dimanche 17 mars 2019

Méthodes

Je suis en train de peaufiner un morceau de scénario pour une prochaine BD, et c'est l'occasion de rappeler une règle méconnue et pourtant importante quand on fait de la BD. Le secret, c'est qu'aucune règle n'est absolue. Aucune méthode de travail n'est gravée dans le marbre. S'il y a des questions de bon sens, beaucoup de choses sont laissées à l'appréciation des auteurs, et mes méthodes sont surtout déterminées pour des raisons pragmatiques.

Pour l'écriture d'une BD, je passe toujours par un séquencier plus ou moins précis, une liste de scènes en continuité, avec des indications techniques (si c'est un flashback ou pas) dans l'ordre de la narration et avec une idée approximative du nombre de pages par scènes. Mais ensuite, pour l'écriture pure, surtout au format comics (en Franco-belge classique, j'ai ensuite un séquencier donnant en une ligne ou deux le contenu de chaque page, en comics, le format que me propose 21g, je me lance directement dans l'écriture de la continuité dialoguée, et j'ajuste mes coupures de pages selon la densité de la page et mes besoins narratifs, notamment le petit bout de suspense en fin de page de droite chaque fois que c'est possible).

Et là, suivant la façon dont je me représente mentalement la scène avant d'écrire, trois possibilités s'offrent à moi. Et le choix entre les trois se fait absolument au feeling.

La première, et la plus courante chez moi c'est de découper d'emblée, d'écrire le numéro de case, le contenu de case, les dialogues et de passer à la case suivante selon le même procédé.

La deuxième, que je n'emploie guère, consiste à découper, écrire le numéro de case et le contenu, mais de ne pas me préoccuper des dialogues à ce stade, d'avoir seulement le rythme général de la scène et l'idée globale de la teneur de la discussion, tout en repoussant à plus tard l'écriture du contenu des bulles. Ce qui me décidera sur cette méthode, ce sont souvent des considérations de documentation. Mais plusieurs de mes camarades scénaristes travaillent préférentiellement de cette façon.

La troisième, que j'ai employée encore ce matin, consiste à ne pas se préoccuper des notions de découpage. J'écris directement tout le dialogue sans indication de mise en scène (hormis des choses qui impactent directement le dialogue lui-même), et le résulta ressemble exactement à un texte de pièce de théâtre. Ce n'est que plus tard que je découpe le tout, que je le répartis en cases, que je place les silences, l'action, les descriptions.

Cette méthode-là a l'avantage d'être très intuitive (en tout cas en ce qui me concerne), très naturelle, et de me permettre de caler assez bien des scènes très vite. Ça ne marche bien sûr que sur des scènes de discussions, où la mise en scène, la dramatisation, passe par des ruptures de la monotonie inhérente à l'exercice. Le défaut, c'est qu'on peut laisser filer le dialogue, et qu'au moment du découpage, on est amené parfois à tailler dedans.

Aucune méthode n'est parfaite, en tout cas. Ça se décide projet par projet, scène par scène, et chacun peut s'avérer allergique à l'une ou à l'autre. Choisissez au coup par coup celle qui vous convient le mieux, sans rien vous interdire.



Et parce que je suis fourbe,
un fragment d'une séquence quasi muette,
écrite selon la première méthode.
(dessins de Felix Ruiz)

mardi 12 mars 2019

News


Bon, mon éditeur, loué soit son nom, vient de recevoir les premiers exemplaires des Trois Coracles. Donc ça y est, il existe. Très bientôt dans les bonnes librairies.

Vite fait, je vous redétaille aussi mes prochaines sorties prévues :

Vendredi 15 mars, je participerai à une rencontre autour de Lovecraft au Salon du Livre, avec Actu-SF pour la sortie de la bio Je suis Providence, de Joshi.

Mardi 9 avril, la librairie Le Nuage Vert (41 rue Monge, 75005) organise aussi une soirée autour d'HPL et de cette bio


Dimanche 12 mai, je dédicace à la librairie Le Grand Cercle, centre commercial Art de Vivre à Eragny (95)

Mercredi 15 mai, il devrait y avoir une soirée arthurienne, à nouveau chez Le Nuage Vert, pour la sortie des 3 Coracles.

Dimanche 26 mai, dédicace au festival Les Imaginales d'Epinal, avec les Moutons électriques.

lundi 4 mars 2019

Cent fois sur le métier…

La temporalité de l'édition a quelque chose d'étrange, un peu comme quand on téléphone à Singapour ou Valparaiso : il y a des décalages. La différence avec les coups de fils trans-océaniques, c'est que ces décalages ont quelque chose d'imprévisible.

Quelques exemples en vrac : mon 2 frères à Hollywood qui sort l'été prochain est bouclé au niveau scénar depuis des années, et au niveau dessin depuis plus d'un an. Plein de considérations éditoriales font qu'il est resté au frigo pendant un bail (et il y a là-dedans tout un tas de bonnes raisons, qui vont d'un changement de diffuseur à des anniversaires amenant à faire passer d'autres bouquins en priorité sur le planning, toutes choses que j'ai approuvées). Quand ils sortiront, mes 3 Coracles seront terminés depuis un an pile. Le premier jet en tout cas. Que j'ai copieusement remanié pendant plus de six mois. Et ensuite, il faut tout le travail de maquette, de relecture éditeur, de mise en place, de fabrication.

Mais tout cela relève de circonstances plutôt techniques. Ce week-end, je me suis confronté à un décalage bien plus grand. Il y a quinze ans, j'entamais le travail sur un scénario d'espionnage basé sur des faits historiques (mais repris à ma sauce). L'affaire nécessitait beaucoup de recherches et pour plein de raisons (l'éditeur apparemment intéressé au début qui m'a planté, puis un dessinateur qui n'a livré une page et puis s'est désintéressé du projet) je n'ai bouclé la première version que cinq ans plus tard. Il y a dix ans, donc. Et, de loin en loin, je le ressortais du placard et bricolais dedans. J'ai plein de scénars comme ça, achevés, prêts à servir, mais qui dorment pour plein de raisons.

Et puis, il y a quelques temps, une discussion avec un copain dessinateur et un éditeur a relancé l'affaire. J'ai profondément remanié mon histoire pour la faire rentrer dans un nouveau format, ce qui me permettait accessoirement de l'étoffer, d'y ajouter des séquences où l'on voyait les personnages vivre un peu. Ma première version était trop sèche, comme pas mal de trucs que j'avais écrit dans la première moitié des années 2000.

Sauf que le dessinateur avait d'abord un autre projet à boucler. Un très gros. Donc j'avais le temps de rebosser mon script. Et là, le gars repasse sur Paris, on se pose dans un café, on met en place un planning et je lui dis "bon, j'ai changé des trucs, je t'envoie dans la semaine la nouvelle version". Rien que de bien classique à ce stade. Et je remets le nez dans mes dossiers.

Et là, première surprise, je découvre que je n'avais pas retouché au truc depuis plus d'un an et demi, donc à l'époque où j'avais discuté des nouvelles scènes avec l'éditeur (qui m'avait d'ailleurs proposé deux idées très marrantes pour l'une d'entre elles). Et que les travaux étaient en fait bien plus importants que dans mon souvenir. J'ai mis en place tout ça, j'ai commencé à écrire les scènes… Et puis un autre truc a dû me tomber dessus, et j'ai tout laissé en plan. C'est un putain de chantier, un gruyère, un merdier. Alors que dans ma tête, le truc était à peu près bouclé et ne demandait que des réglages mineurs avant d'être renvoyé au dessinateur. Accessoirement, les modifications ont généré une incohérence chronologique qu'il va me falloir corriger.

C'est là la faille de mon mode de travail, de l'espèce de productivité délirante que je m'impose (ou que le tonneau des Danaïdes qui me sert de compte en banque m'impose, faites donc des gosses), il y a forcément des trucs qui disparaissent dans le décor comme ça. Je parlais de mon mode d'archivage il y a quelques semaines, je sens que je vais remettre le nez dedans, histoire de voir si d'autres bouquins n'ont pas sombré corps et âme de cette façon…

mardi 26 février 2019

Bateleur 3

Bon, pas le temps de vous égayer de considérations fumeuses. Alors je vous remets une petite nouvelle, la suite des aventures du Bateleur :

La voix du sabre

Le soir tombait sur l’esplanade de Beaubourg. En ordre dispersé, les premiers nuiteux commençaient à s’égayer aux alentours. Gays se rendant à l’une ou l’autre boîte du Marais, fêtards cherchant un bistrot branché, touristes perdus dans un Paris By Night en forme de labyrinthe insensé…

Le Bateleur regardait la foule se réunir et se répandre dans un savant désordre qui devait à la fois tout et rien au hasard. Il avait arrêté de jongler pour la journée car il ne se sentait pas d’humeur à affronter cette masse qui devenait plus compacte à mesure que l’heure passait.

- En panne d’inspiration ?

- Non Kevin. Je regardais juste la foule. C’est comme un nuage qui prend des formes au gré du vent. De temps en temps, on croit y voir un schéma, une image, et puis l’instant d’après tout disparaît et une autre image apparaît à la place. Ou n’apparaît pas, d’ailleurs, c’est assez étonnant. Il a bien dû exister à une époque un art de lire l’avenir dans les mouvements de la foule, de la même manière qu’on le lisait dans le marc de café, le vol des oiseaux ou les entrailles des animaux sacrifiés.

Kevin se garda de répondre. Ce genre de tirades avait toujours eu le don de le mettre mal à l’aise, de le perdre en route… Il passa la main sur ses cheveux ras et regarda les gens pressés qui passaient alentour sans s’arrêter, sans prêter attention aux deux jongleurs vêtus de cuir qui discutaient au pied d’un des manchons d’aération.

- Populomancie, hasarda le Bateleur. On pourrait appeler cet art la populomancie, divination dans le peuple… Oui, ça ne sonne pas trop mal, je trouve.

- Et si tu essayais de lire l’avenir dans une mousse ?

- Pourquoi pas, si c’est toi qui l’offre…

Un instant plus tard, les deux jongleurs étaient accoudés au comptoir d’un petit bar de la rue Quincampoix.

- Alors, tu vois quoi ?

Le Bateleur ne répondit pas. Il porta le verre à ses lèvres et but une épaisse gorgée. Kevin haussa les épaules et l’imita. En silence, ils arrivèrent au bout de leurs bières et le Bateleur fit signe au barman de les resservir.

- C’était pas glorieux, aujourd’hui.

Le Bateleur hocha la tête pour acquiescer. Le temps était maussade et les touristes s’étaient orientés vers les musées et les galeries. Personne ou presque ne s’était arrêté pour admirer les artistes de rue.

- Je me demande si ça ne vaudrait pas le coup d’essayer l’esplanade de Montparnasse, continua Kevin. Avec la gare, il y aurait du chaland, non ?

- C’est aux mains des vendeurs de journaux. Et les gens qui prennent les transports en commun pour aller travailler ne s’arrêtent pas pour regarder les amuseurs dans notre genre. Autant aller jouer de la guitare dans le métro.

- Ouais. Dis surtout que tu as eu des histoires à cet endroit et que tu as la trouille de t’y montrer…

Le Bateleur accusa le coup. Comment diable Kevin pouvait-il être au courant de l’histoire du collier ? Il regarda son compagnon des pieds à la tête, cherchant une réponse, mais Kevin affichait son éternelle dégaine avachie, placide et pas concernée par ce qui se passe à plus de dix mètres.

- C’est vrai, Kevin. J’ai eu des emmerdes, là-bas. Et alors ? C’est un mauvais endroit de toute façon.

- On m’a dit que tu avais failli planter un type avec une baïonnette. Ça m’a étonné, tu sais. Je ne pensais pas que tu étais du genre à te balader avec une lame de brute comme ça.

Le Bateleur se pencha pour ramasser son sac. Puis il l’ouvrit et le tendit à son compagnon. Entre les trois quilles en aluminium luisait la lame impeccablement entretenue d’une baïonnette courte mais acérée, le modèle standard de l’armée soviétique, celui qu’on fixait aux Kalachnikovs. Kevin la fit glisser hors de son étui de cuir ajouré.

- Putain la vache ! Je n’y croyais pas !

- Et pourquoi ?

- Je ne sais pas, vieux. Je te voyais plus avec un sabre japonais ou quelque chose dans le genre.

- Ha ha ! Mais… Je pratique le iaï-do, Kevin.

- Le quoi ?

- L’art japonais de tirer le sabre.

Kevin se redressa pour examiner le Bateleur.

- Tu te fous de moi ?

- Absolument pas. Tu veux une démonstration ?

- Avec ta baïonnette ?

- Tu es vraiment obtus, Kevin. Allez, ramène-toi. Et paye les bières.

La nuit était tombée et seuls quelques réverbères anémiques éclairaient le dédale de petites rues que les deux jongleurs traversaient avec l’aisance des habitués. Ils finirent par déboucher dans la rue de Turenne. Là, le Bateleur avisa une porte cochère et s’y engouffra.

Avec un passe, il ouvrit la porte de la cave et descendit quelques marches jusqu’à une massive porte de chêne.

- Ça appartient à un type que j’ai dépanné dans le temps. C’est un grand amateur d’arts martiaux.

- Ça se voit.

L’immense cave voûtée avait été aménagée en dojo. Un grand tatami couvrait le sol pavé, des râteliers d’armes exotiques étaient fixés aux parois, et il y avait même une cible en paille tout au fond, destinée à l’entraînement au tir à l’arc. Kevin fit quelques pas dans la pièce, mais le Bateleur l’arrêta d’un geste et le força à retirer ses Doc Maertens.

- Et pose ton blouson dans un coin, il y a de la place.

Kevin s’approcha d’un des râteliers et en tira un sabre de bois. Il exécuta quelques figures maladroites, imitant un film de ninjas qu’il avait vu quelques temps auparavant.

Avisant une authentique lame, le Bateleur la sortit de son étui. L’acier brillait sous l’éclairage tamisé de la salle. Kevin y jeta un œil et s’approcha. Le Bateleur enchaînait des postures, les yeux fermés. Kevin entendait sa respiration profonde et détendue, comme s’il était somnambule et qu’il maniait le katana dans un rêve.

Avec une lenteur étudiée, le Bateleur simulait un combat imaginaire avec tout son apprêt de saluts et de défis. Sa respiration se synchronisa avec les mouvements du sabre. Puis d’un geste sec il pointa l’arme vers le fourreau, fit la torsion brusque du poignet destinée à faire tomber les éventuelles gouttes de sang qui souilleraient de fil de la lame, et il la rangea avant de rouvrir les yeux.

- Putain, vieux, c’est impressionnant. Je ne sais pas ce que ça vaut au combat, mais c’est impressionnant.

Le Bateleur esquissa un sourire.

- Absolument rien. Ça ne vaut rien en situation réelle. Quoiqu’en pensent quelques exaltés qui vont trop au cinéma, ce n’est pas un art de combat.

- Excuse-moi, vieux, mais c’est quand même une arme, que tu tiens entre les mains. Alors pas du combat…

- Soit. Mais quand on se bat pour de bon, on ne se perd pas en pirouettes et en révérences. On frappe et on se défend, c’est tout.

Kevin s’approcha d’une des photos encadrées représentant un samouraï prenant une pose extrêmement graphique.

- Alors ça sert à quoi ? C’est une danse du sabre ? La danse ce n’est pas très martial, je trouve…

Reposant l’arme sur son support, le Bateleur ricana.

- Et c’est l’artiste des rues qui parle, encore ! Kevin, cette manière de se servir d’un sabre n’est ni une danse, ni une technique de combat. C’est de la méditation, une manière d’apprendre à contrôler les mouvements du corps et ceux de l’âme.

- Oh. Un yoga armé ?

- En quelque sorte. Ce n’est pas dénué d’applications au combat, remarque. Un type entraîné de cette manière peut dévier des flèches, et même des coups de feu.

- Tu rigoles !

Le Bateleur alla prendre un des arcs pendus à des crochets dans un des coins de la salle. Il le banda, encocha une flèche et visa son compagnon.

- Non, je ne rigole pas. Apprends donc un nouveau tour, frère jongleur…

- Hé, déconne pas avec ça !

- Prends un sabre et va te poster près des cibles, Kevin. C’est tout simple, je vais te montrer. C’est comme dans Guillaume Tell, ne me dis pas que tu ne connais pas cette histoire !

Sans quitter son compagnon du regard, Kevin alla prendre une arme sur un des râteliers. Il la sortit de son fourreau et partit se poster devant la cible de paille. Le Bateleur continua de le viser tout du long. Puis Kevin se mit en position, la lame levée. L’éclairage faisait briller la pellicule de transpiration qui recouvrait son front.

- Ne bouge pas. Je vais déjà te montrer la précision de mon tir. Quoi qu’il arrive, ne bouge surtout pas.

Et il lâcha son projectile qui passa à deux centimètre de l’oreille de Kevin avant d’aller se planter dans la cible. Sans prendre le temps de regarder ce qui s’était passé, le Bateleur prit une autre flèche et l’encocha.

- Bon, maintenant tu vas tenter de la dévier. Ne t’en fais pas, je vise à côté et tu ne cours aucun risque.

- Facile à dire ! C’est toi qui es du bon côté de l’arc !

- Et toi tu es du bon côté du sabre, Kevin. Essaie, allez !

Au claquement de la corde de l’arc répondirent le sifflement de la flèche, le doux murmure de la lame qui fendit l’air à la rencontre du projectile, et enfin le bruit mat de la cible qui encaissa le coup.

- Tu vois ! Je ne peux pas y arriver ! C’est un truc de dingue, ton histoire !

- Essaie encore, Kevin. Tu es un garçon adroit, tu peux le faire…

Et à nouveau le Bateleur lui décocha une flèche. Kevin réagit une fraction de seconde trop tôt et manqua à nouveau son coup.

- Encore, Kevin ! Moi j’y arrive très bien alors tu ne vas pas me faire croire que tu n’en es pas capable.

Le grand moulinet de Kevin ne parvint pas à atteindre la quatrième flèche. Sans un mot, le Bateleur en encocha une cinquième.

- Merde, arrête ces conneries ! Tu es meilleur jongleur que moi, tu as toujours été plus doué pour tous les tours acrobatiques ! moi, je ne pourrais jamais faire un truc pareil même avec une lame plus longue !

- La longueur de la lame ne change rien à l’affaire, Kevin. Je pourrais y arriver même avec ma baïonnette. Le secret, c’est qu’il faut réagir d’instinct, presque les yeux fermés. C’est ton corps qui doit sentir la flèche approcher et qui doit se défendre tout seul. Essaie encore une fois.

Et il lâcha la flèche qui passa en bruissant juste au-dessus de la tête de son compagnon avant d’aller se ficher dans la cible. Kevin laissa tomber son arme.

- J’arrête. Tu me fous les glandes, avec tes machins à la Yoda. Il y a des mecs qui racontent que tu es taré et je vais finir par les croire !

Le Bateleur encocha une nouvelle flèche et cette fois-ci il visa directement la tête de Kevin.

- Justement, parle-m’en plus. Qui t’a raconté ce qui s’était passé à Montparnasse ?

Une expression de stupeur béate passa sur le visage de Kevin.

- À quoi tu joues, là ?

- Qui t’en a parlé, Kevin ? Qui te raconte ma vie ? Qui raconte que je suis taré ?

Sans quitter le Bateleur des yeux, Kevin se baissa doucement pour ramasser le sabre. Il entendit la corde de l’arc se tendre un peu plus.

- Tu n’as pas répondu à ma question, Kevin. Et le temps que tu m’atteignes avec ton sabre je t’aurai percé de trois flèches au moins. Allez, qui a été baver sur mon compte, je veux savoir !

- Rien du tout ! T’es dingue, maintenant j’en suis sûr ! T’es complètement déjanté ! Alors je ne vais pas balancer le mec qui m’a mis en garde contre toi !

La corde de l’arc claqua. Kevin vit la flèche arriver droit sur lui et ferma les yeux.

Puis il entendit un claquement sec, et quand il les rouvrit, la flèche gisait à ses pieds, en deux tronçons d’inégale longueur. Il tenait le sabre bien droit, à hauteur des yeux, pointé sur l’archer qui lui souriait.

- Tu vois, ce n’est pas si compliqué. Dès que ton corps se sent vraiment menacé et que tu le laisses réagir, tu y es et tout est dès lors possible.

Kevin lâcha le sabre et s’assit au pied du mur, les mains et les genoux tremblant de terreur rétrospective.

- Recommence plus jamais un truc comme ça, mec. Plus jamais, tu m’entends ? Je me fous de savoir ce que tu fais avec ta baïonnette ou avec ce putain de sabre, je me fous de savoir dans quelles magouilles tu peux t’embarquer… Mais recommence plus jamais un plan pareil !

Le Bateleur raccrocha l’arc et partit ôter les flèches de la cible. Puis il ramassa les tronçons gisant au sol, et rangea le sabre. Hagard, Kevin le regarda remettre ses Doc.

- Bon, tu ne vas pas rester là toute la nuit, non ? D’autant que tu me dois au moins deux bières pour la leçon.

Kevin se releva. Il tremblait encore un peu. Sans un mot, il accompagna son compagnon dans la rue quasiment déserte. Tous les bistrots du coin étaient fermés et ils se dirigèrent vers République. Le Bateleur posa la main sur l’épaule de Kevin.

- Allez, ce n’est pas si terrible. Un de ces jours, je t’apprendrai à dévier les balles.

- Non.

- Non ?

- Non.

- Bon…

dimanche 17 février 2019

Même pas mort

Bon, je suis pas beaucoup actif sur ce blog, en ce moment. Essentiellement parce que je suis très actif ailleurs et que, du coup, y a des trucs qui passent à l'as.

Je fais une pause dans mes diverses fébrilités pour faire un petit point quand même.




Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant est désormais entre les mains d'un pouvoir bien plus considérable que le mien : celui de l'imprimeur. Concrètement, ça veut dire que tout ce que je n'aurai pas corrigé sera désormais gravé dans le marbre. Et donc que j'entre dans une de ces phases anxieuses où je me demande pourquoi je m'inflige ça, putain. Et ces abîmes d'angoisse dureront jusqu'au 4 avril, date de sortie officielle du bouquin (ou un peu avant, vu qu'en général je reçois au moins un exemplaire de contrôle dans les semaines qui précèdent, voire un carton entier) (auquel je ne touche pas pendant quelques jours, d'ailleurs, pris d'une terreur superstitieuse : quand je me précipite, j'ouvre le bouquin et je tombe sur une coquille).

On est en train de mettre en place des séances de dédicaces pour ce bouquin, dont une le dimanche 12 mai au Grand Cercle d'Eragny (95), sans doute une un peu avant au Gibert Jeunes de Saint Mich', et une aux Imaginales d'Epinal fin mai. Si vous êtes libraire et que vous voulez organiser un truc, n'hésitez pas à m'envoyer un mot en commentaire, ou à contacter l'éditeur.

En attendant, samedi 23 février à 16h, je reçois Thierry Lemaire à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans, dans le cadre d'un cycle sur la BD. On discutera de ce qu'est la BD historique, comment on la fait, à quoi elle sert, et de la validité du théorème de Dumas. Viendez nombreux, ça risque fort d'être intéressant.

Voilà voilà voilà…



Et l'adaptation en BD de Corum est sortie chez Delcourt. J'en signe la traduction, et c'est un chouette album. Sans doute mineur dans la carrière de Mignola, mais à mon sens, c'est à ce moment-là qu'il commence à devenir l'auteur que l'on connaît et apprécie aujourd'hui.

jeudi 31 janvier 2019

Rappel Château des Etoiles

Petit rappel :

Demain, vendredi premier février, et dans le cadre d'un Mois de la BD, la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine recevra Alex Alice à 19 heures, pour une rencontre suivie de dédicaces.


J'animerai la soirée, venez nombreux (c'est à deux minutes à pinces de la gare, en face du théâtre, c'est facile à trouver)

lundi 28 janvier 2019

L'éternel retour

Roulez, tambours, résonnez, pompettes, l'heure est venue de me livrer une fois encore à mon petit compte rendu du festival d'Angoulème.

Jeudi :
Le temps de finir de donner mes cours du matin, je saute dans un bus, puis un RER, puis un métro, puis enfin le TGV. Quand j'arrive en Charente, Monsieur Vincent, documentaliste du lycée à côté de chez moi, m'attend sur le quai. Je remonte jusqu'à la bulle New York pour récupérer mon badge chez La Cafetière, et je me ruine chez le bouquiniste hollandais près de l'entrée, comme tous les ans. Puis apéro, passage à la soirée d'anniversaire d'un traducteur que je ne nommerai pas pour ne pas faire de pub à Walking Dead, puis je repars avec un barbu marseillais que je ne nommerai pas non plus pour ne pas que vous parliez de "lire, lire et lire" ni de demi-molles, vu que c'est lui qui me loge. Puis tisane (une première au festival, je vieillis) (mais c'était pour évacuer les cocktails consommés en rafale toute la soirée) et dodo. Je m'aperçois en me couchant que j'en ai oublié de dîner.

Vendredi :
Je descends au Champ de Mars avant que ça ne devienne trop délirant côté foule. J'ai quelques personnes à y voir pour organiser des expos, puis je rencontre Russ Braun, dessinateur qui a officié sur The Boys, et qui me dédicace un Jimmy's Bastards. On discute de ma traduction de sa série, et du sens de mots comme "enculé", qu'il a découvert dans la VF. Ravi d'aider à parfaire la connaissance de la langue française de nos visiteurs. I live to serve, tout ça.

Et il m'a dessiné un Idi !


Je loupe la conférence sur les French Comics. Je savais que j'allais être en retard, mais quand j'arrive, l'accès est carrément bloqué. Tant pis.
Puis je monte au conservatoire, où je donne par conférence sur Batman (je suis en ouverture du cycle), et cette année, si la salle est pleine, on n'a pas non plus besoin de refuser de monde. Vérification faite, le programme ne donne pas les noms des conférenciers. Il semblerait que ça a joué.
Repas avec des amis, dans une brasserie toute proche, un moment de détente bienvenu.
Ensuite, rendez-vous boulot et scéance de dédicaces chez La Cafetière. Le soir, apéro, puis deuxième apéro, au cours duquel 21g me file des exemplaires italiens et espagnols de ma BD sur Lovecraft.
Puis cavalcade : je passe une partie de la soirée à chercher un auteur que je dois absolument voir, et j'arrive à chaque fois là où il était cinq minutes après qu'il en soit parti. Au passage, je file un Lovecraft italien à un copain lui aussi italien, quelle coïncidence ! Cette odyssée aura eu le mérite de me faire croiser plein de potes avec qui ne j'aurais pas eu l'occasion de discuter, sinon.
Epuisé, je me couche tôt. Chez Edmond, cette fois-ci.

Samedi :
Là, c'est la grosse journée. Je passe à la somptueuse expo Corben, où je retrouve l'auteur que je cherchais. C'était bien la peine de cavaler, tiens ! Puis un croque à la Maison des Peuples (je recommande, c'est très sympa, pas cher, bien situé), et je retourne dédicacer.
Après la séance, réunion avec un dessinateur danois qui publie prochainement chez un de mes éditeurs, et dont je supervise plus ou moins le boulot (en fait, il s'agit juste de donner un coup de polish technique sur certains codages de sa BD, le bullage, des trucs dans le genre) (ça va être excellent, ce bouquin). Puis re-apéro, galère pour trouver le restau, restau, puis passage au Mercure où je me fais payer des coups.
Le copain italien de la veille a adoré l'album, et surtout me signale que la traduction en est excellente. Ça c'est une bonne nouvelle (la traduction US étant nettement plus discutable) (c'est une malédiction qui pèse sur mes albums publiés en Amérique, à moins que les confrères de là-bas soient juste de grosses tanches, ce qui est possible aussi).

Dimanche :
Petit dèj avec Shong, avec qui j'ai fait un album y a déjà de ça dix ans, bigre ça ne nous rajeunit pas.
Pas assez dormi.Néanmoins, je convoque la force d'aller me faire l'expo Batman. Je signale au passage que, si je n'aime guère les privilèges à la con, là je profite de mon badge coupe-file. Sans lui, j'aurais dû renoncer, vu que je suis attendu en dédicace juste après). C'est complètement délirant, comme expo. Belle scénographie, et des originaux à tomber. Bravo les mecs. Je note avec amusement (en fait, on me l'avait signalé auparavant) que je suis présent sur tous les murs. Le commissaire d'expo a insisté pour que tous les traducteurs soient crédités sous les repros de planches. Qu'il en soit remercié une fois encore.
Puis je remonte à La Cafetière.
Et là, c'est le drame.
Je m'installe. Une personne vient se mettre devant pour faire la queue… mais pas pour moi. Juste après moi, c'est Fabcaro qui vient signer sur le stand. Et les gens arrivent d'avance. La queue s'allonge. L'époque qu'il racontait dans un de ses albums, quand il n'avait personne en signature, est bien révolue. Ça s'accumule devant le stand. Ce n'est pas la peine d'insister, je sais que je ne signerai rien aujourd'hui. Ceci dit, je passe un moment très agréable à discuter avec les premiers de la file, hein. Puis Fabcaro arrive, et je cède ma place. Du coup, je vais faire un petit tour, puis je récupère mon paquetage.
Avec tous les bouquins que j'ai achetés ou qu'on m'a refilé, ça pèse un âne mort. Mais c'est assorti au reste, vu que ma chemise sent l'ours mort, que j'ai des yeux de lapin mort, et probablement une haleine de chacal en voie d'extinction. (ou plutôt en voix d'extinction).
Retourner à la gare chargé comme un bourricot est une épreuve. Je fais une pause pour remanger à la Maison des Peuples, pause bienvenue vu qu'un orage de grêle éclate au moment où je passe devant l'endroit. Ça s'appelle un signe du ciel, ça.
Puis je passe dire au revoir à quelques copains sur le Champ de Mars, je saute dans le train, et me revoilà chez moi.

Lundi :
Ça faisait près de deux décennies que j'avais réussi à éviter de bosser les lendemains de retour d'Angoulème. Aujourd'hui, je n'ai pas cette chance. Je peux vous assurer que ça pique.





jeudi 17 janvier 2019

Archives

Mon bureau est un véritable foutoir, ça n'a rien de nouveau. Et c'est amplifié par mes méthodes d'archivage. Je garde des archives papier de plein de trucs, quand bien même je les ai aussi en numérique. Mais c'est une copie papier qui a sauvé mon livre Cosmonautes ! dont le manuscrit avait été bouffé par la machine (une sauvegarde automatique de Word qui avait merdé, écrasant le fichier contenant la moitié du bouquin).

Là, en fouillant mon disque dur de stockage long, je me suis aperçu qu'un jour où j'avais éliminé des dossiers doublonnants… j'ai éliminé un dossier contenant de vieilles nouvelles. Vérification faite, il ne me restait de ces boulots (vieux de plus de vingt ans) qu'un pdf même pas en mode texte. Donc un truc inexploitable. Le coup au cœur, quoi.

Et donc, j'ai exhumé mes vieilles archives CD. Il a d'ailleurs fallu que j'aille empruter un lecteur externe pour y accéder. Mais j'ai une pile de CDs gravés avec des hautes def d'albums de BD (pas tout ce que j'ai fait, mais quand même des trucs), des documents de travail intermédiaire, etc. J'en ai profité pour faire un peu de tri (une galette corrompue, je pense qu'elle a été oxydée quand j'ai été inondé), des trucs vraiment redondants ou sans intérêt (un cd d'ebooks à des formats à la con, convertis depuis longtemps) et j'ai enfin retrouvé mon graal. Des CDs correspondant à un archivage annuel, 2001, 2002, 2003. Et donc, dessus, à un format complètement obsolète (du Clarisworks, ça a complètement disparu) mais dont j'ai pris soin de conserver un logiciel permettant de le convertir, les fameuses nouvelles perdues.

Hop, c'est recopié sur mon dur d'archivage, et c'est reparti pour un tour.

L'intéressant, c'est que ces CDs ont parfaitement tenu le coup, alors que c'est un objet physique assez fragile, et de basse réputation pour ce genre d'exercice. Mais j'ai toujours pris soin, quitte à ce que la copie prenne des plombes, à graver ce genre de trucs à très basse vitesse, ce qui limite vachement la vitesse de dégradation. Je suis content. Une fois encore, ma maniaquerie m'aura sauvé.

Bref, voici une de ces vieilleries sauvées de l'effacement numérique. Pour la petite histoire, le Père Guichardin a failli réapparaître dans une autre histoire, qui ne s'est finalement pas faite. Et que je garde quelque part, elle aussi, je crois. Elle resurgira peut-être un jour…



Déprécation

Une odeur d’encens froid flottait dans la nef. Les dernières chandelles achevaient doucement de se consumer. Le père Guichardin était assis sur un des bancs de bois, à l’avant dernier rang. Il priait en silence comme chaque nuit, demandant à Dieu un pardon illusoire.
- Notre père qui êtes aux cieux…
Il faisait frais, comme toujours. Ce grand espace qui ne voyait jamais le soleil, aux murs maculés de suie, aux recoins obscurs dans des hauteurs anguleuses, aux ogives plongées dans les ténèbres… Non, l’endroit n’était pas chaleureux…
- Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…
Mais l’endroit était la maison de Dieu, le seul foyer du père Guichardin, le seul endroit où il se sentait un tant soit peu chez lui. Le lieu le justifiait lui, comme il justifiait le lieu : sans le vieux prêtre, la chapelle n’aurait été qu’une coquille vide, que l’évêché aurait fini par vendre à un marchand de vins ou à un organisateur de spectacles, et sans la chapelle Guichardin n’aurait été qu’une âme perdue.
- Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien…
Il avait tout sacrifié à son amour pour cet endroit, pour cette vieille église gothique rapiécée, centre d’une petite ville de province moribonde. Il avait voulu cette charge, malgré l’avis de ses supérieurs qui lui prédisaient un avenir brillant.
- Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…
Il n’aurait pourtant pas pu expliquer le sentiment qui le liait à ce lieu. Ça n’avait rien à voir avec les paroissiens, semblables à tous les paroissiens de province, ni avec l’architecture somme toute assez banale de l’église. Il y avait autre chose et il aurait été incapable de dire quoi.
- Ne nous soumets pas à la tentation…
Peut-être le souvenir d’un parfum… Peut-être le souvenir de la visite d’une chapelle assez semblable…
- Mais délivre-nous…
Longtemps auparavant, lors de ses années de séminaire…
- Délivre-nous…
Le père Guichardin ne pouvait continuer sa prière, un frisson l’avait saisi. La terreur sacrée qui emplit parfois le croyant, sans doute. Ou bien la morsure d’un souvenir. Ou bien tout simplement le froid, comme si un courant d’air avait légèrement entrebâillé la porte de l’église et venait maintenant lui effleurer la nuque de ses doigts glacés.
- Te délivrer ? De quoi veux-tu précisément qu’on te délivre ?
Le père Guichardin ne leva pas la tête, pas plus qu’il ne chercha à répondre.
- De quoi, berger des âmes ? Précise-donc ta pensée, si tu veux qu’elle soit comprise. A qui demande l’on accordera…
Il savait qu’il était inutile de regarder derrière lui. La voix n’avait pas de corps. Peut-être ne retentissait-elle même pas sous la voûte de l’église, mais seulement sous celle de son crâne… Guichardin haussa les épaules.
- N’est-Il pas omniscient, celui qui entend nos prières ?
Silence dans la nef. La voix se cherchait. Et se trouva.
- Quel rapport, dis-moi… Si l’omniscience avait quelque chose à y voir, il n’y aurait même pas besoin de prier. Et qui pries-tu, d’ailleurs ?
- Mais… Celui qui mourut pour nos péchés…
Un rayon de lune tombait sur le grand crucifix de bois. Un christ émacié s’y tordait en une éternelle souffrance rédemptrice.
- S’Il est mort pour nos péchés, alors les tiens sont pardonnés. Pourquoi dès lors s’en soucier ? Tu as rompu ton voeu, une fois dans ta jeunesse, et alors ? Tu l’as sans doute confessé à un de tes supérieurs et tu as communié depuis. Pourquoi dès lors te mortifier, nuit après nuit ? La chair est faible, cela nous le savons tous deux.
La présence s’était rapprochée, la voix se faisait plus chaleureuse.
- Dis-moi ce qui te tourmente, mon fils…
Guichardin ne répondit pas, se contentant de secouer la tête, fixant les travées de bois des bancs de ses yeux desséchés par le temps…
- Tes actes ont déjà été pardonnés. Confie-moi le reste et libère ton âme de ce fardeau.
- C’était sur un banc, assez semblable à celui-ci.
- Tu en reviens encore à ton péché de chair, mon fils. A ses circonstances matérielles. Qu’il se soit compliqué de blasphème n’a en soi que peu d’importance. La passion excuse bien des choses, même la passion coupable. Surtout elle, d’ailleurs…
- As-tu connu le feu de la passion, rétorqua Guichardin, pour m’en parler ainsi ?
- Qui sait…
Un cierge s’éteignit dans une ultime bouffée de fumée odorante. Autour d’eux, la nuit n’était plus que silence sans limite.
Guichardin frissonna à nouveau, se recroquevillant sur son banc de bois.
- J’ai confessé mon péché le lendemain, lâcha-t-il sur un ton d’excuse. Et je ne l’ai plus jamais revue.
- Eh bien la cause est entendue, non ? Tu as abjuré ta faute, tu as connu le repentir sincère du vrai croyant. Si tes regrets sont tout à ton honneur, ils n’ont plus lieu d’être.Tu es pardonné, mon fils.
Guichardin baissa encore un peu plus la tête, laissant son front reposer sur le dossier du banc devant lui.
- Je ne l’ai pas revue, mais j’ai eu de ses nouvelles par la suite…
- De ses nouvelles à elle ?
- Des nouvelles de son enfant.
Le silence se fit à nouveau dans la nef obscure, rompu juste par le souffle d’un vent léger dans les ouvertures du clocher.
- Son enfant, père Guichardin ?
- Qui sait…
- Sache que tu n’aurais pas pu être le père de cet enfant et celui de tes paroissiens dans le même temps. Tu as fait un choix, et sans doute le bon.
- Ai-je eu vraiment le choix ? Comment savoir quel était le bon ?
- Toi seul possèdes la réponse. Mais comment penses-tu pouvoir apporter le réconfort à tes ouailles, comment leur transmettre le pardon divin, si tu t’en exclus toi-même ?
La porte de l’église claqua. Le père Guichardin se mit à pleurer sans bruit.
Peu à peu, l’aube colorait les vitraux, lâchait dans la nef une lumière blafarde. Le père Guichardin essuya ses larmes du revers de sa manche et se leva pour aller s’agenouiller au pied du crucifix.
Puis une horloge sonna sept heures. En silence, le père Guichardin passa une étole et commença à préparer l’autel pour la messe du matin.
Dieu que la journée serait longue, une fois encore…

mardi 15 janvier 2019

Inspirez, soufflez

Je me suis remis au boulot sur une nouvelle que j'ai promise à la revue Le Novelliste pour son numéro 4. Elle est achevée depuis des mois, mais justement, c'est après avoir laissé reposer la pâte qu'il faut reprendre un texte, quand on l'a suffisamment oublié pour jeter sur lui un regard neuf et en débusquer les imperfections.

Ça m'a fait reposer à ma nouvelle précédente pour cette revue, publiée dans le numéro 2. Elle débute ainsi :
"Une douce fraîcheur retombait sur la petite cour. C’était ce moment béni entre tous où la touffeur de la journée fait place à une brise légère, à ce dernier souffle du jour que les Hébreux, dans la Genèse, semblaient associer à la Présence divine dans le jardin originel."

Elle fait référence à la Genèse, chapitre 3, verset 8. C'est le moment où, alors que vient le soir, l'homme et la femme qui ont fauté entendent la voix de Dieu qui approche.

Dans pas mal de traductions, le texte est ambigu ou affadi. L'une d'entre elle dit par exemple "Alors ils entendirent la voix de l'Eternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir", et elle gomme directement la référence à la brise fraiche. Une autre dit "Et ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu qui parcourait le jardin à la fraicheur de la journée". Et les exégètes emploient l'expression que j'utilise dans mon texte : "au souffle du jour", en la considérant comme la plus littérale, la plus proche de l'original. J'ai conservé l'expression parce que je la trouvais jolie et poétique. Pourtant, il suffit de pas grand-chose pour torpiller cette belle idée : une autre traduction dit "Le soir, un vent léger se met à souffler. Le Seigneur Dieu se promène dans le jardin. L’homme et la femme l’entendent" et si ça conserve l'idée, c'est quand même d'un prosaïsme achevé.

Mais il y a plus dans cette expression qu'une heureuse tournure poétique. Je ne lis pas du tout l'hébreu, mais je connais assez l'histoire de certaines idées pour savoir que dans cette langue, le mot "esprit" et le mot "souffle" sont identiques, que c'est en fait le même mot, et que les idées sont donc indissolublement liées (il en va de même en latin, avec "spiritus" qui a donné aussi bien esprit que respirer, ou en grec).

Ce lien entre le souffle vital et la notion d'esprit parcourt tout le début de la Genèse. Le souffle de Dieu qui se meut au dessus des eaux de l'abîme, c'est à la fois l'esprit divin et une tempête du tonnerre de Dieu. La dualité apocalyptique entre l'épiphanie et les limites du monde s'y exprime déjà à plein. Lors de la création de l'homme, Dieu lui confère une âme en lui soufflant dans les narines, en lui transmettant donc une partie de son propre esprit. (c'est une jolie idée, ça aussi, qui ressurgira à plusieurs reprises, que notre force vitale est une parcelle de divinité).

Elle est présente aussi dans ce petit verset. Ce souffle du jour, il est à la fois brise du soir et esprit de Dieu qui se promène dans le jardin, sans que ces notions soient disjointes. C'est une époque où la Présence est partout, circulant à sa guise dans le monde. On ne l'a pas encore confinée dans un temple, et elle n'a pas encore glissé vers un autre symbole, plus localisé, celui des lumières du chandelier. Les colonnes de feu et autres démonstrations pyrotechniques (celles que je brocarde parfois avec l'expression "krakapoum wagnerien") sont un stade peut-être plus tardif, et tellement moins subtil, de la théologie. Et plus ambigu : Le feu a servi ensuite à dresser bûchers et autodafés, la flamme du cierge se fait trop facilement sœur des fournaises infernales.

Non, décidément, je l'aime bien, ce "souffle du jour", ce petit courant d'air bienfaisant. Oui, il est ambivalent, lui aussi, il représente un Dieu capable de colères homériques, certes, mais il sait aussi se faire discret, doux, caressant. C'est un Dieu à la fois plus naturel, mais peut-être plus civilisé malgré tout.

Et parfois, il suffit d'un souffle pour éteindre une flamme…

dimanche 13 janvier 2019

Riri, Fifi, Loulou et leurs cousins lointains

Je ne suis pas du tout le premier à faire le rapprochement, mais dans les histoires des personnages Disney comme dans la geste arthurienne, il n'y a pas vraiment de paternité. Les personnages y sont toujours les neveux les uns des autres. Quand il y a paternité, le père n'est jamais montré. Perceval a bien eu un père, mais il est mort bien avant le début de ses aventures. Pareil pour Arthur, on connaît l'histoire d'Uther, mais le gamin n'a jamais connu papa.

Chez les canards, c'est pareil : Picsou est l'oncle de Donald, lui-même l'oncle de Riri, Fifi et Loulou. Les parents de cette joyeuse bande, on ne les voit jamais, ou ils ne sont évoqués qu'en passant.

Ce motif curieux est ancien : chez certains peuples africains, c'est bien l'oncle maternel qui détient l'autorité sur les garçons et qui les éduque.

Dans le monde arthurien, notamment dans le cycle de Chrétien de Troyes, Gauvain et d'autres sont les neveux d'Arthur, mais lui-même, à ce moment-là, c'est plus le focus de l'aventure. Il devient une autorité distante, un symbole quasi divin, une figure presque abstraite.

Et commencez pas avec Mordred, hein. C'est une paternité pour le moins problématique, parce que doublement illégitime, mais en plus, dans les texte les plus anciens le mentionnant, il est donné comme un neveu d'Arthur, lui aussi (Justine Niogret, dans le roman éponyme, trouve une justification habile à ça, d'ailleurs). Mais dans la lignée d'Arthur, il n'y a pas d'héritier indiscutable, c'est le trope de base de toute l'histoire. Arthur est un bâtard, et Mordred aussi. (intéressant de noter que le mythe arthurien réémerge en Angleterre au moment de la prise de pouvoir des Plantagenêts, qui prennent la suite d'une courte dynastie fondée par un bâtard et éteinte dans des luttes fratricides une génération plus tard.

Alors, on est d'accord, la paternité est toujours un motif compliqué à manier dans l'épopée. Tant que le père est présent, le fils en cours de formation est dans son ombre (et on court le risque de faire du père le héros) ou si le fils dépasse le père, on court le risque de faire œuvre subversive, impie. Même dans Star Wars, la paternité qui est au cœur de tout est gérée sur un mode distant : un enfant sans père qui, quand il devient père lui-même, se fait père absent.

Mais ce motif du neveu, vous savez où on le revoit ? Dans Dune ! Le Baron Harkonnen n'a que des neveux, qui deviennent ses sbires comme Donald et Gontran sont ceux de l'Oncle Picsou. Et la paternité, chez ses adversaires Atréides, est à nouveau jouée sur un mode problématique. Le motif du père absent revient avec régularité…

(y a guère que Thorgal qui essaie de jouer à fond la carte de la transmission paternelle, mais ça fait plus de vingt ans que je ne lis plus rien de ce que fait Van Hamme, grosso modo  depuis que XIII était le fils caché de son oncle. Les aventures de Jolan et de sa sœur, c'est bien ?)

vendredi 11 janvier 2019

Permission de sortie

Bon, je vais pas mal bouger au cours des semaines à venir, donc je vous redonne un peu le détail de tout ça :

Vendredi 19 janvier à partir de 20 heures, dans le cadre de la Nuit de la Lecture et d'un "mois de la BD", j'animerai un "apéro BD" avec Bruce, du site Bruce Lit à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

La semaine suivante, du 25 au 27, je serai comme tous les ans au Festival d'Angoulème. Vous pourrez me trouver au stand des éditions La Cafetière à ces horaires :
Vendredi : 17 - 19 h
Samedi : 14 - 17 h
Dimanche : 11 - 12 h
(et en dehors de ces horaires, passez quand même : je suis susceptible d'être quand même dans le coin, et sinon il y aura Fabcaro)
Et sinon, je donnerai le vendredi à midi pile une conférence intitulée "Le petit cirque de Batman" au conservatoire Gabriel Fauré d'Angoulème.

Le vendredi 1er février à partir de 19h30, j'animerai une rencontre avec Alex Alice autour du Château des Etoiles et du détournement de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine. Il y aura une petite expo avec.

Le dimanche 3 février, je ferai un saut à la Nécronomi'Con de Belfort pour dédicacer ma BD Howard P. Lovecraft, celui qui écrivait dans les ténèbres.

Le samedi 23 février,  j'animerai une rencontre avec le journaliste spécialisé Thierry Lemaire autour du de l'utilisation et de la représentation de l'histoire en BD, toujours dans le cadre du "mois de la BD" à la médiathèque Blaise Cendrars de Conflans Ste Honorine.

Le mercredi 17 avril, j'animerai un atelier BD à la médiathèque de Saint Gratien.

Le dimanche 26 mai, je serai aux Imaginales d'Epinal avec les Moutons électriques pour dédicacer mon nouveau roman, Trois Coracles Cinglaient vers le Couchant, qui sera sorti d'ici-là.

samedi 5 janvier 2019

Wot ? It's Walt !

Bon, mon prochain album de BD, à sortir fin août, a très officiellement pour titre Deux Frères à Hollywood, la formidable histoires de Walt et Roy Disney.

Du coup, je vous en mets un petit extrait :

Dessins de Felix Ruiz