J'en causais l'autre soir sur Radionorine, le cyberpunk a une esthétique très marquée par la situation globale des années 1980, d'où l'esthétique empruntant largement au Japon, des pubs à geishas mangeuses de chewing-gum de Blade Runner aux optiques Ono-Sendaï de Neuromancien. À l'époque, le Japon est une puissance émergente. Les crises de la fin du 20e siècle vont calmer le jeu de ce côté, mais les japonais ce seront entre-temps tellement emparés de l'idée qu'une bonne partie de la production ultérieure, à commencer par Ghost in the Shell, viendra de chez eux, alors même que Gibson et Sterling, les pères fondateurs du genre, seront déjà passés à autre chose.
Mais certains auteurs n'ont pas voulu s'enfermer dans ces codes esthétiques marqués. Ce qui suit est un article que j'avais proposé à une revue dans le cadre d'un dossier sur la SF utilisant des contextes africains. Il n'a pas été retenu. Du coup je vous le repasse ici.
Le cyberpunk est traditionnellement porté sur le Japon. Dans les années 1980, l’archipel du soleil levant est en effet le pays de l’électronique et du jeu vidéo. Son esthétique infuse dans le genre tout entier. Pourtant, ce n’est pas une fatalité.
Lorsque sort Gravité à la Manque en 1987, le cyberpunk est devenu en quelques années le genre dominant en SF, au point que ses fondateurs, William Gibson et Bruce Sterling, sont déjà en train de réfléchir à des alternatives qui deviendront le steampunk à partir de 1990 et de La machine à différences.
Si le traitement du roman de George Alec Effinger reprend un code cyberpunk solidement établi depuis au moins le film Blade Runner, le traitement façon polar noir, son protagoniste Marîd Audran, petit voyou de basse extraction devenant par la force des choses un genre de détective privé, c’est le cadre géographique et humain qui change tout.
Effinger a travaillé avec Mike Resnick, auteur de SF américain dont le travail est parfois centré sur le Kenya. Mais c’est l’Afrique du Nord qui va l’intéresser avec sa série Les nuits du Boudayin, composée de trois romans et d’une poignée de nouvelles.
L’action des aventures de Marîd Audran est une ville du Maghreb ou du Proche-Orient, dont le nom n’est jamais précisé, qui pourrait être Casa, Tanger ou le Caire, ou bien une ville nouvelle couvrant une grande surface de terres arides en lisière du désert, ayant grandi anarchiquement comme Lagos, plus au sud, qui avait entre autres inspiré John Brunner dès 1965 avec un roman, La ville est un échiquier, mêlant les problématiques de la construction de Brasilia ex-nihilo et du cauchemar urbanistique qu’était déjà en train de devenir la capitale du Nigeria.
L’univers d’Effinger, au vingt-deuxième siècle, est clairement post-étatique, dans la grande tradition du cyberpunk. On en est revenu à des pouvoirs locaux et d’autres formes de pouvoir, parfois plus traditionnelles.
De la science-fiction à papies
Loin des yakuzas bardés d’électronique mis en scène par les auteurs cyberpunks plus classiques, Effinger nous entraîne donc dans les dédales de ruelles des souks et d’un vieux quartier en partie muré et préservé, le Boudayin, qui est une authentique zone de non-droit. C’est là qu’opère son détective, Marîd, rapidement dépassé lorsqu’il doit s’intéresser à une série de meurtre sordides frappant des sexchangistes. Il doit alors sauter le pas et se faire équiper d’une prise cérébrale lui permettant de s’enficher des « mamies » et des « papies », évoquant nos actuelles clés USB mais contenant des jeux de compétences (à la manière de Néo apprenant le kung-fu en téléchargeant un module dans Matrix) ou des simulations de personnalités. Il jette son dévolu sur celles des grands détectives de la fiction, comme Nero Wolfe ou Sherlock Holmes, avant de s’apercevoir que ce ne sont pas des gens très agréables, et qu’il se rend ainsi détestable aux yeux de ses proches.
Ses activités l’amènent à devoir fréquenter d’un peu trop près Friedlander Bey, dit Papa, le caïd local avec lequel les rapports sont forcément complexes et parfois tendus.
Dans Privé de désert (1989) et Le talion du cheikh (1991), notre héros devient d’ailleurs un genre d’homme de main, si ce n’est d’homme de confiance, n’exagérons rien, du vieux patriarche local. Lui qui préférait être au calme, le voilà embarqué dans les rapports complexes et les rivalités de son nouveau maître avec la police et d’autres potentats locaux.
De mœurs légères dans un contexte où de nouvelles formes de prostitution et de psychose côtoient un retour au Coran et à un certain rigorisme, ce en quoi Effinger est tout à fait visionnaire, Marîd a le chic pour s’attirer des ennuis et des ennemis. Même ses amis sont parfois circonspects, comme Saïed le demi-Hadj, obligé de jouer les faire-valoir pour des détectives de fiction pas toujours très agréables. Car si Marîd se fait l’émule de Phil Marlowe et consorts, l’ombre de Jack l’éventreur n’est pas très loin.
Et si les psychopathes homicides n’ont pas changé, une chose reste aussi dangereuse que depuis l’aube de l’humanité : le désert lui-même, avec son soleil de plomb capable de mettre fin à l’aventure dans d’abominables souffrances.
La série est interrompue par la mort prématurée de son auteur, qui laisse en plan le quatrième tome, Le vampire du Boudayin. C’est grand dommage, elle offrait une alternative truculente et jubilatoire, sentant bon le ras el-hanout, loin des pluies acides et des panneaux pour Atari, dans un genre qui s’est très vite normé et disparaît peu après, rattrapé par la démocratisation de l’internet et de l’ordinateur personnel. Le cyberpunk est désormais un rétro-futur, mais le cycle du Boudayin, disponible en intégrale chez les éditions Mnémos, en reste un représentant marquant, qui a nettement moins vieilli que d’autres romans de la même époque.
Adaptations
Quoique moins connu que le cycle fondateur débuté en 1984 avec Neuromancien, le cycle du Boudayin a suscité l’intérêt. En 1990, Westwood (Command and conquer, mais aussi Dune II) sort Circuit’s edge, un jeu d’aventure en mode texte permettant d’incarner Marîd Audran dans le premier tome de la série. En 1996, c’est la collection de livres-jeux Mondes et héros, de Gallimard, qui permet d’explorer le Boudayin et ses alentours mal famés dans un jeu de rôle efficace. Un autre tome de la même collection permet de jouer dans le cadre du roman Le temps du Twist, de Joel Houssin (celui de Dobermann). Inutile de dire que le côté parfois gentiment trash des deux œuvres-sources a sans doute compliqué la tâche de l’éditeur, ne se rendant visiblement pas compte qu’il visait un public assez adulte…




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