Récemment, pour des raisons familiales, je me suis refait une petite cure de Coppola. Les deux premiers Parrain, et Apocalypse Now. Cette succession assez rapide m'a amené à prendre une conscience plus aiguë des jeux de miroirs et de symétrie de ces films (je crois en avoir parlé, mais Le Parrain 2 est une des bases qui m'ont servi pour écrire Trois Coracles). Ça m'a conduit à repenser à un truc.
La fin du Parrain, ce montage parallèle entre le baptême du fils de Michael Corleone et l'élimination systématique des ennemis de la famille et des traîtres (qu'on retrouve à la fin du Parrain 2, d'ailleurs), il existe dans Dune. Enfin, dans Dune 2, le Messie de Dune. Sauf que... c'est une scène coupée.
Le vieil Herbert procédait souvent par soustraction. Il y a un paquet de chapitres des deux premiers Dune qu'il a finalement supprimés de la version publiée (et qui sont sortis bien plus tard dans une compilation, La Route de Dune). Dans le roman, on a un chapitre sur la naissance des enfants de Paul, à laquelle il assiste alors qu'il a perdu la vue suite au complot. La purge menée par son entourage est, avec la suppression du chapitre, laissée dans l'ombre. Elle n'est évoquée qu'ensuite. Pourtant, ça dépote : un navigateur de la Guilde, des Fremen traditionalistes ayant enfin compris la douille et que leur mode de vie allait disparaître et surtout la révérende-mère Gaius Helen Mohiam, celle qui fait passer le test de la boîte à Paul au début de la série et dont il est suggéré à demi-mots qu'elle est la mère de Jessica (la chose sera explicitée dans les préquelles, dans une scène que je trouve assez navrante d'ailleurs). C'est pas rien.
Notons qu'il n'est pas question ici d'un quelconque montage en parallèle. La naissance des enfants et la purge, ce sont deux chapitres successifs. Notons également que Le Messie de Dune sort en 1969, Le Parrain en 1972 et les scènes coupées beaucoup plus tard. J'ignore si Coppola s'est penché sur Dune, mais il semble fort improbable qu'il ait pu tirer la moindre inspiration d'un bout de l'oeuvre qui n'avait même pas encore été révélé au public.
Là où ça devient rigolo, c'est que dans la série télévisée Les enfants de Dune, en 2003, le chapitre coupé est mis en scène... dans le cadre d'un très beau montage parallèle entre la purge et la naissance des enfants, sans doute la meilleure séquence des deux adaptations télévisées (qui souffrent d'un manque de moyens évident, et dans la première, d'une réalisation à la platitude exceptionnelle, malgré un chouette casting). La référence au Parrain est absolument évidente et totalement assumée, je pense. Tant qu'à s'inspirer, autant piller les meilleurs.
Truc amusant aussi, dans une interview, Denis Villeneuve trace ce même parallèle : pour lui, Paul Atréides suit une trajectoire parallèle à celle de Michael Corleone, il finit par devenir ce qu'il ne voulait surtout pas être, un monstre pire que ceux qu'il combattait.
C'est toujours intéressant de voir les influences se croiser, mais ici, qui influe sur qui ? C'est un ping-pong de motifs, d'idées qui rebondissent et se croisent. Toute création est un dialogue entre oeuvres et auteurs, ce que Coppola appellerait... une conversation secrète.


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