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Prophètes en leur pays

 Bon, j'ai été faire un tour par chez moi. Chez mes ancêtres, je veux dire. Dans ce pays qui serait richissime si la caillasse était une ressource monétisable, ce pays où je n'avais pas remis les pieds depuis très longtemps, notamment parce que sa désintégration m'avait fait trop mal, ce pays dont je n'ai jamais correctement parlé la langue, et ça ne s'est pas arrangé avec le temps, mais ce pays qui pourtant, je m'en suis aperçu dès que j'en ai revu les montagnes arides où l'on tournait jadis des westerns, me coule dans les veines malgré tout.

En vrai, ce que j'appelle mon pays n'a que faire des frontières administratives. Pour moi, il s'agit de quelques kilomètres autour d'un plan d'eau sur lequel personne ne s'accorde vraiment pour savoir si c'est un lac ou un bras de mer, et dont les deux bords... étaient chacun de l'autre bord pendant la guerre. Sauf que j'ai toujours eu de la famille des deux côtés.


J'y ai emmené ma tribu, j'y ai retrouvé des amis, des cousins, j'y étais avec certains de mes frères et leur propre famille, et c'était génial. La bouffe a un goût bien à elle, la gnôle aussi. La vie y est plus tranquille, même si les cicatrices de la guerre se rappellent souvent aux sens. Y a eu de très fortes émotions.

Comme je reste d'un parfait professionnalisme en toutes circonstances (bon, cette phrase relève au moins de l'exagération, comme pourront le confirmer les gens qui ont eu le malheur de bosser avec moi, mais il s'agit d'un artifice rhétorique me permettant de passer ce cette trop longue introduction au sujet de cette notule), j'ai été voir ce qui se faisait en bandes dessinées.

La Croatie (et les Balkans en général) a produit un gros paquet de dessinateurs de très grande classe. J'adorais le boulot de feu Edvin Biukovic depuis la mini-série Grendel que lui et son scénariste Darko Macan avaient envoyé à Dark Horse en pleine guerre. Sous couvert de SF, je savais exactement de quoi ils parlaient là-dedans, avec ces personnages qui avaient des gueules à être mes cousins, causaient comme là-bas et crapahutaient dans un décor familier. Ils m'ont fait chialer, ces cons-là, j'ai pas honte de le dire (et je l'ai dit à Macan lorsque j'ai eu l'occasion de le croiser à Angoulème, il y a de ça bien des lunes).



Beaucoup de ces gars ont eu une carrière internationale. Je peux citer l'ami Toni Fejzula, mes lecteurs fidèles voient très bien de qui il s'agit, mais aussi Igor Kordej, dont je recommande vivement les Cable/Soldier X, ou ce titan, ce boss final de Danijel Žeželj. J'ai d'ailleurs appris à son éditeur français à prononcer correctement son blase, à celui-là

Mais en kiosque local, on ne trouve que du matos Bonelli, comme à l'époque, quand j'étais môme. En ville, il y avait du Zagor, dès qu'on allait dans des trucs un peu plus gros, du Tex Willer ou du Blek le Roc, Veliki Blek en langue du coin. Je n'ai d'ailleurs pas réussi à trouver le Tex par Goran Parlov, ce qui m'aurait fait plaisir.


Suite à une discussion avec un de mes cousins (dont je me souvenais qu'il était grand fan de Mister No, tout comme moi), j'ai découvert que tous ces gars-là étaient inconnus dans leur propre pays. Ils ont tous fait carrière à l'étranger. Ça m'a terriblement attristé. Les gens ne lisent pas, ou très peu. Il n'y a pas de production locale.

Au kiosque de l'aéroport, je suis quand même parvenu à trouver un magazine sur très mauvais papier. S'il contient quelques auteurs du cru, il y a aussi du Alfonso Font très old school, et surtout... du vieux matos totalement réalisé par Darko Macan, qui signe d'ailleurs la couve. J'ignorais qu'il dessinait, cet animal-là.

En allant à la grande ville, je tombe sur une librairie. Beau rayon littérature, avec notamment de belles éditions d'Ivo Andrić, Prix Nobel il y a fort longtemps, et dont je recommande la lecture.


Surtout, un assez gros rayon BD. La part belle est faite à Bonelli, bien sûr, mais avec notamment des intégrales cartonnées des incontournables Tex, Zagor, Blek et Mister No. C'est la deuxième partie qui m'a le plus intéressé : de belles éditions de matériel traduit, Batman par Morrison, au format absolute, du Gibrat, du Ayrolles et Masbou et un Žeželj, quand même, au milieu de tout le reste.

Il y a des gens qui ont une culture BD forte, dans le coin. Pas étonnant que le pays produise tant de dessinateurs de grande classe. Quel dommage que, faute d'un marché suffisant (et il en va de même pour la musique et la littérature non mainstream, comme me l'ont appris des conversations), les artistes rament bien plus encore qu'ici...

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