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Le silence des Anneaux

Je me suis plongé dans un bien vieux bouquin que je voulais lire depuis longtemps, Les Rois Thaumaturges, de Marc Bloch (celui de L'Etrange Défaite). Cette lecture est la conjonction de deux facteurs. Le premier, sa mise à disponibilité par l'université de Québec, et c'est vachement bien ces facs qui numérisent proprement du vieux matos de ce genre. La deuxième, c'est que je me penche sur ces sacralisations de la figure du chef et du roi, et les formes que cela prend, dans le cadre de l'écriture de mon prochain bouquin. Ça ne me servira pas directement (Bloch y traite de choses bien plus tardives que l'époque que je compte évoquer), mais ça me permet de déterminer les modes de pensée et les structures symboliques en jeu.

Et puis, au détour d'un chapitre, je tombe sur un récit hagiographique qui relève de l'anecdote, et dont Bloch se sert dans une explication.




Le Roi Edouard le Confesseur (celui dont la mort lance la crise qui débouchera sur la Conquête Normande) est sollicité par un mendiant. N'ayant aucune pièce sur lui, il finit par lui donner un anneau, une bague en or qu'il portait. Le mendiant le bénit et disparait.
Sept ans plus tard, le mendiant lui réapparait et lui rend l'anneau, désormais chargé de sacralité. Le mendiant était en fait Saint Jean l'Evangéliste revenu sur terre, et l'anneau a séjourné sept ans en paradis. L'anneau est depuis exposé en tant que relique à Westminster.

Le sujet de Bloch, c'est la façon dont, après Edouard, les rois Plantagenêts vont distribuer à date fixe des anneaux de guérison, et il met ça en parallèle avec le toucher des écrouelles suivi d'aumône pratiqué par les Capétiens. Ce qui l'intéresse, c'est bien sûr ces pouvoirs médicinaux revendiqués par les deux dynasties (c'est le sujet de son livre).

Ce qu'il ne remarque pas, ou ce qui ne l'intéresse pas (il se borne à noter que les anneaux médicinaux sont une tradition remontant à l'Antiquité), ce sont les sources mythiques de ce récit.

Edouard était un roi Saxon, l'avant dernier à avoir régné sur l'Angleterre, et donc, même s'il était christianisé, d'origine germanique. Dans les sociétés germaniques, la distribution d'anneaux par un chef ou un roi était un moyen de démontrer un lien de vassalité. Qui acceptait un anneau de ce genre reconnaissait l'autorité du roi en question, et c'est d'ailleurs sur ces traditions ancestrales que Tolkien fonde l'histoire des anneaux de Sauron. Et justement, l'expression "Seigneur des Anneaux" est dans ce contexte une kenning (métaphore classique) désignant Odin Alfadir, le souverain divin par excellence.

Or, quelle est une des caractéristiques classiques d'Odin ? Sa propension à se déguiser en mendiant pour parcourir la terre et parfois conseiller ou tromper les hommes, ce qui n'est par contre pas dans les habitudes de Saint Jean l'Evangéliste. Ce qui donne à penser que le mendiant n'a rien de chrétien, mais est typiquement une survivance de schémas de pensés plus anciens, avec le roi des dieux païens. Et ce souverain s'en va accepter une bague d'un roi humain ? Voilà qui affirme bien haut la grandeur d'Edouard ! Mais Odin, surtout déguisé, peut s'abaisser à accepter un maître, mais cela ne saurait durer éternellement, et l'anneau est rendu, mettant fin à cette relation de sujétion, ou même l'inversant.

Cela, Marc Bloch, pourtant fin analyste, n'en parle pas. Il ne l'a pas vu ou l'a passé sous silence, parce que cela sortait de son sujet. Mais ces survivances païennes, même christianisées, sont toujours fascinantes.

Commentaires

artemus dada a dit…
Très intéressant ...
trait d encre a dit…
hummmmmmm oui très intéressant
see you tomorrow, old pal.
Geoffrey a dit…
J'en apprends plus avec toi qu'à l'école ! :)
merci, j'adore ce genre de détails historico-mythiques... Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme...

on en redemande !
Sidro79 de Krka a dit…
Je tombe sur cet article avec quelques années de retards ! Et je suis impressionné !

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