Accéder au contenu principal

Le super-saiyan irlandais


Il y a déjà eu, je crois, des commentateurs pour rapprocher le début de la saga Dragonball d'un célèbre roman chinois, le Voyage en Occident (ou Pérégrination vers l'Ouest) source principale de la légende du roi des singes (ou du singe de pierre) (faudrait que les traducteurs du chinois se mettent d'accord, un de ces quatre). D'ailleurs, le héros des premiers Dragonball, Son Goku, tire son nom du singe présent dans le roman (en Jap, bien sûr, sinon c'est Sun Wu Kong) (et là, y aurait un parallèle à faire avec le « Roi Kong », mais c'est pas le propos du jour), et Toriyama, l'auteur du manga, ne s'est jamais caché de la référence (qu'il avait peut-être été piocher chez Tezuka, auteur en son temps d'une Légende de Songoku). 


 Le roi des singes, encore en toute innocence.

Mais l'histoire est connue : rapidement, le côté initiatique des aventures du jeune Son Goku disparaît, après l'apparition du premier dragon (et pour cause : l'initiation est dès lors terminée) et le récit tourne alors à l'enchaînement de tournois d'arts martiaux, puis de combats toujours plus épiques contre des adversaires toujours plus monstrueux. Le côté purement mythologique des premiers épisodes se serait dilué dans une épopée un peu répétitive.

Mais revenons un peu sur ces aspects mythologiques, et voyons s'ils se sont vraiment perdus en chemin.

On l'a vu, le petit Goku est un avatar du Singe de Pierre, alias le Roi des Singes, personnage très puissant, mais né sur sa montagne reculée et découvrant peu à peu le monde absurde des hommes et des dieux, s'y faisant autant d'amis que d'ennemis. Le singe dispose d'un bâton magique et du pouvoir de se déplacer sur les nuages, et cela se retrouve sans surprise dans sa contrepartie dessinée. Par ailleurs, Goku a une queue de singe, qui le conduit à se transformer en gorille géant sous l'influence de la lune.

Goku, dans le manga, est un être assez innocent, naïf et bienveillant qui sort de sa forêt pour découvrir un monde auquel il n'était pas préparé, celui des machines, de l'avidité des méchants, et surtout des filles, un truc qui lui semble bien mystérieux et qu'il n'identifie pas immédiatement pour ce qu'il est.
 
La femme, éternel mystère que Goku s'en va sonder.

 C'est là que s'installe durablement une polysémie. Oui, je sais ce que vous allez dire, tout de suite les mots compliqués, et polysémie toi même d'abord. Donc autant que j'explique. Polysémie, cela veut dire qu'il y a plusieurs significations, en gros. Et que là que, derrière notre petit Goku, nous découvrons les ombres de plusieurs autres personnages mythiques en plus du roi des signes. Des singes, pardon. Mon clavier a tendance à fourcher dès lors que je tape le mot singe, et c'est peut-être un singe, pardon, un signe d'autre chose. (c'est ça que signifie précisément le mot « polysémie » : non pas plusieurs singes, mais plusieurs signes) (si vous voulez vous servir des singes comme moyen mnémotechnique, par contre, libre à vous).

Car les filles sont un signe qui réveille quelque chose chez le singe. Et ça nous renvoie directement à deux récits beaucoup plus anciens, et qui n'ont rien de chinois ni de japonais.

Le plus ancien est l'épopée de Gilgamesh, texte cunéiforme écrit en Akkadien à la fin de l'âge du Bronze. Elle raconte la quête d'immortalité d'un roi, quête qui échoue sur le fil après des exploits incroyables et le massacre de divers monstres. Mais le personnage qui nous intéresse aujourd'hui n'est pas Gilgamesh lui-même, mais son meilleur ami Enkidu. Ce dernier est un être bestial et simiesque, né dans une oasis au milieu du désert mais parti à la découverte du monde absurde de la ville et des hommes. Et ça lui est arrivé à cause d'une femme. La découverte de la femme lui fera perdre son innocence (et une partie de sa force considérable : la description qu'en donnent les tablettes montre la vigueur avec laquelle il la découvre longuement, et le tremblement de ses genoux quand il se relève après une semaine de découverte approfondie) (la perte au contact d'une femme de l'innocence d'un être né dans une oasis au milieu du désert est aussi un motif central dans notre culture, mais la Bible lui donne un sens très différent). La différence entre Enkidu et Son Soku, c'est que le premier découvre la femme avant de quitter l'état de nature, et que le second la découvre après être sorti de la forêt. La coïncidence de motif pourrait n'être que cela, une coïncidence. Sauf que…

Enkidu, aux oreilles bestiales (parce qu'on ne peut pas montrer
la queue bestiale en ces lieux ouverts à tous).

Le récit source plus récent et plus proche de nous, c'est le roman du Graal, de Chrétien de Troyes, narrant avec force détails les aventures de Gauvain et Perceval (c'est pas faux, à une vache près). Et là, c'est après avoir quitté la cabane de sa vieille mère et sa forêt natale que Perceval tombe sur une jolie pucelle, qu'il met du temps à identifier pour ce qu'elle est. La France médiévale n'étant ni le Japon moderne (où Goku trouve un truc imparable pour savoir ci quelqu'un est une fille ou pas, en vérifiant par palpation la présence ou l'absence de roubignoles) ni la Mésopotamie antique (ou Enkidu montre sa bonté foncière en grimpant une courtisane consentante, tandis que Gilgamesh montre son état de citadin corrompu en exerçant son droit de cuissage sur des femmes terrorisées), les rapports entre Perceval et les diverses pucelles sont d'une chasteté de bon aloi. Mais le fait demeure, la rencontre le trouble terriblement, et rend concrète une catégorie (les jeunes filles) qu'il ne connaissait que par ouï-dire sans avoir la moindre idée de ce à quoi cela ressemblait concrètement.

Autre point qui rapproche ces deux héros de Son Goku, leur innocence foncière est telle que, même quand ils la perdent, ils ne s'en départissent jamais totalement et restent dès lors des êtres fondamentalement bons, qui deviennent un modèle pour les autres. Le chevalier rouge qu'affronte Perceval au départ est un félon, un pillard, un chevalier brigand. Mais une fois vaincu, il s'en va faire acte de contrition chez Arthur. De même, si Gilgamesh semble au départ être un monstre corrompu, il s'assagit très vite au contact d'Enkidu.

Relisez Dragonball et DBZ, et vous verrez que ce schéma se répète à plusieurs reprises, des adversaires valeureux comme Vegeta, Krilin ou Yamcha deviennent au contact de Goku ses camarades indéfectibles.

Et quand un adversaire est irrécupérable, la puissance d'Enkidu, Perceval et Son Goku est telle qu'il ne reste pas très longtemps un problème.

 
Le Moïse de service.
 
Après, les origines de Goku ne vont pas sans rappeler celles de Moïse, d'Actarus et de Superman, mais ça pourrait faire l'objet d'un autre papier, c'est pas le sujet du jour.

Parce qu'on va plutôt revenir sur l'aspect guerrier de notre héros, qui est en fait une sorte de demi-dieu : il est fils humanisé d'êtres très puissants vivant sur un autre monde, les Saiyens ou Saiyans, d'où sa queue de singe d'ailleurs, ainsi que sa propension, en grandissant, à des contorsions musculaires lui permettant de mettre en branle toute son énergie vitale.

Mais allons à présent faire un tour en Irlande, et penchons-nous sur un vieux texte, la Razzia des vaches de Cooley (oui, dit comme ça, ça fait pas rêver, mais en Irlande médiévale, les « Tain Bo », ou récits de pillages de troupeaux étaient la forme épique fondamentale, faut faire avec) et son héros le grand guerrier Cúchulainn (lui aussi frappé en quelque sorte d'animalité comme Enkidu et Goku, puisque son nom signifie « le chien de Culann », Culann étant un forgeron du coin et y a une histoire à la clé, mais ce sera pour une autre fois). Comme Achille (on y reviendra d'ailleurs tout à l'heure) Cúchulainn est un héros guerrier et tragique, promis aux plus grands exploits en échange d'une vie brève. Sa mort est d'ailleurs le truc le plus badass du monde, à côté de quoi la fin du Braveheart avec Mel Gibson fait kermesse de patronage. Jugez du peu : blessé au ventre, ses entrailles commençant à dégouliner (c'est là que Mel Gibson baisse le rideau en gueulant, souvenez-vous), Cúchulainn se redresse, fait « je veux mourir debout », avise un menhir tout proche et s'y attache avec sa longue ceinture de cuir, qui lui permet de maintenir au passage la tripaille qui déborde. Il prend ensuite une épée dans chaque main et fait à ses ennemis : « maintenant, venez. » Même Tony Montana a un côté légèrement petit joueur en comparaison.

 
La lumière de héros. Ça pulse.

 
Mais, et vous me l'objecterez avec raison, même si ça bastonne ferme dans DBZ, il n'y a quand même pas de tripaille à l'air. Et en fait, si je vous citais l'histoire de la razzia des vaches, c'est pour un autre passage, que je vais carrément vous citer en grand :

« Ses premières contorsions vinrent alors à Cúchulainn et il se rendit horrible, multiforme, monstrueux, étrange. Ses jambes tremblèrent en lui comme un arbre contre le courant d'un fleuve, ou comme un fétu de paille contre le courant ; tremblèrent tous ses membres depuis le sommet de la tête jusqu'au sol. Il fit le jeu méchant du pillard avec son corps au milieu de sa peau. Ses pieds, ses cuisses et ses genoux vinrent derrière lui. Ses talons, ses mollets et ses jambes vinrent devant lui. Les muscles de ses mollets lui vinrent sur le devant des jambes et chaque nœud en était aussi gros que le poing fermé d'un guerrier. Il étendit les muscles de son crâne si bien qu'ils furent dans le creux de la nuque, si bien que c'était aussi grand qu'un enfant d'un mois qu'était chaque protubérance, immense, innombrable, sans égale et sans mesure. […] Il s'enfonça l'un de ses yeux dans la tête de telle façon que, de sa joue, un héron aurait eu du mal à l'atteindre au fond de son crâne. L'autre œil jaillit si bien qu'il fut dehors sur sa joue. Sa bouche se contorsionna de façon étrange. Il sépara sa joue de l'os de la mâchoire si bien qu'on lui vit le gosier. Ses poumons et ses bronches vinrent voler dans sa bouche et dans sa gorge. […] La lumière du héros se leva sur son front et il fut aussi long et aussi épais qu'une pierre à aiguiser de guerrier, et il était aussi long que son nez. Il devint fou furieux. »

Et là, franchement, si vous n'avez pas l'impression de lire la description particulièrement fleurie d'un super-saiyan (ou à défaut, d'un Ken le Survivant de calibre réglementaire), je ne sais pas ce qu'il vous faut. Et notez que ce n'est qu'à la fin du truc qu'il devient fou furieux. Avant, il était juste agacé. Le petit Nicolas S. de Neuilly, c'est un grand calme impavide, en comparaison. Même Hulk est un peu tranquillou. Par contre, quand vous regardez les muscles cubiques des héros de DBZ et la « lumière du héros » qui jaillit d'eux, avouez que ça prête à comparaison. Et dans un autre passage, on décrit dans des circonstances analogues ses cheveux qui se dressent sur sa tête. Et là où c'est rigolo, c'est que si en temps normal, il a les cheveux bruns aux racines, roux au milieu et blonds aux pointes (les Celtes se décoloraient à l'aide d'un onguent à base d'urine, et c'est vrai que dit comme ça, ça fait un peu footballeur, comme teinte), quand il s'énerve, ils sont uniformément dorés. Un super-saiyan, je vous dit.
 Et là, ça commence à blaster carrément.

Et là, ça nous renvoie d'ailleurs à Achille (je vous avais bien dit qu'on y reviendrait), protagoniste très connu de l'Iliade d'Homère, qui si ses démonstrations de rage sont moins spectaculaires, fait quand même les gros yeux quand il s'énerve, émet une flamme lumineuse par le front à cette occasion, et a les cheveux qui deviennent blonds (xanthos, en grec, c'est bon à savoir si vous voulez cartonner au Scrabble), alors qu'en temps normal il est plutôt châtain (oui, vous allez me dire que châtain c'est peut-être bien la même racine que xanthos, mais c'est Cúchulainn qui se décolore pas les racines, j'ai dit, faut suivre des fois).

Slaine, autre guerrier celte avec des muscles pas prévus dans le manuel.
 

Voilà, tout ça pour démontrer qu'il y a des imageries qui traversent le temps et l'espace, qui ressurgissent là où on ne les attend pas.

La prochaine fois, je vous raconte comment Naruto, en vrai c'est le Roman de Renard. Non, je déconne, j'en sais strictement rien, j'ai pas été vérifier. Mais allez savoir, tiens.

Article publié en 2015 sur Comics Sanctuary

Commentaires

Lledelwin a dit…
...Je bloque à mi-lecture sur la Razzia des vaches de Cooley.
C'est fou qu'il n'y ai jamais eu d'adaptation cinématographique de ce récit, non ?
...
Attendez.
Un couple s'engueule pour savoir qui a apporté le plus de pognon dans le mariage.
Ils finissent par compter leurs avoirs respectifs et finissent en dénombrant le bétail.
Aha, c'est monsieur qui gagne, grâce à son taureau brun de concours !
Madame ralichone sévère et décide d'aller piquer le taureau blanc de Cooley car, ça tombe bien, les hommes du coin sont réduit à l'incapacité par une malédiction qui leur fait ressentir les douleurs de l'accouchement... Ouais, ils se tordent de douleurs en se tenant le bide. Mais Cuchulain est là et fait le taf ! Madame fait des avances éhontées au héros pour qu'il bosse pour elle et lui ramène le bestiaux. Il l'envoie chier. Madame, vexée comme un pou, va se plaindre à son mari et les deux unissent leurs force parce qu'on parle pas mal comme ça de Madame.

Guyvonarc'h peut faire de l'acrobranche en commentaire tant qu'il veut pour expliquer que déterminer qui a le plus d'avoir revient à déterminer qui est le chef du ménage ET DONC du royaume, vu que Monsieur et Madame sont les rois du Connemara, IL N'EMPECHE QUE tout ceci a le coté épique d'un épisode de Derry Girl. Mais peut-être suis-je légèrement influencée par le fait que le nom de la reine, Medb, se prononce Mève, comme Maeve, la mère de famille dans ce sympathique feuilleton absolument pas épique du tout.
Lledelwin a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Alex Nikolavitch a dit…
Oui, c'est assez curieux, le fond époque irlandais n'a pas inspiré l'audiovisuel, tout le monde n'en a que pour les vikings.
Lledelwin a dit…
Faut avouer qu'il y a de la matière, mais que cette matière a un coté légèrement parodique dès le départ :

- Alors c'est un fermier qui a épousé une déesse et ils vivent heureux jusqu'à ce que...
- Cool, et ils s'appelent commment ?
- Crunnchú et Macha
- ...
- Ouais, non, je sais pas non plus comment ça se prononce. Donc ils vivent heureux jusqu'à ce que ce soit la grande rassemblées des Ulates
- ...qui ?
- Les gens d'Ulster
- ...On va garder ça comme nom.
- Et là Crunnchù peut pas fermer sa gueule et vante les qualités de sa femme, ce qui va facher celle-ci qui se barre !
- Classique. Le mari qui vante son épouse-fée, la fée se fache, classique.
- Oui, mais non car en fait le roi fait une démo de course de cheval et Crunnchù est là, en mode "aha, ma femme elle fait mieux que ça !" alors le roi est en mode "AH ouais ?" et Crunnchù est en mode "Ah ouais !" et Macha est en mode "les gars, je suis enceinte jusqu'aux yeux, merde quoi" et le roi est en mode "rien à foutre ! Vas-y courre un peu qu'on rigole" et Macha courre et GAGNE LA COURSE
- Enceinte jusqu'aux yeux ? A l'écrit, ça passe, mais je vois pas trop comment rendre ça à l'écran : une meuf, enceinte jusqu'aux yeux, qui gagne la course contre des chevaux ?
- J'avoue... Mais c'est pas fini : à la fin de la course, elle accouche sur la ligne d'arrivée de jumeaux : un garçon et une fille !
- Des archers ? Le soleil et la lune ?
- J'en sais rien, non, pourquoi ?
- Oh comme ça...
- Bon, je reviens à mon histoire : et là, Macha, ses jumeaux dans les bras, se relève furieuse et lance au roi d'Ulster et à toute sa cour que puisqu'ils l'ont forcé à courir enceinte, ils souffriront les douleurs de l'enfantement quatre jour et cinq nuit et HURLE sa malédiction !
- Avec les gamins dans les bras ? Ils sont sourd ensuite !
- ...Et donc la malédiction des Ulates, c'est ça : chaque fois que l'Ulster est menacée, ses guerriers sont au lit, en train de se tordre de douleur en se tenant le bide !
- ...
- ...badass, non ?
- ...franchement, je sais vraiment pas ce que ça donnerait à l'écran.
Alex Nikolavitch a dit…
ça peut donner un truc assez vénère, en vrai.
Lledelwin a dit…
...J'avoue.
Mélusine surprise au bain qui se fache tout rouge et fait trois fois le tour du château de Lusignan sous sa forme mi-femme mi serpente et sur un nuage bleu bordé d'or et d'argent en maudissant Renaud et en promettant que tout ce qu'elle a bati pour lui s'effondrera pierre à pierre, ça peut tout autant donner un truc bien vénère ou bien ridicule
Alex Nikolavitch a dit…
JE crois que rien n'est ridicule si c'est fait avec sérieux.

Posts les plus consultés de ce blog

Li Bai, ou Li Po

"Le vivant est un voyageur de passage ; le mort, celui qui est rentré chez lui."   Il y a trois poètes que je place au-dessus de tous les autres. Curieusement, ce sont trois pochetrons et trois esprits libres. La ressemblance s'arrête là. L'un était un matheux par ailleurs, un autre un voyou et le troisième un mystique. J'ai déjà dû parler dans ces colonnes d'Omar Khayyam, le Persan qui a un cratère lunaire à son nom, excusez du peu, et de Villon, qui à mon sens a écrit l'une des pages les plus poignantes de la littérature française (et sur lequel j'ambitionne toujours de publier une BD, le scénar est prêt, il ne me manque qu'un dessinateur et un éditeur). Mais je ne crois pas avoir parlé de Li Bai, ou seulement en passant.  À peu près contemporain de Pépin le Bref, Li Bai est un homme au destin en dents de scie. Né en exil (son père était en disgrâce), puis conseiller d'un empereur, puis à nouveau exilé. Il faut dire qu'il avait été recrut...

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

Fils de...

Une petite note sur une de ces questions de mythologie qui me travaillent parfois. Je ne sais pas si je vais éclairer le sujet ou encore plus l'embrouiller, vous me direz. Mon sujet du jour, c'est Loki.  Loki, c'est canoniquement (si l'on peut dire vu la complexité des sources) le fils de Laufey. Et, mine de rien, c'est un truc à creuser. Chez Marvel, Laufey est représenté comme un Jotun, un géant. Et, dans la mythologie nordique, le père de Loki est bien un géant. Sauf que... Sauf que le père de Loki, en vrai, c'est un certain Farbauti, en effet géant de son état. Un Jotun, un des terribles géants du gel. Et, dans la poésie scaldique la plus ancienne, le dieu de la malice est généralement appelé fils de Farbauti. Laufey, c'est sa mère. Et, dans des textes un peu plus tardifs comme les Eddas, il est plus souvent appelé fils de Laufey. Alors, pourquoi ? En vrai, je n'en sais rien. Cette notule n'est qu'un moyen de réfléchir à haute voix, ou plutôt...

Le paradoxe de Cthulhu

 Je viens de donner une conférence sur Lovecraft dans une Bibliothèque Universitaire, en introduction à un mois d'expos, de projections, de tables ronde et de travaux consacrés au Maître de Providence. Un sujet que j'ai abordé, c'était bien entendu les côtés obscurs du bonhomme, notamment le racisme. Je ne me suis pas tant que ça étendu sur le sujet, mais quand même. Et j'ai senti une gêne dans une partie de l'auditoire, notamment des jeunes étudiants racisés. Comme ce n'était pas non plus le coeur de mon sujet (il s'agissait de présenter une introduction synthétique au personnage, sa vie, son oeuvre, son impact), je ne suis pas rentré de plain pied dans des considérations du type "faut-il séparer l'homme de l'artiste", ça nous emmènerait trop loin et ça se tranche au cas par cas, plus facilement d'ailleurs avec des gens morts qu'avec des vivants qui peuvent encore nuire (l'actu nous en donne de trop fréquents exemples). Je me s...

Le slip en peau de bête

On sait bien qu’en vrai, le barbare de bande dessinées n’a jamais existé, que ceux qui sont entrés dans l’histoire à la fin de l’Antiquité Tardive étaient romanisés jusqu’aux oreilles, et que la notion de barbare, quoiqu’il en soit, n’a rien à voir avec la brutalité ou les fourrures, mais avec le fait de parler une langue étrangère. Pour les grecs, le barbare, c’est celui qui s’exprime par borborygmes.  Et chez eux, d’ailleurs, le barbare d’anthologie, c’est le Perse. Et n’en déplaise à Frank Miller et Zack Snyder, ce qui les choque le plus, c’est le port du pantalon pour aller combattre, comme nous le rappelle Hérodote : « Ils furent, à notre connaissance, les premiers des Grecs à charger l'ennemi à la course, les premiers aussi à ne pas trembler d’effroi à la vue du costume mède ». Et quand on fait le tour des autres peuplades antiques, dès qu’on s’éloigne de la Méditerranée, les barbares se baladent souvent en falzar. Gaulois, germains, huns, tous portent des braies. Ou alo...

Magic Steve

« Par les hordes hurlantes d'Hoggoth et les mille lunes de Munoporr ! » Et dans un déluge psychédélique d'effets lumineux, le Docteur Strange se débarrasse d'une meute de goules gargantuesques. Puis il rentre dans son sanctuaire de Greenwich Village et le fidèle Wong lui prépare un bon thé vert qui draine bien partout où il le faut, parce qu'il faut garder la forme, n'est-ce pas.   Mais si l'on interrogeait un spécialiste des arts magiques (au pif, Alan Moore, qui de surcroît ne s'est à ma connaissance jamais exprimé sur Doctor Strange , c'est bien, je peux lui faire dire à peu près ce que je veux, du coup), il risque de nous répondre avec un ricanement amusé et très légèrement narquois (en ce qui concerne Alan Moore et ce qu'il pense des mages fictifs, vous pourrez avec profit vous reporter à ses déclarations concernant Harry Potter , et au sort qu'il fait subir à Harry dans le dernier tome de Century ). Et il aurait d'ailleurs raison....

Quand vient la fin

Les super-héros sauvent le monde, c'est leur métier, c'est bien connu. Même un petit joueur comme Peter Parker l'a fait une bonne quinzaine de fois, alors des poids lourds comme Supes ou Reed Richards, je ne vous en parle même pas. Ce besoin quasiment maniaque de sauver le monde tous les quatre matins est une des données du genre, mais pas que de lui : James Bond lui aussi sauve le monde assez régulièrement. Mais tel la demoiselle en détresse attachée au rails par le super-méchant, le monde a parfois besoin d'être plus souvent sauvé à certains moments qu'à d'autres. Car si le super-héros n'est jamais autant à la mode qu'en des périodes d'incertitude et de tension, ces tensions ont parfois été plus délirantes que tout ce qu'il pourrait imaginer. Mais revenons un peu en arrière. Dans la deuxième moitié des années 1940, la menace nazie est conjurée. Deux grandes visions du monde se retrouvent face à face : le capitalisme libéral des Américai...

Le Totoro par les cornes

Mon voisin Totoro est devenu l'un des films les plus emblématiques d'Hayao Miyazaki et du studio Ghibli, au point que le bestiau leur sert à présent de logo. Complètement transgénérationnel, il supporte aussi bien la vision par des petits, qui s'identifient aux personnages, ou par des adultes, qui y voient un récit sur le rapport à l'enfance et à l'imaginaire, ainsi que sur le rapport à la nature, qui est un des thèmes récurrents de l'auteur. Mais il est l'occasion également de se pencher sur le fond culturel qui l'a produit.    Ça a changé, le terrier du lapin blanc… Et c'est celui du Shintoïsme, la religion traditionnelle du Japon. Et qui dit Shinto dit animisme (et on explique généralement la passion des japonais pour les robots par leur animisme et la capacité associée à projeter leurs émotions sur des objets), mais surtout chamanisme. Et là, ça n'en a pas l'air, mais on est en plein dedans. Pour situer, le chamanisme est ...

Civilisation perdue

Je perds complètement la notion du temps, en ce moment . C'est déjà un truc sur lequel je ne suis pas bien au clair d'habitude, mais avec le confinement, ça devient effrayant. Savoir quel jour on est demande un effort mental répété. Savoir si tel truc a eu lieu il y a 4 jours ou 3 semaines relève de l'énigme. Bref, quoi de mieux pour illustrer ce délitement du temps qu'une réed d'un texte sur le temps figé, sorti dans Fiction n°20, vers 2015.   Illus de Gewll Civilisation perdue Les mains dans le cambouis, la tête dans les étoiles D'une main tremblante, il tient le bout de parchemin déchiré et à demi effacé qui l'a conduit si loin de tout. De l'autre, il écarte les dernières lianes et chasse un insecte démesuré, à l'allure malsaine, gardien chitineux de cette jungle oubliée. Puis c'est l'épiphanie, de l'autre côté du rideau de verdure : un rayon de soleil frappe les grands temples de pierre, sculptés de formes lo...

Qu'ils sont vilains !

En théorie de la narration existe un concept important qui est celui d'antagoniste. L'antagoniste est un des moteurs essentiels de l'histoire, il est à la fois le mur qui bloque le héros dans sa progression, et l'aiguillon qui l'oblige à avancer. L'antagoniste peut être externe, c'est l'adversaire, le cas le plus évident, mais il peut aussi être interne : c'est le manque de confiance en lui-même de Dumbo qui est son pire ennemi, et pas forcément les moqueurs du cirque, et le plus grand ennemi de Tony Stark, tous les lecteurs de comics le savent, ce n'est pas le Mandarin, c'est lui même. Après, l'ennemi est à la fois un ennemi extérieur et intérieur tout en même temps, mais ça c'est l'histoire de Superior Spider-man et c'est de la triche.  Tout est une question de ne pas miser sur le mauvais cheval Mais revoyons l'action au ralenti. L'antagoniste a toujours existé, dans tous les récits du monde. Comme le s...