"Le vivant est un voyageur de passage ; le mort, celui qui est rentré chez lui."
Il y a trois poètes que je place au-dessus de tous les autres. Curieusement, ce sont trois pochetrons et trois esprits libres. La ressemblance s'arrête là. L'un était un matheux par ailleurs, un autre un voyou et le troisième un mystique. J'ai déjà dû parler dans ces colonnes d'Omar Khayyam, le Persan qui a un cratère lunaire à son nom, excusez du peu, et de Villon, qui à mon sens a écrit l'une des pages les plus poignantes de la littérature française (et sur lequel j'ambitionne toujours de publier une BD, le scénar est prêt, il ne me manque qu'un dessinateur et un éditeur).
Mais je ne crois pas avoir parlé de Li Bai, ou seulement en passant.
À peu près contemporain de Pépin le Bref, Li Bai est un homme au destin en dents de scie. Né en exil (son père était en disgrâce), puis conseiller d'un empereur, puis à nouveau exilé. Il faut dire qu'il avait été recruté à l'Académie de la Forêt de Pinceaux pour son esprit et son talent, dans une société confucianiste où l'on n'était pas pris au sérieux si l'on n'avait pas passé les examens donnant accès au mandarinat. Li Bai s'y est toujours refusé. Il s'est vite attiré l'inimitié des eunuques de la cour.
Il devient une espèce de vagabond, parfois protégé par d'autres poètes respectant son talent. Il part aussi en quête des immortels du Tao, parce que oui, bien sûr, ce type qui refuse de passer des diplômes parce qu'il n'a aucune envie d'être jugé par des crétins ni par des sycophantes est taoïste. Il ne les trouve pas et est déçu. Ce n'est apparemment pas à ce moment qu'il sombre dans l'alcool. Ça, il était croyant et pratiquant depuis longtemps.
"Enfin, l'ivresse s'empara de nous.
Nous nous sommes allongés sur la montagne déserte,
Avec le ciel pour couverture et la terre pour oreiller."
Il a néanmoins été repéré par un des fils de l'empereur, dont il devient conseiller aussi. Manque de bol, le fiston se révolte contre papa, la guerre civile qui s'ensuit fait des millions de morts (je rappelle qu'on est au huitième siècle, c'est une saignée terrible de la population chinoise et même mondiale), il fait de la prison, est sorti de taule par un ministre de l'empereur et est exilé lorsque le ministre en question tombe en disgrâce.
Li Bai, je l'ai découvert enfant, en passant, dans un espèce d'encyclopédie des grands hommes à destination de la jeunesse. Ça disait pas grand-chose, seulement que c'était l'un des deux plus grands poètes de son temps (avec son pote Du Fu, ou Tu Fu) et qu'il était mort d'une façon très con : traversant un lac en bateau, fin cuit, il se penche pour embrasser le reflet de la lune dont il se dit amoureux. Il tombe, se noie, finito le Li Po. Il a alors 61 ans. Mort, il demeure néanmoins l'un des "huit immortels du vin".
Bien sûr, gamin, l'incident me semble ridicule. Mais même à l'époque, je ne peux m'empêcher d'y trouver une certaine poésie, une grandeur dans l'absurde. Je n'en comprend le sens profond que bien plus tard, après avoir découvert sa poésie, puis le reste de sa vie. Un détail à son importance : dans une version de l'histoire (qui est peut-être une légende apocryphe) il traverse ce lac parce qu'il est rappelé à la cour par un successeur de l'empereur limogeur. J'y lis alors une forme d'acte manqué, ou peut-être l'ultime défi d'une espèce d'anarchiste refusant de se coltiner les enfarinés et les compassés du palais, les courbettes et l'hypocrisie.
Est-ce que ma version est la bonne ? Comme je le disais, l'histoire n'est peut-être même pas vraie. Qu'importe, lui ne l'aurait peut-être pas reniée.
"En vieillissant, je ne goûte plus que la quiétude.
Pourquoi s'inquiéter des choses de ce monde ?
En regardant en arrière, quel meilleur plan que celui-ci :
Retourner au bosquet."

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