Accéder au contenu principal

Mémoires de guerre

Le fiston a attaqué, en cours d'histoire, un module sur la "Mémoire de la Seconde Guerre Mondiale". Et râlait que la prof était pas à la hauteur, puisqu'elle avait parlé assez rapidement de "Pétain, héros de Verdun", sans mettre en perspective ce souvenir héroïque qu'avait la population avec la réalité de l'action entreprise à Verdun par le bonhomme (et j'ai constaté avec plaisir qu'il avait retenu ce que j'avais pu expliquer à l'une de ses frangines sur les fusillés pour l'exemple et autres grandes victoires de la baderne malfaisante).

Et du coup, hier, à table, on a causé de ce problème d'une mémoire historique qui vient à se figer, qui n'est plus vivante, parce que soit ceux qui ont vécu les faits n'en parlent guère (ce qui était le cas des anciens poilus en 40), soit disparaissent les uns après les autres (les poilus ont disparu, mais il ne reste plus non plus des masses de résistants et de déportés, ce qui permet d'ailleurs à des négationnistes de tout poil de s'intituler "résistants" sans que personne ne moufte plus).

Et je me suis aperçu que, du coup, moi qui suis né un gros quart de siècle après la fin de la guerre, je me retrouvais dépositaire de quelques bribes de mémoire qui m'avaient été confiés par des témoins directs. Et que, quelque part, c'était l'occasion d'en discuter.

Comme pas mal de gens de ma génération, j'ai été exposé aux souvenirs de mes grands parents, qui ne causaient pas beaucoup de la période, mais qui revenaient parfois dessus, à table généralement, pour expliquer (c'était surtout ma grand-mère qui en causait) que les topinambours et les rutabagas, c'était niet. Ils n'avaient quasiment mangé que ça sous l'Occupation, et du coup en avaient soupé pour le restant de leurs jours. Il a fallu que j'atteigne l'âge de 30 ans pour manger des topinambours et des rutabagas, du coup, le trauma étant dissipé avec la disparition progressive des gens qui avaient vécu la période, et ces légumes refaisant leur apparition ici et là.

De façon plus sérieuse, un de mes grands oncles m'avait parlé à mots couverts du STO. Il m'aidait à réviser mon allemand pendant les vacances, et l'avait appris à la dure dans ce cadre.

(là, je parle bien sûr de ma famille maternelle. mon grand-père paternel était résistant dans les Balkans, mais il en est mort, et n'a donc jamais pu me confier le moindre souvenir, et vu que je n'ai jamais vraiment parlé sa langue, j'aurais été de toute façon bien en peine de les recueillir).

Plus récemment, alors que je travaillais sur un album de BD consacré à la période, La Dernière Cigarette, je m'étais trouvé confronté au problème de décrire la libération des Camps par l'Armée Rouge en 45. On m'avait présenté un ancien déporté (le père d'une amie), qui avait vécu l'événement de l'intérieur, et qui acceptait de m'en parler.

Je lui explique mon problème, il me regarde froidement et me répond : "Libération des Camps ? Déjà, je vous arrête tout de suite. Vous n'employez pas les bons mots. Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé."

Se sont ensuivies deux heures passionnantes, qui m'ont permis d'écrire la scène (oui, cette scène sur laquelle je coinçais ne représentait que deux ou trois pages de l'album, mais deux ou trois pages que je savais cruciales), en la réinterprétant à ma manière, bien sûr (puisque le narrateur était de l'autre côté du grillage), mais en espérant coller au plus près à la réalité de la chose.

Mon dernier témoin était un vieux toubib à qui je rendais de menus services (lui apprendre à se servir d'une boite mail, etc.) et qui à un moment a voulu savoir ce que j'écrivais. Je lui ai passé La Dernière Cigarette, et quand il me l'a rendu, il m'a dit : "j'ai quelque chose à vous montrer, parce que vous, je crois que vous saurez comprendre". Alors, il faut que je précise une chose : ce vieux médecin était la crème des hommes, quelqu'un dont toute l'attitude en toutes circonstances respirait une profonde bonté. Je ne l'ai entendu qu'une fois parler sur le coup de la colère (une colère contenue, et il avait l'excuse d'être mourant) et une fois dire quelque chose qui aurait pu passer pour méchant (une remarque en passant sur une vague connaissance commune, qui ne semblait méchante que parce qu'elle tapait très juste). Le reste du temps, il était d'une dignité et d'une gentillesse à toute épreuve. Et d'une profonde discrétion, hormis avec les gens qu'il connaissait bien.

Là, il parti chercher une boite dont il tira un cliché en noir et blanc, corné, représentant un jeune homme de l'âge de mon fils, assis sur une pierre au milieu de buissons desséchés. Sur les genoux, il tenait un fusil, et il portait des cartouchières et une besace.

"C'est moi. Dans le Vercors."

Il m'a laissé la regarder, puis l'a rangée sans rien ajouter de plus. Et en effet, cette image changeait la compréhension que j'avais de cet homme, de son attitude face à la vie et aux malheurs qui l'avaient frappé par ailleurs.

Du coup, puisqu'on parlait de cette mémoire directe qui disparaissait, je l'ai transmise à mon tour au fiston (sauf le coup des topinambours, vu que je radote sur le truc à chaque fois qu'on en mange). Bribes de ce qui m'avait déjà été transmis par bribes, mais bribes dans lesquelles subsistait, je l'espère, une étincelle de vie.

Commentaires

Odrade a dit…
Tu manges des topinambours ?




HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA
Alex Nikolavitch a dit…
ça m'arrive de temps à autres, ouais.
Odrade a dit…
Il y a les gens qui ont mangé des topinambours et les autres.
Quand quelqu'un dit en avoir mangé, il y a toujours ce regard de connivence avec le petit sourire entendu entre les personnes qui en connaissent les effets.


O.
Alex Nikolavitch a dit…
ben ça cale bien.

Posts les plus consultés de ce blog

Vers un retour aux étoiles

J'évite généralement de faire dans la nécrologie dans ces pages, parce qu'on n'en finirait pas (mais bon, Bowie, dix ans déjà, je m'en remets pas) mais une disparition y a trois jours m'a surpris : celle de Erich von Däniken.  Si si, je vous jure, ce dessin de Kirby a un rapport Voilà un nom que je n'avais pas entendu depuis des lustres et, à dire vrai, ça fait typiquement partie de ces gens dont, quand on apprend la mort, la première réaction est de se dire "mais... il était pas cané depuis des décennies, lui?" De fait, le pire c'est que la plupart des gens de maintenant n'ont même jamais entendu parler de ce gars. Pourtant, son impact culturel est encore sensible aujourd'hui. Il suffit d'ouvrir youtube ou les chaînes de télé consacrées aux "documentaires". Si vous zonez assez longtemps dessus, vous tomberez fatalement sur un truc expliquant que les pyramides et le sphinx sont plus anciens qu'on ne le croit, que les Incas...

Qu'ils sont vilains !

En théorie de la narration existe un concept important qui est celui d'antagoniste. L'antagoniste est un des moteurs essentiels de l'histoire, il est à la fois le mur qui bloque le héros dans sa progression, et l'aiguillon qui l'oblige à avancer. L'antagoniste peut être externe, c'est l'adversaire, le cas le plus évident, mais il peut aussi être interne : c'est le manque de confiance en lui-même de Dumbo qui est son pire ennemi, et pas forcément les moqueurs du cirque, et le plus grand ennemi de Tony Stark, tous les lecteurs de comics le savent, ce n'est pas le Mandarin, c'est lui même. Après, l'ennemi est à la fois un ennemi extérieur et intérieur tout en même temps, mais ça c'est l'histoire de Superior Spider-man et c'est de la triche.  Tout est une question de ne pas miser sur le mauvais cheval Mais revoyons l'action au ralenti. L'antagoniste a toujours existé, dans tous les récits du monde. Comme le s...

Le super-saiyan irlandais

Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball , Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku ).    Le roi des singes, encore en toute innocence. Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dr...

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Hail to the Tao Te King, baby !

Dernièrement, dans l'article sur les Super Saiyan Irlandais , j'avais évoqué au passage, parmi les sources mythiques de Dragon Ball , le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest ) (ou Pèlerinage au Couchant ) (ou Légende du Roi des Singes ) (faudrait qu'ils se mettent d'accord sur la traduction du titre de ce truc. C'est comme si le même personnage, chez nous, s'appelait Glouton, Serval ou Wolverine suivant les tra…) (…) (…Wait…). Ce titre, énigmatique (sauf quand il est remplacé par le plus banal «  Légende du Roi des Singes  »), est peut-être une référence à Lao Tseu. (vous savez, celui de Tintin et le Lotus Bleu , « alors je vais vous couper la tête », tout ça).    C'est à perdre la tête, quand on y pense. Car Lao Tseu, après une vie de méditation face à la folie du monde et des hommes, enfourcha un jour un buffle qui ne lui avait rien demandé et s'en fut vers l'Ouest, et on ne l'a plus jamais revu. En chemin, ...

Nietzsche et les surhommes de papier

« Il y aura toujours des monstres. Mais je n'ai pas besoin d'en devenir un pour les combattre. » (Batman) Le premier des super-héros est, et reste, Superman. La coïncidence (intentionnelle ou non, c'est un autre débat) de nom en a fait dans l'esprit de beaucoup un avatar du Surhomme décrit par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra . C'est devenu un lieu commun de faire de Superman l'incarnation de l' Übermensch , et c'est par là même un moyen facile de dénigrer le super-héros, de le renvoyer à une forme de l'imaginaire maladive et entachée par la mystique des Nazis, quand bien même Goebbels y voyait un Juif dont le S sur la poitrine signifiait le Dollar. Le super-héros devient, dans cette logique, un genre de fasciste en collants, un fantasme, une incarnation de la « volonté de puissance ».   Le surhomme comme héritier de l'Hercule de foire.   Ce n'est pas forcément toujours faux, mais c'est tout à fait réducteu...

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés. Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je ...

Effet de seuil cumulatif

Puisque je suis au début de la rédaction d'un nouveau roman, je suis en plein dans cette phase où je dévore plein de documentation de façon totalement obsessionnelle. Bouquins, films, cartes géographiques, fiches wikipédia, je fais feu de tout bois. Le but avoué est de m'immerger pleinement dans mon sujet (le but réel, en fait, c'est juste de satisfaire à ma maniaquerie compulsive, mais je ne le dis pas parce que ça fait moins genre). Dans le cas présent, le gros de la doc c'est tout ce que je peux trouver sur les îles britanniques au cinquième siècle et sur les bases les plus profondes de la légende arthurienne. Je ne suis pas le premier à jouer à ce jeu-là, mais ces périodes de genèses mythiques sont fascinantes (il en va de même sur la période présumée de la Guerre de Troie) (les deux époques se ressemblent assez, d'ailleurs, avec de grands effondrements politiques s'accompagnant de grands mouvements de populations) et j'y reviens souvent. Et en fait,...

L'appel des étoiles

En parlant cosmos hier, je me suis souvenu de ce vieux texte pondu pour SP qui évoque précisément le même sujet. Du coup, hop, je le rebalance. En fait, je crois que ce que je reproche fondamentalement aux années 70, c'est d'avoir enterré la course à l'espace. Vous me direz qu'on a continué à aller dans l'espace après cette époque, mais c'était plus pareil. Il n'y avait plus ce sens de l'épique. La navettes spatiale n'est qu'un gros camion de l'espace, l'équivalent orbital d'un Scania ou d'un Berliet. La magie s'est enfuie. Je ne veux pas avoir l'air d'un indécrottable nostalgique, mais quand j'étais minot, il y a de ça bien plus d'un quart de siècle, quand je ne savais même pas encore lire, je scotchais le mercredi après midi devant les reportages montrant l'homme sur la Lune. À l'époque, c'était tout frais, tout neuf, la mauvaise qualité du matériel lunaire, des retransmissions et de la télé fa...

Compte à rebours avant Apocalypses : 31 jours

Hop, je viens d'avoir la date officielle pour la sortie d' Apocalypses, une brève histoire de la fin des temps , mon prochain bouquin à paraître chez les Moutons électriques. C'est pour le 6 novembre prochain. Du coup, je vous en rebalance un petit extrait : Ce qu’on appelait l’esprit "fin de siècle" dans années 1990, en le considérant comme un mal transitoire, se retrouve à perdurer sous une forme plus appuyée encore : l’approche de l’an 2000 avait remis sur le devant de la scène le discours millénariste et commencé à le banaliser, l’automne 2001 lui donne un impact dans un monde séculier qui chercher à se déséculariser, à reprendre une place cosmique dans un plan divin. Les groupes de pression fondamentalistes de toutes obédiences ont trouvé des caisses de résonnance dans la société. Si le phénomène n’est pas nouveau, il prend ces dernières années une ampleur assez inédite. En France, des organisations catholiques comme l’Institut Civi...