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Place de la concordance

Au rang des trucs que l'IA va avoir du mal à faire dans les traductions, il y a sans doute la concordance des temps. Assez souvent, lorsque je traduis de l'anglais, et notamment chez certains auteurs, je suis amené à réfléchir à ce sujet en particulier.


Souvent, c'est un truc sur lequel les auteurs américains ne sont pas rigoureux. Les règles sont visiblement moins strictes chez eux. Et si je veux que le résultat soit cohérent en VF, je peux bidouiller. Passer des trucs du présent au passé ou l'inverse, ou affiner l'usage du plus que parfait, rarement pour tout le texte, mais à des endroits spécifiques, plus ou moins étendus. Il y a aussi le problème des répétitions, une faute de style par chez nous, beaucoup moins là-bas.

On est dans ce genre de moments où il faut mettre les mains dans le cambouis, avoir une notion claire de l'économie du texte dans sa globalité. C'est une question de ton, aussi. L'IA n'a pas assez de recul. Y a plein de trucs comme ça : elle a du mal à se poser la question sur le "you", aussi, savoir si les rapports entre personnages justifient le "tu" ou le "vous" (tiens, ce serait intéressant de voir comment elle rend le "thou", d'ailleurs).

À propos de ton, le niveau de langage, quand il y a de la grossièreté, se heurte fatalement au côté prude de ce genre d'algorithme, qui le rend d'autant moins capable d'ajuster finement le tir (je note après un test que Deep-L est assez direct.

Le truc, c'est qu'on m'a parfois demandé pourquoi je ne passe pas le texte à l'IA au départ, quitte à le retravailler ensuite. Eh bien justement, toutes ces questions techniques demandent que je l'investisse un peu le texte, que je me plonge dedans. "Gagner du temps" en le laissant mouliner ainsi, c'est courir le risque que je laisse passer plus de trucs, que je sois moins sur le coup, que si la phrase me semble naturelle, je la garde, quand bien même elle ne rentre plus très bien dans l'économie de l'ensemble. Ou que je ne me formalise pas d'une expression un peu littérale, qui renvoie à un autre truc ailleurs, et que je perde ce lien (déjà qu'en temps normal, on peut facilement se laisser avoir par ce genre de choses).

Je peux tout à fait reconnaître les progrès majeurs accomplis en quelques années par les IA traductrices, mais je sais aussi pourquoi on me confie certains bouquins.

J'y repense là parce que je suis sur un bouquin posant exactement ce genre de problème, et sur lequel je sais que la relecture sera technique justement de ce point de vue-là, de bien penser la façon dont je hiérarchise les temps d'un récit basé pour moitié sur des flashbacks imbriqués.

J'y repense aussi parce que je me suis fait limite harceler par une start-up me proposant des services intégrés à destination du monde de l'édition, qui voulait que je teste leur mécanique (je ne sais même pas comment ils ont eu mon mail). J'ai regardé comment fonctionnait leur système et je leur ai dit que je n'étais pas intéressé, ce qu'ils ont mal pris. Leur truc me semblait un crachat à la figure des traducteurs et lettreurs qui essaient de faire correctement leur taf, en substituant d'ailleurs les premiers aux seconds, donnant plus de taf à ceux-ci en déshabillant ceux-là. Ça me semblait démontrer qu'ils méconnaissaient une partie des répartitions de tâches, ce qui était mauvais signe, et étaient prêts à perturber largement pas mal de relations de boulot pour s'insérer dans la chaîne.

Bref. Je préfère mon apostolat d'honnête artisan. D'autant que le jour où l'IA sera facturée à son vrai prix, ceux qui auront cédé à ses sirènes vont voir flou. Ceux qui savent encore bosser d'ici là auront leur coup à jouer alors. 

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