Accéder au contenu principal

En fait, je crois que je préfère le café crème au café philo

Je n’ai mis qu’une seule fois dans ma vie les pieds dans un « café philo ». C’était venu comme ça, parce que ça n’était pas loin de chez moi et que les mamies qui fréquentaient la librairie où il m’arrivait de bosser à l’époque m’y avaient encouragé, soit que les remarques que je pouvais faire au boulot leur semblaient pertinentes, soient qu’elles aient voulu renouveler le cheptel de l’événement en proposant des gens un peu plus mordants.

Alors il faut savoir que je n’ai jamais été un gros consommateur de philosophie. J’ai mis le nez dedans à plusieurs reprises, bien sûr, et sans doute avec profit pour mon âme, mais je ne me suis borné qu’à picorer dans quelques auteurs qui me semblaient pertinents pour moi : les Lumières, Nietzsche, quelques antiques, quelques médiévaux. Pour le reste, Kant et Wittgenstein m’ont semblé profondément imbitables, Platon m’a horrifié (j’ai dans l’idée que ce type était humainement un sérieux connard, et probablement, sur le plan politique, un genre de nazi) et ce que j’ai retenu d’Aristote, c’est surtout la Poétique, qui sur le fond continue à être pertinente, mais dont les charges misogynes, entre autres, me font hurler de rire. Sérieux, c’est bien, la Poétique, n’hésitez pas à y mettre le nez, et à y projeter vos formes narratives favorites, quitte à faire le tri après. Après, plein de trucs que j’ai pu lire peuvent relever de la philo d’un certain point de vue, mais me semblent plutôt concerner la politique ou la théologie, et je ne les range du coup pas dans cette catégorie. Le Contre les Galiléens de Julien l’Apostat est probablement un peu de la philo (et une défense de la philo), mais j’y lis bien des choses autres. Pareil, n’hésitez pas à lire ça, ça demeure curieusement actuel, et du coup ça renvoie dos à dos les calotins de toutes obédiences. Quant à Bakounine ou Thoreau, est-ce encore de la philo ? Et Arendt ? Je connais des gens qui pensent que oui. D’autres que non. Et on ne peut pas dire que j’aie vraiment fréquenté les contemporains ailleurs qu’en talk-shows. Je trouve souvent plus de grande philosophie dans certaines pages de Céline, de Bukowski, de Borges ou de Lowry (et qui tous auraient eu le bon goût de tiquer si on les avait qualifiés de philosophes) que chez BHL ou Ferry. C’est curieux, non ? Et si j’aimais bien Onfray en un temps, je suis d’autant plus inquiet de sa posture iconoclaste qu’elle m’est immédiatement sympathique, or j’ai tendance à me méfier des gens qui sont trop souvent d’accord avec moi, ou qui démolissent trop vite : ils ne m’apprennent pas forcément grand-chose*. Après, les quelques philosophes estampillés que j’ai eu l’occasion de rencontrer (mais c’était par la suite), s’ils m’ont semblé charmants, m’ont globalement parus hors du coup, soit qu’ils énonçassent des platitudes bien emballées, soit qu’ils s’attachassent à des détails me semblant pour ma part que d’une signification purement anecdotique (note à moi-même : arrêter de faire le mariole avec la conjugaison, je ne suis pas certain que ça apporte grand-chose à la démonstration, si tant est que cela en fusse une).

Bref, je n’étais probablement pas armé correctement pour ce qui s’est ensuivi.

La salle de l’étage d’un des rades du coin (rade que je ne fréquentais guère, le trouvant esthétiquement impersonnel et humainement glacial) (y avait à trois cent mètres un petit boui-boui tenu par une espèce de gitan qui m’était beaucoup plus sympathique, sans compter le pub irlandais à l’autre bout de la rue, et le PMU qui avait un rayon presse correct) abritait donc tous les quelques dimanches un café philo, animé par un type dont je ne me souviens plus des lettres de marque mais qui tenait plus de l’animateur de talk show de fin de soirée sur une chaine éteinte que du philosophe, mais peut-être est-ce que je ne connais que couic en philo et que je me fais des idées sur ce à quoi doit ressembler un philosophe ou assimilé, allez savoir.

Je crois me souvenir que la discussion tournait autour de la réalité ontologique du mal, ou l’une de ces vieilles tartes à la crème des débats éthiques et moraux qui ne sont décidables qu’à condition d’adopter a priori un point de vue tranché reposant sur des bases axiomatiques arbitraires (vous avez vu hein, comme je parle bien le philosophe, quand je veux ?).

De braves dames ont occupé le terrain en agitant le spectre du relativisme moral, nonobstant le fait que se poser la question en termes de morale revenait à tomber dans des critères arbitraires, et donc à valider en creux le relativisme subséquent.

Vint mon tour de parler.

Plutôt que de me lancer dans de plates considérations comme celles que s’infligeaient mutuellement les rombières, je décidai de repartir à la racine du dossier, et aux premiers textes évoquant le problème il y a trois ou quatre millénaires de ça à Babylone (le livre de Job, avec son allure de faux dialogue platonicien, était une remise au goût de l’époque de ces vieux traités akkadiens), en un temps où la morale était essentiellement une pratique rituelle basée sur une notion de pureté pas encore poussée à l’absolu (les babyloniens ne raisonnaient jamais en termes d’absolus abstraits).

Ayant constaté à l’occasion des interventions précédentes que le temps d’attention maximal de l’auditoire était limité, je décidai exceptionnellement de faire court et synthétique (pas à la babylonienne, donc, les babyloniens palliant à l’absence de règles fondamentales absolues par la multiplication des exemples probants).

Ça n’a pas suffi. Les mamies n’y ont rien bité, et j’ai eu droit à un démontage en règle sur le ton du comparaison n’est pas raison (je ne comparais rien, je me contentais de débobiner l’écheveau jusqu’au bout de fil le plus lointain, pour remonter la discussion dans l’ordre) et que je faisais du Voltaire ou du Montesquieu de Prisunic (ce n’est pas l’expression qu’elles ont employé, je vous rassure, mais ça revenait à ça). Bref, j’étais hors-sujet, crime suprême, alors qu’il me semblait bien que sur ce problème précis, c’était la grille de lecture morale qui était à côté de la plaque, la morale ne se construisant qu’après, une fois que le mal en tant que tel avait été défini. Comme dit le serpent d’Eden, c’était à se la prendre et se la mordre.

C’était reparti comme en 14 et on ne définissait plus les méchants que par rapport aux gentils, et la petite mamie qui m’avait encouragé à venir était désolée pour moi (elle était lectrice avide de Steiner, je crois me souvenir, mais je n’ai pas été bien loin dans la lecture de Steiner, pour ma part, faudrait peut-être que je réessaie).

En tout cas, je n’y suis jamais retourné. Sous prétexte officiellement que l’horaire ne me convenait que moyennement : dix heures et demie le dimanche matin, ça fait bien au moins deux heures que je bosse, en général, pissant du texte pour les éditeurs qui en veulent bien.


*Update, c'était avant qu'Onfray se barre complètement en sucette de toute façon


Commentaires

Alex Nikolavitch a dit…
Je dis dans ce texte qui a déjà quelques années que j'aime bien Onfray, parce que le peu que j'en avais lu (notamment dans sa contre histoire de la philo) me semblait ouvrir de bonnes pistes.
depuis, il a complètement basculé dans un délire de tonton réac, et dès qu'il sort de sa zone de compétence (pour parler de fiction, notamment, ou de science), c'est pour dire d'énormes conneries.
et les failles de sa posture initiale, du coup, deviennent évidentes.
c'est une déception.

Posts les plus consultés de ce blog

Pollution sonore

Vous savez ce qu'il existe de pire que les télé-réalités où des gens superficiels essaient de faire de l'introspection sur leurs sentiments avec un vocabulaire que même un CRS trouverait pauvre ? Les mêmes, mais traduites. Là on touche au sublime. La télé-réalité c'est toujours un truc qui m'a mis mal à l'aise, même à l'époque de The Real World sur MTV, à une époque où la télé était dans la pièce où je bossais, et où je mettais en fond soit une chaîne info, soit MTV. C'était il y a plus de vingt ans et c'est la dernière période de ma vie où j'ai été vaguement à jour sur ce qui se faisait en termes de musique. Bon, l'arrivée de The Real World a plus ou moins coïncidé avec celle de la RnB et j'ai décroché de MTV, puis globalement de la télé. Je ne regarde quasi plus d'émissions classiques, seulement des films, des séries et des documentaires. Résultat des courses, je suis à la rue sur tous ces trucs. Mais parfois, notamment pendant les vac...

Tombent les renards en feu

Ça faisait des années que j'utilisais et que je défendais Firefox, ce navigateur internet qui est le très lointain héritier de l'antédiluvien Netscape. L'outil était puissant, rapide, efficace, des lieux devant l'immonde Explorer. Mais depuis les mises à jour de cet été, tout déconne. Gestion du Java complètement aléatoire, persistances d'affichage anormales, perte de la prise en compte de balises HTML pourtant classiques... Et à chaque nouvelle mise à jour, je me prends à espérer que ces problèmes seront réglés, et à chaque nouvelle mise à jour, c'est pire. Tout se passe comme si la Mozilla Corporation, éditeur du logiciel, était devenue Microsoft de la grande époque. Firefox 6.0 sur Mac, c'est un merdier total. Et la version 5, sortie deux mois plus tôt, déconnait déjà dans les grandes largeurs. J'envisage très sérieusement de passer à un autre navigateur. Je n'aime pas ça : j'ai mes habitudes, mes paramétrages, mes kilos de signets, et il v...

C'est dans les vieilles soupes qu'on fait les meilleures lectures

C'est marrant, en ce moment, je me fais une cure de vieux bouquins, parfois en rééditions, parfois en exhumations de derrière mes étagères, ou en récupérations dans des bacs à vils prix. J'ai pourtant pas mal de trucs récents sur ma pile des "à lire", pile aux dimensions de plus en plus conséquentes, mais il y a des moments, comme ça. C'est une question d'humeur. Besoins de lectures à papa… Voire à grand-papa. J'ai fait une cure de Mickey Spillane, par exemple. C'est pas fin, vous me direz. C'est pas ce qu'on lui demande non plus, je vous répondrai. Là, c'était En quatrième vitesse , le premier Mike Hammer. Où l'on voit que Frank Miller a une dette importante (il ne s'en est jamais caché) envers Spillane. Ce ouiquainde, je suis en plein dans Seul contre la Légion , de Jack Williamson. Ça, c'est du bon vieux space opera pulpesque. C'est à peu près contemporain du cycle des Fulgur, de E.E. Doc Smith, pour situer. Bon, c'es...

Ultimate power of the Niko

C'est effrayant, quand même, le pouvoir qu'on finit par acquérir sur les gens, sans même le savoir. Dans mon quartier, depuis que les gens savent que "le grand monsieur du 24 dont on se demandait s'il n'était pas au chômage, à force de la voir aller prendre son café au bistrot à n'importe quelle heure, là, eh bien vous savez quoi ? Il fait des livres ! Si, comme je vous le dis !", d'un coup, on me regarde différemment. Et on tend l'oreille quand je dis un truc vaguement intelligent, et on acquiesce d'un air entendu genre "il doit savoir de quoi il cause". C'est un peu comme ça que je m'étais retrouvé bombardé expert sur les bonus d'un DVD de japanime. Ça tombait bien, c'était un super film ( Jin Roh, la brigade des loups ), mais bon, il suffit de voir ma dévédéthèque pour voir que je suis loin d'être une pointure dans ce domaine. Il y a des Oshii, des Ghibli, et sinon deux ou trois trucs dépareillés grattés chez de...

Mangé aux mythes

Bon, je sue sang et eau pour finir dans les délais la rédaction de Mythe et Super-Héros , mon ouvrage à paraître chez les Moutons Electriques. Et puis je me suis avisé qu'il faudrait que je commence à réunir l'iconographie, aussi. Depuis ce matin, je scanne, je cherche, j'épluche. Et j'adore. Mais c'est du boulot, la vache, j'aurais pas cru à ce point.

Sale année pour le futur

Entre Ray Bradbury qui a passé l'arme à gauche avant  les vacances, Roland C. Wagner mort plus tôt ce mois-ci et Neil Armstrong décédé hier soir, on peut dire que ça va mal pour le futur. Notre futur se meurt à mesure que ceux qui le rêvent ou l'incarnent tirent la révérence et se retrouvent enfermés dans un passé figé. Vous noterez que je n'inclus pas Steve Jobs dans les incarnations du futur. Le futur vendu par Jobs (et Zuckerberg et les autres de cet acabit), en fait, il ne m'intéresse pas tellement, je le considère même comme une escroquerie : l'iphone et fèces-bouc, ce n'est pas le futur, c'est le culte de l'immédiateté, c'est l'enfermement dans le présent, justement, avec juste un petit vernis technophile qui, sur le fond, était déjà moisi à l'époque du futurisme italien. C'est baisser la tête pour voir ses messages inutiles genre "je like" ou "kikoulol", alors que Ray Bradbury et Roland C. Wagner nous forçai...

Juste une mise au point, par souci d'urbanité

Alors au fil de questions qui reviennent, et maintenant qu'il y a des communiqués officiels, je peux donc le dire à présent : oui, je fais partie de l'équipe de traducteurs réunie par Urban Comics , le label du groupe Média Participations qui reprend l'édition des DC Comics en France à partir de 2012. Il y a de beaux livres qui se préparent, c'est clair. L'équipe éditoriale, ce sont des gens qui aiment le comics. Qui ont envie de faire quelque chose de durable, de solide, avec de chouettes bouquins. Les premières annonces donnent un avant goût de leur démarche, je pense, permettant d'assurer la continuité, mais aussi de revenir sur l'imposant patrimoine DC. Pour un peu, j'ai l'impression de me retrouver dans ce bouillonnement qu'il y avait chez Semic au moment où on lançait les Semic Books, ou on tentait Birds of Prey et Génération DC . Que de souvenirs. Il y a un peu la même énergie. La différence, c'est que leur hiérarchie à l'air de...

Tiens, ça faisait longtemps...

Que je n'avais pas mis en ligne un nouvel extrait du tome 2 de Crusades (La Porte d'Hermès, par Izu, Nikolavitch et Zhang Xiaoyu, mais ça vous le saviez probablement déjà). Voilà, c'est chose faite !

Seul au monde, Kane ?

Puisque c'est samedi, autant poursuivre dans le thème. C'est samedi, alors c'est Robert E. Howard. Au cinéma. Et donc, dans les récentes howarderies, il manquait à mon tableau de chasse le Solomon Kane , dont je n'avais chopé que vingt minutes lors d'un passage télé, vingt minutes qui ne m'avaient pas favorablement impressionné. Et puis là, je me suis dit "soyons fou, après tout j'ai été exhumer Kull avec Kevin Sorbo , donc je suis vacciné". Et donc, j'ai vu Solomon Kane en entier. En terme de rendu, c'est loin d'être honteux Mais resituons un peu. Le personnage emblématique de Robert Howard, c'est Conan. Conan le barbare, le voleur, le pirate, le fêtard, le bon vivant, devenu roi de ses propres mains, celui qui foule de ses sandales les trônes de la terre, un homme aux mélancolies aussi démesurées que ses joies. Un personnage bigger than life, jouisseur, assez amoral, mais tellement sympathique. Conan, quoi. L'autre...

Amour du travail bien fait

Il y a des jours où j'aime bien être moi. Si si, ça m'arrive. Et c'est grâce au merveilleux métier que je fais. Parce que, quand un personnage s'appelle "Strapon", en VO, moi j'ai le droit de le traduire par "Saint Turgod" en VF. Juste parce que c'est dans The Boys* , et que dans The Boys , à peu près tout est possible (alors que ça n'aurait probablement pas été faisable dans Spider-man ou Mickey Mouse). Et pour bien prouver que tout est possible, tenez, j'ai aussi collé une citation de Dan Ackroyd, par exemple, dans le même album. Ami lecteur, sauras-tu la débusquer ? * Un extraordinaire comic book par Garth Ennis, avec des super-slips et bien d'autres choses encore. Mais n'ouvrez pas les albums de The Boys si vous n'avez qu'une tolérance limitée aux gros mots, gags graveleux, ex tankistes soviétiques majeurement membrés, scènes d'éviscération, psychopathes en tout genre et autres joyeusetés d'une gra...