mardi 23 août 2016

Rappel

C'est demain que je dédicace à Rennes, à la librarie Critic, 19 rue Hoche à Rennes, à partir de 16 heures.

Ce sera suivi, en soirée, d'un petit raout au bar l'Heure du Jeu, 11 boulevard Magenta, toujours à Rennes, et à partir de 20 heures.

Qu'on se le dise, amis Bretons !

Jésus, reviens ? (air connu)

Toutes les quelques années, il m’arrive de m’infliger un séjour sur les bancs d’une église, soit à l’occasion d’un enterrement, soit à celui d’un mariage. Cette fois-ci, c’était mariage, une occasion plus agréable, et comme dans ce dernier cas on n’a pas trop l’esprit occupé par la tristesse ou le regret (à moins d’avoir été à un moment où à un autre vaguement amoureux de la mariée, ce qui n’était pas le cas ici), on a le temps de prendre la mesure du temps qui passe et des caractéristique de ce lieu si peu familier pour les gens qui comme moi font profession d’hérésie.

Assis sur mon banc, j’avais donc tout loisir d’observer ce qui m’entourait. Dans une église, je suis toujours frappé par le côté bric-à-brac, l’empilement de couches de significations qui se matérialisent sous la forme non pas d’objets du culte, mais de la dévotion, ce qui n’est pas tout à fait (je crois) la même chose. Démultiplication des statues de la vierge (en contemplation, à l’enfant, ou tout autres systèmes de signes associés à la représentation de la Vierge), portraits de papes aux couleurs plus ou moins fanées selon le millésime, ex votos et tableaux naïfs, mobilier reprenant à son compte l’esthétique des flèches ouvragées des cathédrales.

Le tout, même le bois polychrome, se trouve noyé dans une couche de grisaille qui n’est pas le seul fait de la poussière, pourtant omniprésente. Il y a là, à l’œuvre, quelque chose de bien plus essentiel. L’ouverture ogivale est taillée et conçue pour laisser déferler la lumière, mais encore faut-il que le soleil se montre, qu’il se présente sous le bon angle et darde ses rayons au bon moment. Or, l’horaire des messes ne saurait se plier aux caprices de la météo ni à la lente dérive de l’heure solaire par rapport à l’heure des hommes. Et puis il faut dire que vouloir faire du pseudo gothique, mais le réaliser en granit noir n’aide pas à la bonne répartition des lumières dans le bazar. Cette tension vers le haut et la lumière, mais renvoyée dans les cordes par les contingences de ce genre, c’est peut-être la métaphore la plus achevée de l’église qu’il m’ait été donné de voir à ce jour.

Ayant fait le tour du décor, je peux me concentrer à présent (s’il est possible de se concentrer au rythme bizarre des veuillez vous lever, veuillez vous asseoir, relevez-vous, assis, et ça chante, et ça parle, et ça psalmodie) sur l’environnement sonore. Il va de soi que des génies comme Bach ou Mozart, capable de transcender la liturgie, ne courent pas les rues et qu’on ne saurait les mettre à contribution à tout coup. Le problème, c’est que le reste du temps, la musique et la pauvre psalmodie demeurent très plates. Pis encore, si le cantique est censé être un chant, je trouve assez dommage qu’il n’ait aucune rime ni métrique, et que les répétitions abondent sans toujours être justifiées par les formes antiques indiquant la majesté. Mais là encore, le sacré ne saurait sans doute se plier aux basses règles de l’esthétique humaine et de la prosodie, ce serait le rabaisser, donc tant qu’à le rabaisser, autant le faire uniquement par le truchement de la seule médiocrité humaine, au moins c’est symboliquement cohérent.

La pulsion esthétique peut (à bon droit, si l’on en croit certains penseurs médiévaux et autres Pères de l’Eglise) être vue comme une tentation satanique pour l’homme de s’élever au-dessus de sa condition, une forme de tour de Babel. A moins d’assimiler Dieu à un principe d’esthétique à l’échelle universelle, mais ce serait se vautrer dans un mysticisme qui n’est pas encouragé par le cadre. C’est dommage, parce que ce Dieu esthétique de certains mystiques me semble plus noble que le vengeur grondant qui se préoccupe de ce que vous mangez et dans quoi et comment vous trempez votre biscuit. Sous d’autres latitudes, certains soufis semblent pourtant l’avoir parfaitement compris, et des mecs comme Nusrat Fateh Ali Khan (pour citer l’un des plus connus) auraient de leçons de psalmodie à donner à ces dames patronnesses et au curé, dont le sourire évoquant celui du High Sparrow avait tendance, je ne sais pourquoi) (en fait je sais mais je ne veux pas spoiler ceux qui auraient du retard dans certaine série) à me mettre légèrement mal à l’aise.

Je parlais plus haut de bric-à-brac, et l’impression est confirmée par le cœur de l’événement : l’ostentation des espèces de l’Eucharistie. De base, le Christianisme se résume d’un point de vue purement rituel à ce seul sacrement, en dehors de celui, initiatique, de l’entrée dans la communauté qu’est le baptême, et à la prière dite du Notre Père. Ce sont les seules choses instituées par Jésus (avec éventuellement le lavement des pieds, mais c’est peut-être une parabole, de la prophétie en acte comme on en trouve traditionnellement chez Ezéchiel et d’autres), tout le reste n’arrivant qu’ensuite, essentiellement via Saint Paul qui a un peu reformaté et codifié tout le bouzin.

Sur le fond, c’est pourtant simple, le partage du pain et du vin étant une Communion assez classique (comme les banquets de cheval des anciens Scandinaves ou la consommation rituelle d’amanite tue-mouche en Sibérie) renvoyant d’une part au droit le plus sacré du monde Antique, celui de l’hospitalité, et le métaphorisant pour en faire un symbole communautaire, celui des ceux que le Christ accueille en sa demeure. C’est un très beau symbole, et au départ, tout chrétien pouvait semble-t-il donner la communion, tout comme tout chrétien pouvait baptiser le nouveau converti. Ce n’est qu’après, comme je le disais, qu’ont été institués les diacres, vicaires, évêques et tout ce bric-à-brac de hiérarchies et de protocoles qui ne font qu’éloigner le fidèle des notions de base, celles qui sont répétées dans le Credo mais jamais explicitées par ailleurs, parce qu’elles constituent une axiomatique, et que revenir dessus ne ferait que les rabaisser. Trop d’église tue l’église, et le fait que Vatican II demande désormais à l’officiant de faire face à ses ouailles plutôt qu’au chœur n’y change sans doute pas grand-chose.

Mais tout est là pour maquiller l’archaïsme originel de certaines notions. L’Eucharistie, rituel d’hospitalité, dont le sens est confisqué par la hiérarchie comme l’est le vin de la coupe. Et dans le Credo, la notion pourtant centrale du sacrifice, qui n’est plus soutenue par l’appareillage rituel du vieux fond judaïque (et plus globalement antique) et ne repose donc plus sur rien, puisque l’appareillage éthique a entretemps changé : le sacrifice humain, fusse-t-il celui d’un homme-dieu, est incompatible avec le concept de Dieu d’amour (et les Chrétiens se sont si tôt coupés de leurs racines qu’ils n’ont pas compris, ou refusé de comprendre, que si sacrifice rédempteur il y a, alors c’est forcément de la pendaison de Judas qu’il s’agit, c’est la seule construction qui puisse être cohérente avec les anciens rites du Judaïsme du Temple).

Du coup, tout comme d’ailleurs le rituel de la messe, je me retrouve le cul entre deux chaises : mon passif et ma formation me conduisent à porter ma préférence sur deux manières contradictoires de concevoir le fonctionnement de la liturgie chrétienne.

Soit en l’épurant et en allant vers la sécheresse austère des Protestants, qui a le mérite de se débarrasser du bric-à-brac et devrait permettre d’aller à l’essentiel (spoiler : en fait, ça ne marche pas non plus, parce que ça n’arrive pas pour autant à dégager une esthétique du simple), soit en acceptant la démesure rituelle et ostentatoire du rite grec, qui essaie de transcender le bazar en assumant complètement l’écrasement du fidèle par la magnificence (mais faut vraiment aimer le bric-à-brac clinquant poussé jusqu’aux extrémités les plus lointaines du baroque). Avec son entre-deux poussif, le rite romain m’évoque ce passage de l’Apocalypse : « Parce que tu es tiède, je te vomirai de Ma bouche ».

Plutôt que l’amour de Dieu, voilà les réflexions que fait naître en moi le déroulement de la messe, ce qui n’est pas, en principe, le but de tout ce cérémonial. Je dois pas être taillé pour ça, la greffe ne prend jamais. Je me dis que si jamais me venait une pulsion du genre faire mon retour à Dieu, il suffira d’une messe pour m’en guérir.

dimanche 7 août 2016

"Et puis, y a l'autre" (air connu)

Dans mon rêve de cette nuit, un type me faisait remarquer que dire qu'Eschatôn était mon premier roman était une contre-vérité, puisque j'en avais déjà publié un auparavant.
Et je me tapait le front en disant "mais oui, t'as raison, comment ai-je pu l'oublier ?" et je cherchais alors un exemplaire de ce machin en m'en rappelant des bribes. C'est qu'en plus, ça avait l'air pas mal, un truc de SF, aussi, mais vachement plus classique, avec ce qui semblait être un complot complexe, un héros charismatique, une scène de baston spatiale mémorable…

Et puis je me suis réveillé.

Pris d'un doute, je suis descendu dans ma bibliothèque et j'ai vérifié. Non, ce bouquin n'existe pas et n'a jamais existé (et si j'ai, en fait, écrit et terminé deux autres romans il y a quelques années, c'étaient des polars et je n'ai pas l'intention de les diffuser ni maintenant ni jamais). Mais merde, ça avait quand même l'air pas mal. Et bien entendu, je suis incapable de m'en rappeler d'autre chose que des deux lignes d'impressions que je vous ai balancées ci-dessus. Chier. Je déteste rêver de livres qui n'existent pas si c'est pour en oublier le contenu dès que j'ouvre l'œil.

vendredi 5 août 2016

Vite fait

J'en parlais hier, et le papier est déjà en ligne :

http://www.lepoint.fr/pop-culture/cinema/le-syndrome-suicide-squad-ou-la-fin-des-vrais-mechants


Par ailleurs, si vous traînez vos bottes en Bretagne à la fin du mois, je rappelle la dédicace prévue le 24 à la librarie Critic à Rennes !


(et continuez à voter, hein)

jeudi 4 août 2016

Le mois des Augustes, c'est pas le moment de faire le clown

Voici, après une fin de semaine dernière qui confinait au n'importe quoi frénétique, qu'on s'enfonce peu à peu dans la torpeur estivale, torpeur causée autant par les bouffées de fortes chaleurs sporadiques que par le Pastaga de saison, une tradition à laquelle je me refuse de déroger, parce que bon.

J'avance sur des traductions, j'avance sur des textes à écrire, j'avance sur de menus travaux à la maison, mais tout ça à un train de sénateur arthritique sous xanax (pléonasme). J'en profite aussi pour rattraper mes retards de lecture (et je potasse de la doc, aussi, en ce moment ce sont les mémoires de Louis Adhémar Thimothée Le Golif, dit Borgnefesse, un capitaine flibustier), et je n'ai même pas encore attaqué mon Alexandre Dumas estival, et pour tout dire je ne l'ai pas sélectionné non plus. Ah, et ce matin j'ai répondu à une interview, parce que ça aussi, c'est une tradition désormais, dès qu'un film de super-héros (ou de super-vilains, dans le cas présent) sort, maintenant les médias viennent demander son avis à l'onc'Niko, même s'il ne l'a pas encore vu. Quand je vous dis que je suis le Michel Chevalet des super-slips…

Et je ne regarde plus les infos. Entre les abrutis vociférants, le désastre sanitaire annoncé des JO (pour le désastre éthique, de toute façon, on ne se fait pas d'illusion : si le CIO n'a pas connu les mêmes scandales que la FIFA, c'est qu'ils doivent arroser de meilleurs protecteurs, c'est tout) et la médiocrité des marronniers des vacances, je suis quasiment à la diète médiatique.

Un peu de boulot intéressant, un peu de Pastaga, un peu de bons bouquins. Mon image du bonheur.






Par ailleurs, de vils faquins m'ont projeté dans le monde de la démocratie, en demandant l'avis du public tels un Jean-Pierre Foucault moyen. C'est pourquoi je vous invite à vous rendre à cette adresse : https://lafaquinade.wordpress.com/2016/08/02/news-20-2-8-16-votation-prix-exegete-2016/ pour non pas mettre votre bulletin dans l'urne, les faquins sont modernes, mais pour cliquer un bouton de vote, de préférence pour Eschatôn (même si je m'en voudrais de vouloir vous influencer. si vous préférez un autre des candidats au prix, libre à vous de voter pour lui, je ne suis pas Kim Jong-Trois, non plus) (mais idéalement, hein, Eschatôn quand même).

mardi 26 juillet 2016

Go, go, go !

Je ne me suis pas particulièrement intéressé au phénomène Pokemon Go. D'une part parce que je n'ai pas l'équipement pour (mon téléphone portable est un "gloup-phone", un vieux crouton pas smart du tout), d'autre part parce que je n'ai pas de nostalgie de ces bestioles. La seule fois où j'ai joué avec des cartes Pokemon, c'était il y a une quinzaine d'années avec un de mes mômes qui voulait me montrer comment ça marchait. De base, je me sens assez peu concerné.

Mais le phénomène actuel, forcément, m'intéresse pas mal de par son ampleur, sa nature, et surtout par les commentaires qu'il génère.





L'ampleur et l'hystérisation du phénomène s'expliquent assez par ce que j'appelle généralement le "facteur nouveau jouet", un truc auquel je suis aussi soumis que les autres : une nouveauté cool, on a tendance à bricoler dedans et à essayer de la découvrir extensivement dès lors que l'on vient de se la procurer. C'est valable pour un jeu vidéo, pour un jouet un peu riche dans ses possibilités (je me souviens encore de ma première boîte de Playmobil, ou de mes premières figurines Star Wars quand j'étais minot), ou un gadget quelconque (rappelez-vous les folies iPod, iPhone, iPad, WoW, et avant cela l'appareil photo numérique, le magnétoscope, le mixeur multifonctions ou la photocopieuse). Il y a toujours une période plus ou moins longue où l'on est complètement à fond dans le truc. Ça va mécaniquement retomber.

La nature du phénomène, à présent, est une utilisation maligne d'un truc autour duquel on tourne depuis longtemps, la "réalité augmentée", mais qui vient d'un coup de trouver une application ludique et grand public. Sur le principe, c'est hyper intéressant de voir les gens s'emparer du concept, et ça le sera encore plus quand, grâce à cette visibilité nouvelle, des concepteurs y trouveront des applications plus concrète, mais tout aussi grand public.

Et le plus intéressant, comme de juste, ce sont les réactions de ceux qui n'y comprennent rien.

Ils sont choqués de voir des adultes s'adonner à la chasse aux bestioles virtuelles (sans s'offusquer de tous les adultes qu'on voit dodeliner de la tête à Roland-Garros pour un truc encore moins passionnant qu'une retransmission d'un concert d'André Rieu).

Car forcément, selon ces bonnes âmes, "Pokemon Go" éloigne les gens du réel. Bon, toutes ces bonnes âmes seraient déjà bien en peine de nous définir le "réel", vu que la philosophie s'y casse les dents depuis deux millénaires et demi, et ceux qui en ont des définitions péremptoires ne font que mettre en exergue leur rapport ténu avec lui. La définition la plus opérative sur laquelle je sois tombé, jusqu'ici, c'est celle de Philip K. Dick : "la réalité, c'est tout ce qui ne disparaît pas au moment où l'on cesse d'y croire", et c'est celle à laquelle je me tiens depuis lors.

C'est d'autant plus intéressant que certaines de ces critiques proviennent de politiciens qui ont pratiqué le discours incantatoire visant à faire apparaître dans le réel ce qu'ils souhaitent y voir arriver, comme la reprise économique, ou un adversaire assez puissant pour faire illusion et justifier leurs crapuleries pour s'en défendre (c'est la version "Pokemon légendaire" de la méthode Coué, pour situer). Ce sont également les mêmes qu'on n'entendra jamais fustiger le manque de compréhension du réel des économistes "orthodoxes"* et qui se draperont dans le "réalisme" autoproclamé pour imposer des lubies détruisant le réel de pas mal de gens.

Les joueurs de Pokemon Go sont-ils plus déconnectés du réel que n'importe lequel de nos gouvernants ou des ténors de l'opposition ? Ecoutez n'importe quel discours de Sarkozy ou de Valls, et vous êtes en droit de vous poser la question. Et vous noterez que tous ces braves gens semblent fans du football, auquel ils consacrent un temps et des sommes démesurées. Alors je pose la question, en quoi Pokemon est-il plus déconnecté du réel, plus mercantile ou plus stupide que le foot, Roland-Garros, le Tour ou les JO ? En plus, Pokemon n'est pas encore sponsorisé par Coca Cola, et rien que ce détail suffit à me le rendre sympathique. Et les scènes de liesse collective lors de la capture d'un Pikachu me semblent créer autant de lien que celles accompagnant un but du mec dont le surnom évoque un accident minier, là.

Après, on a les critiques de haut vol. Depuis le début de la folie Pokemon canal historique, on a des fondamentalistes religieux (de toutes obédiences, notons le, parce que les cathos boutinistes, les protestants calvino-ricains rednecks à guns, les juifs à papillotes et les musulmans à barbe pas entretenue sont parfaitement d'accords les uns avec les autres, comme sur plein de trucs dès qu'il s'agit de casser les noix des gens normaux) (c'est une mafia dont les étiquettes et emballages variables ne cachent pas la profonde unité de croyance et d'action) (gotta catch'em all), qui, en dehors de l'accusation classique de temps perdu** à jouer (alors qu'il est tellement plus intéressant de s'emmerder à écouter les prêches répétitifs de gens plus déconnectés du réel et plus mal habillés encore que le joueur de Pokemon Go moyen), accusent les Pokemons de propager la croyance en la théorie de l'évolution.

Et là, c'est intéressant parce que ça met en lumière le côté très pavlovien de ces cuistres. Hop, un mot clé et ils réagissent la bave aux lèvres sans prendre le temps de réfléchir (mais même quand ils ont le temps de réfléchir, ils ne le prennent pas, vu que ce serait perdre du temps par rapport aux prêches et tout le bastringue, air connu). Comme ils ne comprennent rien à la théorie de l'évolution, forcément, ça les amène à voir des trucs là où ils ne sont pas (marrant, ce rapport au réel et au virtuel à géométrie complètement variable) et donc à voir l'expression de la "théorie de l'évolution" le fait que chaque Pokemon de base peut évoluer dans une forme plus balaise. Sauf qu'en fait, le Pokemon se transforme lui-même à la façon d'une chenille qui devient papillon (ou un gentil petit enfant qui devient en grandissant un fanatique religieux ennemi du genre humain, au choix) (et dans "genre humain", il y a "genre", alors attention double mot-clé et combo !), et pas sur des milliers de générations. Le rapport avec la théorie de l'évolution ? Aucun, en fait. Mais ça n'empêche pas les fatwahs, anathèmes et autres diatribes qui permettent d'occuper le terrain en mode "holier than thou" et qui produisent djihadistes, brûleurs de cinémas et autres poignardeurs de gay-prides.

Donc ouais, à titre personnel, je n'en ai pas grand-chose à carrer, de Pokemon Go. Ça ne me concerne pas. Mais ceux qui partent croisade contre et, une fois de plus, se mêlent des loisirs de leurs voisins, comme ils s'étaient mêlés du théâtre, du roman, du jazz, du rock ou de la bande dessinée, ils puent. Et c'est pour ça que je me retrouve à longuement défendre un truc qui ne me concerne pas plus qu'il ne les concerne eux : par équilibre karmique.









*J'avais déjà noté et explicité dans ces colonnes, je crois que c'était à l'époque de l'affaire Kerviel, la façon dont la haute finance se comporte un peu de la même façon que la physique des particules, et qu'on y manipule des sommes folles comme si cet argent existait, et qu'il arrive de temps en temps des crises financières qui nous rappellent que non.

**c'était aussi, rappelez-vous, le discours de Pétain qui rejetait sur les congés payés, et donc les loisirs de masse, toute la responsabilité de l'incurie du pays, incurie à laquelle il participait pourtant depuis des décennies. Mais les loisirs du peuple sont sales, pas ceux de l'élite. Le golf, c'est tellement moins con que Pokemon Go, pas vrai ?

dimanche 24 juillet 2016

Des mots et des bestiaux

Je parlais hier de "consultations en trucs absurdes". Dans le genre, pour dépanner un collègue traducteur l'autre jour, j'ai épluché un manuel de fauconnerie. Avec un glossaire très bien fait de termes spécifique à cette forme de chasse.

Et j'y ai découvert un mot que je croyais avoir inventé : alèthe. Ceux d'entre vous qui auront lu Eschatôn (encore en vente dans toutes les bonnes librairies) se souviendront peut-être que l'alèthe, dans ce contexte-là, est une plante psychotrope utilisée dans cet univers pour provoquer une forme violente d'anamnèse, un retour du refoulé, un réveil des souvenirs enfouis. Du coup, pour caractériser cette plante imaginaire, j'avais forgé un nom construit sur léthé, le fleuve de l'oubli de la mythologie grecque (une plante de ce nom est d'ailleurs utilisée comme narcotique dans l'univers d'Eschatôn) en y ajoutant un préfixe privatif "a". D'où l'alèthe anamnestique que le vieux Lothe fait fumer à ce pauvre Wangen, avec les conséquences que l'on sait.

Et donc j'ai découvert que l'alèthe était également un genre de faucon, d'une espèce qu'on a cru un temps distincte de celle du faucon pèlerin, et en fait non. Et du coup, en grattant un peu, j'ai découvert qu'il existe également l'alette. Qui est exactement la même chose qu'une membrette, c'est à dire une partie laissée nue d'un pilastre. Simple, quoi. J'ai beau avoir la définition du truc dans un dico antédiluvien, je ne visualise quand même pas des masses.


Dans un tout autre registre, avec le beau temps je vois passer toutes sortes de bestioles chouettes devant chez moi : des portées de canetons sur le fleuve (trop choupi), des libellules de diverses tailles et couleurs (dont l'une, magnifique, aux ailes noires et à l'abdomen assez court, jetant autour d'elle des reflets bleus), divers scarabées et coléoptères, et même un criquet énorme, d'un très beau vert, d'un genre dont j'ignorais qu'il puisse monter si haut vers le Nord.

Je suis loin d'être en vacances, là, et même très loin, mais ce foisonnement de vie dès que je sors de chez moi compense assez largement.

samedi 23 juillet 2016

Vaticinations nées des coups de soleil et du manque de pastaga

Il m'arrive de plaisanter (et en fait, j'ai même fini par le mettre sur ma carte de visite) en me présentant comme un "consultant en trucs foutraques". C'est quand même un super métier, ça. Je me retrouve à inventer des trucs pas possibles pour des confrères auteurs, ou à faire pour eux des recherches sur des sujets complètement ésotériques genre propulsions avancées, sectes apocalyptiques, mythes des constellations ou contextualisation de corpus de manuscrits fragmentaires.

Hier, par exemple, j'ai passé une petite heure à une table de buvette à inventer une base secrète de méchant façon James Bond, dans un décor bien entendu aussi insolite que grandiose, pour la bande dessinée d'un copain. Bon, les gens des tables d'à-côté nous regardaient bizarre, à force. C'est la rançon du génie, il n'est pas toujours compris à sa juste valeur.

Pour le même projet, il va falloir que je me plonge dans le droit international des siècles passés, notamment pour tout ce qui concerne l'établissement de colonies. Je ne suis même pas tout à fait certain de savoir par où commencer mais bah, je trouverai bien.

Au rayon doc, et pour tout à fait autre chose (là c'est moi qui me suis passé commande à moi-même d'une notule sur le sujet) (oui, j'étais schizophrène, mais nous allons beaucoup mieux), je décortique tout ce qui concerne les royaumes gallois des âges obscurs (j'ai d'ailleurs découvert l'existence d'un éphémère royaume de Morgannwg, mais vérification faite, aucun rapport avec la fée Morgane et j'ai été déçu) en prévision d'un projet qui n'est même pas pour tout de suite. Mais sur lequel je veux être prêt à dégainer directement le moment venu.

Bref. Au lieu d'aller boire des pastagas sous des tonnelles, je continue à bosser. Et si à la buvette où je jouais les Blofeld, je n'ai pas bu de pastaga, c'est essentiellement parce qu'ils n'en proposaient pas, ce qui peut-être a contribué à me mettre dans la peau d'un super-méchant se taillant un repaire pour conquérir le monde, allez savoir. Mon nom de super-méchant, c'est Lex Lavitch, tenez-le vous pour dit.

jeudi 21 juillet 2016

Opération Bullshit Storm

Il est presque devenu cliché de dire que nous vivons à présent dans un monde Orwellien, une prison panoptique évoquant le Village du Numéro 6, sauf que les Numéros 2 et autre Big Brothers sont plus insidieux, d'une nature plus distribuée. Les caméras de surveillance ne valent que ce que valent les types qu'on place à la surveillance des écrans, et l'actualité a démontré s'il en était besoin qu'ils ne valent pas grand-chose et que l'utilité de ces machins est toujours rétroactive, quand l'enquête épluche les bandes. "Vidéoprotection" ? C'est du flan. Du Novlangue. Oui, tous les tocards qui dénoncent "la" novlangue tout comme ils fustigent "la pensée unique" démontrent à la volée qu'ils n'ont pas lu Orwell : c'est "le" Novlangue, dans 1984*.

Et donc, Orwell.

Et outre Big Brother et le Novlangue, Orvell a pas mal développé un autre concept, conçu pour servir d'antidote aux deux autres : la "common decency", la décence commune. Orwell était un homme de Gauche qui se méfiait grandement de ce que devenait la Gauche en son temps. Autant dire qu'il aurait de quoi disserter de nos jours, face à notre Gauche qui se veut morale et qui n'est que bourgeoise.

La "common decency", c'était pour Orwell cette qualité qui permet à un homme de s'arrêter avant le dérapage. Pas vraiment un sens de l'honneur, simplement un respect de soi et des autres, un sens du bien public qui empêche l'énormité démagogique. On retrouve ça aussi, je crois, chez Camus.

Et on ne le retrouve chez à peu près aucun de nos acteurs politiques. Depuis une semaine (depuis avant, en fait, depuis au moins Charlie, mais là c'est un feu d'artifice), on a un festival d'indécence. Les responsables de la sécurité se renvoient la patate chaude là où dans tout autre pays civilisé, ils auraient démissionné ou auraient été limogés : le ministre de l'intérieur (qui ne reconnaît aucune faille, jamais, même quand il patauge dans les cadavres), le maire de Nice (qui reconnaît explicitement être un pantin), l'ancien maire (présentement adjoint à la sécurité)… Ils auraient le moindre atome de décence, ils présenteraient leur démission.

Plus haut encore, l'état et le gouvernement prolongent des mesures qui ont fait la preuve de leur inefficacité. On est en plein dans ces problèmes de dissonance cognitive, quand quelqu'un poursuit sur la voie de l'échec de peur de se déjuger, et cherche des responsabilités extérieures. Oui, c'est au premier ministre que je pense, descendant de Catalans républicains aux côtés desquels Orwell a combattu, et qui auraient honte de ce qu'est devenue leur lignée.

Et puis il y a tous les autres, tous ceux qui n'étant pas aux manettes dans l'affaire, donnent leur avis, leurs recettes, avec le sous-entendu bien épais que s'ils avaient été là, les choses se seraient passées autrement. Et donc, lances-roquette dans les rues (il a déjà vu tirer un lance-roquette, Monsieur Guano, ou pour lui ce n'est qu'un prix à l'exportation dans un catalogue de chez Matra ?), détention préventive arbitraire (un attentat le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, comme prétexte au rétablissement de l'arbitraire, c'est-y pas mignon ?) ou la "tolérance zéro" vieux serpent de mer qui enverrait en prison directement la plupart de ses défenseurs, vu les casseroles qu'ils se traînent.

Et ils se défendent de leurs énormités en disant que les critiquer est faire le jeu des terroristes, se mettre dans le camp des tueurs. Les voilà donc qui pratiquent le terrorisme intellectuel comme au plus beau temps des Maos et des Stals. Pour des gens de droite, ça fait désordre, mais c'est représentatif de leur confusion intellectuelle**.

Il y en a même, la bouche en cœur, pour nous dire que tout ça c'est la faute du respect aveugle de la constitution, et de l'état de droit. Rien que ça.

Je leur rappelle donc que la constitution, c'est précisément ce qui les a mis en position d'ouvrir leurs claques-merde avec l'autorité que leur confère leur état d'élus.

Je leur rappelle donc que l'état de droit, c'est ce qui a empêché jusqu'ici la foule des contribuables d'aller les déloger dans leurs permanences et leurs mairies pour pendre une bonne moitié d'entre eux, ceux qui ont échappé à la prison ou à l'inégibilité grâce à des arguties juridiques ou à d'opportunes lois d'amnisties, aux réverbères les plus proches.

On le sent bien, que ce qu'ils veulent, c'est l'abolition de l'abolition des privilèges. Ce qu'ils n'ont pas compris, c'est que rien, dès lors, ne justifie que ce soient eux, les détenteurs des privilèges en question. Ils se croient la nouvelle aristocratie, ils n'en sont que les fermiers généraux.

"Décence commune". Voilà ce que ces tristes sires ont oublié, et leur moindre déclaration est un attentat à la pudeur. Ils sont à la morale publique ce que DSK est à la vertu privée : de sales et répugnants petits pervers.




* Alors oui, je sais, en VO c'est Newspeak et l'anglais ne gère pas les genres à ce niveau, contrairement au français. Mais la consœur qui a fait la traduction a l'époque a fait ce choix, qui me semble dénoter une vraie réflexion sur les manipulations linguistiques de l'Angsoc.

** Ouais, deux fois le terme intellectuel en parlant de Chiotti ou Douillet, je sais que ça fait bizarre. J'y peux rien. Disons que c'est une tournure de style vaguement ironique.

mardi 19 juillet 2016

Doctus cum libro (air connu)

Je me suis plongé dans l'étude d'une Histoire Romaine publiée en 1748, soit trente ans avant la construction de la vieille bicoque que je retape doucement, et qui se trouve être un bouquin chopé à vil prix il y a quelques temps de ça dans une brocante (il est dépareillé : c'est le deuxième tome d'une série dont le premier était consacrée à l'Histoire de France). Ce truc était l'équivalent d'un manuel scolaire de l'époque, un recueil à destination des précepteurs et de leurs élèves, permettant d'acquérir le "savoir nécessaire à l'éducation de l'honnête homme". C'est un joli bouquin, dont la reliure a bien tenu le coup malgré son âge vénérable. Le plus ancien de ma bibliothèque, aussi, qui commence à avoir un beau rayonnage d'édition du XIXe siècle (dont quelques traités d'astronomie qui alimentent mon boulot dans la Gazette des Etoiles) mais qui n'a que celui-ci au XVIIIe.
Et puis c'est un plaisir de lecture, avec ces formulations et typographies d'ancien régime, les "Jules Cé∫ar e∫toit monté au Sénat" ou "Alors Augu∫te décidoit…", vous voyez le genre. On ne le lit pas tant pour les informations en elles-même (souvent périmées de par l'avancée de l'historiographie, mais qui permettent par contre de dresser un état de la connaissance à un moment donné) que pour la pure musique de la lecture.
Et puis, au détour d'une page, voilà que je tombe sur un petit bout de papier. Au verso, une bribe de ce qui semble être une lettre, dont on a déchiré le coin pour servir de marque page. Au recto, un nombre écrit à la plume, d'une calligraphie appliquée, que je ne parviens pas à corréler au contenu de la page ainsi forcée à mon attention. Je ne suis pas spécialiste, bien sûr, mais l'élongation du 5 m'évoque néanmoins une graphie d'ancien régime, ici encore. Un petit pense-bête d'époque, qui du coup s'est fossilisé dans le bouquin et en fait à présent quasiment partie.
Qu'avait voulu noter cet élève ou ce professeur contemporain de Voltaire et Rousseau ? Mystère. Ou a-t-il tout simplement abandonné en cours de route l'étude de ce bouquin, en se disant que bon, ces vieilles barbes d'empereurs décadents, ça va un moment ? Menu mystère dénué d'importance mais qui aura occupé un petit bout de soirée, à l'ombre de mon vieux mur croulant…

samedi 9 juillet 2016

Analyse spectrale

Il y a eu une assez longue coupure de courant, hier. Vous vous en foutez complètement, j'imagine, mais en faisant par la suite des recherches, j'ai découvert qu'elle était plus étendue que ce que j'avais cru au départ (il y en a de temps en temps qui ne concerne que ma rue et les rues adjacentes, mais là, c'était au moins la moitié de la ville) et que ces choses sont plus fréquentes que d'habitude (il y en a eu d'autres du même genre ces derniers jours dans d'autres patelins, sans explication claire).

Du coup, j'étais en chômage technique : impossible de taper une traduction (d'autant que je suis depuis longtemps passé au zéro papier en ce domaine : je travaille à partir de pdf fournis par les éditeurs plutôt que d'exemplaires du bouquin en dur, sauf exception une fois tous les huit à douze boulots). Comme mon téléphone fixe est un sans fil, donc raccordé au secteur via la boîte émettrice, le coup de fil important d'un éditeur est passé à l'as. J'ai pu rétroactivement le décaler à lundi, mais ça aussi ça ne fait pas avancer le boulot, du coup.



Bref, j'avais le choix entre me poser sur le canapé et lire (mais j'habite au cul d'une falaise, donc le salon est vite ombragé ce qui est bien en été parce qu'il est toujours frais, mais du coup il est un peu sombre et pour lire, ça ne le fait pas. J'ai donc sorti ma tablette, celle que je n'utilise grosso modo que quand j'ai des transports de longue durée, et que j'avais rechargée en avril en vue du Colloque du Héros qui a été reporté. C'est dire si je m'en sers souvent. Bref, j'avais collé dessus le plus récent James Bond, Spectre, afin de le regarder dans le TGV. Et donc je l'ai regardé sur le canapé (elle est rétro-éclairée donc le manque de lumière dans le salon, on s'en cogne).

J'en avais pas entendu dire que du bien, de Spectre. J'avais entendu des trucs du genre "Craig nous fait un Roger Moore". C'est un peu pour ça que je ne m'étais pas dépêché pour le voir, non plus.

Et en fait, j'ai bien aimé. Y a des trucs bidon, mais globalement, ça va. Ça boucle bien le cycle initié avec Casino Royale, celui de ce que j'appelle le "Bond Post Crisis" (ce qui ne veut rien dire, sauf si vous êtes vieux lecteurs de comics. l'explication de cette expression est ici).

Petit rappel : avec Casino Royale, Bond était rebooté. On repartait du début et la séquence prégénérique racontait la façon dont il obtenait sa licence double-zéro. Son fameux permis de tuer les ennemis de Sa Majesté. On profitait de l'arrivée d'un nouvel acteur pour redémarrer la série. Et Daniel Craig ne déméritait pas, il offrait un Bond moins sophistiqué, plus animal, mais loin d'être un idiot. Ce Bond avait une incroyable présence physique. Et tant pis pour ceux qui avaient gueulé à l'annonce du casting qu'un Bond blond était intolérable. La virilitude totale de ce Bond aura écrasé sur son passage toutes les contestations.

Et le film enchaînait directement avec Quantum of Solace (pas complètement réussi, mais avec de belles séquences quand même) avant un arrêt de la licence suite au problèmes de pognon de la production. Puis ça avait redémarré avec Skyfall et son Bond sur le retour, vieillissant, qui avait pété les stats. Le reboot demeurait une réussite.

Mais quel reboot, en fait ? Car un peu comme les reboots des comics (les trucs genre "post crisis", "post flashpoint", etc), il restait des scories pas expliquées (contrairement à Star Trek où ils font un reboot qui n'annule l'existant que dans une continuité, sans nier celle qui existait précédemment via une histoire de paradoxe temporel). On a toujours le M femme des films avec Brosnan, joué par l'excellente Judy Dench. Puis réapparaissent des reliques des incarnations précédentes, comme l'Aston Martin. Il y a comme un flottement. Un certain nombre d'éléments fonctionnent essentiellement comme des clins d'œil à la mythologie du personnage, comme la façon dont Vesper Lynd l'initie au port du smoking.

Des esprits facétieux avaient d'ailleurs proposé que les Brosnan soient en fait lisibles intercalés entre Quantum et Skyfall, montrant la façon dont Bond a accumulé du "bagage" au film du temps. C'est cohérent avec la façon dont M le gère, en effet. Sauf sur un point : au début de Goldeneye, elle brocarde Bond comme étant "un dinosaure de la guerre froide", une relique au même titre que le Walter PPK et l'Aston Martin. Ce qui ne colle pas avec le Bond recevant sa licence dans Casino Royale, clairement en pleines années 2000 comme le démontre l'astuce du téléphone portable dans le coffre de la bagnole. Cela poserait un problème de time line, tout comme le Bond de Permis de Tuer qui intégrait le fait qu'il avait été marié dans Au Service Secret de sa Majesté, malgré l'immense décalage temporel, décalage qui justifiait précisément le reboot.

Mais hormis ces détails, le cycle Craig est cohérent. Il montre un Bond brutal, employé par ses supérieurs comme une sorte de pit-bull pas toujours très contrôlable mais qui fait le job, parce que généralement le job consiste à de la dissuasion violente ou à de la rétorsion plus violente encore. Mais le cycle montre aussi que la laisse du pit-bull n'est pas tout à fait assez solide. Le côté curieux du truc, c'est que trois des quatre films montrent un Bond dans la situation du Permis de Tuer avec Timothy Dalton : électron libre décidant lui-même de ses missions et mettant ses chefs devant le fait accompli, ce qui est normalement une anomalie dans la structure classique des Bond et qui semble devenir désormais la norme.

Je m'étais inquiété du fait que Quantum ressemble plus à un Bourne qu'à un Bond. Plus qu'à un Bond période Moore, Spectre m'évoque avant tout un Mission : Impossible. Les héros y sont livrés à eux-mêmes sans lettres de marque de leur hiérarchie, travaillant parfois même contre elle.

Et là, y a comme un truc plus général. Quand on regarde Captain America : Winter Soldier, les Bourne et les récents Mission : Impossible, y a comme un thème qui se dégage, celui qui était déjà présent dans Marathon Man ou les Trois Jours du Condor, celui d'un monde de défiance envers les pouvoirs exorbitants que s'arroge l'autorité, pouvoirs qui finissent par déborder sur la vie des citoyens ordinaires. Bienvenue dans le monde du Patriot Act et de ses imitations poutinesques et vallsiennes.

Il est clair que le cycle de glamourisation de l'espion, jadis initié par Bond-Connery, est terminé depuis belle lurette. Le remplacement de M-Judy Dench par un autre M joué par Ralph Fiennes est symboliquement fort : Lord Voldemort devient le boss des services secrets. Et même s'il se fait déborder par C-Andrew Scott (Moriarty, quoi), cette voldemorisation est cohérente dans la logique qu'adoptent les films.

Accessoirement, cette lecture a un côté un peu Ligue des Gentlemen Extraordinaires, et c'est d'ailleurs le sens qu'on peut donner au fait que M-Judy soit appelée "Emma" dans Skyfall : dans la BD d'Alan Moore, elle est en effet Emma Peel montée en grade dans une organisation jadis dirigée par Moriarty. Coïncidence ? Je ne crois pas.



L'autre facteur traversant les univers et les licences, c'est l'imagerie du Spectre en tant qu'organisation. Le générique de ce nouveau Bond utilise une imagerie très particulière associant crâne humain et tentacules de poulpes, exactement comme le logo d'Hydra dans Captain America, et le plan de Blofeld n'est pas si différent de celui d'Alexander Pierce-Robert Redford (hop, encore un plug bouzinesque*, on ne me fera pas croire que le choix de Redford n'est pas lié à ses prestations dans Les Trois Jours du Condor, les Hommes du Président ou même le plus récent Spygames).

Mais plus que l'image d'Hydra et les diverses pieuvres mafieuses qu'elle convoque, cette association crâne et tentacules m'évoque encore autre chose. Et si vous me connaissez, vous savez très bien de quoi je veux parler : et si toutes ces organisations n'étaient que la forme moderne de la secte du grand Cthulhu s'emparant petit à petit du monde, parce que les étoiles sont devenues propices ? Flippant, non ?

Depuis la sortie de Spectre, Craig a annoncé qu'il lâchait l'affaire, qu'il ne serait plus Bond. Tristesse chez les fans, mais en fait il a raison. Il a bouclé un cycle. Son Bond est une saga avec un début, un milieu et une fin, de l'accession au rang de 00 à sa tentative de se mettre au vert avec Léa Saindoux en raccrochant le Walter PPK (ou le Sigsauer, d'ailleurs).

La succession est ouverte. On parle d'Idriss Elba, qui serait alors le premier Bond Noir, ou de Tom Hiddleston, ce qui nous ramènerait à un Bond sans doute plus goguenard, plus brosnanien. Un mouvement d'internautes propose un Bond fille, avec Gillian Anderson, et j'avoue que si elle le joue avec la froideur névrotique qu'elle avait dans The Fall, ça pourrait faire quelque chose de très impressionnant.

Mais moi, si jamais on me demande, je proposerais aussi Nikolaj Coster-Waldau, qui n'est pas plus british que moi, mais qui pourrait assurer une continuité craiguienne avec un je ne sais quoi de fragilité en plus. Avec Charles Dance en M, avouez que bouzinesquement parlant, ce serait même carrément cohérent. Pensez-y !



*Pour ceux qui s'étonneraient de cette acception du mot "bouzin" et de ses dépendances telles qu'on les emploie dans ces colonnes, elle désigne ces univers partagés qui ne le sont que dans le regard du spectateur et pas de façon officielle. Elle a été proposée par un confrère traducteur que j'appellerai ici "Jérôme Doublevé"  pour respecter son anonymat, et qui avait écrit un très bon papier pour expliquer la filiation entre GI-Joe, Action Joe, Big Jim et Action Man.

jeudi 7 juillet 2016

Fear the zovchile

Ça fait quelques soirs qu'à nouveau, je fais des rêves grotesques. Je bouffe sans doute trop riche, c'est un signe.

La nuit dernière, j'ai rêvé que je dînais avec Ardisson, accompagné d'une meute de clebs aux dents monstrueuses et dans tous les sens qui leur donnaient un sourire inquiétant. Alors que lui, ça fait des années que je ne le regarde plus à la télé même quand j'ai bu.

Cette nuit, après des considérations savantes sur les arbres de la Forêt Noire (mais ça ressemblait vachement plus à la Lozère, pourtant) et des coups de volants pour éviter les chiens qui traversaient la route en forte pente et en lacets serrés (je conduisais un autocar. ce qui est parfaitement improbable, vu qu'à l'état de veille, même à jeun, je serais même bien en peine de conduire une bagnole). Il y avait des inondations (séquelles probables des évènements du mois dernier) et surtout une bonne femme qui, me parlant de son bonhomme, m'a expliqué doctement (je cite verbatim) : "je ne devrais pas vous le dire, mais en tant qu'adulte, il se nourrit de mon zovchile." Ça ma gonfle quand mes rêves inventent des mots comme ça, un peu comme celui où une espèce de Gaulois abattait devant moi une sorte de sanglier sans tête pour me le préparer en vue du dîner, un bestiau qu'il appelait le "balivron", ou peut-être me précisait-il qu'on pouvait justement le manger parce que ce n'était pas un balivron et que du coup c'était bon, paraît-il (je n'ai jamais su, vu que je m'étais réveillé avant qu'il n'ait fini de le faire rôtir).

Mais là, le zovchile, rien que la façon dont elle en parlait, ça avait l'air dégueulasse.

Ça m'a réveillé direct, en fait. à cinq heures du mat'. Et j'ai pas osé aller me couler un café. De peur qu'il ait un méchant arrière-goût de zovchile. On ne sait jamais.