Accéder au contenu principal

Bateleur 1

Aujourd'hui c'est le Bradbury Day, et en hommage au vieux Ray qui aurait eu 98 ans aujourd'hui, plein d'auteurs diffusent gratuitement une nouvelle. Voilà la mienne. C'est une vieillerie, qui a un peu plus d'une vingtaine d'années et est grevée de grosses scories de style, et des éléments qui datent le texte. Idéalement, ce serait à retravailler en profondeur, mais ça représenterait un énorme boulot (vu que ce texte est le premier d'une série qui en compte une demi-douzaine) (mais qui demeure inachevée à ce jour). Peut-être que je vous passerai le suivants à l'occasion, si ça vous plait.

L'illus est de Jim Lainé
je l'avais colorisée à l'époque, sous 'Toshop 2,5 ou 3, je ne sais plus



Quelque part au bout de la nuit

Le Bateleur se mit à rire, de ce rire moqueur mais désabusé qui était sa marque personnelle. Il porta le verre de bière à ses lèvres, en aspira une gorgée, puis le reposa sur un carré de carton à l’effigie d’un quelconque footballeur brésilien.

- Qu’est-ce que ça a de drôle ? Vous ne me croyez pas, c’est ça ? Vous vous moquez de moi comme les autres !

Haussant les épaules, le Bateleur essuya une goutte de mousse au coin de ses lèvres, puis il passa la main dans ses longs cheveux bouclés pour les remettre en ordre.

- Non, très cher. Pas comme les autres. Je me moque de vous, c’est vrai, mais précisément parce que je vous crois. Je me moque de vous parce que vous êtes tombé dans le plus vieux des pièges.

Le jeune homme regarda son interlocuteur sans comprendre.

- Que voulez-vous dire ?

- Juste ce que j’ai dit. Vous avez été manipulé. Vous avez vu et cru ce qu’on vous a montré. Rentrez chez vous et laissez-moi faire.

Le jeune homme fit mine de se retourner mais le Bateleur l’arrêta d’un geste.

- Ah, d’abord vous payez les bières. Ensuite vous rentrez chez vous. Je prendrai contact en temps utile.

Une fois qu’il fut parti, le Bateleur finit sa bière à petites gorgées et sortit à son tour. Il se sentait d’étrangement bonne humeur et décida de passer par Beaubourg avant d’aller jeter un coup d’œil à ce qui préoccupait tant le jeune homme.

Depuis le début des travaux, une grande partie des artistes de rue avait émigré vers la fontaine des innocents, ce qui avait donné lieu à d’âpres luttes pour la conquête du territoire. Le Bateleur avait refusé de s’en mêler. Il avait ses habitudes au pied de l’horloge de l’an 2000, à présent démontée. Il avait trouvé amusant de se livrer au métier médiéval de jongleur devant ce symbole de la foi progressiste.

Il lança les quilles les unes après les autres, les faisant tournoyer dans l’air au-dessus de lui. Deux ou trois badauds s’assemblèrent, des étrangers sans doute. Il décida de les épater un peu. Les quilles se mirent à briller au fur et à mesure qu’il murmurait d’anciennes paroles. Un japonais prit une photo. Il sera déçu, pensa le Bateleur. L’extrémité des quilles prit feu, et le japonais mitrailla de plus belle. Gâchis de pellicule, vraiment. Il est plus facile de faire croire des choses à une foule qu’à un objectif.

À l’issue du numéro, les pièces se mirent à pleuvoir dans la soucoupe d’étain. Les touristes se dispersèrent et bientôt il ne resta plus qu’un grand type dont le costume était à peu près le même que celui du Bateleur : pantalon de cuir, Doc Maertens et t-shirt, avec par-dessus un blouson de cuir râpé de la même couleur noire un peu passée que le reste.

- Il faudra un jour que tu m’expliques comment tu fais ça, et pourquoi tu ne le fais pas à chaque fois. Tu serais le jongleur le plus riche sur la place, si seulement tu étais plus constant…

- Un bon magicien n’explique jamais comment il réalise un tour, Kevin. Et devenir le plus riche des jongleurs ne m’intéresse pas.

L’autre haussa les épaules.

- Tu viens boire un verre ?

- Non. J’ai à faire ce soir. Je n’ai jonglé que pour me mettre en forme, me détendre un peu avant le vrai travail.

- À ta guise, répondit Kevin en haussant les épaules.

Remballant ses quilles, le Bateleur adressa aux passants un sourire entendu, puis il leur tourna le dos. Il laissa le centre culturel et ses tuyauteries derrière lui pour s’enfoncer dans le Marais. Les rares réverbères s’allumèrent d’un coup, tentant sans succès de remplacer la lumière d’un jour finissant.

Le porche n’avait l’air de rien, un recoin à deux pas d’une librairie anarchiste, un renfoncement obscur et anonyme donnant sans doute sur une courette intérieure. Le Bateleur entra. Un grand type à l’accent yougoslave l’arrêta d’un geste.

- Soirée privée, mec. Dégage de là.

Le Bateleur plongea ses regards dans l’œil droit du videur et commença à faire le ménage dans son esprit. Il ressentit comme une secousse quand l’autre céda. L’épais gardien se tint raide, vaguement absent. Le Bateleur lui passa la main devant les yeux et, n’obtenant aucune réaction, s’estima satisfait. Il pénétra plus avant dans le couloir obscur.

Un escalier voûté, puis les caves de l’immeuble. L’éclairage tamisé rendait la scène un peu indistincte, mais les nombreux reflets indiquaient sans ambiguïté l’omniprésence du cuir : cuir des sofas, cuir des vêtements, cuir des masques et des cravaches, le tout noyé dans une épaisse fumée.

- Qui voilà ! Jadran t’a laissé passer ?

- Je l’ai eu au charme.

Le patron de l’établissement esquissa un sourire et rajusta une lanière sur son épaule.

- Bien entendu. Ton charme est légendaire. Tu cherches quelque chose de particulier ?

- Une femme.

- Cuir, chaînes, ou les deux ? Une dominatrice, peut-être, ça te changera.

Sans relever le sarcasme, le Bateleur posa son sac dans un coin puis s’assit sur un canapé, à côté d’un ex-ministre trop occupé pour remarquer son intrusion.

- Pas une habituée. Elle n’a dû venir que trois ou quatre fois, et récemment. Charismatique, mais pas forcément jolie.

- Ton genre, quoi. Tu as enfin trouvé l’âme sœur ?

- T’occupe. Elle était là il y a deux nuits. Tu l’as vue, oui ou non ?

- Oui.

Le Bateleur se cala plus profondément dans le fauteuil.

- Quoi d’autre ?

- Qu’as-tu à m’offrir ?

- Que veux-tu ?

Le patron se pencha en avant et sa voix se fit murmure.

- Le nouveau préfet de police… Il était aux mœurs, avant. Et il ne me veut pas de bien. Comment s’en débarrasser ?

Pas de réponse. Le Bateleur regardait dans le vide, visiblement soucieux.

- Je sais que tu ne fais pas ce genre de choses, mec, continua le patron. Mais je sais aussi que tu connais des gens qui les font, et les font bien.

Toujours pas de réponse. Puis le Bateleur tira un paquet de cigarettes de sa poche, en arracha une languette de carton, puis y inscrivit un nom et une adresse.

- Voilà. Maintenant je veux mes réponses.

Le patron lut les deux lignes de texte, plia le carton et le glissa dans sa botte cloutée.

- Elle n’est venue que deux fois, commença-t-il, et à la deuxième elle était accompagnée par un type blond…

- Pas bien grand, l’air un peu perdu. Mais genre fils de bonne famille.

- C’est exactement ça, mec. Si tu connais les réponses, je ne vois pas pourquoi tu poses les questions. En tout cas, il avait le genre un poil drogué, mais qui n’a pas encore l’habitude. Jamais vu ce gars avant.

- Mais elle, d’où elle venait ?

- Elle avait une recommandation du Baron. Alors je n’ai pas osé me rancarder davantage. Mais son gigolo l’a appelé Beth… Je crois que c’était ça : Beth.

Le Bateleur se leva et reprit son sac ; il n’avait pas besoin de rester plus longtemps, ayant eu toutes les informations et toutes les confirmations que pouvait lui donner le patron de l’établissement. À côté de lui, l’ancien ministre se mit à gémir doucement. À grands pas, suivi par le patron, le jongleur se dirigea vers la sortie.

- Quand tu iras voir Christine, tu lui diras que tu viens de ma part. Elle saura ne pas te faire payer trop cher ses services.

- J’ai de l’argent, vieux. Je sais ce que ça coûte de se débarrasser d’un mec, surtout d’un officiel.

- Ce n’est pas de l’argent qu’elle te réclamera. Et en un sens, j’imagine que ça te plaira. Mais ça te coûtera cher de toute façon.

Puis il sortit. Dans le couloir, le videur était à genoux et vomissait abondamment.

- Salut Jadran, et bonne descente.

La rue était presque déserte, hormis deux pakistanais au noir qui déchargeaient un camion devant une boutique de confection. Le Bateleur les ignora, perdu dans ses pensées.

Le Baron n’était pas en ville, ce qui était plutôt une chance. Le Bateleur aurait le temps de couvrir ses traces avant qu’il ne revienne. Pour bien faire, il aurait fallu attendre qu’il fasse jour pour visiter l’appartement du vieil homme mais le Bateleur n’était pas sûr de pouvoir patienter jusqu’au lendemain. C’était le genre d’affaire à régler le plus vite possible, avant que la proie ne s’aperçoive qu’elle est traquée.

Vingt minutes plus tard, le Bateleur était au pied de l’immeuble du Baron, dans une petite rue donnant sur l’avenue de la Grande Armée. La porte à code ne lui résista pas longtemps et il monta quatre à quatre les grandes marches de marbre jusqu’au deuxième étage. Il n’avait pas allumé la lumière pour ne pas alerter le voisinage, et de toute façon l’obscurité ne le gênait pas outre mesure.

Il frappa à la porte, deux coups secs, et attendit une réponse qui ne vint pas. Sortant alors de son sac deux fines tiges d’acier, il entreprit de besogner la serrure, qui céda après un quart d’heure d’efforts. Où qu’il soit pour le moment, le Baron saurait qu’on était en train de pénétrer son saint des saints, mais le Bateleur n’en avait cure.

Sur la pointe des pieds, il entra dans le vestibule, évitant le regard sévère des ancêtres accrochés au mur. Il y avait quatre toiles, représentant chacune un homme entre deux âges, richement vêtu. La plus ancienne avait été peinte en Hollande, quatre siècles plus tôt. À elle seule, elle valait autant que l’appartement tout entier.

C’est dans un petit secrétaire empire qu’il trouva ce qu’il cherchait : le carnet d’adresses du Baron. Un coup d’œil à une des pendulettes lui démontra qu’il avait largement le temps d’en recopier l’essentiel. Il y avait là les coordonnées personnelles de quelques politiciens éminents, celles de deux actrices et les adresses de quelques pointures de l’occulte : un sataniste, deux sorcières dont la réputation avait franchi les frontières, le leader d’une petite secte thaumaturgique qui se réclamait de la Golden Dawn… Et dans le tas, le numéro de téléphone d’une Erzebeth.

- Banco. À nous deux, Beth…

Il n’avait plus de raison de s’attarder. Reprenant son sac, il laissa les lieux en l’état, ne prenant qu’un stylet d’acier, objet ancien aux armes d’une grande famille de la Russie Impériale. Le Baron le retrouverait bien un jour et suivrait une fausse piste qui le mènerait tout droit à un kabbaliste de Prague, ce qui aurait pour effet direct de blanchir le Bateleur. Un bon moyen de ne pas attirer l’attention sur soi. Et de la détourner à mesure…

Il ne lui fallut que quelques instants pour se perdre dans la foule qui se pressait aux sorties des cinémas, sur les Champs. Descendant l’avenue, il se retrouva bientôt sur les bords de la Seine qu’il remonta jusqu’à la passerelle des Arts. Les projecteurs des bateaux-mouches illuminaient le fleuve, donnant à l’eau un aspect féerique, lumineux et propre, difficilement compatible avec la grisaille affichée de jour. Le Bateleur traversa, s’enfonça dans le dédale des ruelles du sixième arrondissement, puis arriva devant l’école de médecine.

Le studio n’était pas très reluisant. L’unique fenêtre donnait sur une des galeries latérales de l’Odéon, les murs étaient couverts d’affiches révolutionnaires déchirées, dont un Che garanti d’époque. Mais il y avait un coin de la pièce qui tranchait avec le reste : trois ordinateurs récents, dont un que le grand public ne verrait jamais, un fouillis de câbles et de périphériques bourdonnant en cadence, et au milieu de tout ça un improbable personnage, moitié étudiant attardé, moitié savant fou à la conquête du monde.

- Monsieur Wire, tu aurais deux minutes pour me trouver à qui appartient ce numéro de téléphone ?

- Il y a des annuaires inversés, pour ça.

- C’est probablement une liste rouge.

Le maître des lieux haussa le sourcil et prit un air intéressé.

- Un officiel ?

- Ce numéro-là, non. Mais l’affaire devrait permettre de faire tomber le préfet de police.

- Pas mal. Donne-moi ce numéro.

Tout en tapant quelques codes sur un des claviers, l’informaticien continua la conversation comme si de rien n’était.

- Mais au fait, bonhomme, je croyais que tu restais en dehors des affaires politiques… Tu viens de rallier la cause ?

- C’est juste… un effet secondaire d’un travail que je suis en train d’accomplir.

- Je comprends mieux. Dis donc, tu frappes fort… C’est un numéro réservé.

- Et c’est quoi, ça ?

- Numéro sans abonné, mais pas libre non plus… C’est encore mieux que la liste rouge : il n’existe pas.

Le Bateleur se pencha vers l’écran. L’histoire commençait à l’inquiéter.

- C’est bidon ? Le numéro est faux ?

- Non. Réservé. Ça veut dire qu’on les garde pour des services spéciaux, des concubines de présidents, des transfuges à haut risque… C’est un peu plus compliqué à obtenir. Reviens dans une heure.

Une heure à tuer, une heure de perdue. La nuit ne serait probablement pas éternelle, et il fallait conclure vite. Le Bateleur jeta un coup d’œil à un horodateur. Une heure et demie du matin. Il valait peut-être mieux mettre l’intermède à profit pour retourner voir le jeune homme et lui demander des précisions.

Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver au Panthéon. Il pénétra dans un des immeubles cossus de la place et monta jusqu’à l’appartement où vivait son client. Il frappa par acquit de conscience, mais soit le jeune homme dormait, soit il n’était pas là. Le Bateleur força la serrure, bien plus facile à domestiquer que celle du Baron.

Personne dans l’appartement. Luxueux, mais un poil trop tape à l’œil. Le Bateleur sourit en constatant qu’une sérigraphie de Klee avait été posée à l’envers. Il y avait une reproduction d’un Bacon, aussi, un genre de crucifixion sanguinolente. Curieusement, le Bateleur se dit que ça faisait sens. Il passa en revue les quelques pièces. Le lit était défait, impossible de savoir depuis quand. Inutile de s’attarder. Le Bateleur sortit, ferma la porte et retourna chez Monsieur Wire.

L’informaticien était occupé à sortir un listing d’adresses secrètes du ministère de la Défense.

- J’ai ce que tu m’as demandé. Tu ne me dois rien, à propos. J’en ai profité pour récupérer quelques trucs utiles.

- Je n’en doute pas, Wire. Où vit-elle ?

- Elle ? C’est une fille ? Marrant, l’adresse correspond à une société d’export… Une nana, dis-tu… Dis-moi, le jongleur, tu ne serais pas en train de t’encanailler ?

- Encanaille-toi toi-même, Wire. Tu en a plus besoin que moi. Ça fait combien de temps que tu n’es pas sorti de ton antre ?

- Depuis hier matin, pour aller chercher des surgelés.

- Soit c’est une coïncidence, soit tu es en progrès. Allez, merci.

De retour dans la rue, le Bateleur regarda l’adresse. Un appartement en bas de la rue Saint Martin. À trente mètres à peine de l’endroit où il jonglait d’habitude. La coïncidence lui arracha un sourire : il était passé devant en début de soirée, avant même de commencer ses recherches.

L’entrée de l’immeuble n’était pas fermée. Il s’arrêta devant les boîtes aux lettres, mais ne trouva aucune indication de nom pouvant correspondre à Beth ou à une société d’export. Il ressortit. Vu de la rue, il n’y avait aucune fenêtre éclairée. Vu de la cour, juste une lueur mouvante, perçant entre deux rideaux au troisième. Le Bateleur hésita un instant : si près de son territoire, il ne voulait pas courir le risque de se tromper.

Il grimpa l’escalier à pas de loup et s’arrêta devant la porte. Collant son œil au judas, il n’arriva à percevoir qu’un point de lumière jaunâtre, de l’autre côté. En désespoir de cause, il se pencha pour écouter à la serrure.

La vie des animaux, la bande son assourdie d’un documentaire sur les mœurs d’une antilope du Kenya. Pas le genre de bruits auxquels il s’attendait. Le Bateleur s’écarta de la porte et s’accouda à la rampe de bois usé pour chercher une autre approche.

Il redescendit étudier les boîtes aux lettres. À la lueur de son briquet, il en repéra deux qui ne portaient pas d’étiquette. Une d’elles correspondait à une chambre de bonne sous les combles et l’autre à l’appartement du quatrième gauche. Pas de courrier ni dans l’une ni dans l’autre, pas plus que de prospectus. La chambre de bonne ne cadrait pas. L’appartement, par contre…

La porte ne payait pas de mine, avait besoin d’une couche de peinture et n’était pas fermée. Il entra en silence. Personne dans le salon, ni dans la cuisine. Un gémissement étouffé se fit entendre, venant de la chambre à coucher. Le Bateleur entrouvrit la porte. Elle était là, léchant -non- buvant l’intérieur de la cuisse du jeune homme. Lui geignait doucement, en cadence avec les bruits de succion de la femme, le regard vide. Le Bateleur posa son sac, en sortit une baïonnette et s’approcha de celle qui ne pouvait être que Beth.

Elle l’entendit, mais trop tard : il l’attrapa par les cheveux, la tira en arrière et lui trancha la gorge. Le jeune homme sortit de sa torpeur et se mit à hurler. Le Bateleur finit de couper la tête de la femme et la posa par terre, devant le lit. Puis il lui planta la baïonnette dans le cœur. Le jeune homme eut un haut-le-coeur, se rua vers la salle de bain mais vomit avant de l’atteindre et il finit par s’écrouler, perdant abondamment son sang par sa blessure de la cuisse. Artère fémorale tranchée : la blessure qui tue les matadors dans l’arène, pensa le Bateleur. Portant le corps de la femme, il enjamba le jeune homme et entra dans la salle de bains. Un lavabo luxueux, pas mal de produits de beauté, mais pas de miroir.

Le Bateleur posa le corps dans la baignoire et l’aspergea de tout ce qu’il put trouver de combustible : eau de Cologne, lotion capillaire, parfum, essence à briquet, puis il y mit le feu. Pendant que Beth brûlait, il partit chercher un sac en plastique dans la cuisine et emballa soigneusement la tête. Puis il s’occupa du jeune homme, pansa sa plaie, l’habilla et le réveilla en le giflant.

- C’est fini. Elle est morte.

Le jeune homme eut un nouveau haut-le-coeur, mais il n’avait rien à vomir et il tomba à genoux en se contorsionnant.

- Je sais, c’est comme un éternuement qui refuse de partir, lui glissa le Bateleur. Je vais vous apporter un verre d’eau, ça vous fera du bien. Après, il faudra nous en aller.

D’une main tremblante, le jeune homme accepta le verre d’eau et il se mit à boire à petites gorgées. Le Bateleur attendit patiemment qu’il ait fini puis il essuya soigneusement le verre et retourna le porter dans la cuisine. Ensuite, il alla récupérer sa baïonnette dans les restes fumants qui jonchaient le fond de la baignoire. Le feu avait parfaitement nettoyé la lame.

Dix minutes plus tard, les deux hommes traversaient la Seine. Au milieu du pont, le Bateleur tendit au jeune homme le sac en plastique contenant la tête.

- Tenez. C’est à vous qu’il revient de finir ce qui a été commencé.

Le jeune homme hésita, se décida enfin à prendre le sac et le jeta dans le fleuve. Les remous s’effacèrent au moment où l’aube commençait à poindre. Le jeune homme regardait l’eau sans mot dire, tête basse.

Le Bateleur le laissa là et repartit vers Beaubourg. Les quilles s’agitaient dans son sac, semblant réclamer une heure ou deux de jonglerie.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pollution sonore

Vous savez ce qu'il existe de pire que les télé-réalités où des gens superficiels essaient de faire de l'introspection sur leurs sentiments avec un vocabulaire que même un CRS trouverait pauvre ? Les mêmes, mais traduites. Là on touche au sublime. La télé-réalité c'est toujours un truc qui m'a mis mal à l'aise, même à l'époque de The Real World sur MTV, à une époque où la télé était dans la pièce où je bossais, et où je mettais en fond soit une chaîne info, soit MTV. C'était il y a plus de vingt ans et c'est la dernière période de ma vie où j'ai été vaguement à jour sur ce qui se faisait en termes de musique. Bon, l'arrivée de The Real World a plus ou moins coïncidé avec celle de la RnB et j'ai décroché de MTV, puis globalement de la télé. Je ne regarde quasi plus d'émissions classiques, seulement des films, des séries et des documentaires. Résultat des courses, je suis à la rue sur tous ces trucs. Mais parfois, notamment pendant les vac...

Tombent les renards en feu

Ça faisait des années que j'utilisais et que je défendais Firefox, ce navigateur internet qui est le très lointain héritier de l'antédiluvien Netscape. L'outil était puissant, rapide, efficace, des lieux devant l'immonde Explorer. Mais depuis les mises à jour de cet été, tout déconne. Gestion du Java complètement aléatoire, persistances d'affichage anormales, perte de la prise en compte de balises HTML pourtant classiques... Et à chaque nouvelle mise à jour, je me prends à espérer que ces problèmes seront réglés, et à chaque nouvelle mise à jour, c'est pire. Tout se passe comme si la Mozilla Corporation, éditeur du logiciel, était devenue Microsoft de la grande époque. Firefox 6.0 sur Mac, c'est un merdier total. Et la version 5, sortie deux mois plus tôt, déconnait déjà dans les grandes largeurs. J'envisage très sérieusement de passer à un autre navigateur. Je n'aime pas ça : j'ai mes habitudes, mes paramétrages, mes kilos de signets, et il v...

C'est dans les vieilles soupes qu'on fait les meilleures lectures

C'est marrant, en ce moment, je me fais une cure de vieux bouquins, parfois en rééditions, parfois en exhumations de derrière mes étagères, ou en récupérations dans des bacs à vils prix. J'ai pourtant pas mal de trucs récents sur ma pile des "à lire", pile aux dimensions de plus en plus conséquentes, mais il y a des moments, comme ça. C'est une question d'humeur. Besoins de lectures à papa… Voire à grand-papa. J'ai fait une cure de Mickey Spillane, par exemple. C'est pas fin, vous me direz. C'est pas ce qu'on lui demande non plus, je vous répondrai. Là, c'était En quatrième vitesse , le premier Mike Hammer. Où l'on voit que Frank Miller a une dette importante (il ne s'en est jamais caché) envers Spillane. Ce ouiquainde, je suis en plein dans Seul contre la Légion , de Jack Williamson. Ça, c'est du bon vieux space opera pulpesque. C'est à peu près contemporain du cycle des Fulgur, de E.E. Doc Smith, pour situer. Bon, c'es...

Mangé aux mythes

Bon, je sue sang et eau pour finir dans les délais la rédaction de Mythe et Super-Héros , mon ouvrage à paraître chez les Moutons Electriques. Et puis je me suis avisé qu'il faudrait que je commence à réunir l'iconographie, aussi. Depuis ce matin, je scanne, je cherche, j'épluche. Et j'adore. Mais c'est du boulot, la vache, j'aurais pas cru à ce point.

Ultimate power of the Niko

C'est effrayant, quand même, le pouvoir qu'on finit par acquérir sur les gens, sans même le savoir. Dans mon quartier, depuis que les gens savent que "le grand monsieur du 24 dont on se demandait s'il n'était pas au chômage, à force de la voir aller prendre son café au bistrot à n'importe quelle heure, là, eh bien vous savez quoi ? Il fait des livres ! Si, comme je vous le dis !", d'un coup, on me regarde différemment. Et on tend l'oreille quand je dis un truc vaguement intelligent, et on acquiesce d'un air entendu genre "il doit savoir de quoi il cause". C'est un peu comme ça que je m'étais retrouvé bombardé expert sur les bonus d'un DVD de japanime. Ça tombait bien, c'était un super film ( Jin Roh, la brigade des loups ), mais bon, il suffit de voir ma dévédéthèque pour voir que je suis loin d'être une pointure dans ce domaine. Il y a des Oshii, des Ghibli, et sinon deux ou trois trucs dépareillés grattés chez de...

Le super-saiyan irlandais

Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball , Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku ).    Le roi des singes, encore en toute innocence. Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dr...

Juste une mise au point, par souci d'urbanité

Alors au fil de questions qui reviennent, et maintenant qu'il y a des communiqués officiels, je peux donc le dire à présent : oui, je fais partie de l'équipe de traducteurs réunie par Urban Comics , le label du groupe Média Participations qui reprend l'édition des DC Comics en France à partir de 2012. Il y a de beaux livres qui se préparent, c'est clair. L'équipe éditoriale, ce sont des gens qui aiment le comics. Qui ont envie de faire quelque chose de durable, de solide, avec de chouettes bouquins. Les premières annonces donnent un avant goût de leur démarche, je pense, permettant d'assurer la continuité, mais aussi de revenir sur l'imposant patrimoine DC. Pour un peu, j'ai l'impression de me retrouver dans ce bouillonnement qu'il y avait chez Semic au moment où on lançait les Semic Books, ou on tentait Birds of Prey et Génération DC . Que de souvenirs. Il y a un peu la même énergie. La différence, c'est que leur hiérarchie à l'air de...

Sale année pour le futur

Entre Ray Bradbury qui a passé l'arme à gauche avant  les vacances, Roland C. Wagner mort plus tôt ce mois-ci et Neil Armstrong décédé hier soir, on peut dire que ça va mal pour le futur. Notre futur se meurt à mesure que ceux qui le rêvent ou l'incarnent tirent la révérence et se retrouvent enfermés dans un passé figé. Vous noterez que je n'inclus pas Steve Jobs dans les incarnations du futur. Le futur vendu par Jobs (et Zuckerberg et les autres de cet acabit), en fait, il ne m'intéresse pas tellement, je le considère même comme une escroquerie : l'iphone et fèces-bouc, ce n'est pas le futur, c'est le culte de l'immédiateté, c'est l'enfermement dans le présent, justement, avec juste un petit vernis technophile qui, sur le fond, était déjà moisi à l'époque du futurisme italien. C'est baisser la tête pour voir ses messages inutiles genre "je like" ou "kikoulol", alors que Ray Bradbury et Roland C. Wagner nous forçai...

Tiens, ça faisait longtemps...

Que je n'avais pas mis en ligne un nouvel extrait du tome 2 de Crusades (La Porte d'Hermès, par Izu, Nikolavitch et Zhang Xiaoyu, mais ça vous le saviez probablement déjà). Voilà, c'est chose faite !

Le commencement de la fin

C'est cyclique, ces tubes que tout le monde fredonne, que tout le monde reprend, que tout le monde a entendu et que tout le monde sait identifier. Il y a des chansons comme ça qui atteignent une sorte de masse critique, tous les quelques temps. Et puis vient le moment où pouf, la vague retombe. Où le truc se ringardise d'un coup, et où l'on passe à autre chose. Je crois qu'on est pas loin d'y arriver pour Happy , le tube de Pharrell Williams, lauréat 2014 du prix Jamiroquai du jeune chanteur à chapeau qui incarne la coolitude décalée juste ce qu'il faut* . Y a des signes qui ne trompent pas : on l'entend comme bande-son dans des pubs pour bagnoles, et des entreprises commencent à le mettre en musique d'attente quand on téléphone comme les premières Quatre Saisons de Vivaldi venues. Du coup, le truc va lasser, et en plus les gens vont peut-être finir par se rendre compte que les paroles n'ont aucun sens. Dans très peu de temps, tout le monde tr...