jeudi 29 juin 2017

Juste répartition : à Christophe, le moine, à John, les nonnes

Ce titre énigmatique (en tout cas, énigmatique pour ceux qui n'ont pas le même sens de l'humour idiot que moi, ou qui n'aiment pas les mêmes doubleurs, ou qui ne connaissent pas les mêmes chanteurs morts) n'a comme il se doit aucune espèce de rapport avec le contenu de ma vaticination du jour.

Mon sujet, là, c'est la vengeance. Non que j'aie des comptes à régler avec qui que ce soit (en tout cas officiellement. et vous ne connaîtrez le contenu de mon petit carnet noir que quand il SERA TROP TARD HAHAHAHAHA) (hurmf) (pardon)… Non, je voulais vous parler de la vengeance en tant que motif narratif. Donc, voici un petit extrait de notes tirée de mes autres carnets secrets (ceux d'une autre couleur que le petit carnet noir)(faut suivre, des fois).

Parmi les sujets de base de la fiction et du récit (qui sont cinq, ou sept, ou onze, ou tout autre nombre du même genre selon le théoricien auquel on demande quels sont les sujets possibles), la vengeance tient une bonne place. De façon explicite ou plus discrète, elle est au cœur de nombre des grands univers et récits de fiction.

Le motif est ancien, très ancien, et l'Iliade elle-même peut se lire comme un récit de vengeances croisées devenues une machine de mort infernale et mortifère à laquelle seul Priam tente d'échapper dans une fort belle scène de conciliation, et à laquelle tous les autres participants semblent se soumettre de leur plein gré au nom de leur conception de l'honneur.

Par la suite, le Comte de Monte Cristo ou les aventures de Lagardère ont démontré que la vengeance se portait bien et fournissait des motifs faciles aux auteurs de romans populaires. Le J'aurai ta Peau de Mickey Spillane, plus récent, annonce carrément la couleur dès son titre (son titre français. le titre US, I, the Jury, est plus subtil quand il fait passer le même message).

Le motif de la femme outragée ou violée dont la vengeance est à la hauteur du crime est tellement classique (et cliché) que le rape revenge est devenu un genre en soi dans le cinéma d'exploitation. Le film Kill Bill, qui s'en veut l'héritier, exploite ce motif de la vengeance atroce d'une femme à qui on a fait subir l'une ou l'autre variation du « sort pire que la mort », l'euphémisme classique du viol dans ces cas-là, et qui fait montre de grandes prédispositions au carnage et au sadisme.

Mise à l'échelle

Pourtant, la vengeance est, je trouve, très peu intéressante dramatiquement. Elle doit pour parvenir à m’intéresser être soit démesurée, soit au contraire s’enfoncer dans la plus parfaite mesquinerie.
Trouver le juste dosage est dès lors délicat, quand il s'agit justement d'être dans un déséquilibre fondamental. La mariée vengeresse de Kill Bill (2003-04) ne s'arrête à aucun massacre pour atteindre la poignée de personnes qui lui a fait du tort : les tueries débordent largement de son objectif initial, comme le démontre la bataille rangée à la « maison des feuilles bleues », cet improbable duel d'une femme contre toute une armée. À l'inverse, la revendication du protagoniste de Payback (1999) (il s'appelle Porter, dans le film, mais le personnage est adapté du Parker de Richard Stark) porte sur une somme dérisoire au regard des enjeux financiers qu'il vient perturber, mais il en fait une affaire de principe, et va démanteler une organisation mafieuse pour récupérer ce que, selon lui, ses adversaires lui doivent.

On ignore ce qui motiva les querelles des Hatfield et des McCoy (ou de leurs descendants de papier, les O'Timmins et les O'Hara des Rivaux de Painful Gulch), mais leurs vengeances croisées ont lancé un cycle de vendetta, de vengeance ritualisée, familiale et éternelle, dont chaque participant se retrouve partie prenante qu'il le veuille ou non. La vengeance peut dès lors s'étaler dans le temps et l'espace, et seule l'extermination d'un des clans pourrait éventuellement l'arrêter.

Parmi les vengeances les plus démesurées qui soient, on retrouve celle de Paul Atreides dans Dune, abattant un empire galactique millénaire et précipitant l'univers dans un djihad pour punir ceux qui avaient comploté pour abattre sa famille. Son action dépasse le shakespearien pour toucher au cosmique, et il faudra plusieurs millénaires à ses descendants pour en payer les conséquences.

Service après-vente

L’autre problème de ce thème narratif, c’est qu’ une fois la vengeance accomplie, il reste à traiter le vrai sujet : sa vacuité. Jack Vance, à la fin de sa Geste des Prince Démons, se retrouve avec un héros qui a accompli cinq exploits considérables en détruisant cinq pirates intergalactiques qui lui avaient fait du tort (détruit son village, massacré sa famille, la routine du genre, quoi). La façon habile et ingénieuse dont Kirth Gersen, le héros, assouvit sa vengeance fait à chaque fois l'objet d'un roman. Et la fin, chez lui, justifie tous les moyens. Arrive néanmoins le moment où Gersen est arrivé au bout de sa quête revancharde, et… Et rien. Son vaisseau spatial repart vers le soleil couchant, notre héros se demande ce qu'il va devenir maintenant que sa vie n'a plus aucun sens et le récit s'achève en deux lignes. On pourrait l'imaginer se jetant dans la naine blanche la plus proche, ou avoir un tome où il réapprend à vivre (ou pas) mais Jack Vance, dans cette série, est un auteur de récits d'aventures assez pulp et un peu picaresques*. Il n'est ni dans l'introspection, ni dans le drame, et ne veut pas basculer dans un autre genre. D'où une fin trop rapide et un peu décevante. Mais qui, en creux, pose excellemment le problème de l'après.

Car une fois la vengeance accomplie, que faire ? Que devenir ? Peut-on vraiment retourner cultiver son jardin, ou ne risque-t-on pas de rester durablement marqué, un peu à la manière de William Munny dans Impitoyable (Unforgiven, 1992) ? Le Punisher, anti-héros des Marvel Comics, mais aussi Daredevil ou Batman ont trouvé une autre solution : après avoir éventuellement tiré vengeance des meurtriers de leurs proches, ils poursuivent une croisade préventive, dans l'idée d'empêcher qu'un tel drame arrive à d'autres. Ils restent des anges vengeurs, et leur vengeance est devenu plus abstraite, plus collective, elle devient un principe, et chaque voyou abattu ou mis derrière les barreaux n'est plus une fin en soi, mais un maillon d'une chaîne, de l'eau reversée au moulin des vengeances.













*La fin de son cycle de Tschaï est tout aussi expédiée, d'ailleurs, même si la vengeance n'est pas le moteur des aventures d'Adam Reith, qui tente avant tout de survivre dans un environnement étranger, mais dont l'aventure s'arrête en une page dès lors qu'il a réussi à s'enfuir.

mercredi 28 juin 2017

Le plus mal chaussé

Cette note de blog est absolument exceptionnelle. Pour une fois, elle parlera de fringues et de soldes, sujets qui, pour citer un de nos anciens présidents, m'en touche une sans faire bouger l'autre. Faut-il que la situation soit désespérée pour que j'en vienne à parler de ça ici. Et je ne parle pas de la cravate de Mélenchon et Rufin (quoique je pourrais. en fait, le dress code de l'assemblée, qui transforme la représentation nationale en armée de croque-morts, aurait été adapté pour l'enterrement en grandes pompes du code du travail. mais comme il sera jeté à la sauvette à la fosse commune, ça ne change plus grand-chose)

Contrairement à nos élites qui jugent les gens sur la façon dont ils s'habillent,  je me fous globalement pas mal de ce que j'ai sur le dos, du moment que ça me tient chaud et que mes roubignoles ne dépassent pas. Comme 80% de mon activité professionnelle se déroule dans mon bunker où personne ne rentre sauf la famille et les amis, ça n'a aucune importance (ce qui me permet même de pondre mon prochain roman ou mon prochain album en calbute quand il fait trop chaud).

Pour les chaussures, c'est pire encore. Plus c'est simple, mieux c'est, en ce qui me concerne.

Sauf que les Clark's que j'avais depuis des années sont en train de me lâcher (mon petit cordonnier, au bout de la rue, se fait fort de les sauver, c'est le docteur House des groles, mais son intervention les immobilise pour quelques temps), que mes bottes ont défuncté y a longtemps (et que c'est devenu horriblement cher, ces machins), il a fallu que je me rabatte momentanément sur une paire de chaussure de yachtman assez ridicules que j'avais acheté pour rien lors de vacances en Bretagne, y a des années, et qui me servaient depuis de savates pour les travaux. Le cuir en est couvert de mouchetures de peintures et bouffé par l'abrasion due à la manipulation de ciment et de plâtre, mais elles tiennent bon. En attendant mes Clark's, elles feront l'affaire. De toute façon, je n'ai pas le choix, c'est tout ce qui me reste dans mon placard.

Hier, je suis sorti. Il faisait beau, j'avais besoin de faire quelques courses alimentaires, je me suis dit que je passerais à la bibliothèque rendre quelques trucs, faire la causette et prendre des nouvelles, avant d'aller à la supérette qui est juste derrière. Programme simple et banal.

Sauf que, trois minutes après que je sois entré dans le temple du savoir et de la culture, crac, le temps a tourné. Et quand je dis "tourné", c'était du genre à pousser le vieux Noé à se faire hara-kiri avec un couteau à huitres. Le déluge universel, à côté de ce qui est tombé hier, c'est une petite bruine, un crachin tout au plus. Bref. J'ai tenté de traverser la rue séparant la bibliothèque de la supérette. Six mètres qui ont suffi à me tremper jusqu'aux os. Une fois dans le magasin, j'ai pris mon temps, attendant que ça se tasse. 45 minutes plus tard, il ne pleuvait plus que normalement. Couvrant mes courses, j'ai entrepris d'affronter la rue, sur le kilomètre et demi qui me séparait de chez moi.

Il me pleuvait encore dessus, mais ça, ce n'était pas le vrai problème. Le vrai problème, ça a été de traverser l'avenue en pente qui s'était transformé d'un coup en affluent torrentiel de la Seine. Quand je suis enfin arrivé de l'autre côté, mes chaussures (et mon pantalon) étaient aussi imbibés qu'un métalleux du Hellfest après trois jours de festival.

Je suis rentré, je me suis changé, j'ai mis mes chaussures à sécher. Ce matin, il a fallu que je ressorte. Oh, pour une bricole, mais en remettant mes chaussures, je me suis avisé d'un problème. Même après une nuit, elles demeuraient trempées et faisaient "schlouk-schlouk" à chaque pas. La conclusion s'impose : avant samedi (où je suis en dédicaces et me dois d'être vaguement présentable), il me faut une nouvelle paire (les Clarks seront peut-être sorties du bloc, mais Cordonnier House m'a dit que ce n'était pas sûr, ça dépendait des complications opératoires, et si ça se trouve, c'est un lupus).

Ça tombe bien, c'est le jour des soldes. J'ai un gros magasin de chaussure à deux-cents mètres. J'y fais un saut. Je vais pouvoir me rééquiper à peu de frais (oui, parce que si je peux mettre des sommes folles dans des bouquins, dépenser plus de quarante balles dans des croquenots, ça me file des ulcères).

Et là, c'est le drame.

Ça me fait le coup à chaque fois, vous remarquerez. Quand je commence à fouiner dans les rayons de ce genre de boutique, j'ai l'impression d'être chez les gars chargés d'équiper l'armée de Khazad-Dum. Au-delà de la taille 45, les chaussures, on n'en trouve pas. Donc pour un gars de mon format généreux, auquel il faut du 47 (ou à la rigueur un 46 qui taille grand), ça peut poser problème.

Mais comme je suis un mec trop têtu pour mon propre bien, je fouille. Je trouve des trucs très élégants en 46, mais que je n'arrive même pas à enfiler. Je fouille encore.

Et là, c'est un festival. Parce qu'à force d'obstination butée quasiment vallsienne, du 47, j'en trouve.

Alors, il y avait :
-De ces trucs à bout pointu que portent les encravatés, de nos jours, qu'ils trouvent cool mais qui à moi (parce que j'ai plus de culture qu'eux, sans doute, ce qui n'a rien d'un exploit vu le niveau général. vous avez déjà tenté de discuter avec un agent immobilier ?) évoquent les poulaines ridicules que portaient les bellâtres de la cour des Valois. Au temps pour la "modernité" dont se targuent de nos jours les encravatés. (spoiler : la Modernité, elle a justement été inventée après que le dernier Valois soit mort en se défonçant lui-même le crâne quand il a voulu passer une porte à cheval parce qu'il trouvait ça badass)

-Des sandales qu'on ne voit qu'aux pieds des psychiatres soixante-huitards et des mères de famille qui font le pèlerinage de Chartres, quand ils n'ont pas peur d'avoir l'air complètement caricatural.

-Des trucs de vieux. Mais quand je dix vieux, c'est vraiment pour vieux qui ont des épines calcanéennes, des rhumatismes et qui ne peuvent mettre rien d'autre que des machins descriptibles par l'expression "pantoufles pour aller dehors".

-Des écrase-merde de randonneur, qui me seraient utiles si j'avais du fumier à rentrer, mais depuis que je ne suis plus libraire, je ne m'occupe plus de la rentrée littéraire.

Bref, j'ai cru mourir.

J'ai fini par trouver des trucs tolérables, planqués tout en bas (en général, ce ne sont pas les gens d'1m40 qui portent du 46-47, donc le 38, vous devriez le mettre en bas, madame du magasin de chaussures, et le 47 en haut des étagères ET PAS L'INVERSE, CORNECUL DE BORDEL A CHIOTTE !), mais ça a été de haute lutte. Pour ne pas qu'une telle aventure déplorable ne se répète dans un avenir mesurable, j'ai même pris deux paires.

Putain, 35 minutes dans un magasin de chaussures, ça doit être un record absolu pour moi. En cumulé sur deux ans, je n'y passe pas autant de temps, normalement. Ils m'ont encore énervé, ces cons-là.

mardi 27 juin 2017

Le point

Alors…

Samedi prochain, comme je vous l'avais dit, je serai en dédicace à partir de 15 heures au Gibert Jeune de la Place Saint Michel, à Paris.

Ensuite, en fin d'après-midi, j'essaierai de passer à Central Comics où il y a un événement autour de Kirby and Me, le gros livre d'hommage au King.

Au rayon traductions signées de mes petits doigts :

Nouvelle Gotham, tome 1 vient de sortir chez Urban. C'est la suite directe de No Man's Land, avec Greg Rucka au scénario. Et Robin, fils de Batman sort cette semaine, faisant suite à la série Batman & Robin.

Chez Delcourt, de la vieillerie Star Wars avec l'édition 3D de l'épisode 4 par Chaykin, le tome 6 des Classics, et puis aussi du Spawn avec le tome 3 de Résurrection (un crossover avec Savage Dragon Junior).

En Glénat Comics, Silver, une histoire de braquage chez Dracula, vachement sympa.

vendredi 23 juin 2017

Le futur a encore vieilli

"Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors-service."

Cette phrase, la première du roman Neuromancien (William Gibson, 1984) fait partie des premières phrases les plus célèbres de la SF (avec celle du Monde Inverti, entre autres). Mais, en retombant dessus, je me suis avisé d'un fait troublant.

Pour les "millenials", les jeunes d'aujourd'hui familiarisés avec les notions de "Matrice" et de réseaux, cette première phrase n'a plus de sens. Autant, pour le lecteur d'époque (moi, par exemple), elle était immédiatement évidente et évoquait une réalité très précise, autant de nos jours, c'est terminé. Les écrans de tv cathodiques se sont raréfiés au point, dans leur énormité, de faire figure de curiosité préhistorique. La TNT, la fibre et l'ADSL ont modifié la nature du signal reçu. Finies, les ondes analogiques donnant cette apparence de neige et de bruit blanc à la moindre perturbation. De nos jours, soit le signal est décodé, soit il ne l'est pas. Au pire, une perturbation se matérialisera à l'écran sous forme d'une grosse pixellisation aux couleurs peu naturelles, sinon c'est l'écran noir avec la mention lapidaire "pas de signal". Ce ciel gris, à la couleur inconfortable que décrivait Gibson, il faudrait désormais lui trouver d'autres métaphores. Le futur de Gibson connaissait encore le gros tube cathodique et la transmission hertzienne analogique. Si certaines de ses prédictions (la mainmise de multinationales plus puissantes que des états, l'existence de groupes organisés de hackers menant des opérations militaires dans le cyberspace) se sont plus ou moins réalisés, par certains autres côtés Il est devenu une sorte d'uchronie…

mercredi 21 juin 2017

Il suffira d'1 signe, ou sinon de 400.000

Je viens de passer, sur mon prochain roman, la barre des 100.000 signes. Dit comme ça, cela peut sembler un poil abstrait mais, outre que pour moi, c'est un mode de comptage assez concret (je connais des collègues qui préfèrent compter en mots, mais ce n'est pas mon cas) (pour info, là j'en suis à approximativement 17.000), cela me donne des points d'étape simples à repérer. Au début du processus d'écriture, les chapitres peuvent se regrouper, se scinder ou se démultiplier, et je n'ai pas une vision claire du nombre de chapitres que pourra représenter un bouquin. Alors que, dans ma tête, un nombre de signes se corrèle à une densité d'information et je sais à peu près quelle quantité de texte pourra représenter une histoire et la description de l'univers qui lui sert de cadre. En démarrant Eschatôn, j'ai vite su qu'il me faudrait entre 450 et 500.000 signes pour mener mon projet à bien (je dépasse d'un poil les 515.000, à l'arrivée), et L'île de Peter, s'appuyant sur un univers et des personnages connus de tous les lecteurs, n'était pas pensé pour dépasser 300.000.

Le cas de mon roman arthurien est plus complexe. Si cet univers est connu, il a été décliné de tant de façon contradictoires qu'il est désormais à reconstruire à chaque fois. Si j'utilise par exemple des personnages que Guy Ritchie a abondamment traités dans son dernier film, j'en donne une lecture radicalement différente. Si j'utilise de la magie, c'est selon des règles et une construction particulières (qui ne sont pas sans correspondances avec mes précédents bouquins). Donc MON monde arthurien demande plus d'explications et de descriptions que le monde de Peter Pan dans lequel trois mots suffisaient à ce qu'un personnage ou un lieu soit reconnu, saisi ou compris par le lecteur. Mais à l'inverse, il s'agit d'un monde beaucoup plus familier que celui d'Eschatôn, dans lequel je perdais délibérément les malheureux qui s'y aventuraient. Du coup, je vise quelque part entre 400 et 450.000 signes.

Un truc que j'ai fait ce matin, par contre, c'est écrire le tout dernier chapitre du bouquin. Que ce soit en BD ou en roman, c'est une de mes habitudes de travail (c'est moins vrai pour les nouvelles). Dès que le début me semble solide, j'écris la fin (quitte à la remanier quatre fois par la suite). Cela me permet de tendre le récit vers sa conclusion. Bien sûr, je sais globalement où je vais avant même de taper la première ligne, mais écrire et mettre en scène la fin me permet de cristalliser ce qui sera vraiment important dans mon récit.

Bon, ce qui fait bizarre, c'est que là, [ATTENTION SPOILER] ça me conduit à buter mon personnage principal. Je savais qu'il devait mourir à la fin, c'est même une des données principales de sa mythologie depuis bien un millénaire, mais si c'est une chose de savoir que le personnage meurt, être l'artisan de sa fin laisse toujours une sensation étrange, celle de l'avoir trahi.

mardi 20 juin 2017

Achevez-moi


Je viens de découvrir qu'il existait un truc pire que de devoir sortir de chez soi à midi par un jour de canicule : devoir sortir de chez soi à midi un jour de canicule, et croiser le camion des poubelles qui revient de sa tournée.

Oh putain la vache. Le truc dont le contenu a gentiment cuit toute la matinée laisse derrière lui sur cinq-cents mètres une odeur pestilentielle, et l'air déjà lourd en devient pire qu'étouffant. Alors on retient son souffle, on n'ouvre les narines que tous les dix pas pour tester le terrain, puis enfin, aaaaaaaah, on inspire une grande goulée d'air toujours trop chaud, mais redevenu vaguement respirable.

Sauf que c'est pile à ce moment-là qu'un deuxième camion poubelle a tourné au coin et m'est passé devant.

lundi 19 juin 2017

Saturday afternoon fever

Alors, samedi 1er juillet après-midi, à partir de 15 heures, je serai en dédicace au Gibert Jeune de la place Saint Michel à Paris. Y aura de L'île de Peter à profusion pour les retardataires qui ne l'auraient pas déjà.

Après, je risque de faire un saut chez Central Comics (à trois encablures de la Cour St Emilion). Ils y font une séance de dédicace autour de Kirby and Me, le gros bouquin hommage au King, dans lequel j'ai signé une petite bafouille. (et dont les bénéfices sont reversés à Hero Initiative).



dimanche 18 juin 2017

Les aventuriers du regard

L'autre soir, avant d'aller à Bookeen, j'ai traversé la Seine pour aller faire un tour vers St Mich'. Arrivant sur la célèbre place à la fontaine, je fus pris d'une pulsion irrépressible et assez irrationnelle : je suis passé sous l'arcade, côté VIe arrondissement, celle qui mène après une volée de marches et une venelle à la petite rue Gît-le-Cœur. Pourquoi, me demanderez-vous ? Une envie de petit pèlerinage personnel. J'ai voulu voir ce qu'il était advenu d'un lieu que j'aimais beaucoup, même si je n'y allais pas très souvent* : la librairie Regard Moderne, qui avait fermé il y a quelques temps de cela suite au décès de Jacques Noël, son très discret et très estimable tenancier.

Si le lieux était restés clos depuis lors, et identique à lui-même, je serais allé me recueillir devant la porte en souvenir du bon vieux temps. S'il avait été remplacé par une boutique affreuse de téléphonie, d'e-cigarette, une onglerie ou quoi que ce soit de ce genre, cela m'aurait donné une nouvelle occasion de râler comme je sais si bien le faire.

Mais à ma grande surprise, ce ne fut ni l'un, ni l'autre. Là où se trouvait jadis le plus magnifique des capharnaüms bouquinistiques, je découvris une librairie ouverte. Que ce lieu soit resté consacré au livres, cela me fit un plaisir phénoménal. Plein de joie, je passai la porte.

Là, seconde surprise. L'endroit m'a paru vide. Oh, il ne l'était point. Comme chez tout libraire qui se respecte, les rayonnages étaient chargés jusqu'au plafond d'ouvrages divers, et les tables étaient bien garnies. Mais pour qui a connu la librairie il y a quelques années, c'est très surprenant : au fil du temps, elle s'était remplie dans sa totalité de bouquin divers, ne laissant pour circuler que d'étroites allées entre les piles, évoquant la Documentation dans Gaston, un entassement spectaculaire, magnifique et effrayant de papier.

L'affaire a été reprise par Jean-Pierre Faur, un historique de la maison (il l'avait montée pour Jacques Noël il y a longtemps). Il m'a confié avoir sorti 700 cartons de bouquins pour pouvoir reprendre les choses en main. Mais si le stock a fondu, l'esprit reste le même. Le beau et le bizarre s'y mêlent intimement.

Fouinant dans cette boutique retrouvée, j'y saisis l'occasion de lever une très ancienne frustration : j'y avais il y a très longtemps convoité un bel artbook de Nicollet et Keleck**, que mes moyens ne m'avaient pas permis d'acquérir à l'époque. Par la suite, il était trop tard : les deux exemplaires avaient été vendus. Ce qui était magnifique, avec ce libraire, c'est que malgré la masse colossale que représentait son stock, il était toujours en mesure de dire s'il détenait encore un bouquin ou pas. Ses deux exemplaires de l'artbook en question étaient partis depuis longtemps. Mais là, le jeu de la circulation des livres a fait qu'il en était rentré un. J'avais déjà choisi deux livres dans les étagères, quand, pensant les régler pour aller à ma soirée, je musardai encore un instant. Et tombais sur Ersatz, ce bouquin que je regrettais encore de n'avoir pas pu prendre en… était-ce 92 ou 94 ? Je serais bien en peine de vous le dire, tenez. Bref, mon choix fut vite fait. Je reposai une de mes prises précédentes, et m'emparai du précieux ouvrage. Je ne sais pas pourquoi, j'y ai vu un bon présage. Le nouveau Regard Moderne est là pour rester. Je vous encourage tous à aller y faire un tour. Ce lieu est un défi à notre triste époque.






*Je n'y allais plus beaucoup pour deux raisons très distinctes. La première, c'était que ce lieu engendrait moult tentations qui s'achevaient par des frénésies d'achats fort dispendieux. Une des grandes hontes de ma vie reste à ce jour un chèque refusé par ma banque il y a un quart de siècle de ça, chèque qui couvrait l'achat d'une bonne pile de bouquins chez Regard Moderne, à un moment où je n'étais en fait guère en fond. Que, la même semaine, la banque m'ait refusé un chèque à destination des impôts, je m'en foutais allègrement. Mais me retrouver dans cette situation délicate face à un libraire, à un petit libraire passionné de surcroît, ça m'a rendu malade. J'ai couru ventre à terre m'excuser et promettre de régler la note en espèces sous dix jours (les impôts, si je me souviens bien, ont attendu quelques semaines de plus).
L'autre raison, c'est que mon format physique me handicapait terriblement dans ce lieu. Je suis très grand, pas forcément très adroit, et avec l'âge, je me suis épaissi. Sur la fin, accéder au fond de la librairie -et donc au libraire- supposait de se glisser dans les étroits espaces laissés entre d'immenses piles de bouquins entassées en rangs serrés. Pour une personne de mon gabarit, ça devenait tout simplement une expérience terrifiante et claustrophobique.

**Mon autre frustration dans ce domaine et dans cette librairie, c'était l'énorme livre consacré au mouvement slovène NSK, qu'il avait rentré vers la même époque, à un ou deux ans près. Si le petit artbook de Nicollet et Keleck était était hors de mes moyens, ce paveton qui valait trois ou quatre fois plus cher l'était plus encore. Je ne l'ai eu qu'une seule fois entre les mains, mais c'était quelque chose…

samedi 17 juin 2017

Vaccinés contre l'homéophobie ?

Oh, ça faisait longtemps !

Une polémique sur les vaccins ! Et hop, toute une frange de conspis qui remontent à l'attaque en fustigeant le déculotage gouvernemental devant le "big pharma" avec des arguments qui vont du contradictoire au très malsain.

Du coup, on va faire un petit point (et je sens que je vais encore me faire tout plein d'amis) (mais j'en ai marre de voir les réseaux trustés par des gens qui profèrent des contre-vérités avec un aplomb suprême puis inversent la charge de preuve. à terme, ça donne des trucs comme l'élection de l'oncle Donald).

D'avance, désolé pour un article très long, et très polémique. Mais les espèces de jihadistes qui se déchaînent depuis cette annonce m'ont bien énervé.

Alors, revenons sur le fait de la semaine. La nouvelle ministre de la santé a décidé de porter à 11 (contre 3 actuellement), le nombre de vaccinations obligatoires, supprimant la distinction entre "obligatoire" et "recommandé". Distinction qui devenait relativement sans objet, puisque dès qu'un enfant entre en communauté (crèche, école), certains de ces vaccins "recommandés" étaient exigés.

Il faut savoir que, dans nos pays développés, la rougeole tue encore. Pas beaucoup, mais la mortalité due à la rougeole, dans la tête des gens, c'est un truc du Tiers Monde ou éventuellement des plouclands états-uniens dont les habitants croient que la protection sociale est un truc de communistes. Et justement, on recommence à avoir des épidémies de rougeole comme il y en avait avant la généralisation du vaccin. Parce que la couverture vaccinale est en baisse.

Le problème, c'est que les gens ont la mémoire courte. Qui, de nos jours, a la moindre idée de ce à quoi ressemble la diphtérie, et d'à quel point c'était une grosse saloperie ? Qui sait encore de nos jours ce qu'est le "croup" ? Et comment on le soignait à l'époque, et à quel point cela pouvait être traumatisant ? (si vous savez ce qu'il en est, le mot "poireau", dans ce contexte, doit suffire à vous donner des frissons). Mais la diphtérie n'existe plus sous nos latitudes. Et la polio non plus. Le tétanos est une rareté (ça aussi, c'est une grosse saloperie, le tétanos) (et le seul moyen qui reste de savoir à quoi pouvait vaguement ressembler le "trismus", c'est de regarder des rombières trop botoxées).

Les trois vaccinations obligatoires ont fait disparaître purement et simplement ces maladies de notre paysage. Et ne venez pas me dire que c'est le progrès de l'hygiène qui est en cause : le tétanos c'est pas une maladie de la crasse, c'est une maladie de l'activité. Ce sont les gens qui bricolent et qui jardinent qui sont les plus exposés, sans que le fait de se laver avant ou après n'y change rien. Les épidémies de variole n'étaient pas non plus corrélées aux conditions d'hygiène, et ce sont bien les campagnes de vaccination systématiques qui ont totalement éradiqué ce virus il y a bientôt quarante ans.

L'autre vaccination jadis obligatoire, et qui ne l'est plus pour des raisons techniques, liées à un problème de production et d'efficacité en baisse de l'ancienne souche vaccinale, il y a une petite vingtaine d'années, c'était le BCG. La vaccination contre la tuberculose. Comme la mise au point du nouveau BCG a été plus longue que prévu, parce que n'en déplaise aux paranos la mise au point de n'importe quel médicament c'est dix ans minimum pour assurer de son efficacité ET de son innocuité globale*, on ne pouvait plus imposer la vaccination sans moyen de vacciner.

Que s'est-il passé depuis ? La tuberculose a fait son grand retour. Au départ, on ne s'en est pas inquiété : ça ne concernait que des personnes immunodéprimées (greffés et malades du Sida) ou des réfugiés de pays où l'on ne vaccinait pas. On a cru pouvoir contenir les choses à coups d'antibiotiques. Vous savez quoi ? Quinze ans plus tard, on n'en est plus là du tout. On note des cas de tuberculose dans des populations pas du tout à risque, socialement intégrées, vivant dans des logements salubres. C'est à dire vous et moi.

Dès qu'on s'intéresse sérieusement aux affaires de santé publique, et qu'on le fait avec de la profondeur temporelle suffisante (en ayant l'œil sur les situations sanitaires avant l'introduction des vaccins, avant l'introduction des sulfamides, avant l'introduction des antibiotiques, etc.), force est de constater que la vaccination démontre son efficacité. Notons également que la méningite tue encore. Que certaines hépatites tuent aussi.

Dès lors, la question est de savoir d'où vient la résistance. C'est toujours intéressant. Tenez, prenons l'exemple de plusieurs théories du complot classiques, au hasard la contestation des missions Apollo et la Terre Plate. Eh bien à chaque fois, tout tourne autour de "la méchante Nasa qui fait son beurre sur des mensonges, et qu'il ne faut pas les révéler sinon le business s'écroule". Et que fait la Nasa, en dehors d'explorer l'espace lointain ? Elle profite de ses satellites pour étudier notre bonne vieille terre. Sa géologie, sa météorologie, sa biodiversité et… son climat. Vous voyez où je veux en venir ? LEs climatosceptiques radicaux (financés par l'industrie pétrolière) doivent trouver un moyen, pour faire tourner leur petite boutique (parce que oui, toutes ces théories du complot rapportent pas mal de pognon), te tarir la source des données qui sapent leurs arguments. et cette source, c'est la Nasa. Tout ce qui permet de mettre en difficulté la crédibilité de la Nasa est bon à prendre. Alors, les platistes sont-ils des alliées conscients des pétroliers ? Sont-ils leurs créatures ?

Si l'on regarde de près la plupart des sources antivaccinales (pas toutes, c'est à noter**), on a souvent des milieux naturopathes divers, avec des tendances new age, ésotéristes ou écolo, ces catégories se recoupant plus ou moins, et pas toujours. C'est une nébuleuse plus qu'un groupe cohérent et organisé. Mais le gros du mouvement provient de gens qui se soignent par l'homéopathie.

C'est très curieux, à première vue, puisque les vaccins semblent être une application pure et simple d'un principe de base de l'homéopathie : soigner le mal par le mal. Pourquoi, dès lors, cette mauvaise querelle ?

Tout simplement parce qu'ils contreviennent à un autre principe de base de l'homéopathie : il n'y a pas de maladie, il n'y a que des malades. Essentialiser la maladie en lui supposant un vecteur microbien (inconnu à l'époque où apparaît l'homéopathie moderne), c'est pulvériser ce dogme-là. (la notion de "molécule" n'est pas non plus prise en compte à l'époque, et ça produit une pratique de la pharmacopée très différente aussi).




Et là, je vais me permettre un petit distinguo.

Il y a tout un tas de bonnes âmes qui se soignent par l'homéopathie sans se poser la question de ce que c'est ni de comment ça marche. Des gens de leur entourage leur ont dit que c'était "bien", "naturel", "sans effets secondaires". Le généraliste du coin va prescrire des doses d'Arnica 9CH ou autres pour faire plaisir et ça s'arrête là. Vous imaginez la réaction de gens comme ça à toute la propagande anti-vaccins.

Il y a aussi les gens qui prennent le truc très au sérieux, et vont chez des homéopathes certifiés. Des médecins qui étudient le "terrain" du malade pour y adapter les traitements. Ce genre d'ordonnance est un truc terrifiant. Vingt ou trente lignes de noms en latin, avec des dosages (des dilutions, dans le jargon) divers, à prendre selon des protocoles complexes, toutes les tant d'heures, un mardi sur deux, un jeudi sur quatre en alternance avec et ainsi de suite. Comme la prise est ritualisée (ne pas toucher avec le doigts, ne pas avoir pris de menthe avant, laisser fondre tant de secondes sous la langue), c'est jusqu'à huit fois par jour que le patient doit se mettre en condition. Tu la sens, là, la bonne emprise insidieuse ? Face à des gens dont on entretient ainsi les troubles obsessionnels compulsifs (il y a un "type" du patient homéopathique qui, s'il n'est pas absolument généralisé, est néanmoins assez majoritaire, et fleure bon la fragilité), une panique sanitaire trouve toujours un public conquis d'avance.

Il y a aussi une troisième catégorie, beaucoup moins répandue mais très intéressante. Elle est constituée de gens ayant réfléchi aux fondements théoriques de la chose, et qui l'insèrent dans une vision du monde. Une vision souvent assez cosmique, faites de puissances subtiles. Ceux-là méprisent le gros laboratoire commercial qui inondent les pharmacies de petits tubes de plastique (et que nous appellerons "B") et lui en préfèrent d'autres, moins connus. Par exemple, le laboratoire "W", qui est une émanation de la Société Anthroposophique, et qui s'intègre dont en effet donc dans une conception de l'univers assez radicale et ésotérique (je ne vais pas rentrer dans les détails, mais la polémique récente autour de notre nouvelle ministre de la Culture fait que vous pouvez facilement trouver des données sur le sujet) (à titre personnel, je trouve certaines de leurs conceptions intéressantes, tandis que d'autres m'horrifient). Voire d'autres labos beaucoup plus artisanaux, ou des pharmaciens équipés du matériel permettant de produire des remèdes homéopathiques (il en existe, mais ils sont relativement rares). Là, on entre dans le domaine de la croyance***. Mais attention, quand j'emploie ce terme, dans ce cas précis, c'est au sens noble. Ma position philosophique de base, ma conception de l'univers, relève du matérialisme radical. Elle est donc incompatible sur le fond avec la leur. Il n'empêche que leur vision est un édifice conceptuel et symbolique tout à fait intéressant et représentatif de courant de pensée très anciens, et du coup je peux la respecter : ceux qui me lisent savent que je m'intéresse beaucoup aux dieux, symboles et archétypes, et à leur transmission. Notons que cette troisième catégorie est plutôt discrète, peut donner son avis, mais ne se lancera qu'exceptionnellement dans de grandes diatribes sur les vaccins ou big pharma.

Mais un petit peu d'histoire. Revenons aux catégories 1 et 2, les tenants des "médecines naturelles" (dans lesquelles ils rangent improprement l'homéopathie, entretenant une confusion tout à fait dommageable, alors qu'on n'a pas fini de faire le tour de ce que peut offrir la phytothérapie en termes de traitements alternatifs ou nouveaux) qui brocardent la "médecine traditionnelle" et brocardent ses pratiquants comme étant les héritiers directs des Diafoirus et autres goûteurs d'urine du Moyen-âge. C'est là que ça devient très, très drôle. Parce que c'est un peu l'inverse, en fait.

Les mécanismes théoriques à la base de l'homéopathie sont globalement assez cohérents en tant que tels. Mais comme souvent, avec des édifices de ce genre, ce n'est pas la cohérence qui pèche mais la base conceptuelle qui est derrière. Pourquoi l'homéopathie a-t-elle tant séduit tout un tas de groupes aux idées alternatives (du Temple Solaire à toutes sortes de convents New Age, des anthroposophes steineriens à des écolos radicaux, en passant par des ésotéristes comme Rudolf Hess) ? Parce que contrairement à la "médecine traditionnelle", l'homéopathie repose sur ce qu'on appelle "La Tradition". Vous pouvez retrouver des conceptions très proches de celles des homéopathes (y comprit dans l'utilisation de minéraux dans un but thérapeutique) chez des gens comme Paracelse. L'alchimiste. Et on note une continuité dans la pensée théorique sous-jacente. Théorie des signatures (dite aussi principe de similitude, déjà pratiquée par les shamans), dilution extrême (à laquelle la découverte du nombre d'Avogadro devrait donner une limite théorique, limite sans objets dans des conceptions non atomistiques du monde, comme celle de Platon, par exemple), tout cela nous renvoie à des choses très anciennes.

Alors que la médecine prétendument "traditionnelle" a connu une solution de continuité très violente entre la fin du XVIIIe siècle et celle du XIXe. Claude Bernard, Louis Pasteur et quelques autres ont jeté à bas les fondements de ce qu'étaient jusqu'alors la médecine et la pharmacopée, et ont d'ailleurs rencontré des résistances farouches de la communauté médicale de leur temps. L'homéopathie telle qu'on la connaît aujourd'hui a été fondée en 1810, un demi siècle avant notre médecine à nous, qui doit beaucoup à Louis Pasteur (mais en toute honnêteté, je dois signaler que le vaccin de la variole a été découvert empiriquement, c'est à dire sans base théorique, un demi siècle avant la publication de l'Organon, le manuel de base de l'homéopathie).



Allez, l'aspect "big business", maintenant. Un vaccin, ce n'est pas un médicament comme les autres. Ce n'est pas une gélule qu'on peut fabriquer à peu de frais dans une usine avec tapis roulants et trémies (c'est à ça que ressemble une chaîne de montage de comprimés, par exemple). Un vaccin, c'est au départ une substance vivante, qu'il faut faire croître d'une façon très précise pour inactiver la partie virulente. D'où des ruptures de stock fréquentes qui n'ont rien à voir avec la pénurie organisée (même si la mode managériale du "flux tendu" aggrave le problème). Au moindre souci sur un lot, on arrête la production pour comprendre d'où vient le problème. Industriellement, ce n'est pas simple.

Il faut savoir que les médicaments homéopathiques bénéficient par contre d'une exception au droit commun. Contrairement aux médicaments normaux, qui réclament un développement de dix ans, les remèdes homéopathiques n'ont pas à présenter de dossier détaillé pour prouver qu'ils agissent sur les maux qu'ils sont censés soulager. Il suffit que le labo donne une liste d'affections, la mette sur la boite, et ça passe crème. Quand on voit le mal qu'ont eu l'aspirine et le baclofène à faire évoluer leur AMM (dans le cas de l'aspirine, pour obtenir que le dosage nourrisson puisse être reconnu dans la prévention de l'infarctus chez la personne âgée, et dans celui du baclofène dans le traitement de l'alcoolisme), on voit bien que le favoritisme n'est pas là où on le prétend généralement.

Par ailleurs, comme on est en homéopathie face à des matières premières diluées, voire infiniment diluées, la R&D ne coute pas grand-chose, et la production non plus. Et il y a beaucoup, beaucoup de pognon à se faire dans ces conditions-là.

Du coup, qui sont les anti-vaccins ? Le bouclier humain de labos qui ne sont qu'une grosse arnaque ? Les supplétifs de sectes bizarroïdes qui ont toujours besoin de croisades pour se financer et exister ? Des gens qui ont trouvé dans cette cause un business très juteux et, à peu de frais, une armure de chevalier blanc ? Loin de moi l'envie de répondre de façon péremptoire à de telles questions. Mais peut-être vaut-il le coup de les poser quand même.






*on est bien d'accord que des médicaments passent entre les gouttes. Il suffit pour ça que la dangerosité ne concerne qu'un patient sur mille, et ça n'apparaîtra pas dans les études statistiques  initiales. C'est pour ça qu'il existe un truc appelé "pharmacovigilance", qui permet de débusquer ces ennuis là dès que le produit est mis sur le marché. En vingt ans, ce sont des dizaines d'anticholéstérol, antidouleurs ou antibiotiques qui ont été retirés du marché quand l'échantillon d'analyse est devenu assez grand. Une personne sur mille concernée, ça ne se verra pas dans une étude de mise sur le marché avec des tests sur 100, 200 ou 500 patients. Par contre, ça commence à se voir quand vous avez dix, vingt ou cent mille patients traités. Et notons que ça ne justifie pas forcément un retrait du médicament : parfois, le fait de préciser sa doctrine d'utilisation suffit à régler le problème. (après, comme dans tout système, il peut y avoir de gros ratés,  et en effet des combines de gros sous. Je me souviens de l'époque où Servier était à Neuilly. Quand le scandale Mediator a éclaté, et que les protections que le labo pouvait attendre d'anciens édiles de la ville nommés à de plus hautes fonctions n'ont pas suffi à le protéger, il y a eu une jolie opération immobilière, l'entreprise a déménagé, et sa taxe professionnelle est allée dans une autre ville).

**en dehors de quelques médecins, on note aussi des sources marginales d'extrême droite qui délirent là-dessus, sans qu'on sache trop pourquoi. Ce sont peut-être pour eux des histoires de pureté du sang. J'ai pas creusé plus que ça. Sachant également qu'il existe un ésotérisme d'extrême droite qui est compatible avec l'homéopathie, profil qu'on retrouvait dans le Temple Solaire, par exemple.

***matériellement, l'homéopathie n'a aucune base concrète (dès 9CH, il n'y a statistiquement plus rien dans le tube). elle demande pour fonctionner de croire aux puissances subtiles de l'univers. Ce n'est pas mon cas.



vendredi 16 juin 2017

Soirées de l'âge numérique

Curieux événement que ce "book dating" auquel j'ai participé hier soir. Plus qu'une séance de dédicaces (mais j'ai signé une poignée de bouquins amenés par certains membres du public), il s'agissait d'une sorte de speed dating où, pendant dix minutes chacun, je présentais mon boulot aux gens qui s'installaient devant moi et répondais à leurs éventuelles questions. Je sais que ce concept de rencontre express se pratique beaucoup dans plein de contextes : soirée rencontre, recherche d'emploi, etc. Là, il s'agissait de rencontrer des lecteurs, ou de convaincre des gens qui ne me connaissaient pas de devenir mes lecteurs. Je n'étais pas complètement à l'aide au départ avec l'exercice, mais les gens qui sont venus me voir étaient tellement sympathiques qu'en fait, je me suis très vite adapté à la chose. C'était vraiment rigolo. Très sympa. Et les quelques amis venus me soutenir dans l'épreuve (ou venus se repaître de mon désaroi, j'ai des amis comme ça, aussi) m'ont fait grand plaisir par leur présence. Merci !

Organisé par un libraire numérique (encore un concept un peu nouveau pour moi, qui ai jadis, du temps de ma jeunesse folle, été libraire papier), l'évènement servait à faire connaître leur matériel et leur plateforme. Je n'avais pas regardé de très près les liseuses jusqu'à présent (seulement au tout début du phénomène, et ça a évolué depuis). Je me disais que ma tablette me suffisait bien : elle acceptait tous les formats, était compacte… Mais force est de reconnaître que pour lire le soir, elle explose bien les yeux. Bon, je ne l'utilise que de loin en loin, quand je suis en déplacement, et vous connaissez sans doute mon côté ours casanier. Du coup, une vieille tablette connectée à rien et quelques banques de libres numériques libres de droits comme Gutenberg, archive.org ou ce site de fac canadienne dont j'ai causé ici y a quelques temps, ça suffisait à mon bonheur. L'appareil qui était en démonstration (et sur lequel je pouvais faire lire des passages de mes romans à ceux qui s'installaient à ma table) m'a semblé simple et d'un maniement agréable. La lecture et son paramétrage étaient d'un confort sans commune mesure avec celui qu'offre ma vieille Archos.

Je bouge plus qu'avant. Du coup, investir dans une liseuse, et en profiter pour lire de la nouveauté à ce format, ça devient intéressant. Dès que j'ai un peu de sous, avant mon prochain gros voyage en train, je me lance !

samedi 10 juin 2017

Déesse 19 bis

J'ai continué à méditer cette histoire d'initiation féminine. La question qui m'avait été posée à Lyon ne portait pas uniquement sur le côté purement mythique, mais également sur les structures narratives associées, telles qu'on peut les employer à notre époque dans des récits de divertissement.

Or, trois exemples viennent à l'esprit pour des voyages féminins : Wendy, Dorothy et Alice, respectivement héroïnes de Peter Pan, du Magicien d'Oz et d'Alice au Pays des Merveilles ainsi que De l'Autre Côté du Miroir. Sans s'étendre (pouf pouf) sur la relecture qu'en donne Alan Moore dans Lost Girls (mais on pourrait), il y a des rapprochements évidents à opérer dans ce domaine.

Trois jeunes filles propulsées dans des environnements oniriques. Et la nature de ces mondes qu'elles visitent lève d'emblée la dichotomie que j'évoquais entre le voyage initiatique masculin (tourné vers l'extérieur et les étrangers) et le voyage initiatique féminin (tourné vers l'intérieur et le foyer). S'ils sont oniriques, ces mondes étranges sont intérieurs, mais son vécus néanmoins comme extérieurs (on est peut-être là-dedans dans la définition de l'hystérie telle que la donnaient les gentils docteurs phallocrates du XIXe siècle). Le voyage de ces héroïnes peut donc s'interpréter comme un exil aux confins de leur propre inconscient. Il peut aussi s'interpréter autrement, c'est la magie de la polysémie, mais c'est cette interprétation intérieure qui m'intéresse aujourd'hui.

Et qu'y découvre-t-on, dans ces mondes ? Toutes les figures masculines qui, en bonne logique campbellienne, devraient être celles de mentor à suivre ou d'autorité à combattre, sont ici grotesques ou affaiblies, ce sont des Crochet à moitié dingues, des Rois de Cœur écrasés par leur femme, des Grand Oz se réduisant, in fine, à ce petit monsieur caché derrière le rideau. Celle qui serait la plus acceptable dans un rôle classique d'initiateur, c'est Peter Pan, et il est androgyne, pas formé, et trop amoral pour être réellement suivi.

Ce qui frappe, là-dedans, c'est le côté subversif qui transpire à chaque tournant (surtout chez Alice, quand on y pense). L'autorité est tournée en dérision, la logique du jeu prime sur celle du monde des adultes, et les héroïnes s'y affirment tant qu'elles peuvent. C'est un aspect que tente de corriger la série des Narnia, avec son arrière-monde magique, mais ses figures paternelles bienveillantes et son discours christique. Et il est à noter que les filles, quoique présentes, n'y sont pas tellement mises au premier plan.

D'une façon générale, le chemin parcouru n'est pas tant celui de la réalisation que de l'émancipation (même s'il y a un retour au réel à la fin du récit, ce réel est percé d'une ouverture), ce qui contrevient probablement aux initiations féminines les plus connues, mais correspond peut-être à celles des marginales, sorcières, rebouteuses et sages-femmes.

Bon, tout cela, ce ne sont que des notes prises à la volée et à peine remises en ordre. Mais elles constituent peut-être des pistes à suivre et à creuser. Gageons qu'on y reviendra.

vendredi 9 juin 2017

Where are we now ?

Nous sommes paraît-il à l'ère de la communication, et l'on constate assez facilement qu'elle se substitue plus qu'à son tour à l'information, voire à la vérité (c'est Kasparov qui disait dernièrement que la propagande moderne ne vise plus à remplacer une vérité par une autre, mais à tellement brouiller les messages que la notion de vérité cesse d'avoir un sens).

Mais c'est dans la signalétique que, curieusement, cette tendance prend un tour grotesque et boursouflé. J'ai, à l'appui de cette affirmation péremptoire, trois exemples probants (et de portée différente à chaque fois) qui m'ont passablement agacé ces jours derniers.

Dans les nouvelles rames de Transilien, celles produites par le canadien Bombardier, il y a des tas d'écrans informatifs. On a entre les portes un affichage clair et limpide des destinations et de l'heure, et c'est bien pratique. Et puis il y a, aux coins, des écrans faisant de la pub et passant des messages.  La région IdF est la plus belle et tout, et puis les trucs de sécurité vigipirate. Et c'est là que ça se gâte un tantinet. Parce que c'est maquetté fond rouge à zébras blancs, et que du coup ce message d'information sur des règles sécuritaires prend un caractère urgent. Alors que ça n'a rien d'urgent, ce n'est que le ressassage des trucs que les hauts parleurs nous balancent à intervalles plus ou moins réguliers dans les esgourdes. Outre le côté anxiogène de la présentation, l'utilisation d'une maquette "d'alerte" finira par entraîner une usure du regard. Le jour où l'écran servira à diffuser une authentique alerte, elle risque de ne pas être vue. Où le délire sécuritaire nuit à la sécurité.

Le Bus est un moyen de transport pratique, à une condition : que l'usager connaisse les trajets et les arrêts. Sinon, on a vite fait de se paumer, et il n'existe aucun site centralisant les infos de toutes les compagnies, ce qui rend quasi impossible de prévoir à l'avance un trajet en bus dans une ville inconnue. Heureusement, le fronton des bus présente toujours un panneau lumineux donnant la direction. Ça aide. Sauf quand ce panneau est réquisitionné par un message du genre "je monte, je valide", auquel cas, si l'on ne connaît pas le réseau local, (genre à quoi correspondent les numéros de ligne), impossible de savoir si ce bus peut nous amener à bon port ou pas. On a un signal, un texte, mais à l'arrivée, en terme de densité d'information, on n'a que du bruit. Bien joué. Dans des villes où, en plus, plaques de noms de rues et plans tendent à se raréfier, c'est pratique, tiens.

Une fois arrivé à bon port, la signalétique du lieu de destination doit indiquer ce qu'il est. Du genre "Lycée Tartempion", par exemple. Bon, comment cette signalétique est-elle organisée et hiérarchisée ? En très gros "Région île de France", en dessous et en plus petit "Conseil Régional" et enfin, en tout petit et tout en dessous, "Lycée Tartempion". On est bien d'accord, l'info signifiante, c'est la dernière. Celle qui est le moins mise en valeur. L'info en plus gros, c'est celle qui me fout le plus mal à l'estomac, à savoir que Valérie Pécresse a la haute main sur l'éducation de nos enfants, ce qui est aussi con que de confier, je sais pas, les clés de la caisse enregistreuse à Fillon ou celles des toilettes des filles à Baupin.

Bref. Beaucoup de communication pour très peu de signal, et du mauvais signal, pire que du bruit. Les communicants sont en train de se transformer en métastases d'eux-mêmes, mais c'est nous qui allons tous en crever étouffés dans cette cascade de vomi signalétique. Bien joué.

jeudi 1 juin 2017

Fais tourner le juin

Je suis pas calé en streaming, mais la chaîne Kyreelle, sur Twitch va diffuser ce soir une lecture en live de ma nouvelle Caprae Ovum, sortie dans l'anthologie La Clé d'Argent des Contrées du Rêve, chez Mnémos. C'est ce soir à 21 heures, et pour ceux qui l'auraient loupé, il y a un replay sur la chaîne et probablement une rediff sur Youtube. Je donnerai les liens correspondants quand ça arrivera.

UPDATE : visiblement, c'est retardé à 21h30

EDIT : C'était super ! Merci à tous !

Replay ici (à partir de 36 minutes, à peu près)

et ici :