Accéder au contenu principal

Un monde au-delà de votre imagination

On se souvient, Dune, par Jodo n'avait pas pu se faire, après une préprod épique, séminale et avortée. Dune, par Lynch, avait coulé DeLaurentiis et signé la fin d'une époque dans le domaine du space opera cinématographique. Il aura fallu attendre les années 2000 pour qu'une nouvelle adaptation, télévisuelle celle-là, voit le jour, avec d'indéniables qualités, mais aussi de terribles défauts.

Mais que se serait-il passé si les débris de l'empire DeLaurentiis avaient été vendus à l'encan ? Et que les droits de Dune avaient circulé sans contrôle pendant la deuxième moitié des années 80 ?

Un producteur a une idée de génie. Lynch n'était pas encore assez visionnaire, assez fou à son goût. Il décide de remonter Dune, avec aux manettes rien moins que Terry Gilliam, encore tout auréolé du succès de Brazil. Sceptique au départ, Gilliam accepte finalement, puis s'enferme pendant trois mois et rend un hallucinant storyboard animé, sur lequel il a collé des têtes d'Omar Sharif, Nathalie Wood, Peter O'Toole (jeune), Marlon Brando et autres Robert Mitchum pour représenter les personnages. La séquence d'animation circule, fait s'étrangler pas mal de monde, mais réussit à convaincre un exec de la Columbia. Qui réussit à obtenir de calmer le jeu sur le casting, d'autant que certaines des têtes retenues par Gilliam à titre d'expérience n'étaient plus budgetables.

Qu'à cela ne tienne, Gilliam se jette à corps perdu dans la préprod, recrute ses vieux copains (Eric Idle fera Feyd Rautha Harkonnen, Michael Palin le mentat félon Peter de Vries et John Cleese Gurney Halleck. En termes d'acteurs normaux, John Neville est retenu pour être le Duc Leto, et John Goodman le sinistre et psychotique baron Harkonnen et la petite Uma Thurman fera la sœur de Paul Atreides, Jonathan Price prenant à son compte le rôle de l'halluciné Muad Dib.

Rapidement, le tournage tourne au chaos. Décors de palais trop travaillés et trop chers qui ne sont même pas terminés quand on commence à filmer, conditions délirantes dans la Vallée de la Mort où sont prises les scènes d'extérieur, perturbées de surcroît par des essais nucléaires effectués dans le comté de Nye, le film explose son budget en quelques semaines.

Pire encore, la mort de Frank Herbert, auteur du livre, en cours de production, conduit ses héritiers à tenter de geler toute l'affaire. La Columbia biaise en trouvant un nouveau titre et en profitant du fait que Gilliam avait arrangé le script à sa sauce. Dune n'est plus Dune, c'est devenu Les Aventures du Baron Harkonnen, centré sur la psychose créative du Baron, enfermé dans un monde truculent bien à lui, combattant des ennemis peut-être fictifs, ou pas, ou plongés eux-mêmes dans des univers oniriques et délirants. Ce qui aurait dû être au départ une simple épopée initiatique devient une partie de cache-cache à l'échelle du Mental, où chacun des joueurs convoque monstres et messies pour contrer l'autre. L'enjeu ? La domination de la drogue qui donne accès au plan onirique, mais aussi l'éveil total des sens, la conscience cosmique, la perception de l'univers comme un tout, espace et temps mêlés.

Malgré toutes les avanies subies par la production, le film sort enfin en 1988, après des retards en rafale. C'est un échec retentissant sur le plan commercial, malgré les nombreux prix raflés dans le monde entier. Il contribue à faire de Gilliam un auteur maudit, perturbe durablement la carrière de la plupart de ses acteurs (Eric Idle, désespéré, tente d'entrer au Bolchoï comme danseuse étoile, et Jonathan Price se fait brièvement gourou dans le Sommerset, et ne revient à l'écran que bien des années plus tard pour incarner Blueberry dans le film controversé de David Fincher). Néanmoins, le film devient rapidement culte, et une copie pirate de son storyboard animé tourne encore régulièrement dans des festivals (on murmure que l'original a été achetée par Trey Parker et Matt Stone qui l'ont analysé image par image pendant cinq ans pour créer leurs propres techniques d'animation).

Alors qu'on murmure qu'un nouveau Dune est en préparation, dont on craint qu'il soit fidèle au livre, mais infidèle à la vision grandiose de Gilliam, les fans réclament à corps et à cris une édition blue-ray digne de cet improbable chef-d'œuvre, toujours bloquée pour de sombres raisons de droits et de mauvaise volonté des héritiers Herbert. Mais John Goodman restera toujours, dans notre cœur, le plus grand des Barons Harkonnen.

Commentaires

Mathieu Doublet a dit…
Très sympa ! Ca donne envie en tout cas.
Alex Nikolavitch a dit…
c'est curieux, je me doutais confusément que l'amie Odrade ne serait que moyennement réceptive à cette version-là.
Anonyme a dit…
Je dis Nan aussi, parce que ce texte accrédite l'idée que les problèmes de Munchhausen étaient dus à Gilliam, un délirant sans sens pratique, alors qu'il eut en fait affaire à un producteur escroc qui promettait monts et merveilles sans rien livrer. Gilliam a depuis fait la preuve avec trois films de commandes, rendus en temps et en budget, qu'il en était parfaitement capable.

Son problème est que, dès qu'il veut faire ses films au lieu de ceux des autres, il doit accepter des montages financiers qui trop souvent se révèlent foireux ou viciés à l'usage. Et ne parlons pas d'un manque de pot hallucinant (Don Quichotte, Parnassus...)

Bref, le côté Gilliam il est fou, il se rend pas compte, non.
Alex Nikolavitch a dit…
je crois que tu surinterprètes un peu mon texte. je fais pas porter le chapeau à Gilliam des merdes de productions. par contre, je l'aurais bien vu faire un truc à la Fisher King avec Dune, c'est tout.
Anonyme a dit…
John Goodman aurait fait un très bon Vladimir (son côté poupon libidineux, surtout...).
Par contre, en ce qui concerne le "pas de pot" de Gillian sur Don Quichotte, je pense très sincèrement, après avoir vu un reportage sur Jean Rochefort, que la confrontation traumatisante de ce dernier avec le cheval affamé et famélique sensé lui servir de monture -et mort de malnutrition quelques jours après le forfait de l'acteur !- est directement responsable de la crise de hernie aigüe ayant définitivement interrompu le tournage.
Je dirais que le Gillian, là, il ne l'a pas volé, son plat financier.
Bruno. :(

Posts les plus consultés de ce blog

Sonja la rousse, Sonja belle et farouche, ta vie a le goût d'aventure

 Je m'avise que ça fait bien des lunes que je ne m'étais pas penché sur une adaptation de Robert E. Howard au cinoche. Peut-être est-ce à cause du décès de Frank Thorne, que j'évoquais dernièrement chez Jonah J. Monsieur Bruce , ou parce que j'ai lu ou relu pas mal d'histoires de Sonja, j'en causais par exemple en juillet dernier , ou bien parce que quelqu'un a évoqué la bande-son d'Ennio Morricone, mais j'ai enfin vu Red Sonja , le film, sorti sous nos latitudes sous le titre Kalidor, la légende du talisman .   On va parler de ça, aujourd'hui Sortant d'une période de rush en termes de boulot, réfléchissant depuis la sortie de ma vidéo sur le slip en fourrure de Conan à comment lui donner une suite consacrée au bikini en fer de Sonja, j'ai fini par redescendre dans les enfers cinématographiques des adaptations howardiennes. Celle-ci a un statut tout particulier, puisque Red Sonja n'est pas à proprement parler une création de Robert H...

L'Empereur-Dieu de Dune saga l'autre

Hop, suite et fin des redifs à propos de Dune. Si jamais je me fends d'un "les hérétiques", ce sera de l'inédit. Le précédent épisode de notre grande série sur la série de Frank Herbert avait évoqué l'aspect manipulatoire de la narration dans  Dune , cette façon d'arriver à créer dans l'esprit du lecteur des motifs qui ne sont pas dans le texte initial. La manipulation est patente dans le domaine du mysticisme. Demandez à dix lecteurs de  Dune  si  Dune  est une série mystique, au moins neuf vous répondront "oui" sans ambage, considérant que ça va de soi. Il y a même des bonnes sœurs. C'est à s'y tromper, forcément. Et, un fois encore, le vieil Herbert (on oubliera charitablement le jeune Herbert et son sbire Kevin J. en personne) les aura roulés dans la farine. Dune  est une série dont l'aspect mystique est une illusion habile, un savant effet de manche. Certains personnages de la série sont mystiques. Certaines...

Beware the blob

La perversion alimentaire prend parfois des allures d'apostolat suicidaire. Que ce soit en termes de picole ou de bouffe, il m'arrive de taper dans le bizarre et de tenter des expériences qui tétaniseraient d'effroi une créature lovecraftienne. Comme on a les amis qu'on mérite, et que j'ai dû commettre des ignominies sans nom dans une vie antérieure, certain de mes amis, camarades et autres proches ont aussi leur bouffées culinaro-délirantes. C'est ainsi que certain libraire sévissant dans une grande enseigne vendant de la culture neuve et d'occasion dans le quartier étudiant de Paris m'a initié à toutes sortes de pickles qui arrachent la gueule et à des boissons polonaises que même les Polonaises évitent de prendre au petit déjeuner. C'est aussi ce douteux personnage (ou un ami commun exilé, je ne sais plus, il y a des traumas que l'esprit humain tente miséricordieusement de brouiller) qui m'avait fait découvrir la pâte à tartiner au spe...

Star Turc

Poursuivant mon exploration nonchalante des séries Z les plus improbables de la galaxie, je me suis enfin confronté à Turist Ömer Uzay Yolunda , le célébrissime Star Trek turc. Autant le dire tout de suite, c'est moins extrême dans le résultat que le Star Wars turc , mais ça reste un opus assez aberrant pour mériter d'être étudié en détail.      Kapitan Kirk dans : Les Dents de l'Espaaaace ! Il faut savoir que le Turist Ömer du titre (doit-on traduire ça par "Homère le Touriste" ? Personnellement, je ne m'y risquerai pas, mais si ça vous fait marrer, libre à vous, hein.) est un personnage comique récurrent du cinéma turc, vivant des aventures improbables aux quatre coins du monde (voire ici de l'univers). L'acteur, Sadri Alisik, est un de ces galériens du cinéma turc, qui a pas mal de films à son actif, y compris des drames, et ce qui semble être un Lucky Luke turc ( Atini seven kovboy ), à moins que ce ne soit une version gaguesque des Sep...

Le voyage solaire du Chevalier Noir

Ce qu'on appelle le Voyage du Héros, ou plus improprement le « mono mythe » est un gabarit narratif dont le cinéma use et abuse, surtout quand il cherche à donner un tour épique à un récit. J'en ai déjà discuté longuement ici et là (voir mon bouquin Mythe et Super-héros , où j'évoque aussi le problème), mais autant préciser quand même de quoi l'on parle ici pour ceux qui ne connaîtraient pas. La bonne soupe de M. Campbell Tout part des études de Joseph Campbell, spécialiste de la mythologie qui repéra des parallélismes dans un grand nombre de sagas anciennes et autres mythes. Il n'est pas le seul à s'être livré à ce genre de comparaisons : Frazer et Dumézil restent des références dans le domaine. Mais Campbell dégagea un squelette de récit qui permettait de décrire et de raconter tous ces mythes.   Ninin-ninin-ninin-ninin-Bat-Maaaaaan ! Ce schéma est simple : nous avons un personnage bêtement normal qui est arraché à son quotidien par...

Relativisons avec Cüneyt Arkin

Ayant découvert avec horreur qu'un de mes vieux articles mis en ligne il y a des années, puis réuploadé suite au naufrage du vieux forum de Superpouvoir avait perdu toute son iconographie*, je me suis dit qu'il fallait y remédier. Et donc, revoici pour vos yeux ébahis et sous un tonnerre d'applaudissement ma critique d'un superbe film de capes et d'épées turc. Le Star Wars Turc n'était qu'un épiphénomène particulier dans l'immense et tentaculaire carrière du plus grand héros d'action anatolien de tous les temps : l'immense Cüneyt Arkin ! Alors que la politique de nos jours semble essentiellement consister à pointer du doigt l'autre, dans sa culture et même sa civilisation, pour se goberger d'une illusoire supériorité basée sur des clichés rassis, j'ai décidé qu'il serait amusant de voir les clichés que véhiculent à propos de l'occident chrétien d'autres peuples avec lesquels les rapports sont parfois conflictuels.  ...

Seul au monde, Kane ?

Puisque c'est samedi, autant poursuivre dans le thème. C'est samedi, alors c'est Robert E. Howard. Au cinéma. Et donc, dans les récentes howarderies, il manquait à mon tableau de chasse le Solomon Kane , dont je n'avais chopé que vingt minutes lors d'un passage télé, vingt minutes qui ne m'avaient pas favorablement impressionné. Et puis là, je me suis dit "soyons fou, après tout j'ai été exhumer Kull avec Kevin Sorbo , donc je suis vacciné". Et donc, j'ai vu Solomon Kane en entier. En terme de rendu, c'est loin d'être honteux Mais resituons un peu. Le personnage emblématique de Robert Howard, c'est Conan. Conan le barbare, le voleur, le pirate, le fêtard, le bon vivant, devenu roi de ses propres mains, celui qui foule de ses sandales les trônes de la terre, un homme aux mélancolies aussi démesurées que ses joies. Un personnage bigger than life, jouisseur, assez amoral, mais tellement sympathique. Conan, quoi. L'autre...

Amour du travail bien fait

Il y a des jours où j'aime bien être moi. Si si, ça m'arrive. Et c'est grâce au merveilleux métier que je fais. Parce que, quand un personnage s'appelle "Strapon", en VO, moi j'ai le droit de le traduire par "Saint Turgod" en VF. Juste parce que c'est dans The Boys* , et que dans The Boys , à peu près tout est possible (alors que ça n'aurait probablement pas été faisable dans Spider-man ou Mickey Mouse). Et pour bien prouver que tout est possible, tenez, j'ai aussi collé une citation de Dan Ackroyd, par exemple, dans le même album. Ami lecteur, sauras-tu la débusquer ? * Un extraordinaire comic book par Garth Ennis, avec des super-slips et bien d'autres choses encore. Mais n'ouvrez pas les albums de The Boys si vous n'avez qu'une tolérance limitée aux gros mots, gags graveleux, ex tankistes soviétiques majeurement membrés, scènes d'éviscération, psychopathes en tout genre et autres joyeusetés d'une gra...

Ça streame grave

Bon, maintenant, il y a des sites de streaming légaux qui permettent d'écouter de la musique en ligne sans bourse délier (et qui, par contre, facturent le téléchargement, un business model qui n'est pas idiot). Belle innovation qui permet de découvrir ou redécouvrir plein de trucs sans avoir au ventre la peur de voir débarquer les gabelous hadopistes, la bave aux lèvres et l'oeil injecté, toutes matraques dehors. Donc tout roule. Mais en fait, c'est mal. C'est horrible. C'est même parfaitement honteux. Je vous explique. Je me suis connecté à un de ces sites pour écouter de la musique pendant que je bossais. J'ai grenouillé un peu dedans, regardant comment ça marchait, puis j'ai mis le bidule en tache de fond, remettant le nez dedans de temps en temps quand je faisais une pause dans mon travail. Un morceau entrainait une question, genre "tiens, qu'est-il devenu, lui, d'ailleurs ?" ou "oh, sur cette compile, je dois pouvoir trouver ç...