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Fin de l'empire, naissance des royaumes

 Tout en terminant Les exilés de la plaine et en avançant sur un nouveau projet consacré à Lovecraft ("encore ?", allez-vous me dire, mais je vous en reparlerai à la rentrée), je remets le nez dans mes notes et dans les choses que j'ai déjà écrites pour le troisième tome de ma trilogie arthurienne, commencée il y a déjà quelques années avec Trois coracles cinglaient vers le Couchant.


Et, du coup, je m'aperçois qu'il y a peut-être encore des choses à dire sur la façon dont j'ai articulé mes idées sur ce bouquin-là. Sur Trois coracles, je veux dire.

L'idée de base, c'était de m'emparer de la figure un peu brumeuse d'Uther Pendragon, socle de la légende, mais souvent réduit à une espèce de note en bas de page dans la plupart des versions. J'aime bien me glisser dans les interstices de l'Histoire ou des légendes, c'est là qu'il y a des choses à raconter, en général.

Là, j'avais un vrai boulevard. Je tenais à resituer le personnage dans son époque, telle qu'elle nous est suggérée par les quelques chroniques saxonnes bien postérieure qui l'évoquent. On se trouve à la toute fin de l'Empire Romain, lorsque les légions quittent l'île de Bretagne parce que leurs maîtres ont besoin d'elle sur le continent. Rome est tombée face aux Wisigoths, mais l'Empire d'Occident se survivra encore une bonne partie du siècle, sous une forme très diminuée. J'avais beaucoup lu sur cette période passionnante mais compliquée, et écrire ce roman était l'occasion de faire quelque chose de cette masse d'informations.

En ce qui concerne la Bretagne, qui n'est pas encore l'Angleterre, on entre dans un âge obscur. Il n'existe en effet aucune archive. Les chroniques concernant cette époque précise sont écrites au moins deux siècles plus tard, à partir de sources perdues depuis ou de traditions orales. Recréer l'époque constituait donc un défi, sachant que, n'étant pas historien, mon but n'était pas d'atteindre une quelconque véracité historique, mais de créer un contexte crédible à mon récit. Cela me permettait donc de boucher les trous d'une façon convenant à ce que j'avais à raconter (de toute façon, a priori, il n'y avait pas en ces temps-là d'épées magiques, de bardes capables de déchaîner les éléments, de cavernes mystiques, etc.).

Cette crédibilité, elle est passée, j'en ai déjà parlé, par l'étude de cartes, de travaux d'historiens, mais aussi de sources contemporaines, bien qu'elles soient écrites à d'autres endroits. Et là, si on quitte la Bretagne, il y a des choses. Un personnage intéressant, c'est Sidoine Apollinaire. Évêque de Clermont au cinquième siècle et amené aussi bien à accomplir des missions diplomatiques qu'à organiser la défense de sa ville, il a énormément écrit.

 

Ses lettres le voient s'inquiéter de la disparition progressive de l'ordre social romain, remplacé à Toulouse, donc à sa porte, par le premier royaume barbare, celui des Wisigoths (oui, ceux-là même qui ont pillé Rome quelques années plus tôt, et dont un empereur un peu moins idiot que les autres réussit à se faire des alliés en leur refilant une région désertée et agitée pour qu'ils y rétablissent, ne serait-ce que par procuration, la puissance impériale). Sidoine y voit une dangereuse boite de Pandore, d'autant qu'il connaît bien ces barbares : ses missions diplomatiques ont eu lieu chez eux, il les appréciait et a même pris leur défense, mais il a connu par la suite leurs geôles suite à des différents politiques et territoriaux.

La question qu'il soulève,surtout à partir de l'installation des Burgondes, moins raffinés que les Wisigoths, c'est celle de la survie de sa culture. "Viendra un jour où la seule preuve de noblesse qui subsistera sera de connaître les lettres", dit-il.

Quel rapport avec mon bouquin ? Eh bien une idée ne suffit pas à faire un roman, ni même deux idées. Raconter la vie d'un personnages un peu obscur, reconstituer son monde, éclairer l'origine d'une légende, c'est une base, mais la question qui se pose alors est "pourquoi faire ?" 

En fait, la réponse vient parfois d'elle-même, au fil de la rédaction, à mesure que les caractères des personnages s'affinent et qu'on rentre dans les profondeurs du travail. Ces inquiétudes qui hantent Sidoine, ce sont aussi celles d'Uther. Moins raffiné que son contemporain, moins intellectuel, aussi, le chef breton se trouve dans une situation similaire, mais encore plus tendue. Par quoi remplacer l'ordre romain qui, chez lui, a déjà complètement disparu, dont il n'est lui-même qu'une sorte de fossile, de traînée résiduelle ? S'il parvient à cerner le problème, il n'est pas en capacité d'y répondre, et peut-être est-ce là la raison de son échec. Le modèle dont il est issu est visiblement obsolète, mais il manque d'imagination pour le remplacer. Il n'est dès lors que dans la réaction, et il finit fatalement par être débordé.

Dans L'Ancelot avançait en armes, l'ordre a été rétabli par le fils d'Uther, mais les conséquences de ce nouveau modèle sont encore floues. Ambrosius, le "dernier romain", évoque en passant ces changements. Produit de l'ancien monde, il constate que son savoir n'est plus pertinent. Entre-temps, Rome a définitivement chuté et son modèle est moins qu'un souvenir, ce dont ce personnage était parfaitement conscient, avant même tous les autres.

Dans mon troisième tome, j'avance encore dans le temps et la légende. Et je dois moi aussi me poser toutes sortes de questions. Lesquelles émergeront ? Je n'en ai encore qu'une idée vague.

En attendant, je continue à accumuler des notes.




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