dimanche 31 décembre 2017

Make king off

C'est très curieux, ces phases d'écriture où l'on avance par soustraction. Pour faire avancer un roman, on taille dedans, on vire des trucs, on supprime. Alors on ne met pas ça à la poubelle, hein. En tout cas, je ne procède pas comme ça. Mais on colle toutes les parties ôtées dans un fichier de notes auquel on sait qu'il est peu probable qu'on retouche un jour. Même les morceaux qu'on pourrait être tenté de remettre ailleurs, on a tendance à les réécrire en profondeur auparavant.

Une fois ces prélèvements effectués et les cicatrices recousues, on peut se remettre à avancer, à tomber du chapitre et de la scène. Tout ce poids mort empêchait l'histoire d'avancer, faut croire. Y a ce côté vieille deux-chevaux qui a du mal à démarrer, parfois, dans l'écriture. Ou qui négocie mal une côté un peu raide, je ne sais pas. Mon peu d'appétence pour la chose automobile rend mes métaphores un peu hasardeuses.

Bref. Une petite livraison du jour, pour montrer que je bosse :



Uther acquiesça. Les coracles furent mis à l’eau, et tous embarquèrent. Brude tendit un manteau de toile noire à son demi-frère.
« Il y a encore trop de lune ce soir. Nous devons nous faire ombres dans l’ombre. »
Le chef accepta le don avec une certaine reconnaissance. La nuit s’avérait fraîche, et il put s’emmitoufler, couvrant son menton dont la cicatrice contournée le lançait. Tandis que les Pictes avançaient à la gaffe, Uther se laissa bercer par le doux clapotement rythmique. Son souffle se mit bientôt à l’unisson des coups de perche dans l’eau. Son esprit vagabonda à la surface, s’éloignant des bateaux. Il y avait bien des hommes sur l’île, et une présence qu’il ne parvenait pas définir. Il sentait comme une animalité, assez semblable à l’ours qui l’habitait depuis sa descente dans la caverne. Cela flottait au-dessus d’un point un peu plus élevé de l’île. L’esprit d’Uther s’en rapprocha. Il flottait comme l’équivalent spirituel d’une odeur de sang, émanant d’un arbre autour duquel des hommes faisaient cercle. La présence sembla remarquer Uther, qui battit en retraite.
Les coracles s’engagèrent dans le chenal saumâtre, peu profond, encombré de joncs et de roseaux, qui séparait l’île du Cantium. Les parfums de la mer avaient cédé la place à la lourde odeur de la vase pourrissante. Uther ouvrit les yeux.
« Il y a une ancienne ferme fortifiée au Sud de l’île, murmura-t-il. C’est là qu’ils sont installés. Ils se livrent à une sorte de banquet, je crois. »



samedi 30 décembre 2017

Agents spéciaux temporaires

J'ai enfin pu voir le Valérian sorti l'été dernier. Bon, j'ai été voir aussi le Star Wars, mais je ne m'étendrai pas dessus plus que ça, pas mal de trucs ont été dits, pas mal d'âneries aussi, et ce nouvel opus contient autant de truc enthousiasmants que de machins à se taper la tête contre les murs.

Bref, Valérian. Bon, figurez-vous que je l'ai regardé sans déplaisir, celui-là. Alors que j'ai quasi appris à lire dans les aventures de l'agent spatio-temporel et de sa rouquine. J'ai encore un souvenir très fort de ma première lecture de l'Empire des Mille Planètes, notamment, alors que je devais avoir quoi… 8 ou 9 ans ?

Mais j'ai appris depuis longtemps à câbler ma cervelle pour différencier les œuvres de leur adaptation, et j'ai donc regardé les aventures de Tartempion et Lanoline, et du coup ça allait. D'autant qu'il y a plein de trucs bien faits et oui, le film est marrant et aligne quelque belles séquences. On se croirait dans une préquelle du Cinquième Elément, pour tout dire. Et si de ce point de vue, Valérian fait globalement un peu redite (mais son prédécesseur exploitait beaucoup l'imagerie de Valérian, justement), on y voit carrément des tropes scénaristiques passés de l'un à l'autre avec armes et bagages : l'amour qui sauve, la femme qui se sacrifie pour le héros (mais c'était mieux fait dans l'Elément), les militaires incompétents et/ou salauds…

Ce qui frappe, par là-dessus c'est la réécriture de l'univers à laquelle se livre Besson, dans la droite ligne de ce qu'il avait fait par exemple sur Adèle Blanc-Sec. La construction d'Alpha, la gestion de la station, tout cela est très anthropocentrique, quand la bande-dessinée montrait une humanité un peu perdue dans un univers trop vaste pour elle, qu'elle comprend mal et auquel ses cadres de pensée ne s'appliquent pas. Là, organisation militaire, centralisation humaine… Au moins, Valérian est pas trop mal restitué de ce point de vue : même si c'est une tête brûlée, il pense néanmoins dans le cadre, il demeure un agent formé et formaté, et c'est Laureline qui va lui botter le train une fois ou deux.

L'anthropocentrisme de Besson va hélas de pair avec son bon vieux fond raciste franchouille. "Boulan-Bators" ? Sérieux ? Non seulement il a changé les noms des espèces extraterrestres, mais en plus ça a été pour les ramener à la Terre ? Et si les Bagoulins, dans la BD, étaient des barbares sans honneur, Besson en fait de purs dégénérés. Il adore la BD ? Eh bien il ne l'a visiblement pas comprise, mais à un degré zacksnyderien. C'était déjà, de ce point de vue, l'effet que m'avait fait sa série de dessins animés sur le sujet, un truc trop libre pour être satisfaisant en tant qu'adaptation.

Donc voilà, j'ai pas détesté les aventures de Tartempion et Lanoline parce que c'est un chouette blockbuster de SF un peu bas du front, et qu'en tant que tel il fait bien le job.

Mais si vous vouliez du Valérian, cette année, il fallait plutôt aller regarder du côté de la BD de Lupano et Lauffray, dont l'humour pince-sans-rire et jusqu'au-boutiste est bien plus rafraîchissant, par Tau Céti !

samedi 23 décembre 2017

Sacrées sorcières

En cette période vouée à la paix sur terre aux hommes de bonne volonté, ça peut être marrant de revenir sur le cas des sorcières. Car, dès que l'on se penche sur les traditions liées à la sorcellerie (et certaines de ces traditions impliquent des rituels de solstice, donc on est en plein dedans, mine de rien), se pose encore plus qu'ailleurs le problème des sources.


Allez dans n'importe quelle librairie ayant un rayon "ésotérisme" fourni, et faites une pile de bouquins sur les secrets des sorcières. Et, à partir de cette littérature, essayez de vous faire une idée claire de ce que pouvait être LA sorcière au, mettons, 14ème siècle.

Je relève les copies dans deux heures.

Bon, plus sérieusement, l'image de la sorcière telle qu'on se la traîne de nos jours s'abreuve à plusieurs sources. Les vieux contes populaires, avec des Baba Yaga et autres qui sont autant des esprits des bois que des personnages, et… Et les bouquins d'inquisiteurs, manuels de détection des sorcières et autres minutes de procès. S'y ajoutent pour diverses raisons des manuels d'alchimie et de kabbale qui contribuent à brouiller encore plus les pistes.

Car dans les procès de sorcière, comme dans ceux des Templiers ou de Gilles de Rais, on voit surgir tout un tas de trucs qui relèvent fort probablement des fantasmes glauques de leurs accusateurs, ou parfois de la volonté de ceux-ci de bien noircir les accusé.e.s. Même chose dans les manuels, comme par exemple le tristement célèbre Malleus Malleficarum qui ajoute à ces fantaisies judiciaires une bonne couche de misogynie bien crasse.

Histoire de bien brouiller les pistes par là-dessus, on a ajouté au mix des trucs comme les démonologies médiévales, souvent mais pas toujours issues des hiérarchies cosmiques de la kabbale et de l'alchimie, dont les praticiens auraient été bien surpris de voir leur travail assimilé à ces pauvres femmes accusées de tous les maux (sachant au passage que l'on projette en plus sur les rebouteuses du Moyen-âge tout un appareil théorique et inquisitorial qui relève plutôt des Temps Modernes et de la Contre Réforme, et qu'au Moyen-âge même, la traque se concentrait sur un autre bestiau, l'hérétique, considéré comme bien plus dangereux). Pensez-vous vraiment qu'une sorcière, même se livrant à des rituels de fertilité un peu inquiétants, en a quoi que ce soit à faire des démons tels que décrits dans ces pesants grimoires ? Connaissait-elle au moins les noms de Nergal et Astaroth ? (sachant que le premier était une divinité akkadienne effectivement un peu démoniaque, et que le deuxième… est le démarquage de l'une ou l'autre version de la grande déesse Ishtar, alias Astarté). Le vieux trope judéo-chrétien consistant à réinventer en démons les dieux des voisins s'est toujours bien porté.

Qui plus est, en mettant en avant les Molech et autres Adramelech, les inquisiteurs pouvaient taper en prime dans la littérature antisémite de l'époque pour ajouter au pot les rituels attribués aux Juifs, ce qui était un plus quand il s'agissait de noircir le tableau. Combo, quoi.

Et une fois qu'on a patiemment dégagé notre sorcière de sa gangue d'interprétations ennemies, d'affabulations à charge, que trouve-t-on ? Parfois la rebouteuse que j'évoquais plus haut, parfois une prêtresse païenne protégeant d'anciennes formes religieuses (mais ça disparaît aux alentours de l'An Mille), c'est à dire pas grand-chose, le Gargamel dans son petit manoir au fond des bois n'a jamais existé. Du vieux paganisme, il ne reste pour ainsi dire rien, et les rebouteux et rebouteuses ont continué d'exister obscurément, professant des conceptions simples, pas forcément bien cosmiques, loin des délires réinterprétatifs de type Wicca.

Que reste-t-il de nos sorcières ?

vendredi 22 décembre 2017

La fiesta de navidad

Bon, la semaine s'est déroulée sur les chapeaux de roue. Plein de trucs que je voulais boucler, finaliser ou envoyer avant les fêtes, pour avoir des interlocuteurs au bout du mail. Donc finir deux traductions, une nouvelle, plus deux volées de textes très différents. Et répondre aux premières demandes d'interviews à propos de l'album sur Lovecraft. Du coup, la semaine qui vient me semblera toute calme. Je pourrai reprendre de l'avance, travailler à des projets perso…
Ça me fera du bien. Ça me changera.

Et à propos de Lovecraft :



Allez, joyeux solstices, saturnales, noëls et autres à tous !

dimanche 17 décembre 2017

Le destin du poète

Encore un vieux texte, totalement inédit, celui-ci, dont je m'avise qu'il a déjà une vingtaine d'années. Bigre, comme le temps passe. Celle-ci est le reflet d'une obsession durable pour mon poète préféré de tous les temps, Omar Khayyam. Si à la relecture, elle me semble bourrée de défauts et historiquement contestable, elle a néanmoins été mon occasion d'écrire sur un sujet important pour moi. Donc voilà…


Le destin du poète

- Je ne pourrais bientôt plus te protéger de tes ennemis, Omar.

Le vizir se détourna du panorama qui s’étendait à ses pieds, abandonnant comme à regret la foule des rues, les étals des petits marchands et la vie de la cité. Il fit face à son ami qui soutint son regard en se resservant une coupe de vin.

- Garde-toi donc plutôt des tiens, mon ami. Hassan n’est plus disposé à te tolérer, je le crains.

Omar reposa la carafe sur la table marquetée et alla s’asseoir sur le rebord de la terrasse pour regarder ce paysage qui captivait son compagnon quelques instants plus tôt. Le soir tombait sur la ville et les gens commençaient à rentrer chez eux. Déjà, des lumières s’allumaient aux fenêtres de ces maisons aux toits plats sur lesquels séchaient des figues.

Avec la nuit, c’est le poids de la ville, le poids du monde, même, qui semblait tomber sur les épaules du vizir.

- Cela fait donc si longtemps, pour qu’il ait oublié nos serments d’amitié ?

- Bien longtemps je le crains. Je n’ai, quant à moi, qu’à me garder de la colère d’Allah qui ne viendra que plus tard. Alors que la colère d’Hassan…

Tout en parlant, Omar buvait son vin à petites gorgées, savourant son parfum dans le soir. Quand il l’eut fini, il partit s’en resservir une coupe et, au lieu de reposer la carafe, l’emporta avec lui sur le bord du toit où il s’assit.

- Est-ce ma faute, monologuait le vizir, est-ce ma faute si je tente de sauver ce qui peut l’être ? Hassan ne sait-il pas que le sultan raserait la ville sur le moindre soupçon de rébellion ?

Détournant le gobelet de ses lèvres, Omar adressa un sourire triste au vizir et prit une inspiration avant de répondre.

- Et ne t’est-il donc pas venu à l’esprit que c’est ça que pourrait vouloir notre illustre compagnon ? Nishapur aux flammes plutôt qu’aux Turcs ? Je te le dis : en tant que vizir, tu constitues une cible par trop évidente.

- Alors me voilà coincé entre un fumeur de haschisch qui joue les libérateurs et un ivrogne qui joue les prophètes !

Le ciel avait pris cette teinte violacée qui annonce la nuit, et qui évoque le vin. Avec une mimique de compassion, Omar tendit la carafe à son ami.

- Le fumeur de haschisch n’est pas encore là, va. Détends-toi.

Viens voir donc mourir le soir.

De ma terrasse, regarde-le.

Le ciel a maintenant couleur de vin,

Sur ma terrasse, viens donc le boire…

Le vizir se recroquevilla un peu plus, comme s’il avait froid tout à coup.

- Pas un de tes stupides poèmes, Omar. Pas encore ! Sais-tu qu’un mollah a produit un de tes quatrains en témoignage de tes moeurs ?

- Grand bien lui fasse. Tu sais le peu qu’il y a à redire de mes mœurs… Encore un peu de vin !

Sur l’ordre de son maître, un jeune serviteur apporta une nouvelle carafe et reprit l’ancienne, vide à présent.

- Moi, oui je le sais, Omar ! Mais eux te tiennent pour un ennemi de la foi.

- Ont-ils tout à fait tort ?

- Omar, sois discret ! Tu peux boire autant que tu le souhaites, tu peux te vautrer avec les pires courtisanes, tu resteras encore et toujours mon ami. Mais tu es un personnage public, toi aussi. Une cible, pour reprendre tes propres termes. Tu ne dois qu’à ma protection le fait de n’avoir pas été lapidé ! Et comme tu l’as fait remarquer, je suis à la merci d’un caprice des turcs ou de la vindicte des haschishins…

Se drapant dans son manteau, le vizir descendit rapidement l’escalier qui conduisait à la rue. Les deux gardes qui l’attendaient en bas se mirent au garde à vous et le suivirent dans le dédale des rues qui conduisaient vers l’ancien palais.

Omar les regarda s’éloigner puis, dédaignant la coupe, porta directement la carafe à ses lèvres.

*

Le soleil se couchait sur les montagnes. Le Vieux regardait la plaine qui s’étendait à ses pieds, à près de mille deux cent mètres en contrebas. Quelques résineux rabougris tentaient d’égayer le flanc de la montagne, mais n’arrivaient qu’à renforcer l’air de sécheresse de l’endroit.

- Il est temps de rentrer, seigneur.

Le Vieux jeta un coup d’œil au jeune homme qui venait de l’interpeller. Une recrue récente, pas encore trop atteinte par la drogue : son regard était à peine voilé. Mais il était efficace, et naturellement dévoué, alors le Vieux l’avait quand même pris dans sa garde personnelle. Il était agréable d’avoir dans son entourage au moins quelques personnes à l’esprit clair.

- Tu as raison, mon jeune ami. Il fait froid à présent.

Le Vieux monta sur le mulet que son garde tenait par la longe. Suivant ces chemins escarpés de la montagne seulement connus des chevriers, ils regagnèrent le campement. De grandes tentes avaient été édifiées, à l’arabe, et un brasero fumant distillait à la ronde des vapeurs de haschisch.

Le principal lieutenant du vieillard se présenta devant lui.

- Maître, ne vaut-il pas mieux envoyer un homme décidé pour faire le travail ? Pourquoi vous exposer, pourquoi quitter la forteresse ?

Le Vieux hocha paternellement la tête. La sollicitude de son subordonné faisait plaisir, mais était déplacée.

- Ah, Hakim ! Je ne me déplace jamais, tu le sais… Cela fait bien quinze ans que je n’avais pas quitté le nid de l’aigle… Mais ces circonstances sont particulières. Ce n’est pas à un chef de tribu que nous allons manifester notre juste colère. C’est à Nizam al Mulk.

Hakim hocha la tête sans comprendre. S’asseyant sur le sol, le vieil homme claqua des mains pour commander du thé qu’il partagea avec son lieutenant.

- J’ai bu le thé avec Nizam, mille et mille fois, quand le monde était beau, que le Khorasan était libre et que nous étions insouciants. Nous discutions, comme ce soir, parfois nous refaisions le monde, dans les patios de l’université. Nizam était un ami, que j’ai passionnément aimé. De toutes les trahisons que j’ai eu à subir, la sienne fut la plus pénible.

- Une trahison, seigneur ?

- Une trahison, Hakim ! Quand ces sauvages venus des steppes du nord descendirent sur Nishapur, il se coucha devant eux. Craignant de voir la ville brûlée comme tant d’autres avant elle, il pactisa avec les turcs.

Gravement, le lieutenant acquiesça. La vapeur du brasero les environnait, et son regard se voilait peu à peu.

- Il sait que nous venons, seigneur. Les espions nous annoncent qu’il consulte sans arrêt cet astrologue…

- Astrologue ? Ha ! Nizam ne croit pas à l’astrologie. Ce ne sont pas les prophéties d’Omar, qui d’ailleurs n’y croit pas non plus, qui l’intéressent, mais le fait qu’il fut l’homme qui me connut le mieux.

- Vous connaissiez Omar ben Ibrahim, seigneur ? Cet apostat ?

- Lui aussi fut mon ami. Peut-être l’est-il toujours, d’ailleurs.

- Mais, seigneur… Je ne comprends pas.

Avec un sourire, le Vieux se releva et se retira sous sa tente.

*

Il flottait dans l’air comme une odeur de guerre civile. Partout, les serviteurs couraient, chargés et nerveux. L’échanson allait et venait, surveillant les plats. Ce banquet était une erreur, selon lui. La visite inopinée d’un des fils d’Ottman avait conduit le vizir à donner une réception fastueuse et c’était un cauchemar d’organisation. Des gardes servaient à l’écurie les chevaux du Turc, d’autres avaient été affectés aux cuisines… Le palais était sens dessus dessous.

- Bon, et en entrée ?

- Tout est disposé…

L’échanson pénétra dans la grande salle. Le vizir était dans un coin, contemplant les préparatifs, l’air épuisé. Omar le poète était avec lui, regardant les serviteurs qui apportaient des jarres de vins fins.

- Voilà un spectacle qui réjouit le coeur, mon ami.

- Autant qu’un de nous deux se réjouisse, Omar.

L’agitation retombait peu à peu. Les plats avaient été installés sur les grandes tables, et les serviteurs se retiraient, laissant l’échanson vérifier l’ordonnance du tout.

- Tout est en ordre, ô vénéré vizir.

- Fort bien. Notre invité est devant la ville.

La grande porte s’ouvrit brusquement. Un courant d’air souffla et un vieil homme pénétra dans la salle.

- Quel festin de roi, Nizam mon ami… Étais-je donc attendu ?

Hassan le montagnard contempla un instant l’ordonnance raffinée des plats puis reprit.

- Ou peut-être avais-tu un autre invité…

Sans un mot, quatre assassins à la ceinture écarlate entrèrent à sa suite. Leurs longs poignards étaient sortis et brillaient d’un sombre éclat. Le vizir ne se laissa pas décontenancer.

- Veux-tu te joindre à nous, vieux camarade ?

- Non. Je ne fais que passer.

Et sur un geste de la part du vieillard, les quatre assassins s’élancèrent. Un garde qui tentait de s’interposer tomba, la gorge barrée de deux traînées sanglantes, et Omar fut violemment repoussé contre une des colonnades.

- Ne te mêle pas de ça, poète, lui lança Hassan. Tu es resté intègre, à ta curieuse façon, mais sache que les Turcs sont des barbares et qu’ils n’ont pas besoin de gens comme toi. Ces cavaliers finiront un jour par te trancher la tête et livrer ton corps au bûcher.

Les quatre tueurs abattirent leurs poignards et Nizam al Mulk s’effondra.

- Ainsi périssent les traîtres. Souviens-t-en, Omar.

*

Quand les autres gardes arrivèrent des cuisines, il était trop tard : le vizir n’était plus, l’assassin avait disparu, et le poète pleurait ses amis.

Omar ben Ibrahim al Khayyâmi, dont les bibliothèques ont gardé trace sous le nom d’Omar Khayyâm, mourut vieux et chargé d’ans, non loin de cette ville de Nishapur qu’il avait tant aimée. Contrairement aux prophéties d’Hassan, les Turcs ne rasèrent pas la ville ni ne la livrèrent aux flammes. Ce sont leurs cousins mongols qui s’en chargèrent un siècle plus tard. Si le poète athée Khayyâm mourut de sa belle mort, c’est au poète mystique et croyant Farid ud-din Attar qu’échut le funeste destin qui avait été annoncé : il fut décapité et son corps fut jeté dans les bûchers de la ville par les barbares des steppes.

Allah seul sait tout et est gardien des secrets.

vendredi 15 décembre 2017

Le point trad et publi

Bon, ça fait une paye que je vous avais pas parlé de mes sorties comme traducteur…

Ce mois-ci, n'hésitez pas à tester Justice League Dark chez Urban, réimpression en album d'une série qui sortait en revue y a quelques temps de ça. Les aventures d'un groupe d'êtres surnaturels menés par cette petite ordure de John Constantine. C'est fun et malin. Et le mois prochain, chez le même éditeur, je signe la préface de la ressortie de Manhattan Projects, un gros délire uchronique très sympa. Et je continue à signer la traduction de Flash dans la revue consacré à la Justice League. (et n'hésitez pas à aller voir ce que donne le tome 2 de Suiciders, sorti le mois dernier, du pur No Future proche).

Chez Delcourt, le mois prochain sortent le nouveau Spawn Renaissance, et le Star Wars Classics n°7, reprenant des vieux épisodes de vous savez quoi.

Et chez Glénat, ce sera du Greg Rucka en force, puisque sortent en même temps sa nouvelle série Black Magick et l'édition collector de Lazarus.

Et hors traduction, je serai dans le prochain Dimension Super-Héros, chez Rivière Blanche. Aux côtés de plein d'auteurs et autrices que j'apprécie, ce qui multiplie encore le plaisir de la chose. (bon, je le croyais prévu pour février mars, mais il n'y a pas encore de date, en fait).

Et sinon, en février, ruez-vous sur ma bio d'H.P. Lovecraft. Mon éditeur et moi-même vous en serons reconnaissants.

mercredi 13 décembre 2017

Train-train quotidien

C'est quand même curieux cette propension que j'ai à rêver de voyages en train et en bus interminables. (bon, la nuit dernière, c'est sans doute dû au fait qu'il a fallu que j'aille faire une course dans la ville d'à-côté, alors qu'il y avait grève de RER).

Si les paysages traversés sont souvent différents, quoiqu'une banlieue industrielle en friche revienne assez fréquemment, mixant des endroits qui n'existent plus et quelques tronçons de lignes de l'Est parisien, le tout retraité façon Enki Bilal des grands jours, un élément demeure : le voyage n'en finit pas, alors que je suis pressé. Je ne sais pas toujours pourquoi je suis pressé, dans ces rêves. Parfois, c'est pressé de rentrer chez moi, parfois j'ai un rendez-vous ou un impératif quelconque, et parfois je ne sais même pas, je suis juste pressé. Et le train qui marche au pas dans des paysages n'en finissant pas me rend dingue.

Cette nuit, j'allais à Coignères. Le genre d'endroit où je ne sais même pas ce que j'irais y foutre en vrai (y a peut-être des gens très bien à Coignères, j'en sais rien, mais je n'ai aucune raison particulière d'aller là-bas). Le train marchait au pas entre les immeubles de la ville nouvelle, avant de s'immobiliser en pleine cambrousse, au milieu de nulle part.

N'y tenant plus, je suis descendu et j'ai réussi à attraper un bus bondé qui allait dans la même direction, mais s'arrêta en plein champ. On avait monté là un aéroport de fortune. Pas un aérodrome, hein, c'étaient des gros porteurs qui se posaient et décollaient, des avions de ligne, et si le bus était bondé, c'est parce qu'une bande de retraités partait en voyage organisé avec armes et bagages. Je me suis retrouvé dans le terminal, en fait une espèce non pas de chapiteau, cela n'en avait pas la forme, mais de tente gigantesque, ou un alignement de tentes gigantesques, aux sections séparées par des rideaux d'une grosse toile militaire.

On m'y laissait errer sans but, regarder, écouter. Vaquer, presque, sauf que je ne vaquais à rien. J'ai fini par ressortir, évitant les runways improvisés à coup de plaques de tôle posées sur les cultures, et essayé de rallier à pieds la ville que je devinais, sur l'horizon.

Puis le réveil à sonné, et en buvant mon café j'errais encore, en esprit, dans cet entre-deux, ces entre-deux, même. Faute de tableau des départ, j'ignore vers quelle destination partaient ces avions.

mardi 12 décembre 2017

Au pays de Loki

Vous le savez, il m'arrive de déverser ici des notes en vrac sur la mythologie, à intervalles plus ou moins irréguliers. Un de mes sujets habituels de réflexion, c'est Loki. Je l'avais déjà évoqué ici, par exemple, ou là, dans son rôle de trickster.

Cette notule-ci, à peine esquissée, rappelle que la paire adversative Loki/Thor est une construction de nos comics préférés.


Loki, dans les mythes, n'est pas particulièrement opposé à Odin. Ils ne partagent qu'assez peu de récits. Et même quand arrive le Ragnarok, la conflagration finale qui met fin au monde des dieux, ce n'est pas Odin qui affronte Loki. Odin combat un loup gigantesque, alors que Loki se retrouve face à un dieu beaucoup plus mystérieux, Heimdall. Heimdall est le gardien du pont arc-en-ciel menant en Asgard, le Clos des dieux. Il est précisément celui qui doit affronter en première ligne les forces les forces du chaos, les forces venues précisément des terres des géants et plus généralement du dehors, d'Utgard. C'est à ce dieu et à aucun autre que Loki livre son dernier combat. Et ces deux adversaires s'entretuent, s'annihilent mutuellement. Le Loki de la fin des temps, le Loki eschatologique, est bien plus terrible que le trickster, que l'ourdisseur de farces. Le Loki de Ragnarok pulvérisant le gardien du passage vers la terre des dieux, n'est-ce pas Loki assumant sa vraie nature, celle du maitre du chaos Utgarda-Loki ? Et le fait qu'ils s'entretuent, n'est-ce pas une façon de redéfinir les limites et ce qui leur est extérieur, de remettre justement à zéro le monde lui-même et les règles selon lesquelles il fonctionnait ?

Et un autre fragment tourne autour des géants borgnes et cyclopes des mythologies européennes, et surtout de ceux qui se font crever l'œil.

Quand Loki crève à coup d'épieu l'œil d'un géant, dans une vieille légende des îles Féroé, la modalité est celle de Loki, mais l'acte lui-même renvoie à Lug ou à Ulysse crevant chacun l'œil d'un géant cyclope, leur adversaire.
On peut facilement (trop facilement, peut-être, comment savoir ?) imaginer un mythe ancestral, un motif ancien. Un héros civilisateur, porteur de l'intelligence, triomphant d'une incarnation de la force brutale au regard et à la compréhension limités, représentés par un œil unique, là où la vision en profondeur en requiert deux. À celui qui n'a pas beaucoup, on vient prendre même le peu qu'il a.
Ce Cyclope primordiale est une force naturelle, volcan pour les grecs, puissance tellurique en Irlande. Une puissance aveugle, ou pour le moins myope et à courte vue.
Ce héros rusé qui triomphe de la force naturelle est un héros civilisateur, un ourdisseur de machines et de machinations. Loki, quand il crève les yeux du géant féroen semble se rattacher directement à cette tradition. Ce qui pose un énorme problème : Loki est généralement présenté comme un personnage négatif, adversaire des dieux. La réalité est bien sûr plus complexe, puisque si dans l'eschatologie nordique, il est bien celui qui précipite la chute du monde, dans bien des légendes il est leur assistant, un serviteur malicieux mais efficace qui résout leurs problèmes de façon créative.
Mais le grand borgne du mythe nordique, ce n'est pas (ou pas tout à fait) un géant tellurique, puisqu'il s'agit d'Odin, roi d'Asgard. Et qu'Odin, on l'a vu, est lui aussi un ourdisseur de complots, un rusé. Et que comme tout rusé mythique, il porte une lance ou un épieu permettant de crever les yeux de ses adversaires et de les paralyser.
Il y a là au moins un paradoxe. Odin se retrouverait, dans cette logique-là, porteur d'une double nature, de deux facettes opposées et irréconciliables. Et Loki, tout aussi rusé que lui, est son serviteur autant que son adversaire…

Je ne donne pas la suite, qui est fragmentaire et explore des bizarreries concernant Hodr, le dieu aveugle complice involontaire de Loki. Quand j'en serai venu à bout, je vous la soumettrai…

lundi 11 décembre 2017

Winter is coming

Y a un côté torpeur qui s'installe dans certains bouts de mon cerveau, là. C'est lié à pleins de trucs. Beaucoup de boulot, certes, mais aussi un temps déprimant, grisâtre et venteux comme dans un rêve humide de Chateaubriand, mais sans le côté romantique, et le fait que j'ai quand même passé pas mal de temps à cavaler. Du coup j'écris moins, je lis moins et je me fatigue plus. Ça en arrive au point que l'autre jour, je me sois étalé dans la rue comme une petite mamie. précisément une de ces petites mamies que je rafistolais, dans le temps, en me moquant gentiment d'elles du genre "eh bien ma pôv'madame Grouchu, comment vous avez fait votre compte ?"

C'est le petit Jésus qui m'a puni. Et qu'est-ce qu'il m'a mis, intérêts et capital. J'ai l'épaule en vrac et faut que je me calme sur les anti-inflammatoires que je bouffe à pleines poignées tel un Elvis en rut gobant des gardénal, ça me bousille la tuyauterie.

Tout cela est généralement un indice de l'entrée dans l'hiver.

Et il va se passer des trucs, cet hiver :

La sortie en février de ma BD sur Lovecraft, déjà.

La sortie de deux nouvelles chez Rivière Blanche, dans deux anthologies séparées (l'un de ces textes relève d'un genre que je ne puis qualifier que de "pornographie architecturale").

Je vous donnerai rapidement des dates et des références précises pour tout ça.

Et sinon, ma conférence de cette année à Angoulème portera sur les "Sources Mythiques de Superman" autant dire que pour le coup, je joue à domicile.

Même KO debout (chaos debout, aussi, vu mon inorganisation chronique), je continue à avancer sur des trucs. Espérons que la carcasse tiendra.