Accéder au contenu principal

My mama said to get things done...

Je suis passé à Aurore Système, petit salon de SF organisé à Ground Control, à Paris, par la librairie Charybde. Je ne connaissais pas le lieu, que j'ai découvert et qui est très chouette. Je venais surtout pour une table ronde sur l'IA, qui est un des sujet importants de nos jours et déchaîne les passions, surtout sous sa forme "générative", les chat GPT, Midjourney et autres.


Je me suis tenu un peu à l'écart de ces trucs-là, pour ma part. Je suis très méfiant (même s'il m'est arrivé d'employer Deep-L professionnellement pour dégrossir des traductions du français vers l'anglais, que je retravaillais en profondeur ensuite), parce que l'ai bien conscience du processus et des arrières pensées derrière. J'en ai déjà causé sur ce blog, ici et ici.

 La table ronde réunissait trois pointures, Olivier Paquet, Catherine Dufour et Saul Pandelakis, qui ont écrit sur le sujet, et pas mal réfléchi. Lors des questions qui ont suivi, on a eu aussi une assez longue intervention de Marion Mazauric, des éditions le Diable Vauvert.

Je ne fais pas en faire une recension ici, même si j'ai pris des notes, elles sont succinctes, mais je vais rebondir sur des trucs qui ont été dits.

 Aucun des intervenants n'était hostile par principe à l'IA générative. Ça ne leur interdisait pas d'être critiques non seulement de l'emploi qui en est fait, mais aussi des résultats. Ils ont cité quelques expériences littéraires intéressantes, dues au fait que les bouquins n'étaient pas simplement générés par l'IA, mais intégraient aussi le processus, les prompts, les échanges. Il s'agissait de dialogues entre l'auteur et l'IA et de réflexions qui en naissaient.

Mais oui, le recours à l'IA peut générer une paresse intellectuelle, et un biais (qu'on a vu récemment avec cette politicienne qui interrogeait Chat GPT pour voir si une situation de la vie réelle était problématique et concluait que non puisque l'IA lui avait dit que non). Catherine Dufour emploie le mot "bulshitteur" pour parler de comment fonctionne l'IA générative : elle travaille en cherchant l'enchaînement le plus probable attendu par l'utilisateur. Vous voyez venir le biais ? Tout dépend des données sur lesquelles elle se fonde. Et on connait la qualité des données libre d'accès sur Internet. Abraham Lincoln le disait déjà en son temps "le problème des citations trouvées sur internet, c'est qu'elles sont parfois apocryphes".

Olivier Paquet note d'ailleurs qu'une partie de ce qui fait un auteur, c'est sa bibliothèque mentale, ce qu'il a lu, assimilé, aimé, détesté, ce qui fait que l'influence du bagage n'est pas univoque. Alors que le corpus d'une IA, même modéré par des algos, met tout sur le même plan ou presque, sans analyse ni perspective. 

Marion Mazauric signale d'ailleurs que le problème de l'écriture algorithmique n'est pas nouveau, citant la collection Harlequin où les cahiers des charges étaient du même ordre, une recette permettant de produire un produit attendu par jeu combinatoire.

Cela suivait d'ailleurs une réflexion sur le rôle du lectorat, et surtout des influenceurs qui sont des révélateurs de préoccupations polluant parfois le débat. Sur des genres très codifiés, le rapport à l'attendu conduit à rejeter tout écart.

Un sujet évoqué en passant, c'était d'ailleurs le biais de langage que nous avons. On parle d'IA, mais le problème pour l'instant tient à l'IA "générative", celle qui est utilisée pour produire du contenu grâce à un algorithme cherchant à produire une imitation de forte probabilité. Elle n'est pas l'IA analytique utilisée en science, qui va faire un peu le contraire en cherchant les anomalies, des écarts, justement : sans elles, on n'aurait pas ces gros titres sur James Webb par exemple, parce qu'on ne parviendrait pas à extraire les choses exceptionnelles des masses de données qu'il produit. L'IA analytique peut poser des problèmes aussi (quand on l'utilise dans le domaine militaire ou la police prédictive, entre autres), mais pas du tout du même ordre que l'IA générative.

Et puis il y a ce que les participants appellent l'IA "générale", et ça c'est l'IA de science-fiction, Hal 9000 ou Skynet (ou Kitt, pour ceux qui aiment les Pontiac noires), capable d'analyser le réel et de prendre des décisions en conséquence, y compris pour assurer sa propre survie.

 Se pose aussi alors la question du potentiel  apocalyptique attaché à l'IA.

Digression : Dans une anthologie qui sort ces temps-ci chez Goater et que j'ai feuilletée juste avant la table ronde, Camille Leboulanger attaque sec en expliquant que l'apocalypse est un truc de réacs. C'est sans doute à nuancer un poil, mais Saul Pandelakis recoupe ça en interrogeant le poids de ces imaginaires-là.

Bref, plein de choses intéressantes que je ne fais qu'effleurer ici.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'odyssée du crayon

Est-ce que je vais reparler de Kirby ? Oh, c'est toujours bien de parler de Kirby, non ? On n'en fait jamais tout à fait le tour. Un boulot moins connu du King, c'est ce qu'il a fait autour de 2001 , pas l'année, mais le film. À la fin des années 70, il produit donc un roman graphique adaptant Kubrick, puis une dizaine de comics qui lui permettent d'en développer les thèmes à sa sauce, et de créer au passage le personnage de Machine Man, mais c'est une autre histoire.  Mais oui, ça me permet de parler de 2001 aussi, une autre de mes obsessions. Elle est pas belle, la vie ? La BD et le ciné sont deux formes d'arts narratifs qui ont des points de ressemblance, un langage parfois commun, mais aussi de grosses différences. Si Tarkovsky disait que l'art du cinéma consistait à sculpter le temps, la narration en BD consiste à découper l'espace pour donner l'illusion du temps. Si le cadrage emploie le même vocabulaire dans les deux cas, celui-ci a un...

Ça va s'arranger, Monsieur Milan !

Hop, encore un petit article sauvé du naufrage de superpouvoir. J'ai hésité à le poster sur la nouvelle version du site, et puis finalement je le rapatrie ici, comme ça ne parle pas vraiment de comics. Petit tour de table pour débuter la négo La provocation a toujours été consubstantielle de l'activité artistique. à quoi ça tient, mystère. Peut-être au fait que l'artiste, par nature, est un peu en marge du corps social et a donc la distance nécessaire pour l'interroger. Mais "provocation", le mot semble faible pour qualifier les outrances de Laibach. travailleurs de tous les pays... Pour ceux qui ne connaissent pas, Laibach, c'est un peu l'ancêtre sous amphètes de Rammstein. D'ailleurs, un des membres de Laibach le disait : "ouais, c'est bien, ce qu'ils font, Rammstein. Ils rendent notre style de musique accessible aux kids, c'est important." Je paraphrase. Mais donc, provocation. C'est un mot qu...

Se creuser la tête quand on a mauvaise mine

 Une des raisons pour lesquelles je poste ici, de temps en temps, des comptes-rendus de mes rêves, c'est que ça s'oublie vite, ces conneries-là. Et y en a des assez chouettes pour que j'aie envie de m'en souvenir. Mais surtout, c'est un matériau brut vachement rigolo. David Lynch disait être en prise directe sur son inconscient et il avait une manière de mettre en scène des choses qui avait une vraie texture onirique. Le rendu des peintures de Giger, il a la texture de mes cauchemars. Dali aussi, ça sent l'onirisme à plein nez. Je kifferais d'avoir une machine à enregistrer les rêves  J'en ai déjà causé ici et là, je pioche dans mes rêves pour faire mes bouquins. Tout le cycle du Mitan part d'un rêve où m'était apparu le Bateau-carnaval. La scène de la caverne avec l'ours, dans les Trois Coracles , j'y ai réinjecté pas mal de choses de mes cauchemars. Mitan 4 (oui, le 3 n'est pas sorti, j'ignore quand il sortira, je vous en recau...

Spécial origines

Bon, un petit point sur Les Canaux du Mitan , que j'ai envoyé à l'éditeur hier (puis renvoyé ce soir, parce que qui est le boulet qui a oublié d'attacher la pièce jointe ?). Bref. Et j'ai retrouvé pour vous l'origine de ce bouquin, un rêve que j'ai fait en 2006. L'image de ce truc m'est restée, et je l'ai réutilisé dans ma nouvelle Caprae Ovum , chez Mnemos, et ça sert de base au roman que vous pourrez lire en avril. Bon, entretemps, il a fallu que je construise le monde qui allait autour… illustration : M. Acaride -- C'est triste. On ne fait plus de bateaux-carnavals. J'ai rêvé, cette nuit, que dans un port délabré, je trouvais un vieux bateau-carnaval, à quai depuis des années. Les clowns marins qui avaient navigué sur ce bateau avaient dressé une table sur le pont, entre les attractions et les affiches délavées. Ils commémoraient la fin de leur carrière. La fin de la fête. J'étais là par hasard, je fus invité. Quelques heure...

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés. Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je ...

L'éternel retour

D'ici très peu de temps, si tout va bien, la mission Artemis II décollera avec à son bord quatre personnes. Il s'agit d'aller faire le tour de la Lune et d'en revenir, à bord de la capsule Orion qui a volé déjà deux fois, mais jamais avec un équipage.  L'énorme fusée lunaire Il y a ici un enjeu technologique intéressant. De bonnes âmes se demandent pourquoi il a fallu cinquante ans pour retourner là-haut, pourquoi on ne "savait plus faire". Y a là-dedans plusieurs paramètres à traiter séparément. Déjà, on dit cinquante ans pour retourner dans la Lune, mais dans les faits on est plus proches de soixante : Artemis  II, c'est la même mission test qu'Apollo VIII, en 1968, soit y a 58 ans. Par ailleurs, "savoir faire", c'est une notion complexe. La mécanique orbitale qui permet d'envoyer des trucs là-haut, elle n'a pas changé d'un poil. En fait, les maths qui permettent de le faire, on le connaît depuis 1902 et Tsiolkowki. Fabr...

Something dark this way comes

Je venais de sortir de chez moi au pas de course parce que j'avais un cours à donner lorsque j'ai reçu un coup de fil : non loin, le postier ne parvenait pas à rentrer un colis dans la boîte. J'ai fait demi-tour, réceptionné le colis, et je n'ai pu l'ouvrir qu'à mon retour (j'ai réussi à ne pas être à la bourre, ouf). Dedans, ceci : Le Elric, c'est ma nouvelle traduction. Le Slaine, je n'ai hélas pas bossé dessus, mais je l'attendais de pied ferme. Ce qui est intéressant, dans ces deux bandes dessinées, c'est qu'elles ont un lien. Subtil, certes, mais un lien quand même. La Cité qui Rêve , sorti au tout début des années 80, adapte une nouvelle de Michael Moorcock parue une vingtaine d'années plus tôt, celle qui lançait le cycle d'Elric le Nécromancien et avec lui la Dark Fantasy en tant que genre. Peu de temps auparavant, l'auteur anglais avait créé Sojan le barbare, un décalque de Conan en un peu plus baroque. Un éditeur lui ...

Pour cent Baals, t'as plus rien

Me demandez même pas pourquoi j'ai remis le nez dans mes notes concernant Baal. Enfin si, il y a des raisons, mais lointaines, ça fera pas un bouquin dans l'immédiat. Ce sont des notes structurantes comme j'en accumule des kilomètres sans que ça serve à grand-chose. Sauf que parfois, ça sert. J'exhume un truc noté il y a dix ou quinze ans, et ça devient un détail dans un scénar, voire un personnage, un titre, n'importe quoi d'autre. Il se trouve donc que j'ai des notes aussi sur Baal. Un peu en vrac. Pas trop utilisables en l'état. Alors j'ai pris deux minutes pour y remettre un peu d'ordre avant de me remettre au boulot, parce que c'est pas tout ça, mais avec la rentrée, ça s'accumule. Il y a de grosses traductions à faire. Il y a le tome 3 de Crusades à écrire. Il y a des projets en cours. Mais c'est intéressant, Baal. Déjà parce que, déformés par la Bible, on a tendance justement à parler de Baal comme s'il y avait UN Baal. En...

Le super-saiyan irlandais

Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball , Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku ).    Le roi des singes, encore en toute innocence. Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dr...

Hail to the Tao Te King, baby !

Dernièrement, dans l'article sur les Super Saiyan Irlandais , j'avais évoqué au passage, parmi les sources mythiques de Dragon Ball , le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) (ou Pèlerinage au Couchant ) (ou Légende du Roi des Singes ) (faudrait qu'ils se mettent d'accord sur la traduction du titre de ce truc. C'est comme si le même personnage, chez nous, s'appelait Glouton, Serval ou Wolverine suivant les tra…) (…) (…Wait…). Ce titre, énigmatique (sauf quand il est remplacé par le plus banal «  Légende du Roi des Singes  »), est peut-être une référence à Lao Tseu. (vous savez, celui de Tintin et le Lotus Bleu , « alors je vais vous couper la tête », tout ça).    C'est à perdre la tête, quand on y pense. Car Lao Tseu, après une vie de méditation face à la folie du monde et des hommes, enfourcha un jour un buffle qui ne lui avait rien demandé et s'en fut vers l'Ouest, et on ne l'a plus jamais revu. En chemin, ...