lundi 21 août 2017

Reading a la playa, oh-oho-oh oh

Bon, c'était la saison, et j'en ai profité pour partir un peu à la cambrousse me reposer. Ce qui signifie globalement qu'au lieu de bosser sur des articles, des interviews ou des traductions, j'ai avancé tranquillement sur mon prochain bouquin. Et que je me suis empiffré de bonnes choses solides et liquides, que je suis allé un peu apprendre à la petite des techniques ninja pour les châteaux de sable, et et que j'ai rattrapé du retard de lecture.

J'ai lu deux Disque Monde que je n'avais pas encore lus (il en reste quelques uns), j'ai relu American Gods dans la foulée de mon visionnage de la série télé (pour découvrir qu'elle s'écartait en fait assez vite du bouquin, plus que dans mon souvenir) et c'est relecture s'est faire en VO et dans l'édition augmentée des dix ans (je me fous encore des baffes pour le coup de Wednesday dans l'île de Peter, mais d'un autre côté, je ne vois pas comment j'aurais pu actualiser Wendy sans en passer par là)(oui, dans la VF d'American Gods, pour des raisons tout à fait solides, Wednesday ne s'appelle pas Wednesday, et donc je me suis vautré dans une idée déjà exploitée, même si c'était très différemment, par Gaiman).

J'ai aussi chopé à l'aller, à la librairie Payot de la Gare Montparnasse (j'avais eu peur en voyant que leur rayon essais, où ils avaient des caisses de Champs Flammarion, avait été remplacé par un rayon sandwiches, mais en fait même s'ils ont réduit et déplacé l'étagère Champs, elle demeure assez bien fournie) un chouette bouquin d'Alessandro Barbero (celui du Jour des Barbares, bouquin que je recommande à tous les cuistres qui comparent la crise actuelle des réfugiés à la fin de l'empire romain : il y a effectivement des points de comparaison très nets, la crise qui déboucha sur la bataille d'Andrinople démontre que les CRS et la maire de Calais refont exactement les mêmes saloperies que les fonctionnaires romains de l'époque, à part peut-être la vente de ragoût de chien, et que si les responsables impériaux avaient fait preuve d'un poil d'humanité, la face du monde en raurait peut-être été changée) (c'est juste moi, ou je recommence avec mes orgies de parenthèses ?). Donc, j'ai pu lire dans le train Le Marchand qui voulait gouverner Florence, un recueil de six textes contextualisant six personnages historiques du moyen-âge, via les paroles et les écrits qu'ils ont laissés. Très pointu, mais d'une écriture très accessible, le bouquin a parfois des fulgurances ironiques à la Umberto Eco (qui est d'ailleurs directement cité à un moment). Je recommande assez vivement.

Bouquin en cours, par contre (il faut prendre le temps de le digérer tranquillement), le SPQR de Mary Beard, qui m'avait été vivement recommandé par plusieurs personnes, et qui est effectivement très bon. Ce n'est pas, contrairement à ce qu'on pourrait croire, un bouquin sur l'histoire de Rome. Il traite, en fait, de la façon dont Rome se voyait. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Et c'est passionnant. Et très vivant, aussi, un peu à la manière du Barbero. Bon, et à propos, je rappelle à tout hasard que "Quousque tandem abutere, Catiline" ne signifie pas "Catherine, aboule un couscous pour deux".

Voilà voilà !

mercredi 9 août 2017

Sourcier

Ça n'a pas traîné, hein ? Quelques jours à rebosser sur mon prochain bouquin, et me voilà reparti en mode gravement obsessionnel.



J'en suis à corriger une séquence parce que j'ai découvert que non seulement, l'endroit où je situais une scène était plus boisé à l'époque que je ne le dis, mais ne présente pas la géologie que je sous-entends (ce qui est génial, c'est que comme je n'utilise que les noms de bled d'époque, 95%, voire 98% des lecteurs ne repéreront pas ce genre de trucs).

Autre truc rigolo, aller chercher les chroniques les plus proches de l'époque, même si elles sont succinctes, même si elles sont lacunaires, pour essayer d'étoffer la chronologie de mon récit. Et m'apercevoir que les braves moines qui les compilaient n'avaient qu'une idée très vague de ce qu'était une date précise ni à partir de quoi la calculer. Du coup, à force de m'arracher les cheveux en croyant que j'étais à côté de la plaque depuis le départ, je me suis aperçu que ces braves moines se plantaient systématiquement de 13 à 18 ans dans TOUTES leurs dates (ce qui est encore pire que leur quasi contemporain Denys le Petit, qui ne s'est planté que de 5 à 7 ans : si vous ne connaissez pas son histoire, sachez juste que c'est par sa faute si Jésus Christ est né entre -5 et -7 avant Jésus Christ) (relisez bien la phrase qui précède, et sachez que dans l'histoire, ce n'est pas moi qui déconne).

Un truc sympa, aussi, c'est que la toute récente polémique sur l'ethnicité de la Grande Bretagne de l'époque romaine et post-romaine (oui, pendant qu'ici, ça polémiquait sur les commissions de transfert de ce footeux dont j'ai déjà oublié le nom et dont je ne sais même pas à quoi il ressemble, et que ça polémiquait aussi sur le pognon dépensé par Bollo pour garder l'autre abruti sur C8, il y avait des polémiques vachement plus instructives outre-manche, au cours desquelles des historiens ont bien obligeamment mis leur nez dans leur caca à des petits nazillons qui commentaient des données de l'histoire antique avec des arguments et des conceptions que même Ferrant et Deutsch trouveraient arriérées*), y a pas mal de ressources sur la période dont les liens ont été mis à disposition, et donc j'ai mis ça au pillage. Y a plein d'éléments de contexte qui vont me servir, et d'autres qui ne me serviront pas directement mais qui me permettent de préciser encore ma vision des deux siècles entourant la prise de Rome par les Goths.

Bref. C'est bien, les vacances. On s'amuse, on se repose, on essaie des loisirs rigolos.







*oui, y'en a eu quand même un pour soutenir que l'invasion anglosaxonne ne comptait pas comme flux migratoire parce que… il ne l'a pas formulé comme ça, mais grosso modo, parce que c'étaient des blancs et probablement un peu ses ancêtres, aussi. (personne n'a été lui rappeler que les Angles et les Saxons étaient tellement barbares qu'ils mangeaient du cheval comme le premier Français venu, je crois que ça l'aurait mis en PLS)

mardi 8 août 2017

Moi mon colon, celle que je préfère…

Je sais pas trop pourquoi ni comment mon train de pensées est tombé sur cette question-là. J'étais plongé dans un état de stupeur post prandiale, vautré sur le canapé, un énorme gobelet de café à la main (le huitième de la journée, je crois, mais je ne suis pas sûr, quand on aime, on ne compte pas, tout ça) quand une idée s'est cristallisée dans ma tête. Ou plutôt une sorte de question.

L'histoire du monde a connu une belle brochette de génies militaires qui ont su profiter du terrain et des événements pour mettre des piles aux voisins et se forger une réputation d'invincibilité. Cette réputation, par la suite, durait jusqu'à ce que le stratège génial finisse par casser sa pipe (il était parfois aidé à passer la main, ça a été le cas de Jules César, par exemple) ou qu'un ennemi un peu moins tocard ou un peu plus chanceux que les autres finisse par prouver que cette invincibilité n'était qu'une légende (c'est ce qu'a fait Wellington à Napoléon. je serais bien en peine de vous dire s'il entrait dans la catégorie moins tocard ou plus chanceux, celui-là).

La question que je me posais, c'était : "y a-t-il une caractéristique essentielle à ce génie ?" Autrement dit, sorti de leur contexte d'origine, Alexandre le Grand, Shaka ou Tecumseh casseraient-ils la baraque tout pareil ?

Et donc, toujours avachi sur mon canapé, vidant peu à peu mon pot à café, j'imaginais Alexandre à la tête d'une division blindée, équivalent moderne, je crois, de la phalange macédonienne. Et, en effet, pourquoi pas ? Face à un adversaire aussi désorganisé que l'Empire Perse, ça pourrait le faire. Et les conquêtes se déliteraient encore plus vite qu'à l'époque, sans doute.

Mais que donnerait Napoléon, de nos jours ? Son génie organisationnel tenait à sa faculté de déléguer. Mais son sens du placement de l'artillerie au niveau tactique serait-il transposable dans des batailles modernes ? Ça, c'est beaucoup moins sûr.

Y a-t-il, du coup, un outil de mesure objectif du génie militaire ? Comme pour tout talent, ça me semble difficile à mesurer.

L'Histoire a sur la Physique le défaut de ne pas permettre de réitérer une expérience un nombre arbitraire de fois pour faire rentrer ses résultats dans un tableau statistique. La sensibilité d'une bataille aux conditions initiales est telle qu'une bonne partie de son déroulé tient généralement de l'aléatoire. Le général génial parvient à imprimer une tendance à ces aléas. Ou parfois à se laisser porter par eux…

lundi 7 août 2017

All work and no play et tout ce genre de choses

Le problème des torpeurs estivales, c'est, comme je le disais dernièrement, qu'elles sont fourbes. Tout en ayant l'impression de ne pas foutre grand-chose, je m'aperçois qu'en fait j'ai abattu pas mal de trucs depuis quinze jours.

Et là où c'est doublement fourbe, c'est qu'avec tout ça, je me suis aperçu hier, avec horreur, que je n'avais pas avancé sur mon prochain bouquin pendant ces quinze jours. C'est très mauvais, ça. La théorie veut qu'il faille bosser au moins dix minutes par jour sur ce genre de projet, si l'on ne veut pas perdre le fil ni laisser la vapeur sortir de la machine. Alors sur ces quinze jours, j'ai continué à me documenter et à alimenter (deux fois) un fichier de notes, mais je n'avais pas tapé une ligne sur le bouquin lui-même. Alors dans mon cas, où mon boulot de base (traductions et articles divers) me cale quand même un gros paquet d'heures par jour devant l'écran, il est difficile de réussir tous les jours à rester devant l'ordi et à se switcher la cervelle pour faire quelque chose de nettement plus dur alors qu'on s'est déjà bien fatigué les neurones. En temps normal, j'arrive à bosser sur mes romans (ou mes scénarios, quand je suis en prod sur un scénario) deux à trois fois par semaine,  sauf en été où là j'arrive à me caler dessus quotidiennement. Mais là, quinze jours le nez dans le guidon, sans que j'ouvre même le fichier pour ne serait-ce que réfléchir au truc. L'horreur.

Bon, là, c'est reparti, et les quinze jours qui viennent devraient normalement être consacrés de façon quasi exclusive à mon prochain bouquin (je dis quasi, parce que j'ai aussi dix pages de scénario que je voudrais terminer, et une nouvelle à finir) (des broutilles, quoi). Je vais pouvoir avancer à nouveau.

Du coup, rien que pour vos yeux, une scène commencée avant ce trou de deux semaines, mais passablement remaniée ce soir :


À peine avait-il fini sa phrase qu’il entendit comme un chuintement venu des buissons. En soldat habitué aux escarmouches et embuscades il bondit en arrière. Un dard lesté d’une sorte de poix ou de résine lui passa au raz du nez pour aller se planter dans un arbre.
« À terre ! »
Ses deux camarades plongèrent derrière le tronc abattu. Coup sur coup, ils entendirent passer deux autres dards qui leur étaient destinés. Les fléchettes se perdirent dans le sable, sur la grève. Aelius se retourna vers les autres, restés aux coracles et leur fit signe de se baisser à leur tour. Il ignorait quelle pouvait être la portée de cette arme inconnue. Risquant un œil, il distingua un barbare assez semblable à celui qu’ils avaient déjà aperçu, mais portant des marques blanches sur le front et le torse. L’homme à la peau cuivrée embouchait sa large tige de bois, comme les hérauts le font de leur trompette. Il souffla, et Aelius dut s’aplatir au sol pour échapper à un nouveau dard.

Un vrombissement sourd répondit au dard suivant. Braith avait sorti sa fronde, et une pierre ronde frappa un arbre avec bruit sec. Il y eut des remous dans les buissons. Tandis que Braith arrosait les ombres de ses pierres, les feuilles s’agitaient. Tout comme les intrus débarqués sur cette plages inconnues, les habitants du lieu se mettaient à couvert pour échapper aux projectiles. Aelius trouva cela rassurant, en un sens. Cela tendait à prouver qu’ils étaient humains, après tout.

dimanche 6 août 2017

Bon, on va arrêter avec les titres d'articles détournant ceux de Dune

Si vous traînez régulièrement vos bottes sur ces colonnes, vous devez avoir noté que la saga Dune (de Frank Herbert, méfiez-vous des imitations) tient une place éminente dans les étagères où se rangent mes obsessions. C'est un cycle de SF que je relis de temps à autres et sur lequel ma réflexion revient souvent.

Les récentes discussions, ici même ou en conférence, concernant le "schéma de Campbell" et son ubiquité perçue ne pouvaient que se télescoper avec cette obsessions. Et donc, quelques notes sur le voyage héroïque dans Dune.




Si l'on s'en tient au premier roman de la série, l'utilisation d'un schéma campbellien (ou en tout cas sa conformité au dit schéma) ne fait aucun doute. Paul Atreides, jeune homme content de voyager, se retrouve pris dans un réseau de jeux de pouvoirs et perd tout : sa famille, ses amis, son titre de duc, l'accès à l'univers extérieur. Le voilà forcé de repartir de zéro, dans un environnement qu'il ne connaît et dont il doit apprendre les règles sous peine de mort. Ce faisant, il va s'ouvrir à un destin plus grand et à sa vraie nature, et pourra reconquérir son univers.

Si vous faites un tableau des passages obligés chez Campbell, entre l'arrachement au contexte familier, la perte des mentors, la confrontation à l'ombre, la mort apparente… vous cochez à peu près toutes les cases (je l'ai déjà dit à plusieurs reprises, c'est une très mauvaise idée de faire des jeux à boire basés sur Campbell, le coma éthylique, encore une mort apparente, tiens, en est l'issue quasi obligatoire). Le fait que cela s'associe à une vengeance n'est qu'un à-côté : beaucoup de voyages à la Campbell présentent cet élément, qui n'en fait pourtant pas fondamentalement partie. Mais (j'en ai parlé il y a pas longtemps), la vengeance est un puissant motivateur initial, même si sur la longueur, il convient de ne pas s'y cantonner. Si Luke Skywalker, Conan (chez Milius), Harry Potter ou Simba veulent venger leurs parents, il arrive généralement un moment où, pour une raison ou une autre, cette vengeance passe au second plan, ou se vide de son sens.

Mais Dune, ce sont six tomes. Et le voyage de Paul Muad-Dib ne couvre que le premier d'entre eux. Ce qui fait de la saga un bon laboratoire pour réfléchir à ce qui se passe après. Car quand le héros a accompli son voyage, qu'est-ce qu'on fait ? C'est un problème que les auteurs de comics connaissent bien, par exemple : la structure en feuilleton complique l'usage de ce genre de schémas. On ne peut pas l'appliquer plusieurs fois de suite au même héros sans l'abîmer.

Ce que fait Herbert dans Le Messie de Dune, c'est de se pencher sur les conséquences du premier voyage. Grosso modo, la vie de famille cachée dans l'expression consacrée par les contes de fées "et ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Et ce n'est pas beau à voir. Les forces avec lesquelles a joué Paul (notamment le fanatisme religieux) ont pété à la figure de tout le monde. Il se trouve prisonnier des conséquences de ses actes (et pire encore, piégé par sa capacité à voir l'avenir). Son nouvel empire est devenu une théocratie sanglante. Et s'il le déplore, il ne peut rien faire pour le changer. Si le voyage du héros est une métaphore du passage à l'âge adulte, le Messie de Dune raconte toutes les vicissitudes de celui-ci, quand la vie vous présente la facture.

Vu que la vie est un cycle, le passage à l'âge adulte est suivi par un passage de relais. Ceux qui ont maintenant à conquérir leur maturité, ce sont Les Enfants de Dune, les jumeaux qu'a eu Paul de Chani. Le jeune Leto a bien compris les effets délétères du jihad de Paul. Mais pour les contrebalancer, il doit se lancer dans une quête plus ambitieuse encore. Paul était devenu un messie à l'issue de son initiation, Leto devra aller plus loin. Ce qu'il va perdre en route, c'est la plus large part de son humanité. Voilà pour l'aspect sacrificiel du voyage héroïque. Involontaire chez Paul, il est totalement assumé chez Leto. Du coup, cet aspect très odinique du voyage entrepris par Leto empêche la redite (qui est toujours le risque quand on reprend plusieurs fois un même schéma).



Une fois encore, le tome suivant s'occupe des conséquences. Dans L'Empereur Dieu de Dune, Leto est devenu un monstre, et le sacrifice ultime qu'il va concéder à son grand plan n'est plus cambpellien. Si Campbell nous encode le passage à l'âge adulte, le sacrifice de Leto est celui d'un être qui, d'une certaine façon a peur de se laisser gagner par la sénilité, et veut au passage conjurer la sénilité de toute la civilisation qui l'a vu naitre.

Herbert s'ingénie à casser les schémas, et celui que nous voyons apparaitre dans les quatre premiers tomes (une alternance d'ascensions et de chutes) se verra non pas contrarié, mais sérieusement amendé dans les deux tomes suivants, Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères. Si c'est la Bene Gesserit Darwi Odrade qui assure le lien entre les deux livres, la dispersion de l'intrigue fait d'elle avant tout une sorte de fil conducteur plus qu'un protagoniste.


D'une certaine manière, en montrant l'univers d'un dieu refusant de s'enfermer dans un futur, Herbert nous montre qu'il refuse de s'enfermer dans un schéma, que ce soit celui de Campbell ou le sien propre (quel dommage que ses continuateurs ne l'aient pas compris). Le métissage organisé par le Bene Gesserit avec les lignées Harkonnen et Atréides était quelque chose de trop calculé, le métissage général et la redistribution des cartes généré par l'invasion des Matriarches produit un chaos qui sera bénéfique, à terme, à la civilisation. D'un monde déterministe divisé en castes, Herbert fait graduellement un monde ouvert, infini, libéré des vieux schémas…

jeudi 3 août 2017

La résistible ascension d'Arturo Pendragon

J'ai chopé dernièrement un bouquin qui m'avait été conseillé… je ne sais plus par qui. j'avais dû relever la ref dans un article que j'ai lu, ou sur un podcast d'historiens, ou dans une bibliographie. Aucune importance. J'ai chopé le bouquin, Arthuriana par Thomas Green. C'est une compilation d'articles autour du Roi Arthur et surtout de la problématique des sources arthuriennes. Sujet qu'on a déjà évoqué au moins deux fois dans ces colonnes depuis le début de l'année. Là, c'est de l'historiographie. J'ai commencé à le lire hier, en prenant un train, et c'est une baffe. Mais une majeure. Modèle Guillaume de Nogaret, si vous situez un peu.

Bref. D'entrée de jeu, en moins de quarante page, le mec pose une pétition de principe redoutable : pour s'interroger sur l'Arthur historique, il ne faut pas partir des sources "historiques" (notamment l'Historia Brittonum) et remonter en arrière pour voir s'il y a des traces, mais prendre les sources les plus anciennes dans l'ordre chronologique. Son idée est d'éviter les biais de confirmation. (genre une source du 10ème siècle dit que la Bataille du Mont Badon a été gagnée par Arthur, une du 8ème qu'elle a été gagnée par Ambrosius, donc le vrai Arthur s'appelait Ambrosius, ce qui est une analyse rétroactive et assez fragile).

Sa conclusion : pendant les deux siècles qui ont suivi l'époque où aurait dû vivre Arthur, on dispose de sources,  mais qui sont toutes de nature légendaire. Elles évoquent un genre de super-héros qui, avec ses joyaux compagnons, bute des géants et des dragons. Puis, à partir du 9ème siècle apparaissent des mentions d'un Arthur combattant les Saxons. Le Arthur combattant des envahisseurs humains n'apparaît jamais avant.

La démonstration est imparable, et très solide sur le plan épistémique. (bon, ça fait pas mes affaires, vu que je suis en train d'écrire un roman arthurien cherchant à approcher d'un contexte historique précis)(ça n'a aucune importance, en fait, vu que je suis auteur de fiction et pas historien, je fais ce que je veux, mais ça me met dans une position intéressante), mais toujours, dans ces cas-là, j'essaie d'imagine le bonhomme qui la formule.

On sent que le type a bossé le sujet. Qu'il l'a creusé. L'amplitude temporelle des articles montre que d'une certaine façon, il y consacre sa vie, au roi Arthur. Donc qu'il y a dû y avoir une fascination de jeunesse pour cette figure. Mais ce que je lis entre les lignes, dans son texte, c'est cette espèce d'honnêteté intellectuelle, de se confronter aux faits dans ce qu'ils ont de plus nus, pour autant qu'on puisse extraire des faits de sources aussi fragiles que la littérature et les chroniques du haut moyen-âge. On aimerait tous que le Roi Arthur ait existé. Ou, s'il n'était pas roi mais dux bellorum, comme le décrivent les sources "historiques" les plus anciennes (mais postérieures d'au moins trois siècles aux faits dont elles sont censées parler), qu'il y ait un bonhomme sur lequel ont ait brodé la légende. Le type examine ses sources avec rigueur, et tombe sur cette conclusion là : Arthur était une créature légendaire comme Balder, Sigfried ou Cuchullain, et les notations "réalistes" ajoutées a postériori n'y changent rien.

Prouver l'inexistence de son sujet d'étude est en soi un résultat scientifique, et donc une forme de victoire de la part de celui qui arrive à cette conclusion. Mais une victoire qui laisse un goût un peu doux-amer, qui laisse un vide derrière elle, une forme d'insatisfaction fondamentale.