distinctement avoir expliqué à un cosmonaute "les charmes et les lapins se sont magnifiquement adaptés, hélas". Le tout dans un décor insolite et grandiose de forêt extraterrestre dont des morceaux commençaient de plus en plus à ressembler au bois de Meudon, me demandez pas pourquoi. Le truc, c'est qu'en me réveillant, il me semble que cette histoire de jésuite écolo n'est pas qu'une production enfiévrée de mon esprit malade. Il me semble avoir lu un roman de SF dans le genre. J'ai de bons souvenirs du Cas de Conscience de James Blish, du père Carmody créé par P.J. Farmer,et il y a des jésuites dans Hypérion de Dan Simmons. Je précis...

The sound of Seznec

Ce matin, j'étais sur Paris. J'avais des boulots à rendre, et puis j'en ai profité pour me reprendre une paire de bottes, parce que bon. Et dans le métro, il y avait des grandes affiches 4x3 pour la nouvelle superproduction historique de Robert Hossein. Bon, il y avait aussi d'immenses affiches 4x3 pour un concert à Bercy d'un certain Michael Bublé, dont j'ignore totalement ce qu'il chante, ce qui fait que bon, je ne vais pas en parler, je note juste que la pub, dans ces conditions, s'apparente à ce qu'on appelle "bruit" en théorie de l'information. Le "signal". est perdu, le message est non signifiant. Alors que Robert Hossein, je connais. Il a fait du chemin depuis qu'il jouait l'ignoble commissaire Rosen dans Le professionnel . Maintenant (bon, depuis une bonne vingtaine d'années, si ce n'est plus, j'ai perdu le compte), il se refait des grandes controverses historiques. Fallait-il couper la tête à Jeann...