lundi 11 septembre 2017

Ceux qui vont rester vous saluent bien

Une discussion récente autour de The Leftovers, la série écrite par Damon Lindelof, m'a conduit à expliciter un ou deux trucs. Et comme ça prolonge une réflexion que j'avais entamée dans Apocalypses ! Une brève histoire de la fin des temps (encore une toute petite poignée d'exemplaires dispo chez un éditeur évoquant Méchoui 100.000 volts, profitez-en tant qu'il en reste), je me suis dit que j'allais remettre ça en forme et vous l'expliciter.

Ça faisait un certain temps que pas mal de gens me disaient le plus grand bien de The Leftovers. Ça m'embêtait déjà parce que c'est signé Damon Lindelof. Et déjà, ça me ferait mal que ce type-là fasse quelque chose de bien dans sa vie. De "pas pourri", pourquoi pas. Mais de bien, c'est comme imaginer qu'Eric Ciotti puisse un jour dire un truc intelligent, dire que c'est de la science fiction serait insulter gravement la science fiction. Mais pour les besoins de la démonstration, on laissera de côté le fait que le mec ait trempé dans Lost, Cowboys vs Aliens et Prometheus. (Lindelof, je veux dire. Ciotti n'a rien à voir avec Prometheus, il ne peut pas avoir tous les défauts non plus, cet homme-là)

Comme j'ai OCS et que la série est dispo dessus, j'ai testé. Bon, ce que j’ai vu de The Leftovers m’a emmerdé. Ce qui n'a aucune importance, en fait : plein de séries qui ont cartonné ont échoué à m'intéresser et à m'y accrocher : Friends, Lost, 24, Prison Break* et j'en passe, ce sont des trucs dont les gadgets narratifs et les ficelles me semblent surfaits, et dont les personnages me sont globalement antipathiques. Si c'était ça, mon problème avec The Leftovers, je n'en parlerais même pas, d'ailleurs.

Ce qui me gène, c'est quand même que le pitch du truc soit basé sur ce qu'on appelle en français "le ravissement", faute de mieux, et que les Américains appellent "Rapture". Il s'agit d'un dogme religieux selon lequel, en préambule de l'Apocalypse, les "justes" seront enlevés au ciel et n'auront pas à assister au déchaînement de la colère de Dieu. C'est une doctrine née dans les milieux "évangéliques" qui font tache d'huile depuis quelques années dans le monde, mais qui sont quand même essentiellement un phénomène américain : c'est la mouvance des télévangélistes, des "born again christians" et du "prosperity gospel", qu'on peut considérer en première approximation comme une forme dégénérée du calvinisme.

Alors, pour commencer, le "Rapture", ça n’a rien de biblique, c’est une interprétation complètement distordue d’un passage pas clair d’une épitre de Saint Paul, 1 Corinthiens 15:51 si vous voulez voir de quoi il s'agit, et à l'arrivée, c’est une interprétation très libre et hyper pas solide sur le plan doctrinal.

Après, me direz-vous à raison, les gens ont le droit de croire à ce qu'ils veulent et même de le mettre en scène dans des fictions. Et globalement, je suis d'accord. Mais il y a ici une histoire de contexte, qui mérite qu'on s'y arrête.

Pour nous Européens (bon, je sais que je suis lu aussi un peu aux US et au Canada, si j'en crois les stats du blog, mais le gros de vous autres, c'est du local, du Français ou du Belge), le Rapture est une croyance complètement exotique, qui n'a aucun équivalent dans le Christianisme traditionnel (Catholique, Orthodoxe ou Luthérien). Aux Etats-Unis, si c'était au départ une croyance marginale, elle semble avoir gagné pas mal de terrain et faire partie du paysage : même ceux qui n'y adhèrent pas savent ce que c'est.

Voir se répandre une croyance (même en apparence anodine) venant d'une frange extrémiste est toujours inquiétant. Les évangéliques US, c'est un peu l'équivalent chrétien des wahabites pour l'Islam, un truc qui se veut un retour aux sources, mais dérive sur une conception totalitaire de la religion. C'est de là que viennent les attaques sur l'enseignement des sciences, notamment, et toutes les théories d'Intelligent Design qu'on voit aussi se répandre dans la fiction**.

Par ailleurs, c'est une doctrine qui fait assez sens dans un pays qui fait beaucoup la guerre par procuration et au loin, et gère très mal les incidents sur son propre sol (je ne dis pas que la France les gère mieux, hein, c'est pas le débat du jour). Le Rapture, c'est l'assurance pour ceux qui appellent de leurs voeux l'Apocalypse (et la destruction des méchants qu'elle entraîne) (méchants dont la définition très large est encore un autre problème, disons que quelle que soit votre valeur éthique, il y a 98% de chances si vous me lisez que vous fassiez partie de cette engeance condamnée) (et les 2% restants constituent une marge d'erreur statistique inévitable) de ne pas avoir à l'assumer en la contemplant en face de trop près.

Du coup, voir une série télé grand public diffusée à l'international mais basée sur le Rapture, surtout par les temps qui courent aux US, ça me semble plus que malsain. C’est la version « grand public », vendable à l'international et moins conspirationniste de Left Behind, un truc bien perché qui a cartonné dans les milieux évangéliques sous forme d'abord de bouquins, puis d'une série de films à petit budget, puis d'un machin avec Nicolas Cage (et là, on se disait chouette, sa présence suffit à planter le truc pour de bon, mais visiblement ses pouvoirs top moumoute n'ont pas suffi).

C'est là que le fait que The Leftovers soit apparemment bien écrit qui me gène : Left Behind avait cartonné en son temps auprès d'un public acquis à son idéologie, mais demeurait globalement de la merde, c'était à ranger avec le rock chrétien et ces tentatives d'avoir l'air cool tout en vendant de la bondieuserie : ça ne marche qu'avec un public de niche, assez acquis aux idées pour pouvoir le consommer, mais pas trop, parce que sinon ce genre de divertissement est encore trop entaché des pratiques "du monde" pour être admissible chez un vrai, un pur, un beau.

Dans une logique de soft power, le succès de The Leftovers prouve qu'on a franchi une espèce de seuil.

Mais là, un peu d'histoire et de temps long. Le protestantisme, et particulièrement dans sa version calviniste, s'est constitué en réaction aux excès de l'église catholique de l'époque. Le retour à une "pureté originelle" s'est accompagné d'une volonté de dépouillement, cette fameuse austérité protestante devenue chez nous un cliché convoqué dès qu'un protestant arrive à un poste à responsabilités (rappelez-vous ce qu'on disait de Lionel Jospin). Ce côté iconoclaste (au sens religieux du terme) a induit avec le temps un déficit structurel en termes d'imagerie et de culture de l'image. Les protestants peuvent être iconiques (les Puritains font partie du folklore mondial), mais leurs dogmes ne le sont pas. Les liens entre protestantisme et capitalisme moderne (je vous renvoie à Max Weber) font par ailleurs que de nos jours, le télévangéliste de base est visuellement indiscernable du capitaine d'industrie : même costume-cravate sombre, même montre luxueuse, même coupe de cheveux ostensiblement chère. Le prosperity gospel, selon lequel Dieu récompense par la richesse, et qui fait donc du pauvre quelqu'un d'intrinsèquement inférieur sur le plan moral***, conduit aussi à cette convergence dans la mise en scène de la respectabilité.

Ça pose problème quand la civilisation devient une civilisation de l'image. Vouloir diffuser son message dans une civilisation de l'image implique de se créer une imagerie propre. Et c'est comme ça, par exemple, que dans les années 70 le film l'Exorciste, produit donc par Hollywood et donc des protestants et des juifs, emprunte une imagerie catholique pour mettre en scène le sacré. Ses exorcistes sont jésuites et portent le col romain, excellent moyens de les iconiser, de les montrer directement comme religieux. S'ils avaient été pasteurs évangéliques ou mormons, ils auraient porté un costume sombre, un cravate sombre et une chemise claire, et on aurait pu les confondre avec des représentants de commerce, et le film aurait été gâché.

C'est parce que cet imaginaire du sacré est encore inféodé à l'imagerie catholique que, dans les années 60, Anton LaVey dota son église de Satan de rituels en latin. Au moment même où l'église catholique lève officiellement le pied sur l'obsession envers Satan, ses pompes et l'Apocalypse. Comme ces obsessions demeurent le fond de commerce des évangéliques et des mouvances marginales du protestantisme américain (toutes les branches du millerisme, etc.), une église de Satan n'a pourtant de sens que dans un contexte américain. D'où paradoxe dans le paradoxe.

Du coup, faute d'imagerie propre, cette mouvance évangélique, pourtant très militante et très active politiquement, se retrouve dans une impasse. On l'a vu avec le lent grignotage des idées de droite, dans la guerre d'usure que mène Poutine, dans la diffusion des idées conspirationnistes aussi grâce à la fiction, le combat politique se mène d'abord dans l'arène culturelle.

Pour les évangéliques, ça change avec Left Behind qui, si naze soit la série au départ, trouve dans le Rapture un élément spécifique aux évangéliques qui est dramatisable, inconisable, exploitable. Un marqueur. Un moyen de faire du soft power. Peut-être que j'ai tout faux, peut-être que je me fais des idées, mais pour moi, The Leftovers, du coup, c'est un peu le même principe que ces séries TV arabes basées sur les Protocoles des Sages de Sion.



*Et par ailleurs, plein de gens de mon entourage détestent Preacher ou la deuxième saison de True Detective, et moi j'adore. C'est très bien, sur le fond, qu'il y en ait pour tous les goûts, et que Friends existe pour les adultes en carton qui sont incapables de se prendre en charge. Comment ça, je trolle ?

**J'avais écrit il y a quelques temps de ça un papier évoquant ce point précis.

***Vous pigez maintenant pourquoi je me méfie de la diffusion des idées des protestants évangéliques ? Vous voyez les dégâts ?

5 commentaires:

Photonik a dit…

Un papier très intéressant, et érudit comme d'hab'... mais démenti par le final de la série, je crois. Et même par tout le déroulement de celle-ci. J'ai pour ma part été très séduit par "The Leftovers", et comme tu le subodores, c'est surtout la qualité d'écriture qui impressionne : c'est de très loin le travail le plus abouti de Lindelof en la matière.
Attention, je spoile un brin (mais pas beaucoup) : à la fin de la troisième et ultime saison, un personnage principal raconte avoir percé le "mystère". L'astuce de Lindelof, c'est que le spectateur est libre de croire ou pas ce perso ; c'est censé en dire long sur le spectateur, bien plus que sur le personnage lui-même. En gros, soit elle ment et la "disparition" reste un phénomène inexpliqué que les bigots (bien malmenés par la série, en fait) pourront toujours considérer comme le fameux "Rapture" biblique, ou une approximation qui y ressemble, soit elle dit la vérité et c'est en fait la piste SF qui est privilégiée (l'humanité aurait été séparée en deux par un phénomène cosmique et chaque moitié, les 2 % d'un côté et le restant de l'autre, vit dans une terre parallèle à l'autre, façon "Fringe").
Perso, j'ai "choisi" de croire le perso, et donc la face lumineuse des interprétations possibles. De la façon dont je le vois, Lindelof teste bien la "foi" du spectateur, mais pas sa foi religieuse, plutôt sa foi dans l'explication fantastico-merveilleuse-SF...

Alex Nikolavitch a dit…

Merci, l'ami !

N'ayant pas creusé la série plus que ça, j'en étais resté sur la thématique, et donc visiblement, tu désamorce la moitié des trucs qui m'inquiétaient. Tant mieux, hein.

jyrille a dit…

Merci d'avoir écrit cet article qui m'éclaire un peu plus que les précédents échanges. Comme je te le disais, je devrai faire des recherches moi-même car je n'ai pas le centième de ton érudition, et tu soulèves des points très intrigants.

De mon côté nous discutons avec un ami des scénarios de la première saison, et il soulève des interprétations que je n'ai pas vu du tout, mais qui font sens vers un prosélytisme que je déteste. C'est assez étonnant, car comme le souligne Photonik, toute la série démonte les charlatans des sectes, ne prouve rien sur une existence possible de dieu, ne donne pas de morale, et fournit des pistes SF ou fantastiques bien loin de l'imagerie de la religion (ou alors est-ce une imagerie moderne, revisitée ? Je ne pense pas, puisque la plupart des personnages n'ont aucun attrait pour la religion, la rejette, et se confrontent à ceux qui ont un fort attachement à cette même religion catholique).

Je ne voulais pas dévoiler la fin, mais si elle te rassure, alors Photonik a bien fait. Encore merci.

Alex Nikolavitch a dit…

Comme je dis toujours, je ne demande pas mieux qu'on me donne tort. Si Leftovers n'est pas un sous-marin propagandiste, tant mieux. Et si Lindelof devient compétent, ça me patafiole les organes, mais tant mieux aussi !

Présence a dit…

Merci pour cette explication claire et documentée.