Accéder au contenu principal

Bateleur 1

Aujourd'hui c'est le Bradbury Day, et en hommage au vieux Ray qui aurait eu 98 ans aujourd'hui, plein d'auteurs diffusent gratuitement une nouvelle. Voilà la mienne. C'est une vieillerie, qui a un peu plus d'une vingtaine d'années et est grevée de grosses scories de style, et des éléments qui datent le texte. Idéalement, ce serait à retravailler en profondeur, mais ça représenterait un énorme boulot (vu que ce texte est le premier d'une série qui en compte une demi-douzaine) (mais qui demeure inachevée à ce jour). Peut-être que je vous passerai le suivants à l'occasion, si ça vous plait.

L'illus est de Jim Lainé
je l'avais colorisée à l'époque, sous 'Toshop 2,5 ou 3, je ne sais plus



Quelque part au bout de la nuit

Le Bateleur se mit à rire, de ce rire moqueur mais désabusé qui était sa marque personnelle. Il porta le verre de bière à ses lèvres, en aspira une gorgée, puis le reposa sur un carré de carton à l’effigie d’un quelconque footballeur brésilien.

- Qu’est-ce que ça a de drôle ? Vous ne me croyez pas, c’est ça ? Vous vous moquez de moi comme les autres !

Haussant les épaules, le Bateleur essuya une goutte de mousse au coin de ses lèvres, puis il passa la main dans ses longs cheveux bouclés pour les remettre en ordre.

- Non, très cher. Pas comme les autres. Je me moque de vous, c’est vrai, mais précisément parce que je vous crois. Je me moque de vous parce que vous êtes tombé dans le plus vieux des pièges.

Le jeune homme regarda son interlocuteur sans comprendre.

- Que voulez-vous dire ?

- Juste ce que j’ai dit. Vous avez été manipulé. Vous avez vu et cru ce qu’on vous a montré. Rentrez chez vous et laissez-moi faire.

Le jeune homme fit mine de se retourner mais le Bateleur l’arrêta d’un geste.

- Ah, d’abord vous payez les bières. Ensuite vous rentrez chez vous. Je prendrai contact en temps utile.

Une fois qu’il fut parti, le Bateleur finit sa bière à petites gorgées et sortit à son tour. Il se sentait d’étrangement bonne humeur et décida de passer par Beaubourg avant d’aller jeter un coup d’œil à ce qui préoccupait tant le jeune homme.

Depuis le début des travaux, une grande partie des artistes de rue avait émigré vers la fontaine des innocents, ce qui avait donné lieu à d’âpres luttes pour la conquête du territoire. Le Bateleur avait refusé de s’en mêler. Il avait ses habitudes au pied de l’horloge de l’an 2000, à présent démontée. Il avait trouvé amusant de se livrer au métier médiéval de jongleur devant ce symbole de la foi progressiste.

Il lança les quilles les unes après les autres, les faisant tournoyer dans l’air au-dessus de lui. Deux ou trois badauds s’assemblèrent, des étrangers sans doute. Il décida de les épater un peu. Les quilles se mirent à briller au fur et à mesure qu’il murmurait d’anciennes paroles. Un japonais prit une photo. Il sera déçu, pensa le Bateleur. L’extrémité des quilles prit feu, et le japonais mitrailla de plus belle. Gâchis de pellicule, vraiment. Il est plus facile de faire croire des choses à une foule qu’à un objectif.

À l’issue du numéro, les pièces se mirent à pleuvoir dans la soucoupe d’étain. Les touristes se dispersèrent et bientôt il ne resta plus qu’un grand type dont le costume était à peu près le même que celui du Bateleur : pantalon de cuir, Doc Maertens et t-shirt, avec par-dessus un blouson de cuir râpé de la même couleur noire un peu passée que le reste.

- Il faudra un jour que tu m’expliques comment tu fais ça, et pourquoi tu ne le fais pas à chaque fois. Tu serais le jongleur le plus riche sur la place, si seulement tu étais plus constant…

- Un bon magicien n’explique jamais comment il réalise un tour, Kevin. Et devenir le plus riche des jongleurs ne m’intéresse pas.

L’autre haussa les épaules.

- Tu viens boire un verre ?

- Non. J’ai à faire ce soir. Je n’ai jonglé que pour me mettre en forme, me détendre un peu avant le vrai travail.

- À ta guise, répondit Kevin en haussant les épaules.

Remballant ses quilles, le Bateleur adressa aux passants un sourire entendu, puis il leur tourna le dos. Il laissa le centre culturel et ses tuyauteries derrière lui pour s’enfoncer dans le Marais. Les rares réverbères s’allumèrent d’un coup, tentant sans succès de remplacer la lumière d’un jour finissant.

Le porche n’avait l’air de rien, un recoin à deux pas d’une librairie anarchiste, un renfoncement obscur et anonyme donnant sans doute sur une courette intérieure. Le Bateleur entra. Un grand type à l’accent yougoslave l’arrêta d’un geste.

- Soirée privée, mec. Dégage de là.

Le Bateleur plongea ses regards dans l’œil droit du videur et commença à faire le ménage dans son esprit. Il ressentit comme une secousse quand l’autre céda. L’épais gardien se tint raide, vaguement absent. Le Bateleur lui passa la main devant les yeux et, n’obtenant aucune réaction, s’estima satisfait. Il pénétra plus avant dans le couloir obscur.

Un escalier voûté, puis les caves de l’immeuble. L’éclairage tamisé rendait la scène un peu indistincte, mais les nombreux reflets indiquaient sans ambiguïté l’omniprésence du cuir : cuir des sofas, cuir des vêtements, cuir des masques et des cravaches, le tout noyé dans une épaisse fumée.

- Qui voilà ! Jadran t’a laissé passer ?

- Je l’ai eu au charme.

Le patron de l’établissement esquissa un sourire et rajusta une lanière sur son épaule.

- Bien entendu. Ton charme est légendaire. Tu cherches quelque chose de particulier ?

- Une femme.

- Cuir, chaînes, ou les deux ? Une dominatrice, peut-être, ça te changera.

Sans relever le sarcasme, le Bateleur posa son sac dans un coin puis s’assit sur un canapé, à côté d’un ex-ministre trop occupé pour remarquer son intrusion.

- Pas une habituée. Elle n’a dû venir que trois ou quatre fois, et récemment. Charismatique, mais pas forcément jolie.

- Ton genre, quoi. Tu as enfin trouvé l’âme sœur ?

- T’occupe. Elle était là il y a deux nuits. Tu l’as vue, oui ou non ?

- Oui.

Le Bateleur se cala plus profondément dans le fauteuil.

- Quoi d’autre ?

- Qu’as-tu à m’offrir ?

- Que veux-tu ?

Le patron se pencha en avant et sa voix se fit murmure.

- Le nouveau préfet de police… Il était aux mœurs, avant. Et il ne me veut pas de bien. Comment s’en débarrasser ?

Pas de réponse. Le Bateleur regardait dans le vide, visiblement soucieux.

- Je sais que tu ne fais pas ce genre de choses, mec, continua le patron. Mais je sais aussi que tu connais des gens qui les font, et les font bien.

Toujours pas de réponse. Puis le Bateleur tira un paquet de cigarettes de sa poche, en arracha une languette de carton, puis y inscrivit un nom et une adresse.

- Voilà. Maintenant je veux mes réponses.

Le patron lut les deux lignes de texte, plia le carton et le glissa dans sa botte cloutée.

- Elle n’est venue que deux fois, commença-t-il, et à la deuxième elle était accompagnée par un type blond…

- Pas bien grand, l’air un peu perdu. Mais genre fils de bonne famille.

- C’est exactement ça, mec. Si tu connais les réponses, je ne vois pas pourquoi tu poses les questions. En tout cas, il avait le genre un poil drogué, mais qui n’a pas encore l’habitude. Jamais vu ce gars avant.

- Mais elle, d’où elle venait ?

- Elle avait une recommandation du Baron. Alors je n’ai pas osé me rancarder davantage. Mais son gigolo l’a appelé Beth… Je crois que c’était ça : Beth.

Le Bateleur se leva et reprit son sac ; il n’avait pas besoin de rester plus longtemps, ayant eu toutes les informations et toutes les confirmations que pouvait lui donner le patron de l’établissement. À côté de lui, l’ancien ministre se mit à gémir doucement. À grands pas, suivi par le patron, le jongleur se dirigea vers la sortie.

- Quand tu iras voir Christine, tu lui diras que tu viens de ma part. Elle saura ne pas te faire payer trop cher ses services.

- J’ai de l’argent, vieux. Je sais ce que ça coûte de se débarrasser d’un mec, surtout d’un officiel.

- Ce n’est pas de l’argent qu’elle te réclamera. Et en un sens, j’imagine que ça te plaira. Mais ça te coûtera cher de toute façon.

Puis il sortit. Dans le couloir, le videur était à genoux et vomissait abondamment.

- Salut Jadran, et bonne descente.

La rue était presque déserte, hormis deux pakistanais au noir qui déchargeaient un camion devant une boutique de confection. Le Bateleur les ignora, perdu dans ses pensées.

Le Baron n’était pas en ville, ce qui était plutôt une chance. Le Bateleur aurait le temps de couvrir ses traces avant qu’il ne revienne. Pour bien faire, il aurait fallu attendre qu’il fasse jour pour visiter l’appartement du vieil homme mais le Bateleur n’était pas sûr de pouvoir patienter jusqu’au lendemain. C’était le genre d’affaire à régler le plus vite possible, avant que la proie ne s’aperçoive qu’elle est traquée.

Vingt minutes plus tard, le Bateleur était au pied de l’immeuble du Baron, dans une petite rue donnant sur l’avenue de la Grande Armée. La porte à code ne lui résista pas longtemps et il monta quatre à quatre les grandes marches de marbre jusqu’au deuxième étage. Il n’avait pas allumé la lumière pour ne pas alerter le voisinage, et de toute façon l’obscurité ne le gênait pas outre mesure.

Il frappa à la porte, deux coups secs, et attendit une réponse qui ne vint pas. Sortant alors de son sac deux fines tiges d’acier, il entreprit de besogner la serrure, qui céda après un quart d’heure d’efforts. Où qu’il soit pour le moment, le Baron saurait qu’on était en train de pénétrer son saint des saints, mais le Bateleur n’en avait cure.

Sur la pointe des pieds, il entra dans le vestibule, évitant le regard sévère des ancêtres accrochés au mur. Il y avait quatre toiles, représentant chacune un homme entre deux âges, richement vêtu. La plus ancienne avait été peinte en Hollande, quatre siècles plus tôt. À elle seule, elle valait autant que l’appartement tout entier.

C’est dans un petit secrétaire empire qu’il trouva ce qu’il cherchait : le carnet d’adresses du Baron. Un coup d’œil à une des pendulettes lui démontra qu’il avait largement le temps d’en recopier l’essentiel. Il y avait là les coordonnées personnelles de quelques politiciens éminents, celles de deux actrices et les adresses de quelques pointures de l’occulte : un sataniste, deux sorcières dont la réputation avait franchi les frontières, le leader d’une petite secte thaumaturgique qui se réclamait de la Golden Dawn… Et dans le tas, le numéro de téléphone d’une Erzebeth.

- Banco. À nous deux, Beth…

Il n’avait plus de raison de s’attarder. Reprenant son sac, il laissa les lieux en l’état, ne prenant qu’un stylet d’acier, objet ancien aux armes d’une grande famille de la Russie Impériale. Le Baron le retrouverait bien un jour et suivrait une fausse piste qui le mènerait tout droit à un kabbaliste de Prague, ce qui aurait pour effet direct de blanchir le Bateleur. Un bon moyen de ne pas attirer l’attention sur soi. Et de la détourner à mesure…

Il ne lui fallut que quelques instants pour se perdre dans la foule qui se pressait aux sorties des cinémas, sur les Champs. Descendant l’avenue, il se retrouva bientôt sur les bords de la Seine qu’il remonta jusqu’à la passerelle des Arts. Les projecteurs des bateaux-mouches illuminaient le fleuve, donnant à l’eau un aspect féerique, lumineux et propre, difficilement compatible avec la grisaille affichée de jour. Le Bateleur traversa, s’enfonça dans le dédale des ruelles du sixième arrondissement, puis arriva devant l’école de médecine.

Le studio n’était pas très reluisant. L’unique fenêtre donnait sur une des galeries latérales de l’Odéon, les murs étaient couverts d’affiches révolutionnaires déchirées, dont un Che garanti d’époque. Mais il y avait un coin de la pièce qui tranchait avec le reste : trois ordinateurs récents, dont un que le grand public ne verrait jamais, un fouillis de câbles et de périphériques bourdonnant en cadence, et au milieu de tout ça un improbable personnage, moitié étudiant attardé, moitié savant fou à la conquête du monde.

- Monsieur Wire, tu aurais deux minutes pour me trouver à qui appartient ce numéro de téléphone ?

- Il y a des annuaires inversés, pour ça.

- C’est probablement une liste rouge.

Le maître des lieux haussa le sourcil et prit un air intéressé.

- Un officiel ?

- Ce numéro-là, non. Mais l’affaire devrait permettre de faire tomber le préfet de police.

- Pas mal. Donne-moi ce numéro.

Tout en tapant quelques codes sur un des claviers, l’informaticien continua la conversation comme si de rien n’était.

- Mais au fait, bonhomme, je croyais que tu restais en dehors des affaires politiques… Tu viens de rallier la cause ?

- C’est juste… un effet secondaire d’un travail que je suis en train d’accomplir.

- Je comprends mieux. Dis donc, tu frappes fort… C’est un numéro réservé.

- Et c’est quoi, ça ?

- Numéro sans abonné, mais pas libre non plus… C’est encore mieux que la liste rouge : il n’existe pas.

Le Bateleur se pencha vers l’écran. L’histoire commençait à l’inquiéter.

- C’est bidon ? Le numéro est faux ?

- Non. Réservé. Ça veut dire qu’on les garde pour des services spéciaux, des concubines de présidents, des transfuges à haut risque… C’est un peu plus compliqué à obtenir. Reviens dans une heure.

Une heure à tuer, une heure de perdue. La nuit ne serait probablement pas éternelle, et il fallait conclure vite. Le Bateleur jeta un coup d’œil à un horodateur. Une heure et demie du matin. Il valait peut-être mieux mettre l’intermède à profit pour retourner voir le jeune homme et lui demander des précisions.

Il ne lui fallut pas longtemps pour arriver au Panthéon. Il pénétra dans un des immeubles cossus de la place et monta jusqu’à l’appartement où vivait son client. Il frappa par acquit de conscience, mais soit le jeune homme dormait, soit il n’était pas là. Le Bateleur força la serrure, bien plus facile à domestiquer que celle du Baron.

Personne dans l’appartement. Luxueux, mais un poil trop tape à l’œil. Le Bateleur sourit en constatant qu’une sérigraphie de Klee avait été posée à l’envers. Il y avait une reproduction d’un Bacon, aussi, un genre de crucifixion sanguinolente. Curieusement, le Bateleur se dit que ça faisait sens. Il passa en revue les quelques pièces. Le lit était défait, impossible de savoir depuis quand. Inutile de s’attarder. Le Bateleur sortit, ferma la porte et retourna chez Monsieur Wire.

L’informaticien était occupé à sortir un listing d’adresses secrètes du ministère de la Défense.

- J’ai ce que tu m’as demandé. Tu ne me dois rien, à propos. J’en ai profité pour récupérer quelques trucs utiles.

- Je n’en doute pas, Wire. Où vit-elle ?

- Elle ? C’est une fille ? Marrant, l’adresse correspond à une société d’export… Une nana, dis-tu… Dis-moi, le jongleur, tu ne serais pas en train de t’encanailler ?

- Encanaille-toi toi-même, Wire. Tu en a plus besoin que moi. Ça fait combien de temps que tu n’es pas sorti de ton antre ?

- Depuis hier matin, pour aller chercher des surgelés.

- Soit c’est une coïncidence, soit tu es en progrès. Allez, merci.

De retour dans la rue, le Bateleur regarda l’adresse. Un appartement en bas de la rue Saint Martin. À trente mètres à peine de l’endroit où il jonglait d’habitude. La coïncidence lui arracha un sourire : il était passé devant en début de soirée, avant même de commencer ses recherches.

L’entrée de l’immeuble n’était pas fermée. Il s’arrêta devant les boîtes aux lettres, mais ne trouva aucune indication de nom pouvant correspondre à Beth ou à une société d’export. Il ressortit. Vu de la rue, il n’y avait aucune fenêtre éclairée. Vu de la cour, juste une lueur mouvante, perçant entre deux rideaux au troisième. Le Bateleur hésita un instant : si près de son territoire, il ne voulait pas courir le risque de se tromper.

Il grimpa l’escalier à pas de loup et s’arrêta devant la porte. Collant son œil au judas, il n’arriva à percevoir qu’un point de lumière jaunâtre, de l’autre côté. En désespoir de cause, il se pencha pour écouter à la serrure.

La vie des animaux, la bande son assourdie d’un documentaire sur les mœurs d’une antilope du Kenya. Pas le genre de bruits auxquels il s’attendait. Le Bateleur s’écarta de la porte et s’accouda à la rampe de bois usé pour chercher une autre approche.

Il redescendit étudier les boîtes aux lettres. À la lueur de son briquet, il en repéra deux qui ne portaient pas d’étiquette. Une d’elles correspondait à une chambre de bonne sous les combles et l’autre à l’appartement du quatrième gauche. Pas de courrier ni dans l’une ni dans l’autre, pas plus que de prospectus. La chambre de bonne ne cadrait pas. L’appartement, par contre…

La porte ne payait pas de mine, avait besoin d’une couche de peinture et n’était pas fermée. Il entra en silence. Personne dans le salon, ni dans la cuisine. Un gémissement étouffé se fit entendre, venant de la chambre à coucher. Le Bateleur entrouvrit la porte. Elle était là, léchant -non- buvant l’intérieur de la cuisse du jeune homme. Lui geignait doucement, en cadence avec les bruits de succion de la femme, le regard vide. Le Bateleur posa son sac, en sortit une baïonnette et s’approcha de celle qui ne pouvait être que Beth.

Elle l’entendit, mais trop tard : il l’attrapa par les cheveux, la tira en arrière et lui trancha la gorge. Le jeune homme sortit de sa torpeur et se mit à hurler. Le Bateleur finit de couper la tête de la femme et la posa par terre, devant le lit. Puis il lui planta la baïonnette dans le cœur. Le jeune homme eut un haut-le-coeur, se rua vers la salle de bain mais vomit avant de l’atteindre et il finit par s’écrouler, perdant abondamment son sang par sa blessure de la cuisse. Artère fémorale tranchée : la blessure qui tue les matadors dans l’arène, pensa le Bateleur. Portant le corps de la femme, il enjamba le jeune homme et entra dans la salle de bains. Un lavabo luxueux, pas mal de produits de beauté, mais pas de miroir.

Le Bateleur posa le corps dans la baignoire et l’aspergea de tout ce qu’il put trouver de combustible : eau de Cologne, lotion capillaire, parfum, essence à briquet, puis il y mit le feu. Pendant que Beth brûlait, il partit chercher un sac en plastique dans la cuisine et emballa soigneusement la tête. Puis il s’occupa du jeune homme, pansa sa plaie, l’habilla et le réveilla en le giflant.

- C’est fini. Elle est morte.

Le jeune homme eut un nouveau haut-le-coeur, mais il n’avait rien à vomir et il tomba à genoux en se contorsionnant.

- Je sais, c’est comme un éternuement qui refuse de partir, lui glissa le Bateleur. Je vais vous apporter un verre d’eau, ça vous fera du bien. Après, il faudra nous en aller.

D’une main tremblante, le jeune homme accepta le verre d’eau et il se mit à boire à petites gorgées. Le Bateleur attendit patiemment qu’il ait fini puis il essuya soigneusement le verre et retourna le porter dans la cuisine. Ensuite, il alla récupérer sa baïonnette dans les restes fumants qui jonchaient le fond de la baignoire. Le feu avait parfaitement nettoyé la lame.

Dix minutes plus tard, les deux hommes traversaient la Seine. Au milieu du pont, le Bateleur tendit au jeune homme le sac en plastique contenant la tête.

- Tenez. C’est à vous qu’il revient de finir ce qui a été commencé.

Le jeune homme hésita, se décida enfin à prendre le sac et le jeta dans le fleuve. Les remous s’effacèrent au moment où l’aube commençait à poindre. Le jeune homme regardait l’eau sans mot dire, tête basse.

Le Bateleur le laissa là et repartit vers Beaubourg. Les quilles s’agitaient dans son sac, semblant réclamer une heure ou deux de jonglerie.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Zi-as

Hop, deuxième épisode, suite du précédent, consacré cette fois-ci aux IA, publié dans le même supplément numérique à Fiction. ici aussi, l'illus est de Gewll Intelligence Artificielle  Les mains dans le cambouis, la tête dans les étoiles « J'ai peur, Dave » lâchait au bout du compte le superordinateur Hal 9000 au moment où l'astronaute David Bowman le lobotomisait sans pitié aucune (désolé de vous avoir spoilé la fin du film au passage). Ce cri pathétique est autant destiné à son bourreau qu'au spectateur : il s'agit de faire comprendre que malgré sa froideur, malgré sa logique, malgré ses crimes, Hal n'est pas si différent de nous, que s'il présente une différence de nature matérielle, spirituellement c'est beaucoup moins tranché. Il peut sembler redondant de se livrer dans ces colonnes à une petite réflexion sur l'intelligence artificielle si peu de temps après avoir y évoqué le robot, tant les deux problématiques sont liées. Mais ...

Prométhée-moi d'arrêter ça tout de suite

Bon, histoire de procrastiner sur une traduction à rendre lundi dernier qui me fatiguait un peu, je me suis maté la fin de Prometheus . C'est dire si je suis pas bien dans ma tête : normalement, on procrastine en faisant un truc moins pénible que ce qu'on veut éviter, et en fait je crois que j'aurais eu mieux fait de continuer à bosser. C'est le petit Jésus qui m'a puni, sans aucun doute. Et la vache, qu'est-ce qu'il m'a mis ! Si la première moitié du film donnait à penser que le scénario était un truc mal branlé passé entre trop de mains pour être tout à fait cohérent, la seconde corrige cette fausse impression. Il n'est pas mal foutu, en fait. Il n'a juste strictement aucun sens et, au lieu de suspendre le disbelief, il lui fait subir des actes à la fois cruels, immoraux, dégueulasses, et globalement réprouvés par la morale et Télérama. Le scénario de Prometheus , c'est une œuvre expérimentale et abstraite qui tente de s'affranch...

Le super-saiyan irlandais

Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball , Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku ).    Le roi des singes, encore en toute innocence. Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dr...

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Mutant !

Tiens, ça faisait longtemps que je ne m'étais pas fendu d'une rediff de vieil article. Celui-ci est sorti dans le n°18 de Fiction (nouvelle formule) vers 2013 (déjà) et était consacré à la figure classique du Mutant. Extrait d'un Mechanics Illustrated (Notons que c'est la première fois que Wolverine se fait allumer par Cyclope, bien avant la création des deux personnages) Le Mutant En cette époque où Fukushima et autres fuites radioactives conduisent à repenser radicalement la pêche, l’agriculture et la notion même de comestible, et où de grandes multinationales réécrivent le génome de bêtes grains de maïs qui finissent dans nos assiettes, ce terme inquiétant pourrait redevenir d’actualité. Mais actualité ne veut pas dire nouveauté. Car le mutant a été très tôt un des concepts clés de la science-fiction, même s’il n’était pas forcément nommé dès le départ (et même si la science-fiction elle-même ne portait pas encore de nom à l’époque). L’épouv...

Oh pinaise !

Les Humanos viennent de mettre en ligne la bande-annonce de Crusades. C'est con pour moi, je l'ai déjà lu, le bouquin. Mais quand même. ça donne envie. Et c'est ici .

Beware the blob

La perversion alimentaire prend parfois des allures d'apostolat suicidaire. Que ce soit en termes de picole ou de bouffe, il m'arrive de taper dans le bizarre et de tenter des expériences qui tétaniseraient d'effroi une créature lovecraftienne. Comme on a les amis qu'on mérite, et que j'ai dû commettre des ignominies sans nom dans une vie antérieure, certain de mes amis, camarades et autres proches ont aussi leur bouffées culinaro-délirantes. C'est ainsi que certain libraire sévissant dans une grande enseigne vendant de la culture neuve et d'occasion dans le quartier étudiant de Paris m'a initié à toutes sortes de pickles qui arrachent la gueule et à des boissons polonaises que même les Polonaises évitent de prendre au petit déjeuner. C'est aussi ce douteux personnage (ou un ami commun exilé, je ne sais plus, il y a des traumas que l'esprit humain tente miséricordieusement de brouiller) qui m'avait fait découvrir la pâte à tartiner au spe...

Images subliminées

Dans mon rêve de cette nuit, on galérait à mettre au point les détails d'un voyage vers... l'Islande, je crois, et ça s'engueulait ferme.   Dans un coin de la pièce, une grande télé était allumée. Elle passait un film dont le son était au minimum. Vu la gueule de l'image et les sous-pulls que portaient la moitié des personnages, c'était un polar français des années 70. Pas de grosse star, à part un jeune Depardieu qui échappe à une tentative d'assassinat sans même se rendre compte qu'il était visé, en se rendant à un enterrement d'un gros bonnet, mais toutes les gueules de l'époque, par contre, ces acteurs que j'aime bien, dont je connais la tête et la voix par coeur, mais dont je suis incapable de retenir les noms, celui avec l'arcade sourcilière et la moustache, celui aux traits creusés, etc. Les gars s'entre-tuent autour de Depardieu discrètement. Le dernier plan du film, c'est un gars, le protagoniste, un gars habitué à jouer les ...

Annonce importante

Vous aurez peut-être vu passer les nouvelles sur la fin de Makassar. C'était un distributeur de livre, spécialisé dans les petits éditeurs. Ils ont permis la mise à disposition aux libraires de cinq des miens, dont mes biographies chez 21g, celles de Lovecraft, Disney et Gagarine (plus des trucs que j'avais traduits). En tombant, ils laissent des ardoises parfois imposantes chez pas mal de petits éditeurs dont certains n'y survivront pas. Un distributeur indépendant qui disparaît, des éditeurs indépendants qui disparaissent, c'est encore une victoire pour les gros requins qui essaient de mettre la main sur la totalité du secteur culturel et dont les piles omniprésentes de bouquins ineptes torchés par des fils à papa ou négrés pour des débiles légers exhibées dans toutes les gares et toutes les grandes surfaces culturelles ne nous donnent qu'un avant goût. Dans le même temps, même des gros groupes de librairie sont à la peine (plutôt que de faire leur boulot de libra...

Qui casse un oeuf me les casse au passage

Pour un boulot, il a fallut que je retrouver la VF de la comptine d'Humpty Dumpty. Et j'ai réussi à m'énerver tout seul comme un grand devant mon écran.   Bon, Humpty Dumpty, a priori vous connaissez via Lewis Carroll et L'autre côté du miroir. Mais à la base, c'est une comptine anglaise classique. À la base, elle s'énonce ainsi : « Humpty Dumpty sat on a wall. Humpty Dumpty had a great fall. All the king's horses and all the king's men Couldn't put Humpty together again. » Et vu que j'avais besoin de coller la ref dans une trad, j'ai regardé comment ça a été traité. Et je n'ai trouvé aucune VF qui me satisfasse vraiment. Je salue l'effort des confrères qui ont tenté de traduire le nom, en « Heumpty Deumpty », « Gros Coco », « Dodu-Mafflu » ou pourquoi pas « Rondu-Pondu », mais pareil, rien ne sort du lot. Le problème, c'est le reste : je suis quand même tombé sur un "put together" rendu par "remettre ensemble"...