samedi 20 janvier 2018

Faire du neuf avec des dieux

Ah, je vois que l'info est enfin officielle : les éditions Mnémos ressortent très prochainement une intégrale du cycle de Thoan, ou Saga des Hommes-dieux, par Philip José Farmer.



Pourquoi je vous en parle ?

Parce qu'en dehors du fait que Farmer, c'est bien (et que Mnémos a entrepris une série d'intégrales qui lui sont consacrées, avec déjà Le Fleuve et Opar) je me suis retrouvé associé sur le projet comme préfacier et comme chargé de dépoussiérer la traduction d'époque, un peu erratique, de la version française. Pas des gros travaux, hein, mais une remise en cohérence des termes de cet univers, chaque fois que c'était possible. Si vous ne connaissez pas ce cycle, sachez que c'est du pur roman d'aventures à l'ancienne, très pulp, mais avec un univers épatant, basé sur de gros concepts, avec de purs moment de sense of wonder.

Du coup, je vous gratifie d'un petit extrait de la préface :

Si globalement, donc, la bibliographie de Farmer démontre que Tarzan est pour lui une obsession durable, et que le personnage de Kickaha (alias Paul Janus Finnegan, soit « PJF », comme Philip José Farmer) affiche beaucoup de caractéristiques d’un tarzanide, il renvoie également pour une très large part à une autre grande création de Burroughs, John Carter, un Terrien civilisé perdu sur des mondes barbares. Carter s’adapte très vite à son nouvel environnement pour en faire son terrain de chasse et d’aventures, et c’est précisément ce que fait Kickaha dans les « mondes superposés ».

Autre référence qui imprègne tout particulièrement ce cycle, le poète et peintre William Blake (1757-1827). Au fil de cette partie de son œuvre que l’on qualifie de prophétique, Blake développe une mythologie et une cosmogonie étranges, centrées sur des quatuors de divinités, émanations successives d’un être primordial, ainsi que d’un quatuor d’esprits rebelles. L’une de ces divinités, Urizen, est la version que Blake donne d’un Satan, être retors et mauvais, et joue le rôle d’une figure paternelle pour une grand partie des personnages du cycle. Orc, un autre antagoniste récurrent, est une figure de rébellion.

vendredi 19 janvier 2018

Don't cry for me Yog-sothoth, et Gotham City non plus

Ah, ce matin au courrier, un petit colis en provenance d'Argentine. Les bonifications à signer pour le tirage de tête de mon album sur Lovecraft. De très jolies choses, je vous en reparlerai bientôt. (bon, signer une centaine de cartes, c'est un coup à se faire mal au poignet, je m'en rends à nouveau compte).

Et sinon, si vous êtes sur la région de Cergy, la médiathèque de Conflans organise une démo du jeu Batman, et c'est ce soir !


jeudi 18 janvier 2018

Aux sources de Cthulhu

On m'a déjà demandé deux ou trois fois à quelles biographies de Lovecraft je m'étais abreuvé pour écrire mon album Howard P. Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres, qui sort le 8 février prochain en librairie (et qui sera en avant-première à Angoulème et à Paris Manga Sci-fi Show).



Et la réponse est simple : à aucune.

Une biographie, c'est pas nature une sélection d'événements piochés dans une vie, tendant à l'éclairer. En me fiant à une biographie quelconque (fusse-t-elle celle, monumentale, de Joshi dont la version française sortira dans quelques temps chez Actu-SF). Parce que chacune d'entre elles présente sa propre sélection de faits, son propre éclairage (notamment celle de Houellebecq, lue il y a bien des lunes, qui nous renseigne plus à l'arrivée sur la vision du monde de Houellebecq que sur celle de HPL). C'est la même logique qui m'empêcha de revoir Hook pendant que je travaillais sur L'île de Peter, par exemple. Il s'agit de rester sur ma vision, sans la laisser gauchir par l'effet inévitable de la confronter à la vision de quelqu'un d'autre.

Du coup, comment est-ce que je travaille ?

J'ai quand même été piocher dans des sources secondaires, comme la chronologie de la vie d'HPL par Francis Lacassin, me permettant de dégrossir certaines grandes dates, et toutes les chronologies bibliographiques indiquant à la fois les dates de rédaction et de publication des textes du corpus lovecraftien.

De Joshi, j'ai consulté avec profit sa Lovecraft Encyclopaedia, qui range par ordre alphabétique notamment tous ses correspondants, amis, membres de la famille et coauteurs, avec la date et les circonstances de leurs rencontre éventuelle, etc. Un outil dense et précieux, donc.

J'ai lu un certain nombre d'essais de Lovecraft lui-même, pour saisir sa pensée sur un certain nombre de sujets.

Les annotations du New Annotated H.P. Lovecraft, un énorme et très beau volume relié, m'ont également été précieuses.

Le gros morceau, ce furent les correspondances de Lovecraft, dont j'avais un volume en VF, chez Christian Bourgois, et dont j'ai récupéré d'autres volumes en VO. Quoique forcément incomplètes, ces compilations permettent de préciser les chronologies, et abondent de détails quand aux événements de la vie quotidienne de l'auteur.

Le Commonplace Book, édité par François Bon, fut aussi un document utile, tout comme le site internet où il évoque les résultats de ses recherches.

En dernier lieu, divers échanges avec David Camus et Patrice Louinet m'ont permis de préciser plusieurs points importants. Par ailleurs, ils m'ont gracieusement permis d'utiliser des extraits de leurs traductions des récits d'HPL pour le premier, et de sa correspondance avec Robert E. Howard pour le second, sans lesquels mon bouquin aurait été bien moins complet. David m'a également gratifié d'une préface tellement gentille et laudative que j'en rougis encore. Qu'ils en soient une fois encore remerciés.


samedi 13 janvier 2018

Le planning

Bon, pas mal de trucs approchent, et donc autant que je vous fasse un topo détaillé, pour les courageux qui voudraient me voir cochonner avec application les pages de gardes de bouquin publiés sous mon nom. Du coup, voilà mon programme des prochaines semaines :

Mercredi 17 janvier à 14h, atelier BD au Pôle Numérique, rue Saint Simon à Versailles.

Vendredi 19 janvier, démonstration du jeu Batman the Boardgame à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine (78), de 18h30 à 21h30.

Mercredi 24 janvier, atelier BD à la Médiathèque de Maurecourt (78)

Le gros morceau, ce sera bien entendu le Festival d'Angoulème, où je serai présent du 26 au 28 janvier.

Je dédicacerai au stand des Editions La Cafetière, Bulle New York/Nouveaux Mondes
Vendredi : 16 – 19 h
Samedi : 14 – 17 h
Dimanche : 11 – 13 h
Et je donnerai au conservatoire, le samedi à 17h30, une conférence sur les Sources Mythiques de Superman.
Il y aura du stock de ma bd sur Lovecraft en avant-première mondiale.

Et le dimanche 4 février, je ferai un topo sur Batman the Boardgame à Paris Manga, et j'y dédicacerai aussi des exemplaires de mon Lovecraft.

samedi 6 janvier 2018

Lovecraft, spécial origines

Peut-être avez-vous lu un jour ce texte de Borges sur les précurseurs de Kafka, qui note avec un certain amusement ironique que Hawtorne ou Melville sont parfois plus kafkaïens que certains textes de Kafka lui-même. Mais il note également que, sans Kafka, il nous serait impossible de repérer ces qualités kafkaïennes chez des auteurs antérieurs et de les rapprocher l'un de l'autre. Notre vision est forcément rétroactive. Tout se passe comme si Kafka créait quelque chose de nouveau, mais qui lui préexistait. En ce cas, il fonctionne surtout comme révélateur.

Il en va de même, d'une certaine façon, avec son contemporain Lovecraft. L'adjectif "lovecraftien" convoque des associations d'idées aussi précises que "kafkaïen". On crédite l'auteur de Providence de l'invention de l'horreur cosmique, d'un sens du tentaculaire, avec au-dessous une crainte sourde de la folie, de l'étranger, de la perte de contrôle. Lovecraft cristallise tout ça d'un coup, en quelques années et une poignée de nouvelles. Et, comme chez Kafka, on pourra noter avec étonnement que Polaris est nettement moins lovecraftien que des textes de Hodgson comme La Maison au Bord du Monde ou Les Canots du Glenn Carrig. Et que, par contre, on y sent planer l'influence de Lord Dunsany.

On ne saurait réduire Hodgson à un simple rôle de précurseur, bien sûr, et certains de ses textes sont aux antipodes de Lovecraft, par exemple le cycle consacré au chasseur de fantômes Carnaky. Pourtant, l'horreur maritime telle qu'il peut la pratiquer, ce sens du visqueux et du vaseux, nous rappelle directement ce qu'en fera plus tard HPL, dès Dagon. Et La Maison, avec sa plongée fantasmatique dans un avenir apocalyptique, renvoie directement aux grands textes de Lovecraft comme Dans l'Abîme du Temps.

Le Grand Dieu Pan, d'Arthur Machen, est souvent cité lui aussi dans la liste des textes précurseurs. Et de fait, ce réveil d'un dieu ancien qui conduit à la folie ceux qui le voient, c'est un motif auquel nous associons assez spontanément l'adjectif lovecraftien. Mais le rôle de la femme, dans ce court roman, échappe totalement aux canons de l'œuvre d'HPL.

Mais les précurseurs d'HPL ne se trouvent pas que dans le domaine anglo-saxon. Le Horla montre une métaphorisation de la folie et de sa peur assez typique de Lovecraft, dans un contexte rural. Quant à l'horreur tentaculaire, la scène du calmar géant "Ah, l'abominable bête" dans 20.000 Lieues sous les Mers a un côté clairement précurseur, tout comme celle des Travailleurs de la Mer, dans laquelle Victor Hugo oppose un pêcheur à l'horreur de la pieuvre (c'est d'ailleurs, je crois, la première occurence de ce mot normand dans la littérature française).

Ce ne sont là que quelques exemples en vrac (on pourrait en trouver encore d'autres), et on notera qu'il faut Lovecraft, qui leur est postérieur, pour rapprocher Hugo et Hodgson, ou Jules Verne et Arthur Machen qui sinon, ne se croiseraient pas…

dimanche 31 décembre 2017

Make king off

C'est très curieux, ces phases d'écriture où l'on avance par soustraction. Pour faire avancer un roman, on taille dedans, on vire des trucs, on supprime. Alors on ne met pas ça à la poubelle, hein. En tout cas, je ne procède pas comme ça. Mais on colle toutes les parties ôtées dans un fichier de notes auquel on sait qu'il est peu probable qu'on retouche un jour. Même les morceaux qu'on pourrait être tenté de remettre ailleurs, on a tendance à les réécrire en profondeur auparavant.

Une fois ces prélèvements effectués et les cicatrices recousues, on peut se remettre à avancer, à tomber du chapitre et de la scène. Tout ce poids mort empêchait l'histoire d'avancer, faut croire. Y a ce côté vieille deux-chevaux qui a du mal à démarrer, parfois, dans l'écriture. Ou qui négocie mal une côté un peu raide, je ne sais pas. Mon peu d'appétence pour la chose automobile rend mes métaphores un peu hasardeuses.

Bref. Une petite livraison du jour, pour montrer que je bosse :



Uther acquiesça. Les coracles furent mis à l’eau, et tous embarquèrent. Brude tendit un manteau de toile noire à son demi-frère.
« Il y a encore trop de lune ce soir. Nous devons nous faire ombres dans l’ombre. »
Le chef accepta le don avec une certaine reconnaissance. La nuit s’avérait fraîche, et il put s’emmitoufler, couvrant son menton dont la cicatrice contournée le lançait. Tandis que les Pictes avançaient à la gaffe, Uther se laissa bercer par le doux clapotement rythmique. Son souffle se mit bientôt à l’unisson des coups de perche dans l’eau. Son esprit vagabonda à la surface, s’éloignant des bateaux. Il y avait bien des hommes sur l’île, et une présence qu’il ne parvenait pas définir. Il sentait comme une animalité, assez semblable à l’ours qui l’habitait depuis sa descente dans la caverne. Cela flottait au-dessus d’un point un peu plus élevé de l’île. L’esprit d’Uther s’en rapprocha. Il flottait comme l’équivalent spirituel d’une odeur de sang, émanant d’un arbre autour duquel des hommes faisaient cercle. La présence sembla remarquer Uther, qui battit en retraite.
Les coracles s’engagèrent dans le chenal saumâtre, peu profond, encombré de joncs et de roseaux, qui séparait l’île du Cantium. Les parfums de la mer avaient cédé la place à la lourde odeur de la vase pourrissante. Uther ouvrit les yeux.
« Il y a une ancienne ferme fortifiée au Sud de l’île, murmura-t-il. C’est là qu’ils sont installés. Ils se livrent à une sorte de banquet, je crois. »



samedi 30 décembre 2017

Agents spéciaux temporaires

J'ai enfin pu voir le Valérian sorti l'été dernier. Bon, j'ai été voir aussi le Star Wars, mais je ne m'étendrai pas dessus plus que ça, pas mal de trucs ont été dits, pas mal d'âneries aussi, et ce nouvel opus contient autant de truc enthousiasmants que de machins à se taper la tête contre les murs.

Bref, Valérian. Bon, figurez-vous que je l'ai regardé sans déplaisir, celui-là. Alors que j'ai quasi appris à lire dans les aventures de l'agent spatio-temporel et de sa rouquine. J'ai encore un souvenir très fort de ma première lecture de l'Empire des Mille Planètes, notamment, alors que je devais avoir quoi… 8 ou 9 ans ?

Mais j'ai appris depuis longtemps à câbler ma cervelle pour différencier les œuvres de leur adaptation, et j'ai donc regardé les aventures de Tartempion et Lanoline, et du coup ça allait. D'autant qu'il y a plein de trucs bien faits et oui, le film est marrant et aligne quelque belles séquences. On se croirait dans une préquelle du Cinquième Elément, pour tout dire. Et si de ce point de vue, Valérian fait globalement un peu redite (mais son prédécesseur exploitait beaucoup l'imagerie de Valérian, justement), on y voit carrément des tropes scénaristiques passés de l'un à l'autre avec armes et bagages : l'amour qui sauve, la femme qui se sacrifie pour le héros (mais c'était mieux fait dans l'Elément), les militaires incompétents et/ou salauds…

Ce qui frappe, par là-dessus c'est la réécriture de l'univers à laquelle se livre Besson, dans la droite ligne de ce qu'il avait fait par exemple sur Adèle Blanc-Sec. La construction d'Alpha, la gestion de la station, tout cela est très anthropocentrique, quand la bande-dessinée montrait une humanité un peu perdue dans un univers trop vaste pour elle, qu'elle comprend mal et auquel ses cadres de pensée ne s'appliquent pas. Là, organisation militaire, centralisation humaine… Au moins, Valérian est pas trop mal restitué de ce point de vue : même si c'est une tête brûlée, il pense néanmoins dans le cadre, il demeure un agent formé et formaté, et c'est Laureline qui va lui botter le train une fois ou deux.

L'anthropocentrisme de Besson va hélas de pair avec son bon vieux fond raciste franchouille. "Boulan-Bators" ? Sérieux ? Non seulement il a changé les noms des espèces extraterrestres, mais en plus ça a été pour les ramener à la Terre ? Et si les Bagoulins, dans la BD, étaient des barbares sans honneur, Besson en fait de purs dégénérés. Il adore la BD ? Eh bien il ne l'a visiblement pas comprise, mais à un degré zacksnyderien. C'était déjà, de ce point de vue, l'effet que m'avait fait sa série de dessins animés sur le sujet, un truc trop libre pour être satisfaisant en tant qu'adaptation.

Donc voilà, j'ai pas détesté les aventures de Tartempion et Lanoline parce que c'est un chouette blockbuster de SF un peu bas du front, et qu'en tant que tel il fait bien le job.

Mais si vous vouliez du Valérian, cette année, il fallait plutôt aller regarder du côté de la BD de Lupano et Lauffray, dont l'humour pince-sans-rire et jusqu'au-boutiste est bien plus rafraîchissant, par Tau Céti !

samedi 23 décembre 2017

Sacrées sorcières

En cette période vouée à la paix sur terre aux hommes de bonne volonté, ça peut être marrant de revenir sur le cas des sorcières. Car, dès que l'on se penche sur les traditions liées à la sorcellerie (et certaines de ces traditions impliquent des rituels de solstice, donc on est en plein dedans, mine de rien), se pose encore plus qu'ailleurs le problème des sources.


Allez dans n'importe quelle librairie ayant un rayon "ésotérisme" fourni, et faites une pile de bouquins sur les secrets des sorcières. Et, à partir de cette littérature, essayez de vous faire une idée claire de ce que pouvait être LA sorcière au, mettons, 14ème siècle.

Je relève les copies dans deux heures.

Bon, plus sérieusement, l'image de la sorcière telle qu'on se la traîne de nos jours s'abreuve à plusieurs sources. Les vieux contes populaires, avec des Baba Yaga et autres qui sont autant des esprits des bois que des personnages, et… Et les bouquins d'inquisiteurs, manuels de détection des sorcières et autres minutes de procès. S'y ajoutent pour diverses raisons des manuels d'alchimie et de kabbale qui contribuent à brouiller encore plus les pistes.

Car dans les procès de sorcière, comme dans ceux des Templiers ou de Gilles de Rais, on voit surgir tout un tas de trucs qui relèvent fort probablement des fantasmes glauques de leurs accusateurs, ou parfois de la volonté de ceux-ci de bien noircir les accusé.e.s. Même chose dans les manuels, comme par exemple le tristement célèbre Malleus Malleficarum qui ajoute à ces fantaisies judiciaires une bonne couche de misogynie bien crasse.

Histoire de bien brouiller les pistes par là-dessus, on a ajouté au mix des trucs comme les démonologies médiévales, souvent mais pas toujours issues des hiérarchies cosmiques de la kabbale et de l'alchimie, dont les praticiens auraient été bien surpris de voir leur travail assimilé à ces pauvres femmes accusées de tous les maux (sachant au passage que l'on projette en plus sur les rebouteuses du Moyen-âge tout un appareil théorique et inquisitorial qui relève plutôt des Temps Modernes et de la Contre Réforme, et qu'au Moyen-âge même, la traque se concentrait sur un autre bestiau, l'hérétique, considéré comme bien plus dangereux). Pensez-vous vraiment qu'une sorcière, même se livrant à des rituels de fertilité un peu inquiétants, en a quoi que ce soit à faire des démons tels que décrits dans ces pesants grimoires ? Connaissait-elle au moins les noms de Nergal et Astaroth ? (sachant que le premier était une divinité akkadienne effectivement un peu démoniaque, et que le deuxième… est le démarquage de l'une ou l'autre version de la grande déesse Ishtar, alias Astarté). Le vieux trope judéo-chrétien consistant à réinventer en démons les dieux des voisins s'est toujours bien porté.

Qui plus est, en mettant en avant les Molech et autres Adramelech, les inquisiteurs pouvaient taper en prime dans la littérature antisémite de l'époque pour ajouter au pot les rituels attribués aux Juifs, ce qui était un plus quand il s'agissait de noircir le tableau. Combo, quoi.

Et une fois qu'on a patiemment dégagé notre sorcière de sa gangue d'interprétations ennemies, d'affabulations à charge, que trouve-t-on ? Parfois la rebouteuse que j'évoquais plus haut, parfois une prêtresse païenne protégeant d'anciennes formes religieuses (mais ça disparaît aux alentours de l'An Mille), c'est à dire pas grand-chose, le Gargamel dans son petit manoir au fond des bois n'a jamais existé. Du vieux paganisme, il ne reste pour ainsi dire rien, et les rebouteux et rebouteuses ont continué d'exister obscurément, professant des conceptions simples, pas forcément bien cosmiques, loin des délires réinterprétatifs de type Wicca.

Que reste-t-il de nos sorcières ?

vendredi 22 décembre 2017

La fiesta de navidad

Bon, la semaine s'est déroulée sur les chapeaux de roue. Plein de trucs que je voulais boucler, finaliser ou envoyer avant les fêtes, pour avoir des interlocuteurs au bout du mail. Donc finir deux traductions, une nouvelle, plus deux volées de textes très différents. Et répondre aux premières demandes d'interviews à propos de l'album sur Lovecraft. Du coup, la semaine qui vient me semblera toute calme. Je pourrai reprendre de l'avance, travailler à des projets perso…
Ça me fera du bien. Ça me changera.

Et à propos de Lovecraft :



Allez, joyeux solstices, saturnales, noëls et autres à tous !

dimanche 17 décembre 2017

Le destin du poète

Encore un vieux texte, totalement inédit, celui-ci, dont je m'avise qu'il a déjà une vingtaine d'années. Bigre, comme le temps passe. Celle-ci est le reflet d'une obsession durable pour mon poète préféré de tous les temps, Omar Khayyam. Si à la relecture, elle me semble bourrée de défauts et historiquement contestable, elle a néanmoins été mon occasion d'écrire sur un sujet important pour moi. Donc voilà…


Le destin du poète

- Je ne pourrais bientôt plus te protéger de tes ennemis, Omar.

Le vizir se détourna du panorama qui s’étendait à ses pieds, abandonnant comme à regret la foule des rues, les étals des petits marchands et la vie de la cité. Il fit face à son ami qui soutint son regard en se resservant une coupe de vin.

- Garde-toi donc plutôt des tiens, mon ami. Hassan n’est plus disposé à te tolérer, je le crains.

Omar reposa la carafe sur la table marquetée et alla s’asseoir sur le rebord de la terrasse pour regarder ce paysage qui captivait son compagnon quelques instants plus tôt. Le soir tombait sur la ville et les gens commençaient à rentrer chez eux. Déjà, des lumières s’allumaient aux fenêtres de ces maisons aux toits plats sur lesquels séchaient des figues.

Avec la nuit, c’est le poids de la ville, le poids du monde, même, qui semblait tomber sur les épaules du vizir.

- Cela fait donc si longtemps, pour qu’il ait oublié nos serments d’amitié ?

- Bien longtemps je le crains. Je n’ai, quant à moi, qu’à me garder de la colère d’Allah qui ne viendra que plus tard. Alors que la colère d’Hassan…

Tout en parlant, Omar buvait son vin à petites gorgées, savourant son parfum dans le soir. Quand il l’eut fini, il partit s’en resservir une coupe et, au lieu de reposer la carafe, l’emporta avec lui sur le bord du toit où il s’assit.

- Est-ce ma faute, monologuait le vizir, est-ce ma faute si je tente de sauver ce qui peut l’être ? Hassan ne sait-il pas que le sultan raserait la ville sur le moindre soupçon de rébellion ?

Détournant le gobelet de ses lèvres, Omar adressa un sourire triste au vizir et prit une inspiration avant de répondre.

- Et ne t’est-il donc pas venu à l’esprit que c’est ça que pourrait vouloir notre illustre compagnon ? Nishapur aux flammes plutôt qu’aux Turcs ? Je te le dis : en tant que vizir, tu constitues une cible par trop évidente.

- Alors me voilà coincé entre un fumeur de haschisch qui joue les libérateurs et un ivrogne qui joue les prophètes !

Le ciel avait pris cette teinte violacée qui annonce la nuit, et qui évoque le vin. Avec une mimique de compassion, Omar tendit la carafe à son ami.

- Le fumeur de haschisch n’est pas encore là, va. Détends-toi.

Viens voir donc mourir le soir.

De ma terrasse, regarde-le.

Le ciel a maintenant couleur de vin,

Sur ma terrasse, viens donc le boire…

Le vizir se recroquevilla un peu plus, comme s’il avait froid tout à coup.

- Pas un de tes stupides poèmes, Omar. Pas encore ! Sais-tu qu’un mollah a produit un de tes quatrains en témoignage de tes moeurs ?

- Grand bien lui fasse. Tu sais le peu qu’il y a à redire de mes mœurs… Encore un peu de vin !

Sur l’ordre de son maître, un jeune serviteur apporta une nouvelle carafe et reprit l’ancienne, vide à présent.

- Moi, oui je le sais, Omar ! Mais eux te tiennent pour un ennemi de la foi.

- Ont-ils tout à fait tort ?

- Omar, sois discret ! Tu peux boire autant que tu le souhaites, tu peux te vautrer avec les pires courtisanes, tu resteras encore et toujours mon ami. Mais tu es un personnage public, toi aussi. Une cible, pour reprendre tes propres termes. Tu ne dois qu’à ma protection le fait de n’avoir pas été lapidé ! Et comme tu l’as fait remarquer, je suis à la merci d’un caprice des turcs ou de la vindicte des haschishins…

Se drapant dans son manteau, le vizir descendit rapidement l’escalier qui conduisait à la rue. Les deux gardes qui l’attendaient en bas se mirent au garde à vous et le suivirent dans le dédale des rues qui conduisaient vers l’ancien palais.

Omar les regarda s’éloigner puis, dédaignant la coupe, porta directement la carafe à ses lèvres.

*

Le soleil se couchait sur les montagnes. Le Vieux regardait la plaine qui s’étendait à ses pieds, à près de mille deux cent mètres en contrebas. Quelques résineux rabougris tentaient d’égayer le flanc de la montagne, mais n’arrivaient qu’à renforcer l’air de sécheresse de l’endroit.

- Il est temps de rentrer, seigneur.

Le Vieux jeta un coup d’œil au jeune homme qui venait de l’interpeller. Une recrue récente, pas encore trop atteinte par la drogue : son regard était à peine voilé. Mais il était efficace, et naturellement dévoué, alors le Vieux l’avait quand même pris dans sa garde personnelle. Il était agréable d’avoir dans son entourage au moins quelques personnes à l’esprit clair.

- Tu as raison, mon jeune ami. Il fait froid à présent.

Le Vieux monta sur le mulet que son garde tenait par la longe. Suivant ces chemins escarpés de la montagne seulement connus des chevriers, ils regagnèrent le campement. De grandes tentes avaient été édifiées, à l’arabe, et un brasero fumant distillait à la ronde des vapeurs de haschisch.

Le principal lieutenant du vieillard se présenta devant lui.

- Maître, ne vaut-il pas mieux envoyer un homme décidé pour faire le travail ? Pourquoi vous exposer, pourquoi quitter la forteresse ?

Le Vieux hocha paternellement la tête. La sollicitude de son subordonné faisait plaisir, mais était déplacée.

- Ah, Hakim ! Je ne me déplace jamais, tu le sais… Cela fait bien quinze ans que je n’avais pas quitté le nid de l’aigle… Mais ces circonstances sont particulières. Ce n’est pas à un chef de tribu que nous allons manifester notre juste colère. C’est à Nizam al Mulk.

Hakim hocha la tête sans comprendre. S’asseyant sur le sol, le vieil homme claqua des mains pour commander du thé qu’il partagea avec son lieutenant.

- J’ai bu le thé avec Nizam, mille et mille fois, quand le monde était beau, que le Khorasan était libre et que nous étions insouciants. Nous discutions, comme ce soir, parfois nous refaisions le monde, dans les patios de l’université. Nizam était un ami, que j’ai passionnément aimé. De toutes les trahisons que j’ai eu à subir, la sienne fut la plus pénible.

- Une trahison, seigneur ?

- Une trahison, Hakim ! Quand ces sauvages venus des steppes du nord descendirent sur Nishapur, il se coucha devant eux. Craignant de voir la ville brûlée comme tant d’autres avant elle, il pactisa avec les turcs.

Gravement, le lieutenant acquiesça. La vapeur du brasero les environnait, et son regard se voilait peu à peu.

- Il sait que nous venons, seigneur. Les espions nous annoncent qu’il consulte sans arrêt cet astrologue…

- Astrologue ? Ha ! Nizam ne croit pas à l’astrologie. Ce ne sont pas les prophéties d’Omar, qui d’ailleurs n’y croit pas non plus, qui l’intéressent, mais le fait qu’il fut l’homme qui me connut le mieux.

- Vous connaissiez Omar ben Ibrahim, seigneur ? Cet apostat ?

- Lui aussi fut mon ami. Peut-être l’est-il toujours, d’ailleurs.

- Mais, seigneur… Je ne comprends pas.

Avec un sourire, le Vieux se releva et se retira sous sa tente.

*

Il flottait dans l’air comme une odeur de guerre civile. Partout, les serviteurs couraient, chargés et nerveux. L’échanson allait et venait, surveillant les plats. Ce banquet était une erreur, selon lui. La visite inopinée d’un des fils d’Ottman avait conduit le vizir à donner une réception fastueuse et c’était un cauchemar d’organisation. Des gardes servaient à l’écurie les chevaux du Turc, d’autres avaient été affectés aux cuisines… Le palais était sens dessus dessous.

- Bon, et en entrée ?

- Tout est disposé…

L’échanson pénétra dans la grande salle. Le vizir était dans un coin, contemplant les préparatifs, l’air épuisé. Omar le poète était avec lui, regardant les serviteurs qui apportaient des jarres de vins fins.

- Voilà un spectacle qui réjouit le coeur, mon ami.

- Autant qu’un de nous deux se réjouisse, Omar.

L’agitation retombait peu à peu. Les plats avaient été installés sur les grandes tables, et les serviteurs se retiraient, laissant l’échanson vérifier l’ordonnance du tout.

- Tout est en ordre, ô vénéré vizir.

- Fort bien. Notre invité est devant la ville.

La grande porte s’ouvrit brusquement. Un courant d’air souffla et un vieil homme pénétra dans la salle.

- Quel festin de roi, Nizam mon ami… Étais-je donc attendu ?

Hassan le montagnard contempla un instant l’ordonnance raffinée des plats puis reprit.

- Ou peut-être avais-tu un autre invité…

Sans un mot, quatre assassins à la ceinture écarlate entrèrent à sa suite. Leurs longs poignards étaient sortis et brillaient d’un sombre éclat. Le vizir ne se laissa pas décontenancer.

- Veux-tu te joindre à nous, vieux camarade ?

- Non. Je ne fais que passer.

Et sur un geste de la part du vieillard, les quatre assassins s’élancèrent. Un garde qui tentait de s’interposer tomba, la gorge barrée de deux traînées sanglantes, et Omar fut violemment repoussé contre une des colonnades.

- Ne te mêle pas de ça, poète, lui lança Hassan. Tu es resté intègre, à ta curieuse façon, mais sache que les Turcs sont des barbares et qu’ils n’ont pas besoin de gens comme toi. Ces cavaliers finiront un jour par te trancher la tête et livrer ton corps au bûcher.

Les quatre tueurs abattirent leurs poignards et Nizam al Mulk s’effondra.

- Ainsi périssent les traîtres. Souviens-t-en, Omar.

*

Quand les autres gardes arrivèrent des cuisines, il était trop tard : le vizir n’était plus, l’assassin avait disparu, et le poète pleurait ses amis.

Omar ben Ibrahim al Khayyâmi, dont les bibliothèques ont gardé trace sous le nom d’Omar Khayyâm, mourut vieux et chargé d’ans, non loin de cette ville de Nishapur qu’il avait tant aimée. Contrairement aux prophéties d’Hassan, les Turcs ne rasèrent pas la ville ni ne la livrèrent aux flammes. Ce sont leurs cousins mongols qui s’en chargèrent un siècle plus tard. Si le poète athée Khayyâm mourut de sa belle mort, c’est au poète mystique et croyant Farid ud-din Attar qu’échut le funeste destin qui avait été annoncé : il fut décapité et son corps fut jeté dans les bûchers de la ville par les barbares des steppes.

Allah seul sait tout et est gardien des secrets.

vendredi 15 décembre 2017

Le point trad et publi

Bon, ça fait une paye que je vous avais pas parlé de mes sorties comme traducteur…

Ce mois-ci, n'hésitez pas à tester Justice League Dark chez Urban, réimpression en album d'une série qui sortait en revue y a quelques temps de ça. Les aventures d'un groupe d'êtres surnaturels menés par cette petite ordure de John Constantine. C'est fun et malin. Et le mois prochain, chez le même éditeur, je signe la préface de la ressortie de Manhattan Projects, un gros délire uchronique très sympa. Et je continue à signer la traduction de Flash dans la revue consacré à la Justice League. (et n'hésitez pas à aller voir ce que donne le tome 2 de Suiciders, sorti le mois dernier, du pur No Future proche).

Chez Delcourt, le mois prochain sortent le nouveau Spawn Renaissance, et le Star Wars Classics n°7, reprenant des vieux épisodes de vous savez quoi.

Et chez Glénat, ce sera du Greg Rucka en force, puisque sortent en même temps sa nouvelle série Black Magick et l'édition collector de Lazarus.

Et hors traduction, je serai dans le prochain Dimension Super-Héros, chez Rivière Blanche. Aux côtés de plein d'auteurs et autrices que j'apprécie, ce qui multiplie encore le plaisir de la chose. (bon, je le croyais prévu pour février mars, mais il n'y a pas encore de date, en fait).

Et sinon, en février, ruez-vous sur ma bio d'H.P. Lovecraft. Mon éditeur et moi-même vous en serons reconnaissants.

mercredi 13 décembre 2017

Train-train quotidien

C'est quand même curieux cette propension que j'ai à rêver de voyages en train et en bus interminables. (bon, la nuit dernière, c'est sans doute dû au fait qu'il a fallu que j'aille faire une course dans la ville d'à-côté, alors qu'il y avait grève de RER).

Si les paysages traversés sont souvent différents, quoiqu'une banlieue industrielle en friche revienne assez fréquemment, mixant des endroits qui n'existent plus et quelques tronçons de lignes de l'Est parisien, le tout retraité façon Enki Bilal des grands jours, un élément demeure : le voyage n'en finit pas, alors que je suis pressé. Je ne sais pas toujours pourquoi je suis pressé, dans ces rêves. Parfois, c'est pressé de rentrer chez moi, parfois j'ai un rendez-vous ou un impératif quelconque, et parfois je ne sais même pas, je suis juste pressé. Et le train qui marche au pas dans des paysages n'en finissant pas me rend dingue.

Cette nuit, j'allais à Coignères. Le genre d'endroit où je ne sais même pas ce que j'irais y foutre en vrai (y a peut-être des gens très bien à Coignères, j'en sais rien, mais je n'ai aucune raison particulière d'aller là-bas). Le train marchait au pas entre les immeubles de la ville nouvelle, avant de s'immobiliser en pleine cambrousse, au milieu de nulle part.

N'y tenant plus, je suis descendu et j'ai réussi à attraper un bus bondé qui allait dans la même direction, mais s'arrêta en plein champ. On avait monté là un aéroport de fortune. Pas un aérodrome, hein, c'étaient des gros porteurs qui se posaient et décollaient, des avions de ligne, et si le bus était bondé, c'est parce qu'une bande de retraités partait en voyage organisé avec armes et bagages. Je me suis retrouvé dans le terminal, en fait une espèce non pas de chapiteau, cela n'en avait pas la forme, mais de tente gigantesque, ou un alignement de tentes gigantesques, aux sections séparées par des rideaux d'une grosse toile militaire.

On m'y laissait errer sans but, regarder, écouter. Vaquer, presque, sauf que je ne vaquais à rien. J'ai fini par ressortir, évitant les runways improvisés à coup de plaques de tôle posées sur les cultures, et essayé de rallier à pieds la ville que je devinais, sur l'horizon.

Puis le réveil à sonné, et en buvant mon café j'errais encore, en esprit, dans cet entre-deux, ces entre-deux, même. Faute de tableau des départ, j'ignore vers quelle destination partaient ces avions.