jeudi 31 août 2017

HPL 2018

Bon, il en a été question ici ou là depuis le début de l'année, mais je peux en parler désormais plus en détail. Mon prochaine album de BD sera une biographie de H.P. Lovecraft. J'en assure le scénario, avec au dessins Gervasio et Carlos Aon, deux dessinateurs argentins qui ont fait du super boulot. Ce sera publié en février prochain chez 21g, dans la collection Destins d'Histoire (j'ai deux autres projets chez eux, un qui devrait sortir en juin prochain et un autre un peu plus tard, à propos d'autres icônes de la culture du XXe siècle, et mon vieux camarade Laurent Queyssi leur prépare un Philip K. Dick.

Et, bien entendu, l'album devrait être en avant-première à Angoulème.



mercredi 30 août 2017

Déesse 19 quater (je crois)

Toujours sur ces histoires de mythes féminins, ça vaut peut-être le coup aussi de revenir sur les structurations du bidule.

Tout était parti des discussions autour de Campbell et de la valeur essentiellement masculine de son "monomythe". Appliquer le monomythe campbellien à un personnage, c'est le faire passer à l'âge d'homme. Grosso modo et en simplifiant.

Quand on regarde les représentations de la déesse triple, on a souvent une vision cyclique de la femme : la jeune fille, la mère puis la vieille sage femme regroupées en un tout unique et cohérent. Les mécaniques de ce type appliquées au genre masculin sont par contre binaires : on a le jeune homme et le vieux sage, mais l'homme fait se retrouve seul. C'est la mécanique, en termes campbelliens, de la perte du mentor qui est un des jalons du passage à l'âge adulte. Chez la femme, la solitude ne fait pas partie de l'équation, chacun des rôles se définit dans son rapport avec les deux autres.

Alors, il y a des triades féminines dans lesquels cet aspect n'est pas si évident, par exemple celle des guerrières irlandaises Morrigane, Macha et Bodb (ou Nemain) dans lesquelles la classification en âge n'est pas claire (même si une histoire concernant une Macha, celle de sa course et de la malédiction jetée ensuite sur les Ulates implique clairement la maternité) mais pas complètement absente.

Dans d'autres cas, comme la triade du jugement de Pâris, même si la représentation classique ne donne pas d'âge aux personnages, les déesses Athéna, Aphrodite et Héra, on a une vierge, une femme voluptueuse et une tatie Danielle acariâtre, donc une structuration de ce type qui se superpose à la structure dumézilienne d'une déesse de la guerre, d'une déesse de la fertilité et d'une déesse souvernaine. (notons que, comme dans la triade irlandaise, le classement par "âge symbolique" donne les deux premières en allitération et pas la troisième, et j'ignore si ça pourrait avoir un sens*)

La déesse triple est souvent associée à la Lune, avec son système de phases cyclique (et la corrélation d'icelui avec les cycles féminins). Je me plains souvent que des tas de pans de mythologie passionnants aient sauté, mais tout ce qui concerne Hécate semble ne nous être arrivé que façon puzzle (et écrasé par la présence envahissante et tardive d'Artémis), et les pièces restantes ont probablement été noircies par l'assimilations aux rituels noirs (il est arrivé la même chose au czernobog slave)(l'absence de majuscule est intentionnelle). Les phases de la Lune (croissante, pleine lune, décroissante) rapprochée des âges. Mais il existe un certain nombre de cultures où c'est le Soleil qui est féminin et la Lune masculine (les langues germaniques en ont gardé trace) et il semble bien qu'à l'âge du bronze, elles étaient même majoritaires. Le premier système connu où apparaisse la répartition Lune/F-Soleil/M nous vient d'un peuple assez oublié, les Urartéens. Dont je ne sais pas grand-chose de plus à ce stade (là, il existe quand même de la doc. j'ai juste pas creusé à fond). Pourquoi le principe lunaire féminin a-t-il pris l'ascendant au point de nous sembler à présent complètement naturel ? Je n'en sais rien. Ça aussi, c'est à creuser.

Voilà, c'étaient encore quelques notations en vrac, des idées que je compile, balance et qu'il faudra que je continue de creuser.



*On a une triade allitérante si l'on regroupe les dieux grecs d'origine orientale, et on retombe sur une triade astrale de type babylonien, avec Artémis (Lune), Aphrodite (Vénus) et Apollon (Soleil). un jour je vous ferai un top détaillé sur les théories à ce sujet. D'autant que dans les triades sémitiques, la Lune est masculine. Le Veau d'Or, par exemple, en est une représentation.

mardi 29 août 2017

Swagnarok

Je viens de boucler un dossier Thor : Ragnarok pour un magazine, et comme j'ai largement débordé de la place qui m'était impartie (d'autant qu'il y avait une grosse interview d'un des concepts artists du film, interview copinage pur, quand vous verrez de qui il s'agit), et j'ai du sortir les ciseaux et ratiboiser à mort. Ce que je poste ici n'est donc pas vraiment un article, juste un encadré accompagnant d'autres trucs (sur la définition du Ragnarok, sur la déesse Hela et sur les films de gladiateurs)

Résultat, y a tout un bout de truc que j'ai fait sauter d'un bloc (on peut réduire un texte trop long en chassant l'adverbe et la virgule, mais y a toujours un moment où il faut être un peu plus hardcore) et comme je dis toujours que c'est pas bien de jeter, je me suis dit que j'allais vous en faire profiter. Parce que c'est trop la classe de jouer les journalistes maintenant que c'est devenu une profession encore plus méprisée que traducteur.



Au fait, y en a eu combien, des Ragnaroks chez Marvel ?
Ragnarok, c’est un peu comme les immortels chez notre High-Lambert national, il ne peut en rester qu’un. Sauf qu’une fois que c’est fait, c’est fini. Et qu’il faut trouver des solutions pour relancer la machine.

Au départ, Jack Kirby, créateur du comic book The Mighty Thor, voulait finir la série par un Ragnarok et la redémarrer sous un autre titre avec de nouveaux dieux (c’est ce qu’il fera l’année suivante chez DC, d’ailleurs, avec New Gods). Mais Stan Lee, son scénariste, s’y oppose violemment, parce qu’il ne veut pas sacrifier des personnages qui marchent bien, et ce sera la goutte d’eau qui met le feu à Asgard. Hormis un récit de deuxième partie qui raconte Ragnarok dans les Tales of Asgard, la série continue avec de nouveaux dessinateurs.

Roy Thomas, qui devient rédacteur en chef à la place de Stan Lee peu après, reprend l’idée. Sans les « nouveaux dieux » derrière. Son Ragnarok a lui est prétexte à une saga racontant une conflagration précédente, avec une génération antérieure de Thors et d’Odins. Les dieux étant des projections d’invariants universels, leurs aventures se réitèrent à chaque fois en un cycle sans fin, ce qui permet éventuellement à Marvel d’inventer de nouvelles versions du personnage.

Walt Simonson, qui réinvente la série quelques années plus tard, nous donne à voir des versions alternatives de Thor (dont une grenouille de deux mètres avec un marteau) et un superbe Ragnarok avorté avec un énorme démon du feu, Surtur (que visiblement on verra dans le film).

Depuis, après plusieurs remplacements du personnage principal, Thor a connu un ragnarok presque définitif il y a une dizaine d’années, juste avant la série Civil War. Et il a failli être le bon. Thor a disparu des pages de nos illustrés préférés pendant quelques années. Mais c’était sans compter avec J.M. Starczynski et Olivier Coipel qui sont parvenus à le réincarner, et tout son panthéon avec, y compris un Loki qui deviendra vite très troublant (c’est l’occasion de signaler qu’en vrai, dans les mythes nordiques, Loki est vachement moins séduisant que quand il a la tête de Tom Hiddleston). Depuis, Fear Itself, Siege et les autres catastrophes qui se sont abattues sur Asgard avaient toutes un parfum de Ragnarok sans en être vraiment et le pouvoir de Thor a à nouveau changé d’hôte humain. Combien de temps avant que Marvel ne redistribue les cartes, à présent ? Car qu’est-ce qu’un bon super-héros sans une bonne fin du monde, après tout ?

lundi 28 août 2017

Come as I am (ou : Conan as you are)

Vous vous souvenez sans doute de l'histoire de ce jeune homme qui, après le suicide de Kurt Cobain au fusil de chasse, avait voulu imiter son idole, s'était loupé et avait fini avec une tronche façon puzzle. Les lecteurs de comics en connaissent un avatar, puisque Garth Ennis et Steve Dillon s'en étaient inspirés pour créer le personnage de Arseface (Tronchedecul, dans la vieille VF, et je sais pas ce que c'est maintenant)(Nénesse, si t'es dans le coin…). Arseface finit d'ailleurs par devenir une rockstar à son tour, et par générer ses propres fans extrêmes et tout un tas de polémiques.

Le personnage a un avatar télévisuel depuis l'an passé, joué par Ian Coletti. Mais il est décorrélé de Cobain et, globalement, du rock, et donc il ne nous intéressera pas ici.



On peut mettre ce genre de réactions un peu extrêmes sur le compte de l'éthos rock n'roll qui a toujours été un peu propice à ça. Je ne sais pas s'il y a une stat des rockers morts suicidés, overdosés, étouffés dans leur propre vomi ou qui se foutent le feu avec leur propre clope parce qu'ils sont bourrés, mais je parie que c'est largement plus qu'un échantillon témoin pris dans la population générale. L'hystérie du fan qui se tire une balle quand un zicos le fait, c'est pour les fans de rockstars, par pour ceux de philosophes, de peintres ou de physiciens des particules. Et puis c'est, je crois, un phénomène un peu moderne.

Mais… Et si ça n'avait pas été le cas ? Et si s'immoler en hommage à ses idoles était un phénomène un tout petit peu plus ancien, et littéraire ?

Et là, j'ai la vision d'un "Arseface" fan de Conan le Barbare et de Solomon Kane qui se serait tiré un coup de pétoire à la mort de Robert E. Howard. Serait-il devenu, au début des années 40, la nouvelle star des Pulps ?

dimanche 27 août 2017

Po-pôle

J'ai déjà parlé ici même de certaines caractéristiques géographiques persistantes de mes rêves. Certains lieux imaginaires reviennent souvent, et d'autres qui ne sont que des assemblages baroques et des variations de plusieurs lieux réels reviennent toujours dans la même configuration. Il y a un Paris de mon monde intérieur qui a des propres quartiers, qui ressemblent un peu aux vrais tout en ayant leurs propres caractéristiques (les canaux de Saint Michel, par exemple, sans contrepartie à l'état de veille, ou celle île surélevée pas loin du Champ de Mars devant laquelle je passe souvent (mais sans remettre les pieds dans le restaurant depuis un incident absurde*). Il y a des vallées de montagne qui sont toujours les mêmes, un petit bout de côte mixant des morceaux de Bretagne et de Croatie toujours dans le même ordre. Un quartier de New York complètement défini, et complètement imaginaire.

Et puis, il y a le Pôle Sud. Jamais le Pôle Nord, mais de temps en temps le Pôle Sud.

C'est toujours un lieu géographique qui m'a fasciné, le Pôle Sud. Depuis bien avant The Thing et ma lecture des Montagnes Hallucinées. Et donc, des fois, je rêve du Pôle Sud. Et j'ai bien dans l'idée que le Pôle Sud de mon monde onirique est très différent de celui qui est porté sur la carte.

Oh, il a ses ressemblances. C'est couvert d'une neige épaisse, déjà, très dure, tassée. Et il y a bien un décalage entre le Pôle Sud géographique et le poteau qu'on montre au touristes. En cela, ma cervelle et son activité nocturne sont raccord avec ce qui existe vraiment. Après, la configuration des lieux autour du poteau, telle que je la vois, avec cette légère descente du couloir taillé dans la glace et cette salle circulaire en sous-sol, je ne sais pas si ça a une contrepartie dans le monde réel. Mais c'est crédible. Et c'est un passage obligé pour passer à la suite, il y a un autre couloir de l'autre côté qui mène au vrai pôle.

C'est tout le reste qui est complètement foutraque. Au lieu de baraquements sommaires, de gros immeubles façon stations de ski des alpes. Et sur l'emplacement géographique, une fosse cylindrique, verticale, large de plusieurs dizaines de mètres et profonde de peut-être une centaine, avec au fond du truc une espèce de laboratoire avec plein d'appareils de détection, de mesure, de trucs et de machins. Je ne sais pas ce qu'on y fait exactement. Mais ça a l'air important, parce que chaque fois que je rêve de cet endroit, il y a des histoires louches, genre espionnage, genre paranoïa, genre poursuites. Et en général, je me demande vraiment ce que je fous là, pourquoi je suis mêlé à tout ça.

Pourquoi je cours ? Pourquoi je dévale ces escalators menant aux profondeurs d'un souterrain taillé à même la glace ? Pourquoi est-ce qu'ils me courent après ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?










*incident qui m'a donné l'occasion de créer un personnage que j'ai réutilisé depuis. non pas Cruella Gault&Millaud, mais le très smart Alexis-Nicolas de la Vitche, qui sévit à l'occasion dans certaine gazette stellaire.

mercredi 23 août 2017

Nouvelle formule

ah, voilà une info que j'avais pris au vol à la radio, mais sans en avoir tous les morceaux, et que j'ai pu creuser via la presse écrite.

Des patients se plaignent de soucis avec la nouvelle formule d'un produit qui s'appelle Levothyrox, et une partie du corps médical pige pas, sachant que seuls les excipients (les produits qu'on ajoute au principe actif pour pouvoir en faire un comprimé) ont changé.

Moi, de mon côté, je suis pas totalement surpris du truc.

Alors, quelques explications, qui valent ce qu'elles valent, parce que ça fait quand même un paquet d'années maintenant que je n'ai plus enfilé la blouse blanche.

Le Levothyrox, c'est un médicament conçu pour compenser des problèmes de production de l'hormone thyroïdienne, qui commande plein plein de trucs dans le métabolisme*. Autant dire que c'est puissant. Et c'est bien pour ça que c'est dosé à minima. le "µg" ça signifie "microgramme",  donc dans un comprimé à 75 µg, le plus usuel vous avez 0,075 milligrammes, ou 0,000075 grammes, si je ne me goure pas d'un zéro.

Il y a quelques années, quand a été introduit un générique du Levothyrox, il a eu des plaintes de patients auprès des soignants. Dans la pharmacie où je bossais (je sais pas dans les autres), on les a prises très au sérieux, et on a vite arrêté de délivrer le générique. Ça doit être le seul générique qu'on refusait de donner, d'ailleurs. Voilà pourquoi :

Un générique, c'est le même produit chez un autre fabriquant (et parfois chez le même fabriquant, pour des raisons commerciales). Ce qui importe, c'est le principe actif (que les pros appelleront "molécule", ou "DCI", ou tout autre jargonnerie). Si Clamoxyl est une gélule à 500mg, vous pouvez vendre à la place n'importe qu'elle autre gélule à 500mg d'amoxicilline. Qu'importe si la paroi de la gélule est en gélatine ou en cellulose, ou si la bourre de la gélule est en lactose ou en carbonate de calcium (sauf si vous êtes intolérant au lactose, et la notice mentionne à part les produits de ce genre qui peuvent poser problème, ce qui vous permet de demander une autre amoxicilline au même dosage). Le changement d'excipient, grosso modo, il change pas grand-chose. Si vous êtes un peu intolérant au lactose, au pire, sur les 500 mg de produit, votre intestin en refusera d'en absorber quelques milligrammes. Même si c'est 50mg qui repassent direct dans les chiottes, c'est pas très grave, ça ne nuira globalement pas à l'efficacité du produit. Pareil pour le Doliprane 1000mg que vous pouvez remplacer par un paracétamol 1g, et ainsi de suite**.

Là où ça change tout avec le Levothyrox, c'est qu'avec des dosages exprimés en microgrammes, et qu'on fait évoluer par tranche de 25 microgrammes (si ça n'a pas bougé depuis mon époque, le produit est dispo en 25, 50, 75, 100, 125, 150 et 200 µg, de mémoire) et qu'il est puissant, ça veut dire que la moindre différence dans l'absorption du truc au niveau intestinal, même si elle n'est que de 10 ou 20µg (ce qui est, je le répète, une quantité minuscule) va conduite à surdoser ou sous-doser le produit par rapport à ce qui était prévu, et surtout par rapport aux habitudes de dosage prises. Vu la puissance du produit, c'est vite la cata. Des gens un peu fragile peuvent le ressentir très fortement. Ce qui fait que tout changement de formule du bazar, même sans changer la teneur en principe actif, peut avoir des conséquences.

Mais comme le dosage est exactement le même, et que l'excipient est réputé globalement inerte, la plupart des gens concernés dans le corps médical n'arrivent pas à comprendre le problème. Qui, si la sécu ou les médecins avaient fait remonter correctement les infos il y a quelques années, au moment de la sortie du générique, aurait déjà été identifié depuis longtemps.








* c'est pour ça qu'il est d'ailleurs souvent détourné de son usage dans le cadre de régimes amaigrissants. j'ai même eu jadis entre les pattes une ordonnance d'un nutritionniste vedette auteur de best sellers à base de régimes miracles qui en prescrivait, c'est dire à quel point il croyait lui-même en ses propres salades (et cerise sur le gâteau, c'était accompagné d'un diurétique, ce qui signifie qu'il était deux fois dans l'illégalité en deux lignes, le mec)(ce salopard n'est plus toubib, d'ailleurs, il a été radié pour d'autres raisons). alors oui, c'est très efficace, mais je déconseille vivement de s'en servir pour ça, vu le bordel que ça fout à tous les niveaux. Une erreur de dosage dans une préparation amaigrissante à base de thyroïde, il y a quelques années, avait tué quelqu'un.

** après, la forme galénique peut avoir son importance : une gélule ne fond pas à la même vitesse qu'un comprimé, et c'est pas une bonne idée de filer des gélules au même dosage à quelqu'un qui prend son traitement par demi-comprimés, par exemple.

Trump card

Même si je n'avais pas un accès très ouvert aux infos du fond de ma cambrousse (le journal de TF1 ne compte pas, et I-Télé… pardon, Bollo-truc-pour-vieux non plus. Et BFM (je crois que c'était sur BFM) où un débile parlait de "l'impossibilité d'empêcher le risque zéro", n'en parlons même pas.) j'ai quand même tenté de suivre les évènements du monde, ne serait-ce que de loin. Donc, le drame de Barcelone mais surtout cette crise internationale qu'on nous a vendu comme la guerre nucléaire à venir, la crise des missiles de Cuba de notre temps.

Revoyons les faits : King Jong Trois a sorti une grosse rodomontade, ça lui a encore pris comme une envie de pisser. Mais les derniers essais balistiques de la Corée du Nord semblent démontrer qu'il a désormais, à peu près, les capacités de suivre ses provocations par des actes. Pour peu que ses missiles parviennent à échapper aux contremesures modernes, ceci dit. Et je suis le premier à admettre que c'est inquiétant.

Mais contrairement aux autres fois, où ce genre de situation se sont réglées dans des arrières cuisines par des concessions, et où les chefs d'états concernés ont joué la carte du sérieux et de la dignité, il est tombé sur un client différent. Parce qu'en termes de grosses rodomontades débiles, Donald Is the New Black a trouvé le moyen de surenchérir.

Et le plus beau, c'est que King Jong semble s'être déculotté aussi sec (enfin bon, non, ça a pris quelques jours quand même).

Alors je sais qu'il y a de bonnes chance que l'embargo chinois décrété en cours de route ait joué.

Mais vu d'ici, ça ressemblait beaucoup à une situation du genre "le sale gosse pourri tombe sur un sale gosse encore plus irresponsable que lui et ça lui coupe la chique". En d'autres termes, les grosses gesticulations merdiques de Donald "tremendous" ont calmé le jeu et évité la guerre. Et une telle notion est quand même à se faire sous soi, et ne préjuge rien de bon pour la suite.

mardi 22 août 2017

22, v'là les livres

Tiens, le 22 août, c'est le "Ray's Day", hommage à Ray Bradbury, dont c'est l'anniversaire de la disparition, et que de bonnes âmes ont décidé de consacrer à la lecturen ce qui est une bonne idée : Fahrenheit 451 nous semblait farfelu, mais dernièrement, en Californie, des fachos ont tenté d'organiser un autodafé, et la censure du livre se fait plus insidieuse par ailleurs.

Et l'idée, c'est la gratuité de la lecture. Donc je me suis dit que j'allais mettre une nouvelle en ligne. Ce n'est pas un inédit (mais j'en ai quelques uns dans mes tiroirs, peut-être que je les mettrai aussi en ligne à l'avenir, si vous êtes assez nombreux à les demander), ni une nouveauté (il date d'une petite quinzaine d'années) et il est court (sur un blog, c'est quand même plus pratique). Voilà voilà, Happy Ray's Day à tous !



Réveil
Alex Nikolavitch
Première publication dans Fantask 1, éditions Semic

J’essaie de bouger.

Pas évident. Les articulations ont du mal à se dé-gripper. Il me faut attendre un peu, que je me réchauffe. Chaque réveil est pire que le précédent. Je suis froid. Il fait trop froid. Et mes circuits ont besoin de plus en plus de temps pour chauffer. Cette sensation doit ressembler à ce que les humains appellent “avoir la tête dans le cul le matin”. Je n’ai jamais compris l’image, mais j’en viens à comprendre l’idée.

Un peu tard, peut-être.

Un peu d’énergie me revient, le temps que les câblages la transmettent à puissance nominale. Il n’ont pas été prévus pour fonctionner dans ces conditions.

L’horloge m’indique un chiffre aberrant. D’après elle, j’ai dormi trois siècles. Ridicule. Le froid a dû avoir raison de ce délicat cristal qui est son âme. Trois siècles. Insensé. Les secours ne devraient plus tarder, de toute façon. Au moins pour compter les morts.

Je me relève péniblement. Les ordinateurs de la station ne démarrent plus. Pourtant le générateur était en parfait état la dernière fois que je l’ai vérifié. Un de ces micro-piles nucléaires destinées à durer des années. Le froid a sans doute soudé un relais électro-mécanique. Le pire hiver qu’on ait subi dans le secteur. La fenêtre me montre une étendue gelée sous un ciel uniformément plombé. Du jamais vu dans cette portion de désert. Peut-être une conséquence paradoxale du réchauffement climatique, qui sait ? Si l’ordinateur marchait, je lancerais une requête sur le réseau pour avoir des informations à ce propos.

Mes circuits sont complètement chauds, à présent. A part un parasitage sur l’oculaire gauche, tout fonctionne correctement.

Je sors.

Mes pieds métalliques s’enfoncent dans la neige. J’inspecte le corps de bâtiment. Cette lézarde n’étais pas là, la dernière fois. L’accident a dû causer des dommages structurels aux fondations pour que le bâtiment se détériore si vite.

Un lichen mutant pousse sur certains murs. Conséquence de la radio-activité, sans doute. Elle a pourtant beaucoup baissé depuis mon précédent réveil.

Je pousse jusqu’aux silos. Le cratère est toujours là, disparaissant à demi sous une épaisse couche de neige. C’est ici que l’accident a eu lieu. Une explosion nucléaire imprévue, un de nos missiles qui a dû avoir une mal-fonction. Mes collègues humains ont été tués sur le coup. Ils s’inquiétaient depuis plusieurs semaines déjà. Mais pas pour des raisons techniques. ils auraient dû, pourtant.

Non, ils ne discutaient que de tension internationale, des sujets que je ne comprenais pas. De la fédération est-asiatique. Des colères d’un président. Des provocations en Afrique. J’ai été créé pour entretenir le système informatique de la base, pas pour comprendre ces passions humaines. Mes collègues se disaient en première ligne. Ils étaient un objectif prioritaire. J’ignore pour qui, et à quel propos.

Et puis l’accident a tout remis en cause. Mes collègues attendaient un ordre du président d’un instant à l’autre. Et les silos ont explosé. J’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé. La seule trace qui reste, c’est un message d’alerte transmis par un satellite d’observation, message coupé en cours de route. Quand les secours arriveront, ils me donneront plus d’éléments pour comprendre. La procédure est comme ça : en cas d’accident, je suis là pour témoigner, rapporter les faits. C’est à présent ma mission : maintenir la base en état jusqu’à ce que les secours arrivent. Et me souvenir de tout.

Je remets mes circuits en veille pour économiser l’énergie. Le système devrait me réveiller dans trois jours, à moins que l’horloge ne fasse à nouveau des siennes.

Sauf si les secours me ré-activent avant, bien sûr.

Ils ne devraient plus tarder, maintenant.


lundi 21 août 2017

Reading a la playa, oh-oho-oh oh

Bon, c'était la saison, et j'en ai profité pour partir un peu à la cambrousse me reposer. Ce qui signifie globalement qu'au lieu de bosser sur des articles, des interviews ou des traductions, j'ai avancé tranquillement sur mon prochain bouquin. Et que je me suis empiffré de bonnes choses solides et liquides, que je suis allé un peu apprendre à la petite des techniques ninja pour les châteaux de sable, et et que j'ai rattrapé du retard de lecture.

J'ai lu deux Disque Monde que je n'avais pas encore lus (il en reste quelques uns), j'ai relu American Gods dans la foulée de mon visionnage de la série télé (pour découvrir qu'elle s'écartait en fait assez vite du bouquin, plus que dans mon souvenir) et cette relecture s'est faire en VO et dans l'édition augmentée des dix ans (je me fous encore des baffes pour le coup de Wednesday dans l'île de Peter, mais d'un autre côté, je ne vois pas comment j'aurais pu actualiser Wendy sans en passer par là)(oui, dans la VF d'American Gods, pour des raisons tout à fait solides, Wednesday ne s'appelle pas Wednesday, et donc je me suis vautré dans une idée déjà exploitée, même si c'était très différemment, par Gaiman).

J'ai aussi chopé à l'aller, à la librairie Payot de la Gare Montparnasse (j'avais eu peur en voyant que leur rayon essais, où ils avaient des caisses de Champs Flammarion, avait été remplacé par un rayon sandwiches, mais en fait même s'ils ont réduit et déplacé l'étagère Champs, elle demeure assez bien fournie) un chouette bouquin d'Alessandro Barbero (celui du Jour des Barbares, bouquin que je recommande à tous les cuistres qui comparent la crise actuelle des réfugiés à la fin de l'empire romain : il y a effectivement des points de comparaison très nets, la crise qui déboucha sur la bataille d'Andrinople démontre que les CRS et la maire de Calais refont exactement les mêmes saloperies que les fonctionnaires romains de l'époque, à part peut-être la vente de ragoût de chien, et que si les responsables impériaux avaient fait preuve d'un poil d'humanité, la face du monde en raurait peut-être été changée) (c'est juste moi, ou je recommence avec mes orgies de parenthèses ?). Donc, j'ai pu lire dans le train Le Marchand qui voulait gouverner Florence, un recueil de six textes contextualisant six personnages historiques du moyen-âge, via les paroles et les écrits qu'ils ont laissés. Très pointu, mais d'une écriture très accessible, le bouquin a parfois des fulgurances ironiques à la Umberto Eco (qui est d'ailleurs directement cité à un moment). Je recommande assez vivement.

Bouquin en cours, par contre (il faut prendre le temps de le digérer tranquillement), le SPQR de Mary Beard, qui m'avait été vivement recommandé par plusieurs personnes, et qui est effectivement très bon. Ce n'est pas, contrairement à ce qu'on pourrait croire, un bouquin sur l'histoire de Rome. Il traite, en fait, de la façon dont Rome se voyait. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Et c'est passionnant. Et très vivant, aussi, un peu à la manière du Barbero. Bon, et à propos, je rappelle à tout hasard que "Quousque tandem abutere, Catiline" ne signifie pas "Catherine, aboule un couscous pour deux".

Voilà voilà !

mercredi 9 août 2017

Sourcier

Ça n'a pas traîné, hein ? Quelques jours à rebosser sur mon prochain bouquin, et me voilà reparti en mode gravement obsessionnel.



J'en suis à corriger une séquence parce que j'ai découvert que non seulement, l'endroit où je situais une scène était plus boisé à l'époque que je ne le dis, mais ne présente pas la géologie que je sous-entends (ce qui est génial, c'est que comme je n'utilise que les noms de bled d'époque, 95%, voire 98% des lecteurs ne repéreront pas ce genre de trucs).

Autre truc rigolo, aller chercher les chroniques les plus proches de l'époque, même si elles sont succinctes, même si elles sont lacunaires, pour essayer d'étoffer la chronologie de mon récit. Et m'apercevoir que les braves moines qui les compilaient n'avaient qu'une idée très vague de ce qu'était une date précise ni à partir de quoi la calculer. Du coup, à force de m'arracher les cheveux en croyant que j'étais à côté de la plaque depuis le départ, je me suis aperçu que ces braves moines se plantaient systématiquement de 13 à 18 ans dans TOUTES leurs dates (ce qui est encore pire que leur quasi contemporain Denys le Petit, qui ne s'est planté que de 5 à 7 ans : si vous ne connaissez pas son histoire, sachez juste que c'est par sa faute si Jésus Christ est né entre -5 et -7 avant Jésus Christ) (relisez bien la phrase qui précède, et sachez que dans l'histoire, ce n'est pas moi qui déconne).

Un truc sympa, aussi, c'est que la toute récente polémique sur l'ethnicité de la Grande Bretagne de l'époque romaine et post-romaine (oui, pendant qu'ici, ça polémiquait sur les commissions de transfert de ce footeux dont j'ai déjà oublié le nom et dont je ne sais même pas à quoi il ressemble, et que ça polémiquait aussi sur le pognon dépensé par Bollo pour garder l'autre abruti sur C8, il y avait des polémiques vachement plus instructives outre-manche, au cours desquelles des historiens ont bien obligeamment mis leur nez dans leur caca à des petits nazillons qui commentaient des données de l'histoire antique avec des arguments et des conceptions que même Ferrant et Deutsch trouveraient arriérées*), y a pas mal de ressources sur la période dont les liens ont été mis à disposition, et donc j'ai mis ça au pillage. Y a plein d'éléments de contexte qui vont me servir, et d'autres qui ne me serviront pas directement mais qui me permettent de préciser encore ma vision des deux siècles entourant la prise de Rome par les Goths.

Bref. C'est bien, les vacances. On s'amuse, on se repose, on essaie des loisirs rigolos.







*oui, y'en a eu quand même un pour soutenir que l'invasion anglosaxonne ne comptait pas comme flux migratoire parce que… il ne l'a pas formulé comme ça, mais grosso modo, parce que c'étaient des blancs et probablement un peu ses ancêtres, aussi. (personne n'a été lui rappeler que les Angles et les Saxons étaient tellement barbares qu'ils mangeaient du cheval comme le premier Français venu, je crois que ça l'aurait mis en PLS)

mardi 8 août 2017

Moi mon colon, celle que je préfère…

Je sais pas trop pourquoi ni comment mon train de pensées est tombé sur cette question-là. J'étais plongé dans un état de stupeur post prandiale, vautré sur le canapé, un énorme gobelet de café à la main (le huitième de la journée, je crois, mais je ne suis pas sûr, quand on aime, on ne compte pas, tout ça) quand une idée s'est cristallisée dans ma tête. Ou plutôt une sorte de question.

L'histoire du monde a connu une belle brochette de génies militaires qui ont su profiter du terrain et des événements pour mettre des piles aux voisins et se forger une réputation d'invincibilité. Cette réputation, par la suite, durait jusqu'à ce que le stratège génial finisse par casser sa pipe (il était parfois aidé à passer la main, ça a été le cas de Jules César, par exemple) ou qu'un ennemi un peu moins tocard ou un peu plus chanceux que les autres finisse par prouver que cette invincibilité n'était qu'une légende (c'est ce qu'a fait Wellington à Napoléon. je serais bien en peine de vous dire s'il entrait dans la catégorie moins tocard ou plus chanceux, celui-là).

La question que je me posais, c'était : "y a-t-il une caractéristique essentielle à ce génie ?" Autrement dit, sorti de leur contexte d'origine, Alexandre le Grand, Shaka ou Tecumseh casseraient-ils la baraque tout pareil ?

Et donc, toujours avachi sur mon canapé, vidant peu à peu mon pot à café, j'imaginais Alexandre à la tête d'une division blindée, équivalent moderne, je crois, de la phalange macédonienne. Et, en effet, pourquoi pas ? Face à un adversaire aussi désorganisé que l'Empire Perse, ça pourrait le faire. Et les conquêtes se déliteraient encore plus vite qu'à l'époque, sans doute.

Mais que donnerait Napoléon, de nos jours ? Son génie organisationnel tenait à sa faculté de déléguer. Mais son sens du placement de l'artillerie au niveau tactique serait-il transposable dans des batailles modernes ? Ça, c'est beaucoup moins sûr.

Y a-t-il, du coup, un outil de mesure objectif du génie militaire ? Comme pour tout talent, ça me semble difficile à mesurer.

L'Histoire a sur la Physique le défaut de ne pas permettre de réitérer une expérience un nombre arbitraire de fois pour faire rentrer ses résultats dans un tableau statistique. La sensibilité d'une bataille aux conditions initiales est telle qu'une bonne partie de son déroulé tient généralement de l'aléatoire. Le général génial parvient à imprimer une tendance à ces aléas. Ou parfois à se laisser porter par eux…

lundi 7 août 2017

All work and no play et tout ce genre de choses

Le problème des torpeurs estivales, c'est, comme je le disais dernièrement, qu'elles sont fourbes. Tout en ayant l'impression de ne pas foutre grand-chose, je m'aperçois qu'en fait j'ai abattu pas mal de trucs depuis quinze jours.

Et là où c'est doublement fourbe, c'est qu'avec tout ça, je me suis aperçu hier, avec horreur, que je n'avais pas avancé sur mon prochain bouquin pendant ces quinze jours. C'est très mauvais, ça. La théorie veut qu'il faille bosser au moins dix minutes par jour sur ce genre de projet, si l'on ne veut pas perdre le fil ni laisser la vapeur sortir de la machine. Alors sur ces quinze jours, j'ai continué à me documenter et à alimenter (deux fois) un fichier de notes, mais je n'avais pas tapé une ligne sur le bouquin lui-même. Alors dans mon cas, où mon boulot de base (traductions et articles divers) me cale quand même un gros paquet d'heures par jour devant l'écran, il est difficile de réussir tous les jours à rester devant l'ordi et à se switcher la cervelle pour faire quelque chose de nettement plus dur alors qu'on s'est déjà bien fatigué les neurones. En temps normal, j'arrive à bosser sur mes romans (ou mes scénarios, quand je suis en prod sur un scénario) deux à trois fois par semaine,  sauf en été où là j'arrive à me caler dessus quotidiennement. Mais là, quinze jours le nez dans le guidon, sans que j'ouvre même le fichier pour ne serait-ce que réfléchir au truc. L'horreur.

Bon, là, c'est reparti, et les quinze jours qui viennent devraient normalement être consacrés de façon quasi exclusive à mon prochain bouquin (je dis quasi, parce que j'ai aussi dix pages de scénario que je voudrais terminer, et une nouvelle à finir) (des broutilles, quoi). Je vais pouvoir avancer à nouveau.

Du coup, rien que pour vos yeux, une scène commencée avant ce trou de deux semaines, mais passablement remaniée ce soir :


À peine avait-il fini sa phrase qu’il entendit comme un chuintement venu des buissons. En soldat habitué aux escarmouches et embuscades il bondit en arrière. Un dard lesté d’une sorte de poix ou de résine lui passa au raz du nez pour aller se planter dans un arbre.
« À terre ! »
Ses deux camarades plongèrent derrière le tronc abattu. Coup sur coup, ils entendirent passer deux autres dards qui leur étaient destinés. Les fléchettes se perdirent dans le sable, sur la grève. Aelius se retourna vers les autres, restés aux coracles et leur fit signe de se baisser à leur tour. Il ignorait quelle pouvait être la portée de cette arme inconnue. Risquant un œil, il distingua un barbare assez semblable à celui qu’ils avaient déjà aperçu, mais portant des marques blanches sur le front et le torse. L’homme à la peau cuivrée embouchait sa large tige de bois, comme les hérauts le font de leur trompette. Il souffla, et Aelius dut s’aplatir au sol pour échapper à un nouveau dard.

Un vrombissement sourd répondit au dard suivant. Braith avait sorti sa fronde, et une pierre ronde frappa un arbre avec bruit sec. Il y eut des remous dans les buissons. Tandis que Braith arrosait les ombres de ses pierres, les feuilles s’agitaient. Tout comme les intrus débarqués sur cette plages inconnues, les habitants du lieu se mettaient à couvert pour échapper aux projectiles. Aelius trouva cela rassurant, en un sens. Cela tendait à prouver qu’ils étaient humains, après tout.

dimanche 6 août 2017

Bon, on va arrêter avec les titres d'articles détournant ceux de Dune

Si vous traînez régulièrement vos bottes sur ces colonnes, vous devez avoir noté que la saga Dune (de Frank Herbert, méfiez-vous des imitations) tient une place éminente dans les étagères où se rangent mes obsessions. C'est un cycle de SF que je relis de temps à autres et sur lequel ma réflexion revient souvent.

Les récentes discussions, ici même ou en conférence, concernant le "schéma de Campbell" et son ubiquité perçue ne pouvaient que se télescoper avec cette obsessions. Et donc, quelques notes sur le voyage héroïque dans Dune.




Si l'on s'en tient au premier roman de la série, l'utilisation d'un schéma campbellien (ou en tout cas sa conformité au dit schéma) ne fait aucun doute. Paul Atreides, jeune homme content de voyager, se retrouve pris dans un réseau de jeux de pouvoirs et perd tout : sa famille, ses amis, son titre de duc, l'accès à l'univers extérieur. Le voilà forcé de repartir de zéro, dans un environnement qu'il ne connaît et dont il doit apprendre les règles sous peine de mort. Ce faisant, il va s'ouvrir à un destin plus grand et à sa vraie nature, et pourra reconquérir son univers.

Si vous faites un tableau des passages obligés chez Campbell, entre l'arrachement au contexte familier, la perte des mentors, la confrontation à l'ombre, la mort apparente… vous cochez à peu près toutes les cases (je l'ai déjà dit à plusieurs reprises, c'est une très mauvaise idée de faire des jeux à boire basés sur Campbell, le coma éthylique, encore une mort apparente, tiens, en est l'issue quasi obligatoire). Le fait que cela s'associe à une vengeance n'est qu'un à-côté : beaucoup de voyages à la Campbell présentent cet élément, qui n'en fait pourtant pas fondamentalement partie. Mais (j'en ai parlé il y a pas longtemps), la vengeance est un puissant motivateur initial, même si sur la longueur, il convient de ne pas s'y cantonner. Si Luke Skywalker, Conan (chez Milius), Harry Potter ou Simba veulent venger leurs parents, il arrive généralement un moment où, pour une raison ou une autre, cette vengeance passe au second plan, ou se vide de son sens.

Mais Dune, ce sont six tomes. Et le voyage de Paul Muad-Dib ne couvre que le premier d'entre eux. Ce qui fait de la saga un bon laboratoire pour réfléchir à ce qui se passe après. Car quand le héros a accompli son voyage, qu'est-ce qu'on fait ? C'est un problème que les auteurs de comics connaissent bien, par exemple : la structure en feuilleton complique l'usage de ce genre de schémas. On ne peut pas l'appliquer plusieurs fois de suite au même héros sans l'abîmer.

Ce que fait Herbert dans Le Messie de Dune, c'est de se pencher sur les conséquences du premier voyage. Grosso modo, la vie de famille cachée dans l'expression consacrée par les contes de fées "et ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Et ce n'est pas beau à voir. Les forces avec lesquelles a joué Paul (notamment le fanatisme religieux) ont pété à la figure de tout le monde. Il se trouve prisonnier des conséquences de ses actes (et pire encore, piégé par sa capacité à voir l'avenir). Son nouvel empire est devenu une théocratie sanglante. Et s'il le déplore, il ne peut rien faire pour le changer. Si le voyage du héros est une métaphore du passage à l'âge adulte, le Messie de Dune raconte toutes les vicissitudes de celui-ci, quand la vie vous présente la facture.

Vu que la vie est un cycle, le passage à l'âge adulte est suivi par un passage de relais. Ceux qui ont maintenant à conquérir leur maturité, ce sont Les Enfants de Dune, les jumeaux qu'a eu Paul de Chani. Le jeune Leto a bien compris les effets délétères du jihad de Paul. Mais pour les contrebalancer, il doit se lancer dans une quête plus ambitieuse encore. Paul était devenu un messie à l'issue de son initiation, Leto devra aller plus loin. Ce qu'il va perdre en route, c'est la plus large part de son humanité. Voilà pour l'aspect sacrificiel du voyage héroïque. Involontaire chez Paul, il est totalement assumé chez Leto. Du coup, cet aspect très odinique du voyage entrepris par Leto empêche la redite (qui est toujours le risque quand on reprend plusieurs fois un même schéma).



Une fois encore, le tome suivant s'occupe des conséquences. Dans L'Empereur Dieu de Dune, Leto est devenu un monstre, et le sacrifice ultime qu'il va concéder à son grand plan n'est plus cambpellien. Si Campbell nous encode le passage à l'âge adulte, le sacrifice de Leto est celui d'un être qui, d'une certaine façon a peur de se laisser gagner par la sénilité, et veut au passage conjurer la sénilité de toute la civilisation qui l'a vu naitre.

Herbert s'ingénie à casser les schémas, et celui que nous voyons apparaitre dans les quatre premiers tomes (une alternance d'ascensions et de chutes) se verra non pas contrarié, mais sérieusement amendé dans les deux tomes suivants, Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères. Si c'est la Bene Gesserit Darwi Odrade qui assure le lien entre les deux livres, la dispersion de l'intrigue fait d'elle avant tout une sorte de fil conducteur plus qu'un protagoniste.


D'une certaine manière, en montrant l'univers d'un dieu refusant de s'enfermer dans un futur, Herbert nous montre qu'il refuse de s'enfermer dans un schéma, que ce soit celui de Campbell ou le sien propre (quel dommage que ses continuateurs ne l'aient pas compris). Le métissage organisé par le Bene Gesserit avec les lignées Harkonnen et Atréides était quelque chose de trop calculé, le métissage général et la redistribution des cartes généré par l'invasion des Matriarches produit un chaos qui sera bénéfique, à terme, à la civilisation. D'un monde déterministe divisé en castes, Herbert fait graduellement un monde ouvert, infini, libéré des vieux schémas…

jeudi 3 août 2017

La résistible ascension d'Arturo Pendragon

J'ai chopé dernièrement un bouquin qui m'avait été conseillé… je ne sais plus par qui. j'avais dû relever la ref dans un article que j'ai lu, ou sur un podcast d'historiens, ou dans une bibliographie. Aucune importance. J'ai chopé le bouquin, Arthuriana par Thomas Green. C'est une compilation d'articles autour du Roi Arthur et surtout de la problématique des sources arthuriennes. Sujet qu'on a déjà évoqué au moins deux fois dans ces colonnes depuis le début de l'année. Là, c'est de l'historiographie. J'ai commencé à le lire hier, en prenant un train, et c'est une baffe. Mais une majeure. Modèle Guillaume de Nogaret, si vous situez un peu.

Bref. D'entrée de jeu, en moins de quarante page, le mec pose une pétition de principe redoutable : pour s'interroger sur l'Arthur historique, il ne faut pas partir des sources "historiques" (notamment l'Historia Brittonum) et remonter en arrière pour voir s'il y a des traces, mais prendre les sources les plus anciennes dans l'ordre chronologique. Son idée est d'éviter les biais de confirmation. (genre une source du 10ème siècle dit que la Bataille du Mont Badon a été gagnée par Arthur, une du 8ème qu'elle a été gagnée par Ambrosius, donc le vrai Arthur s'appelait Ambrosius, ce qui est une analyse rétroactive et assez fragile).

Sa conclusion : pendant les deux siècles qui ont suivi l'époque où aurait dû vivre Arthur, on dispose de sources,  mais qui sont toutes de nature légendaire. Elles évoquent un genre de super-héros qui, avec ses joyaux compagnons, bute des géants et des dragons. Puis, à partir du 9ème siècle apparaissent des mentions d'un Arthur combattant les Saxons. Le Arthur combattant des envahisseurs humains n'apparaît jamais avant.

La démonstration est imparable, et très solide sur le plan épistémique. (bon, ça fait pas mes affaires, vu que je suis en train d'écrire un roman arthurien cherchant à approcher d'un contexte historique précis)(ça n'a aucune importance, en fait, vu que je suis auteur de fiction et pas historien, je fais ce que je veux, mais ça me met dans une position intéressante), mais toujours, dans ces cas-là, j'essaie d'imagine le bonhomme qui la formule.

On sent que le type a bossé le sujet. Qu'il l'a creusé. L'amplitude temporelle des articles montre que d'une certaine façon, il y consacre sa vie, au roi Arthur. Donc qu'il y a dû y avoir une fascination de jeunesse pour cette figure. Mais ce que je lis entre les lignes, dans son texte, c'est cette espèce d'honnêteté intellectuelle, de se confronter aux faits dans ce qu'ils ont de plus nus, pour autant qu'on puisse extraire des faits de sources aussi fragiles que la littérature et les chroniques du haut moyen-âge. On aimerait tous que le Roi Arthur ait existé. Ou, s'il n'était pas roi mais dux bellorum, comme le décrivent les sources "historiques" les plus anciennes (mais postérieures d'au moins trois siècles aux faits dont elles sont censées parler), qu'il y ait un bonhomme sur lequel ont ait brodé la légende. Le type examine ses sources avec rigueur, et tombe sur cette conclusion là : Arthur était une créature légendaire comme Balder, Sigfried ou Cuchullain, et les notations "réalistes" ajoutées a postériori n'y changent rien.

Prouver l'inexistence de son sujet d'étude est en soi un résultat scientifique, et donc une forme de victoire de la part de celui qui arrive à cette conclusion. Mais une victoire qui laisse un goût un peu doux-amer, qui laisse un vide derrière elle, une forme d'insatisfaction fondamentale.