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La science-fiction, c’est un truc d’escroc

Bon, le nez dans le guidon en ce moment, pour alimenter ce blog autant que je remette en ligne de temps en temps de vieux articles. Celui-ci a été publié il y a trois ans dans la rubrique "Chronologeek" de Geek le Mag.


Lorsqu’on évoque H.G. Wells, Jules Verne et Mary Shelley en les décrivant comme les premiers vrais auteurs de science-fiction, il y a parfois des esprits chagrins pour rappeler que ce n’est pas possible puisque le mot "science-fiction" n’avait pas encore été inventé. Ce qui est vrai. D’un certain point de vue, comme dirait Obi-Wan.


On va surtout parler de ce douteux personnage

Quand et pourquoi, alors, la science-fiction a-t-elle été inventée ? Les amateurs le savent généralement, le prestigieux prix Hugo qui récompense les œuvres de SF depuis des décennies ne porte pas ce nom en hommage à notre Victor national, ce qui serait de toute façon absurde puisqu’il n’a pas œuvré dans un genre n’existant pas en tant quel en son temps. Tout remonte en fait à un certain Hugo Gernsback, éditeur de profession.

Naturalisé américain après avoir émigré du Luxembourg, il se passionne pour le "télégraphe sans fil", ce qu’on appelle de nos jours la radio. En 1908, il publie un "catalogue" , Modern Electrics, permettant aux radioamateurs de commander des pièces détachées et de correspondre entre eux via un annuaire. L’ensemble est agrémenté d’articles, puis de fictions, dont les épisodes du roman Ralph 124C 41+, écrit par Gernsback lui-même.

Suite au succès du texte (pourtant assez mauvais), Gernsback commence à militer pour faire adopter une loi permettant aux auteurs de faire breveter leurs idées. Il faut dire que son récit abonde de concepts novateurs pour l’époque, de la chambre de décontamination bactériologique à l’aérotaxi en passant par des voitures électriques (à caténaires), des panneaux solaires (joliment appelés helio-dynamophores), l’éclairage contrôlé à la voix, la conservation des aliments par gaz, le pistolet à rayons (radioactifs, c’est la grande époque du radium), le fax et ainsi de suite. Heureusement, le législateur ne l’a pas suivi dans cette voie.

Les mots pour prédire

C’est en 1926, dans la page éditoriale d’Amazing Stories, premier magazine exclusivement consacré au genre, que Gernsback introduit le mot "scientifiction" pour désigner un genre qu’il publie, celui qu’on appelle plutôt à l’époque l’anticipation ou le merveilleux scientifique. Il réédite énormément d’histoires plus anciennes, d’ailleurs, par exemple celles d’H.G. Wells. En 1929, il le raffine en "science-fiction", qui est la forme retenue par la postérité.

Dès 1930, le terme n’est pas encore passé dans le langage courant. D’autres éditeurs concurrents, qui lancent leurs propres magazines, vont préférer des périphrases. La revue Astounding (qui publiera notamment Fondation) est sous-titrée "Stories of super-science" et n’intégrera le terme "science-fiction" qu’à l’orée des années 1950.

Celui-ci est d’ailleurs jugé trop réducteur. Comme disait Camus, "Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde" et bien des auteurs en ont proposé d’autres comme "speculative fiction" pour échapper à l’image infantile et technophile qui colle à un genre intégrant aussi l’uchronie ou des réflexions purement sociales.

L’auteur Brian Aldiss commente ainsi, à la fin des années 60, la coutume bientôt officialisée de donner le nom de "prix Hugo" à la plus haute distinction accordée à un auteur de SF : "Hugo Gernsback est le pire désastre ayant frappé le champ de la SF. Il ne comprenait aucunement ce qu’était la littérature et a créé un dangereux précédent pour bien des éditeurs qui l’ont suivi."

Signes extérieurs de crapulerie

Il touche jusqu’à 100.000 dollars par an, ce qui à l’époque représente une somme considérable, à mettre en regard des 0,2 cent le mot touché par les auteurs (le tarif usuel des pulps est en général d’1 cent le mot), et encore lorsqu’ils parviennent à récupérer leur argent. Clark Asthon Smith et H.P Lovecraft, notamment, en étaient venus à surnommer Gernsback "Hugo le rat". On raconte que, pendant les années 30, un avocat s’était spécialisé dans les contentieux et les histoires d’impayés entre l’éditeur et ses auteurs.

La situation est d’autant plus rageante pour Lovecraft que le texte vendu à Amazing Stories était "La couleur tombée du ciel", que dix ans plus tard il considérait encore comme son meilleur. L’ardoise de Clark Ashton Smith, qui avait publié une quinzaine de textes dans Wonder Stories, dépassait les mille dollars de l’époque.

Dans le plus pur style de l’entrepreneuriat à l’américaine, Gernsback vit donc très confortablement de l’exploitation de peones sous-payés. Les changements de titres de ses revues, ou son art consommé de les revendre avant d’en relancer des copies ailleurs en font un extraordinaire joueur de bonneteau éditorial. Il faudra attendre Stan Lee et la vague Marvel des années 60 pour voir réapparaître un tel Barnum de la pop culture.

Conclusions

Le vieux Gernsback finit sa carrière à peu près à cette époque-là, en 1967, après avoir vu la relève assurée et bien assurée. En attendant, il passe ses vieux jours à se poser en gourou des technologies, présentant des lunettes pour regarder la télé dans les transports et autres gadgets ridicules, de ceux qui ont nui, aussi, à la réputation de la science-fiction en tant que genre. De quoi donner raison à Aldiss, donc.

Bien sûr, Hugo Gernsback est autant l’inventeur de la science-fiction qu’Elon Musk est celui de la Tesla ou Bob Kane, de Batman (on reviendra là-dessus un de ces jours, c’est promis, navrant et croustillant tout à la fois). Et ce vieux grigou n’a pas réussi à faire déposer le terme (contrairement à Marvel et DC qui se sont longtemps partagés les droits exclusifs de "super-héros"). Créer ou consommer de la science-fiction n’est donc pas faire le jeu du grand capital. Ou pas forcément.

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