Une mamie avance dans l'allée entre les sièges encombrés de passagers disparates dans ce train bondé qui file vers le sud.
Les yeux mi-clos, quelque peu somnolent parce que, pour monter il a fallu que je me lève tôt et que je cavale, j'observe distraitement cette progression aussi lente qu'inexorable. Le pas est mal assuré, mais curieusement régulier. C'est à peine une ombre, vu par mes yeux seulement entrouverts, peut-être ceux d'un alligator flottant placidement dans son marais, si je ressemblais ne serait-ce que vaguement à un alligator, ce qui à la réflexion n'est probablement pas le cas. J'y vois à force une forme de symbole, celui du temps qui passe, celui qui nous rattrape tous au bout du compte. Et d'ailleurs, elle se rapproche peu à peu, la vieille, mais ce serait à l'évidence une bien banale et pataude métaphore, d'autant que, pour une fois, je me trouve assis dans le sens de la marche. Cette dame progresse donc à rebours, comme le premier personnage de Huysmans venu.
Bien sûr, un train moderne avance à une vitesse assez considérable pour que ces pas maladroits ne changent rien au bout du compte. Ils ne sont qu'une goutte d'eau dans un océan de vélocité, ou tout du moins dans un grand verre, disons une pinte, chacun mesure le monde à sa propre aune après tout, avec donc des unités qui correspondent à son être profond.
Elle me dépasse enfin. Aucune illumination symbolique à ce moment, juste une ombre que je vois de mon oeil presque endormi, qui me dépasse avant de quitter à jamais mon champ de vision.
Elle arrivera à destination exactement en même temps que moi. C'est un jeu à somme nulle. Mais de la voir progresser ainsi aura au moins occupé quelques instants d'un trop long voyage et trompé mon ennui.
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