dimanche 30 juillet 2017

Boulangeries circassiennes

En fait, je crois avoir mis le doigt sur une espèce de dénominateur commun dans pas mal de trucs qui me gonflent. Les antivax, bien sûr, mais plus globalement une espèce d'état d'esprit sectaire qui se répand. Et si c'est si dur à déraciner, c'est qu'en fait, c'est basé sur un machin vraiment fondamental.

La clé du truc, c'est la notion de souillure ontologique. Et c'est un machin tellement basique, qui fait tellement parti de nos codes de représentations du monde, qu'on le le voit même plus.

De quoi est-ce qu'on cause ?

Tout simplement de la vieille distinction pur/impur. La viande impure qu'il ne faut pas manger. La jeune fille censée rester pure jusqu'au mariage. Le vêtement blanc (pour le mariage en question, par exemple, mais pas que). Le corps qui "est un temple qu'il convient de respecter". Les prescriptions rituelles diverses (changeante selon les religions) qui se parent d'une apparence hygiéniste, comme le rasage des prêtres égyptiens, le lavage des mains "jusqu'au coude" des Pharisiens, les manières de manger, de pisser ou de faire ses ablutions dans diverses religions.

De la même manière que les anciens délimitaient la ville et le pays à l'aide de rituels (c'est très bien documenté pour Rome, avec le sillon inviolable, par exemple), séparant l'ordre d'une société du chaos de l'extérieur, le rite et la prescription rituelle séparent le pur et l'impur, le licite et l'illicite dans quasiment toutes les religions connues. La forme la plus extrême est représentée par certains tabous (on met à mort ceux qui ont vu telle ou telle chose, soit qu'elle souille irrémédiablement celui qui la regarde, soit au contraire que le regard de l'homme souille l'espace sacré qu'elle délimite).

La forme forte de cette logique, dans nos sociétés sécularisées, est bien évidemment représentée par l'Islam, dont la visibilité réinjecte ces notions dans l'espace public et les rend à nouveau évidentes, mais elles ne lui sont pas spécifiques. Les prescriptions du Judaïsme sont de même nature et, quand elles sont appliquées de façon littérales, encore plus complexes. Et si elles s'expriment de façon plus symboliques dans le christianisme contemporain, le fait de se couvrir ou de se découvrir (selon le sexe) à l'église est du même ordre. Le baptême, d'ailleurs, est à l'origine une façon de se laver d'une souillure fondamentale, celle du péché originel.

Même si certaines prescriptions de ce genre peuvent avoir des raisons pratiques (il a beaucoup été écrit sur les raisons de la prohibition du porc, ou de la vache sacrée, et j'avais du causer ici même de l'intéressant cas du cheval dans le Nord de l'Europe, lié à une raison religieuse assez rigolote), et si la notion d'impureté renvoie de toute façon à des processus fondamentaux de la vie humaine (grosso modo, le fait que maman se fâche tout rouge si bébé mange son caca, et le fait qu'il apprenne très vite à ne plus le faire, de même que le gamin de trois ans apprends que "les baies rouges de la haie sur le chemin de l'école, faut même pas y toucher c'est poison"), l'articulation de ces distinction entre pur et impur, dès lors qu'elle est essentialisée, ne repose plus sur rien de rationnel. On est dans la transmission culturelle pure, avec un couvercle sacré pour verrouiller le tout. Dès lors que la pureté est un objectif fondamental, mais quasi impossible à atteindre, et que la souillure est partout, on vit dans un monde dont les codes ne sont pas si différents que ça de ceux de la paranoïa*.

Mais n'allons pas croire que nos sociétés modernes soient à l'abri de ça. La forme technologique et sécularisée, c'est par exemple la chasse au téton automatisée sur facebook. Pour "protéger la sensibilité", on va censurer Delacroix (et je ne parle même pas de Courbet, hein), mais il s'agit bien de protéger le regard d'une souillure perçue. C'est aussi le poil perçu comme "sale", et sa suppression sous prétexte d'hygiène (et les médecins pestent contre la mode de l'épilation intégrale de la foufoune, qui justement est un contresens sur le plan de l'hygiène, et on en revient directement à l'irrationalité de ce genre de représentations).

Ce qui est intéressant, c'est que la découverte des microbes a complètement changé les choses. En désignant un phénomène précis, mesurable, visible (avec un microscope), on a radicalement désessentialisé la notion de souillure. Alors pour beaucoup, symboliquement, ça ne change pas grand-chose. Il n'y a pas de différence fondamentale entre "c'est dégueulasse" et "c'est comme ça qu'on attrape des microbes". Dans l'usage courant, c'est quasiment interchangeable. Mais le "corps étranger qui souille", il est devenu rationnel. Et ça change tout. Oh, pas totalement rationnel, il suffit de voir les gens qui souffrent de microphobie (c'était le cas d'Howard Hughes, sur la fin), nonobstant le fait que des tas de microbes sont inoffensifs, d'autres sont même utiles, et que les vrais pathogènes ne représentent, dans le tas, qu'une infime minorité. On sait aussi que vouloir se débarrasser radicalement des microbes peut conduire à des effets de sélection darwinienne redoutables (ce qui nous rapproche des paradoxes irrationnels évoqués plus haut).

Si la "souillure" devient affaire de petites bébêtes et que la maladie est un problème d'hygiène de vie et non plus de punition divine, ça bouleverse radicalement le paysage. La non rationalité (attention, là je n'emploie pas le terme dans un sens péjoratif) des autres distinctions pur/impur apparaît. Elles sont mises en lumière comme des constructions sociales. La première solution (en dehors de leur rejet pur et simple, et donc d'une sécularisation totale) peut consister à les accepter comme relevant d'un autre ordre. Il y a l'hygiène du corps d'un côté, et celle de l'âme de l'autre. C'est un peu le même principe que la distinction que le pape proposait à Stephen Hawking : "après le Big Bang, c'est pour vous, mais l'avant, vous nous ne laissez" (je paraphrase).

Le problème, c'est que cette gymnastique, cette double modalité, n'est pas du goût de tout le monde. Alors, au-delà de la position médiane que j'évoquais, il y a bien sûr tout un spectre. Mais dans les versions les plus extrêmes, cela revient à un rejet général de tout ce qui renvoie au "matérialisme". Et là, l'essentialisme on est en plein dedans. Le jugement de valeur est la seule modalité de rapport à l'extérieur. Et l'on peut voir dans certains cas extrêmes refleurir des théories selon lesquelles les microbes n'ont rien à voir avec la maladie. Sans revenir dessus, c'est le sens de formules du genre "l'homéopathie soigne un malade, pas une maladie" (ce qui est assez logique, puisque les bases conceptuelles de l'homéopathie datent d'avant la mise en évidence du rôle pathogène des microbes). Dans un tel contexte, il n'est guère étonnant de voir la vaccination cristalliser tous les fantasmes. Le registre de vocabulaire utilisé, la "soupe purulente", par exemple, indique bien que ce qui est en jeu, c'est cette notion de s'injecter ce qui est vécu comme une souillure. Et si la souillure est vue non pas comme quelque chose de transitoire, mais quelque chose d'essentiel, de contraire à l'ordre divin, vous voyez d'ici le tableau. Une vidéo récente (mise en ligne par une affabulatrice notoire, dont les fantasmes dégueulasses ont failli briser des carrières d'enseignants) délirait copieusement sur des histoires de cellules de singe et de porc.

Attention, je ne dis pas que tous les antivax soient de cette pâte, au service d'un réarmement des calotins de toutes obédiences. Il y a, dans le tas, des gens normaux que l'agitation a conduit à s'inquiéter. Et les marchands de peur vous le dirons tous : la peur est mauvaise conseillère, elle conduit à des réactions irrationnelles, viscérales. C'est la vieille histoire des gens qui ont plus peur de se baigner dans la mer à cause des requins que de traverser la rue (or, les accidents de la route tuent en une journée, rien qu'en France, autant de gens que les requins dans le monde entier en un an). Ce sont les mesures antiterroristes qui conduisent à créer des mouvement de foules compactes, et donc vulnérables, aux points de contrôle là où la circulation était auparavant à peu près fluide. Et ainsi de suite, je ne vous fais pas un dessin. Paradoxes de l'irrationalité.

Nous vivons à l'ère des marchands de peur. Et la peur, outre le fait qu'elle n'empêche pas le danger, peut même le produire. C'est précisément ce qui se passe avec ces histoires de paniques entretenues autour des vaccins (il faudrait rappeler à tous ces braves gens que la mise en danger de la vie d'autrui est un délit grave), et ce qui se profile derrière a un côté inquiétant : un délitement du discours rationnel, pour le remplacer à nouveau par des dogmes poussiéreux instrumentalisé par des gourous, marchands d'indulgences et de bagues magiques et autres directeurs de conscience. Le vrai problème est là, même pas dans les vaccins ou les histoires de terre plate (oui, les platistes les plus hardcore laissent transparaître leurs préoccupations religieuses) et de dinosaures qui étaient plus petits parce que la terre a gonflé entre temps ou de Peste de Justinien qui était en fait la même que la Peste Noire de 1347 (je vous jure, quand on va y voir, y a des théories hallucinantes). (et tous ces gens se sentent salis quand on leur balance des contre-arguments solides. ils n'iront pas se salir en allant essayer de comprendre les raisonnements à la base des choses)

Par certains côté, c'est quand même une version particulièrement perverse du pain et des jeux, tout ça. De fausses polémiques sur lesquelles pas mal de gens gaspillent une énergie et un temps de cerveau considérables. Au lieu de s'occuper de vrais problèmes.





*Et c'est précisément ce qu'on retrouve dans les milieux sectaires, ou toute "influence extérieure" est vécue comme une souillure, on l'a encore vu tout dernièrement avec ces enquêtes sur les écoles privées hors contrat des intégristes catholiques.

samedi 29 juillet 2017

Torpeur estivale

Je profite de l'été et que j'ai mis mes enfants à la benne au train pour les envoyer en vacances pour avancer sur le boulot et surtout pour faire quelques menus travaux. Genre un carrelage commencé en janvier et jamais terminé, préparer l'interview d'un pote pour le magazine qui m'achète régulièrement des piges, avancer cette trad d'adaptation de jeu vidéo…

Et j'ai quand même, malgré toute cette activité, l'impression de m'enfoncer dans un genre de torpeur estivale. je ne sors quasi plus de chez moi. Si, l'autre jour pour m'assurer qu'ils étaient bien dans le train, puis pour un rendez-vous boulot (je vous en reparlerai bientôt en détail, mais me voici "consultant en Batman" pour le studio Monolith qui produit des jeux de figurines franchement sympas). Et puis avant-hier pour rendre quelques bouquins à la bibliothèque, discuter de deux trois événements à venir avec eux, puis faire quelques courses. Qui m'ont permis, chez le bouquiniste où je ne vais que rarement parce qu'il est à l'autre bout de la ville, de me choper à vil prix un manga sur Zatoïchi, un Jeury que j'avais pas et l'édition anglaise abrégée par l'auteur (abrégée, c'te blague, le paveton fait quand même 900 pages en corps 6) (bon, la VF fait 4x800 pages, pour situer) du Rameau d'Or de Frazer, classique de la mythologie comparée qui, s'il a vieilli sous pas mal d'aspects, demeure quand même une mine dans son genre. J'avais mis le nez dedans à plusieurs reprises, mais voilà qui me permettra d'approfondir tout ça.

Mettre le nez dehors seulement deux fois dans la semaine, c'est signe quand même que je ne marne pas grand-chose. Mon carrelage, je le fais à petites fois (y a plein d'angles à la con, faut que je démonte les chiottes, et je m'énerve facilement sur ces trucs là), la traduction seulement le matin pour pas criser non plus, et je me réserve des plages détente : ne serait-ce que, après le repas, regarder l'épisode de la semaine de GoT et celui de Preacher, et sur les pauses post prandiales qui restent, lire un peu, mettre de l'ordre dans mes piles de bouquins OH PUTAIN Y EN A ENCORE UNE QUI VA SE CASSER LA GUEULE je reviens tout de suite…

Et avec tout ça, je pourrais aussi aller me balader sur les quais. Mais non. Peut-être que c'est à cause de ce temps de Toussaint, mais je reste claquemuré comme rarement…

lundi 24 juillet 2017

Double jeu

Tous les quelques temps, je me retrouve à devoir traduire une BD tirée d'un jeu vidéo. Comme je ne suis pas très gamer (et que quand je joue, ce n'est pas forcément à des jeux susceptibles d'être adaptés en BD, vous imaginez une BD de Civ6* ou de Tropico, vous ?), l'expérience est souvent compliquée. Je dois apprendre un vocabulaire propre au produit qui est adapté sur le papier. Et encore faut-il parfois que je sache qu'il s'agit d'un jeu ! Je me souviens quand on m'a donné Gears of War à traduire, ce n'est qu'au bout d'une vingtaine de pages que j'ai eu un doute, que j'ai été voir sur internet, et que j'ai découvert qu'il s'agissait d'une grosse licence émergente. Accessoirement, tout le vocabulaire de SF que j'avais commencé à adapter, j'ai pu me le foutre là où je pense, puisque j'ai trouvé les forums des joueurs et qu'il a fallu que je colle aux tournures qu'ils utilisaient.

Bon, quand on m'a filé Resident Evil, ça je connaissais. Je n'y avais jamais joué (et je ne crois pas avoir tenu plus de dix minutes devant un des films), mais je voyais de quoi il s'agissait. J'ai eu vite fait de me mettre dans le bain. (tiens, ça fait partie de ces albums que l'éditeur ne m'a jamais envoyé derrière)

Un truc intéressant que je constate en traduisant ce genre de matos (un des avantages : quand on a réussi à se mettre dans le bain, c'est le genre de truc qui va souvent assez vite. Gears of War, je pouvais me faire 50 pages dans la journée sans coup férir. Pour situer, quand j'arrivais à faire plus de 10 ou 12 pages par jour du Swamp Thing de Moore, j'avais l'impression d'avoir bien mérité de la patrie), c'est qu'il y a deux sortes de comics adaptés d'un jeu vidéo.

Typiquement, les préquelles, suites ou développements de personnages. Là, on est face à une BD qui utilise le jeu comme réservoir de concepts et raconte une histoire dans le même univers. Le boulot est généralement confié à des auteurs pas forcément chevronnés, mais qui ont la pratique des codes narratifs spécifiques de la BD. Le résultat, c'est de la BD, pas forcément hyper inventive, mais qui se lit comme telle, avec un scénar raisonnablement bordé creusant un univers et des situations. C'est le même principe que tous ces comics Star Wars qui s'intercalent entre les épisodes des films.

La situation est différente quand la BD adapte le jeu lui-même. C'est un cas que j'ai eu récemment. La BD adapte très fidèlement l'épisode le plus connu d'une série de jeux d'infiltration. Et du coup, on se heurte à plusieurs problèmes :

Malgré un dessinateur très séduisant, très graphique, ça ne s'adressera qu'aux fans. Les enjeux du truc ne sont clairs que quand on connaît bien le matériau de base.

Plus gênant, les structures de récit d'un jeu vidéo ne sont pas du tout les mêmes que celles d'une BD (ou d'un roman ou d'un film) et les exigences ne sont pas les mêmes non plus. On sait bien que les pièges dans un Indiana Jones n'ont pas beaucoup de sens, mais un jeu d'action doit maintenir la sensation de danger quasi non stop, et donc empiler des péripéties ou gérer sa topographie d'une façon qui n'est pas dictée par la logique, mais par le rythme des défis lancés au joueur et par sa courbe d'apprentissage. D'où des éléments de tutoriel, des boss intermédiaires, des objets à récupérer et des obstacles absurdes qui se retrouvent dans la BD, quand un scénario conçu directement pour elle, s'il emploierait des éléments similaires, les mettrait en jeu autrement, plus discrètement. Tous ces éléments passent tout à fait dans le jeu, beaucoup moins dans la BD.

En creux, ça pose une fois encore la question de la notion d'adaptation d'un format et d'un média à un autre. Qu'est-ce qui fait partie des codes intrinsèques d'une forme (le jeu d'action à la première personne) et qu'est-ce qui semble emprunté et forcé dès que c'est porté sur le papier ou à l'écran ?

Le chef qui dit au héros de ramasser les munitions qu'il trouve ou le prisonnier qui lui file une carte d'accès au niveau suivant (carte que ses geôliers auraient dû lui prendre), ce sont les versions modernes du collant de feu Adam West. Rien n'est particulièrement ridicule dans son contexte, mais ça peut le devenir quand on le transplante ailleurs.








*Notez, ma dernière partie de Civ6 aurait fait un bon scénar. Après un développement efficace de ma civilisation (profitant opportunément de quelques guerres saintes ou d'agression lancées par mes voisins pour étendre mon territoire à leurs dépends) je me suis retrouvé dans une situation à la Bachar, à être fâché avec le monde entier, et à devoir mater des révoltes non stop. Ce qui est rigolo, c'est que j'ai quand même gagné la partie, sur des critères culturels (j'avais pillé les voisins, mes musées étaient donc bien remplis).

mercredi 19 juillet 2017

Théorie des genres

Je viens de lire Royaume de Vent et de Colères, un roman de Jean-Laurent del Socorro publié chez Actu-SF. Je ne vais pas m'étendre dessus, mon but n'étant pas d'en livrer ici une critique qualitative détaillée. Je me bornerai à dire que c'est très bien, d'autant que c'est un premier roman, et que ça préjuge d'excellentes choses pour la suite. Faut que j'aille voir son Boudicca, tiens, sorti dernièrement.

Ce qui me pousse à en parler, là, c'est quelque chose de bien plus général. Ce roman se retrouve le cul entre deux chaises. Ou plus précisément, entre deux genres.

On reconnait souvent la littérature dite "de genre" à la façon dont elle est souvent critiquée avant tout dans son rapport à son genre, et aux codes de ce genre. Un roman policier du style "whoddunnit" sera jugé en priorité sur sa capacité à poser un mystère intéressant, et une résolution de ce mystère qui fasse sens. Un roman noir, sur son ambiance. Un roman de SF, sur sa capacité à développer un univers cohérent qui, pour reprendre l'expression de Philip K. Dick, ne s'écroule pas deux jours plus tard (pour peu que le sujet ne soit pas l'effondrement de cet univers, bien sûr). Et ainsi de suite.

Or, il devient toujours plus difficile de porter ce genre de jugements quand une œuvre se situe sur la frontière entre deux genres, d'autant que la localisation de ces frontières fait rarement consensus. Royaume se situe pile à la césure entre roman historique et fantasy. Du roman historique, il a un cadre spatio-temporel bien délimité et réel, celui de la fin des guerres de religion et de l'arrivée au pouvoir d'Henry IV, vu de Marseille qui résista longtemps au roi huguenot. De la fantasy, il a un système de magie, une guilde des assassins (la Guilde des Savonniers) et un personnage de femme capitaine de mercenaires.

Du coup, comment "juger" un tel bouquin ? Il prend trop de libertés avec l'histoire (et pourtant il est très précis sur certains points) pour être recevable comme roman historique (ou sinon, il est admissible comme roman de capes et d'épées, jurisprudence Dumas oblige). Comme roman de fantasy, il n'est guère exotique et les éléments fantastiques sont très discrets. La critique "genrée" ne lui rendrait pas justice (je le répète, le bouquin est vachement bien).

Si l'on devait évoquer ce bouquin sans caler la critique sur des problématiques de genre, ça pourrait donner ça : "Une écriture efficace, sans gras, concise, qui fait que cela se lit tout seul. Des personnages qui dévoilent assez vite leur profondeur. Une construction qui sait ménager ses menus surprise et permet de développer ces profondeurs." En tant que roman tout court, il se lit vite, avec plaisir, et on en garde l'impression de quelque chose d'intelligent et bien construit. Ce qui, à l'arrivée, ne nous dit pas grand-chose.

Mais ce qui le rend tout à fait intéressant (à mes yeux, en tout cas, mais comme dirait l'autre, mon avis est l'avis de référence quand il s'agit de savoir ce que je pense), c'est justement la juxtaposition des deux genres. Plutôt que de créer un royaume imaginaire, l'auteur reprend un point historique raisonnablement connu avec des enjeux qui se passent quasiment d'explication. Tout le monde connaît la conversion d'Henry IV, la Saint Barthélémy, et les compagnies de lansquenets, même si le terme n'est pas forcément resté dans le langage courant, renvoient à des images familières de soudards mercenaires armés de piques et d'espadons. Ce que le lecteur connaît généralement moins, c'est l'histoire de la république de Marseille. Et c'est donc là-dessus que l'auteur concentre ses efforts de contextualisation, entremêlant habilement faits historiques et fiction, comme il est de règle dans ce genre d'exercice (écriture mise à part, celle de Socorro est plus concise et moins fleurie, il y a quelque chose d'Alatriste, là-dedans, mais aussi un je ne sais quoi de Gagner la Guerre).

La partie fantasy tient essentiellement à la présence de la Guilde (et là, on  est très précisément dans un code de genre) et surtout aux "artbonniers",  une caste maniant un pouvoir alchimique qu'on aimerait voir plus développé (mais l'auteur joue assez habilement de la frustration du lecteur à ce niveau) et qui pourrait facilement* faire l'objet d'un roman à elle-seule.

Tout ceci me rappelle, d'une certaine manière, Chien du Heaume, de Justine Niogret (ça me fait penser que Mordre le Bouclier est sur ma pile des à lire, et que j'en profite pour dire tout le bien que je pense de Mordred, roman pas facile, subtil, qui se mérite, mais qui est très fort). C'est également un roman à cheval sur les deux genres, mais pas au même endroit. Le moyen-âge du roman est générique, les lieux et dates n'y sont pas précisés. Il y a un côté environnement de conte de fées. L'élément fantasy est lui aussi d'une grande discrétion, et ambigu de surcroît. Comme roman historique, il est encore plus irrecevable que le Del Soccoro. Comme roman de fantasy, encore plus borderline.

Alors, si vous me connaissez un peu, vous savez que ces démarches m'intéressent, et que plein de trucs que j'ai faits se situent eux aussi à cheval sur plusieurs genres, à commencer par Crusades et Eschatôn, qui emploient des codes fantasy pour développer des univers de SF. Surcodifié, le genre peut devenir une espèce de carcan : Philip K. Dick l'a vécu comme ça pendant un temps, cherchant à écrire des romans de litt-gen' qui étaient refusés l'un après l'autre et qui n'ont été publiés, à ma connaissance, qu'après sa mort. Puis il a pris le problème dans l'autre sens, et a dynamité les limites du genre avec la Trilogie Divine. Et je pense que transcender les limites arbitraires des genres, c'est faire œuvre émancipatrice**.

Il ne s'agit pas de réfuter les étiquette de genre. C'est ce que font les auteurs de "littérature blanche" qui se commettent par exemple dans la SF, et parlent hypocritement de "fable philosophique" ou d'anticipation, ou les critiques qui, dès qu'un œuvre d'imaginaire a un réel impact, considèrent qu'elle perd son genre (1984 vient immédiatement à l'esprit). Non, il s'agit de les considérer pour ce qu'elles sont : des étiquettes, un système de classement commode à l'usage des libraires, servant à aiguiller rapidement le lecteur vers ce qu'il cherche en termes de sensations.

Dans un ordre d'idées assez parallèle, les éditeurs d'imaginaires ont lancé un mouvement pour que leurs romans soient lus et critiqués pour ce qu'il sont, et pas en fonction de leur genre, et qu'ils aient accès aux grands prix littéraires (arguant que le premier Goncourt était un roman de SF). Si je soutiens la démarche par principe, et que si jamais des auteurs que j'apprécie avaient un jour le Goncourt ou le Fémina, j'applaudirai (tout comme je félicite ceux que je connais quand ils obtiennent un prix dans notre petite chapelle de l'imaginaire), je dois reconnaître que je m'en fiche un peu. La grand-messe des prix littéraires m'ennuie à crever, presque autant que les podiums olympiques avec commentateur sportif en bande-son au ratio signal/bruit dégueulasse. La dernière fois que j'ai commenté ça, ça devait être pour le Goncourt de Houellebecq. Houellebecq qui s'était d'ailleurs pris dans la tête ce genre de "mépris de classe" quand il avait ouvertement employé des éléments d'anticipation dans l'un de ses bouquins. Ce qui montre que la démarche a sa pertinence et son intérêt. Mais je ne me sens pas top concerné, en fait (c'est sans doute très con de ma part, hein), j'aime bien le confort de notre petit ghetto qui fait mécaniquement de nous des espèces de rebelles, alors qu'en fait, on est juste conceptuellement incapables de donner dans la littérature blanche nombriliste (et misérabiliste-bourgeois) de merde.



* quand je dis "facilement", je trolle, bien entendu. Je suis payé pour savoir que ces choses n'ont jamais rien de facile et se payent de sueur, de larmes et de moments de découragement intense.

** et là, la comparaison avec l'expression "gender fluid" s'impose, même si elle doit montrer assez vite ses limites, je pense : les problématiques de "genre" qu'elle recouvre sont d'une autre importance, touchant à l'identité sociale et à l'image de soi (donc à l'identité tout court) des individus. En comparaison, nos problèmes de noircisseurs de papier sont insignifiants.

lundi 17 juillet 2017

Image of the bits

Je viens de m'apercevoir avec horreur qu'un changement des conditions d'utilisation de Photobucket, service dans lequel j'hébergeais des tas d'images depuis des lustres, a effacé plein d'illustrations de ce blog. Je vais réparer ça au fur et à mesure que je vais tomber dessus, mais comme y en a des centaines, des images concernées, ça risque d'être long. Si vous tombez sur un article ravagé de la sorte, n'hésitez pas à le signaler en commentaire !

vendredi 14 juillet 2017

Le Camelot du roi

J'avais causé ici même (et le texte avait été repris dans Geek le Mag sous une forme largement remaniée, augmentée et nettement améliorée) de ce qu'il fallait attendre, ou pas, du film de Guy Ritchie consacré au roi Arthur. Il est peut-être temps que je fasse le point et sous vos yeux ébahis, voire sous un tonnerre d'applaudissements si jamais vous êtes particulièrement bon public, de ce que j'ai pensé du film lui-même. Et quel meilleur jour pour ça que le 14 juillet, vu qu'il est question de succession royale légitime ?

Donc, King Arthur, Legend of the Sword.

C'est peu de dire que le film a déclenché des réactions épidermiques. De fait, si on le compare, par exemple, à l'Excalibur de John Boorman (un de mes films préférés de tous les temps, soit dit en passant), force est de constater qu'on est face à un bestiau d'un tout autre genre. Oubliés, les rapports complexes entre chevaliers de la table ronde, oubliée la charge hiératique et symbolique. Et à la place, on a une lutte à mort entre un usurpateur et un héritier légitime au trône. Oh, les symboles ne sont pas absents de cette version, mais leur articulation est moins subtile.

Il faut dire que "subtil" n'est de toute façon pas le mot qu'on accole généralement au cinéma de Guy Ritchie, qui fonctionne un peu comme un pendant clipesque de celui de Tarantino. Une autre comparaison qui vient par moment à l'esprit, en écoutant ces héros arthuriens qui parlent comme des charretiers, c'est le Kaamelott d'Alexandre Astier. Sauf qu'on ne les voit jamais, les ogres et koboldes, dans Kaamelott.

De fait, il y a également un côté Seigneur des Anneaux très appuyé, là-dedans. Et arrivé là, on touche à ce qui m'a le plus chiffonné dans cette version. L'esthétique clippesque, faite de cut-ups, de flash-backs et de flash-forwards donne un aspect patchwork à l'ensemble. Rien de rédhibitoire, ceci dit : le nom du réalisateur étant ce qu'il est, je savais à quoi m'attendre de ce point de vue.

Mais ce qui me frappe le plus, à la vision du film, c'est que tout ce que je disais tient. Ritchie ajoute sa pierre à l'édifice. Et il en donne son interprétation en y mettant clairement sa patte. Ce film est clairement de lui, on ne peut pas s'y tromper une seconde. Et c'est comme ça qu'il faut le prendre, je crois. Comme un film de Guy Ritchie qui s'amuse à projeter ses fixettes et ses codes narratifs sur un fond archétypal, de la même façon qu'il pourrait faire un Robin des Bois avec un résultat similaire, et pas comme une vision définitive d'Arthur ou de Perceval. Et pris comme ça, pour ce qu'il est, le film est curieusement plaisant. Oh, il abonde de raccourcis gênants : la forteresse est en aval de Londinium, mais la barque à à la dérive arrive néanmoins à la capitale. Certains points auraient gagnés à être éclaircis. Vortigern, visiblement possédé par Mordred, conserve néanmoins clairement une large part de son identité, sinon ses sacrifices n'auraient pas de valeur. Et quels sont les rapports qu'entretiennent les diverses puissances de la nature, si la Dame du Lac est aquatique, mais les démons poulpes aussi ? Et quid de Merlin, qui est là sans y être ? On a l'impression qu'il manque des bouts.

Mais on est loin du ratage annoncé. Film au scénario pas tout à fait bordé ? C'est clair. Film qui cherche à en faire trop sur le plan visuel, et se noie dans des effets numériques pas toujours utiles ? Oui, à l'évidence. Mais il n'est pas illégitime dans sa démarche, je le maintiens. Il se laisse regarder, il ne laissera probablement pas de grosses traces dans l'histoire du cinéma, mais franchement, j'ai pas passé un mauvais moment.

mercredi 12 juillet 2017

Choc des visions

Je reviens rapido sur les cuistres qui, dès qu'on sort un argument à peu près rationnel à propos d'un des sujets qui fâchent de nos jours (au hasard, la vaccination, tout ce qui touche de près ou de loin à la NASA, le réchauffement climatique, etc.), hurlent à la collusion, au scientisme (scientiste est devenu une insulte, comme intello, ça en dit long sur le niveau global), etc. Voire mettent en doute vos facultés intellectuelles. En mettant en avant des arguments d'une bêtise achevée, taillés en pièces depuis parfois des décennies.

Sur la collusion, c'est intéressant, parce que dans ce groupe d'énervés, vous avez d'un côté des religieux assumés (en vrac, des Manif pour Tous qui annoncent que la Colère de Dieu s'abattra sur la Fraaaance dans un grand krakapoum wagnérien, des universitaires turcs qui reprennent les arguments d'évangéliques américains pour démontrer que l'évolution est un complot contre la foi, et que Pokemon est un complot pour faire accepter l'évolution*, des rabbins qui voient dans Internet un moyen de pervertir les valeurs en masse, etc.) (c'est dommage que la notion d'allié "objectif" soit tellement marquée comme communiste, parce qu'on est tentée de l'appliquer à tous ces religieux qui affectent de se détester, mais mènent les mêmes combats), et aussi des gens en apparence laïcs (des écolos, par exemple, ou des identitaires) mais qui développent eux aussi un discours calé sur un absolu (que ce soit "la Nature", "la Nation", "le Bon Sens"). La "collusion" avec la vieille hydre bondieusarde (sous sa forme tradi ou sous ses formes plus récentes, mais qui se prétendent remonter à la tradition ancestrale des premiers compagnons, apôtres et autres disciples canal historique), elle est patente.

Il s'agit, en fait, du vrai gros clivage de vision du monde de notre temps. Conséquence à la fois de la paresse intellectuelle et de l'incapacité des gens à identifier correctement leurs dissonances cognitives, il oppose tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l'analyse rationnelle à des visions de plus en plus schématiques et simplifiées du réel, fondées sur une malveillance perçue (les Francs-Macs/scientistes/spécialistes/Communistes/athées veulent notre peau parce qu'ils sont jaloux de notre Vérité et complotent en conséquence) qui permet de camper sur sa propre malveillance bien réelle. On se retrouve, cent ans après la Grande Guerre, à assister à des combats de position, des échanges de tirs entre tranchées sur des terrains devenus tellement boueux et impraticables, embrumés de gaz moutarde, que toute notion de victoire perd son sens : les preuves concrètes sont rejetées d'emblée sous prétexte de "faits troublants", perceptions au doigt mouillé et refus de se pencher sur les vrais processus de peur de se souiller l'âme.

Le résultat ressemble un peu à ce que décrit Philip K. Dick dans son roman L'Oeil dans le Ciel. Il nous entraîne sur quelques pages dans l'univers mental d'un personnage de cette sorte, qui ne lit le monde qui l'entoure qu'à l'aune des interventions et miracles divins. Pour lui, les choses ne procédant que de la volonté divine, la technologie elle-même devient quelque chose de fondamentalement magique, et le distributeur automatique de friandises fonctionne sur le même principe que la multiplication des pains. On passe aussi dans l'univers subjectif de paranoïaques qui perçoivent la malveillance des choses qui les entourent, et ainsi de suite.

Le fait demeure : tous ces gens utilisent à plein toutes sortes de produits d'une science qu'ils récusent : internet, le téléphone portable, l'ordinateur, la bagnole, l'avion, le GPS, des appareils basés sur les lasers ou les micro-ondes, sans jamais se poser la question de comment cela marche réellement, tout ça. "Si ça marche en appuyant sur un bouton, ça ne peux pas être aussi compliqué que ces âneries de théories quantiques dont vous nous affirmez sans preuve qu'elle est à la base du microprocesseur, du laser ou même de la croissance des plantes**", sous entendu "un dieu dont la préoccupation principale est ce que vous mangez ou dans quoi ou qui vous trempez votre biscuit a bien autre chose à faire qu'à inventer ces trucs délirants que l'on ne peut écrire qu'avec des symboles absolument louches". Et la dialectique est, curieusement (ou pas) exactement la même que chez les poseurs de bombes.

D'ailleurs, la carte Joker de ces gens-là, c'est d'étiqueter "satanique" tout ce qu'ils ne comprennent pas (je viens de tomber sur une vidéo intitulée "nouvel ordre mondial luciférien : vaccins, l'extermination a commencé") en se fiant à des signes de plus en plus basiques (depuis quelques années, le triangle. ça c'est une trouvaille géniale, vu que des tas de structures sont fondées sur cette forme simple)(vous vous demandiez pourquoi De Lesquen voulait raser la Tour Eiffel ? maintenant, vous savez)(le triangle, via la pyramide, est l'aboutissement d'une diabolisation générale de tout ce qui a un air vaguement égyptien). La reductio ad diabolum, c'est génial, ça permet de déshumaniser l'ennemi en plaquant dessus toutes sortes de fantasmes visqueux qui nous renseignent d'ailleurs d'une façon assez dérangeante sur ce qui bouillonne dans la tête de ceux qui les profèrent.

Ça permet également aux protestants hardcore (et aux cathos sédévacantistes qui haïssent les protestants) de brocarder Rome, aux islamistes de déclarer la guerre sainte et à l'église de Satan, en perte de vitesse depuis des années, de retrouver un peu de lustre (parce que oui, désigner un ennemi, c'est lui donner une importance qu'il n'a pas toujours au départ). Distribuer ce genre de mauvais point permet également de bien se confire dans sa paresse intellectuelle : Bach était protestant ? on n'écoute plus Bach. Mozart était franc-mac ? Son Requiem devient suspect. Et je ne parle pas de la littérature, sur laquelle le tri est tout aussi vite fait entre les orduriers, les communistes, les débauchés. Lire ou écouter des auteurs de ce genre, c'est s'exposer à une contamination. C'est marrant, c'est presque le même registre qui est employé pour parler des vaccins.

Tout cela, c'est un univers basé sur la peur généralisée, qu'on contre par un entre-soi de plus en plus réducteur, une logique de petit village gaulois (ah non, on me souffle que Goscinny était juif, donc forcément insidieux), de cellule paranoïde (comme chez les communistes de l'âge héroïque), bref, de secte. Alors bien sûr, il n'y a pas que les religieux qui adoptent ces logiques d'exclusion d'emblée de la parole adverse. Mettez dans une même pièce un Insoumis, un Macroniste et un UPR (tiens, Asselineau a dit deux ou trois énormes bêtises sur les vaccins, l'autre jour et là il a loupé une belle occasion de ne pas s'en mêler)(mais je pense qu'il était acculé et que malgré ses précautions oratoires, il sait chez qui se recrutent ses quelques militants) et vous verrez le résultat. Ajoutez-y un écolo des courants les plus groupusculaires (tenez, Michèle Rivasi en est un à elle toute seule), agitez le truc, et vous aurez quatre djihads croisés pour le même prix.

C'est marrant qu'en une époque où certains s'acharnent à se dédiaboliser, la diabolisation de tout ce qui est perçu comme le camp adverse est devenue (redevenue, en fait) le seul moyen de souder les troupes. Mais très souvent, dans une secte, on a à la tête du truc des gens qui mettent ces grandes théories dans leur vitrine pour attraper le gogo, mais qui ne sont pas dupes de leur propre discours (un exemple récent, Nigel Farage qui pensait se faire une rente à vie en agitant le Brexit à chaque élection, et qui s'est chié dessus quand les gens l'ont suivi en masse).

Tout comme pour l'histoire du réchauffement et des théories anti-NASA, où l'ont sent bien le cynisme des pétroliers qui agitent ce genre d'eaux, on se doute bien que les plus efficaces propagateurs de tout ce fumier cherchent avant tout à avancer des pions idéologiques ou à anéantir l'opposition.

Mais la vraie cause profonde du succès de ces fadaises est comme de juste une combinaison de facteurs. J'en vois quelques uns, à la volée :

- l'obsession de la communication qui, en privilégiant le sensationnalisme et le glamour, a transformé pas mal de termes scientifiques en buzzwords pour l'industrie de la diététique (qui a besoin d'une caution scientifique apparente, même pour vendre des trucs nocifs) et des cosmétiques (qui a besoin régulièrement d'une nouvelle technologie dont on pourra faire croire qu'elle fera mieux que l'ancienne) voire de l'industrie pharmaceutique elle-même quand elle veut conquérir des marchés (et contrairement à ce que semblent croire les anti-vaccins, c'est très souvent que l'état et les agences de santé publique obligent l'industrie à retirer des médicaments un peu trop vite mis sur le marché, et dont les effets indésirables sont plus importants que prévu, dans des domaines, comme les anticholestérolémiants et anti-hypertenseurs, qui garantissent un revenu beaucoup plus régulier que les vaccins, pour des frais de fabrication bien inférieurs). Toute cette communication présentée comme "sérieuse" ne fait, in fine, que brouiller les cartes et saper le vocabulaire qu'elle détourne.

- la multiplication de croisades absurdes, étayées par des justifications douteuses mais enrobées dans un emballage pseudo scientifique à base de lecture biaisée de statistiques, de raisonnement de grand-mère parés d'une apparence de "bon sens" et qui ne reposent sur rien de concret (la science progresse généralement en testant les limites du "bon sens" pour dégager des principes qui s'avèrent contre-intuitifs) (c'est ça que je veux dire, quand je parle de paresse intellectuelle : la vraie connaissance se mérite). Les attaques contre le gluten, les produits laitiers, la cuisson, etc. sont un moyen de vendre des manuels de régimes soi-disants rationnels et de se tailler à peu de frais une aura d'expert. (je mets de côté les problématiques liées à l'alimentation carnée, nettement plus complexes)

- la dégradation de l'enseignement des sciences, qui maintenant que les gamins ont été formatés à les rejeter avant même d'entrer en classe, a peut-être atteint un niveau irréversible. Devenus outil de sélection, les maths jargonnantes de l'école (dont même les profs de lycée des mes mômes reconnaissent qu'elles n'ont pas grand-chose à voir avec la nature des maths) se résument à un bachotage quand, combinées à la philo, l'enseignement de la logique qu'elles permettent pourrait devenir un outil d'émancipation de l'esprit très puissant. Dans les sciences elles-mêmes, les efforts de transversalité, quoique réels, sont sans doute insuffisant. Les profs sont démotivés, et programmes et manuels sont conçus d'une manière qui les enferme plus qu'autre chose. L'absence de culture scientifique digne de ce nom chez la plupart de nos gouvernants, et la confusion savamment entretenue entre science, technique et technocratie n'aide pas (pas plus que la confusion tout aussi perverse et tout aussi savamment entretenue entre religion, croyance et spiritualité).

- la généralisation de logiques de mépris de classe, de ressentiment et de Schadenfreude (et tout cela se croise et s'autoentretient magnifiquement, vous vous en doutez), qui conduisent à vomir les signes extérieurs associés à telle catégorie comme on brûlait jadis en effigie. Pour le manipulateur malin, associer un élément quelconque (tel type de musique, tel signe distinctif, etc.) à une catégorie quelconque de population (la Rolls du truc, c'est d'arriver à l'accoler à une catégorie de population imaginaire, genre les Illuminatis, parce que le délire devient dès lors totalement irréfutable) c'est devenir l'esprit brillant seul à voir la vérité, ce qui est gratifiant et garantit de se trouver quelques suiveurs qui vous vénéreront, et entretiendront pour vous ce qui deviendra vite un excellent business (parce que c'est un business très rentable).

Bon, voilà, une note un peu foutoir, mais pas mal de gens m'ont énervé, ces derniers temps, avec dans le tas un mix de crétins fiers de leur ignorance (et maîtrisant toutes les techniques d'évitement pour ne pas avoir à accepter des faits basiques) et de gros salopards manipulateurs qui mettent de l'huile sur le feu avec ce qui semble être une gourmandise perverse.





* Et que l'inefficacité croissante des antibiotiques est un complot pour faire croire que la sélection naturelle marche, sans doute. Et à ce propos, si jamais les derniers antibiotiques nous lâchent, on aura intérêt à avoir inventé des tas de nouveaux vaccins, je dis ça, je dis rien…

** Oui, la description précise des transferts d'énergie qui permettent de convertir la lumière en réactions chimiques dans la chlorophylle est abominablement complexe. "Si le Tout-Puissant m'avait consulté pour sa Création, j'aurais recommandé quelque chose de plus simple", comme dirait l'autre.

mardi 11 juillet 2017

De nouvelles cordes à un arc (qui commence à ressembler à une harpe)

L'avantage, quand on commence à être vaguement connu (bon, si je mesure ma gloire à l'aune de mes chiffres de vente, c'est clair que je ne suis pas encore Amélie Nothomb) (note à moi-même, penser à m'acheter un chapeau genre Jamiroquai, à toutes fins utiles), c'est qu'on me contacte parfois pour faire des boulots que je n'avais jamais faits auparavant.

Me voilà consultant sur un jeu, par exemple. C'est assez cool.

Mais aussi, me voilà en train de réviser une traduction. Il s'agit de reprendre les vieilles trads d'une série et de les remettre en cohérence les unes avec les autres (parce qu'à l'époque, pour plein de raisons, y avais visiblement pas eu de concertation, ni de relecture en tenant compte de l'existant). Et si j'avais accumulé des notes là-dessus (au départ, je n'étais censé que rédiger une préface pour la réédition, mais en relisant les bouquins, j'ai repéré plein de trucs que je comptais refiler à l'éditeur justement pour nettoyer la trad), je découvre aussi la difficulté de l'exercice. Je jongle entre les fichiers texte de l'éditeur, ma vieille VF annotée et la VO qui me sert à contrôler toutes les bizarreries (je pars du principe que je fais confiance au collègue d'antan, mais quand je tombe sur un truc vraiment trop louche, je vais voir ce que c'était à la base).

J'ai déjà fait de la relecture de traductions pour d'autres, mais là, l'exercice est différent, et je ne l'avais jamais pratiqué. Tout comme dans la relecture "simple", il faut résister à la tentation de modifier l'existant au seul prétexte que "moi, j'aurais pas fait comme ça". Mais on essaie d'affiner par endroit, de débusquer les endroits ou le collègue d'époque a oublié un paragraphe, etc.

Travail un peu étrange, donc, sympa à faire (d'autant que la série en question est un truc que j'avais beaucoup aimé étant ado) (bon, à mon âge, j'en vois pas mal les défauts, maintenant, même si j'ai relu tout ça avec grand plaisir), qui me change de mes sentiers battus habituels.

samedi 8 juillet 2017

Goldorak, Go !

La publicité, ce fléau envahissant. La publicité, c'est le mal.

Et comme j'aime bien poser au génie du mal, des fois (mon nom de génie du mal, c'est Lex Lavitch, qu'on se le dise), je vais faire une grosse page de pub. Et puis comme c'est pour parler d'un bouquin, vous me pardonnerez, voilà.

Donc, l'ami Jay Wicky, traducteur émérite de plein de trucs bien, vient enfin de sortir un bouquin (le Trad Pack le tanne là-dessus depuis plus de dix ans), et c'est un bouquin sur Gô Nagai, le créateur (entre autres) de Goldorak, ce qui ne surprendra pas les gens qui connaissent Jay. J'ai commencé à le lire dans le train, c'est super bien documenté , et surtout c'est écrit avec ce ton mordant et pince sans rire qui a toujours caractérisé Jay. (c'est dans une collection où il y a déjà du Jean-Marc Lainé)

Donc voilà, maintenant, vous savez. Allez harceler votre libraire pour réserver le vôtre !


jeudi 6 juillet 2017

Moonwalk à la playa (ou : vamos à la plage arrière)

Encore un titre débile, mais c'est parce que je me suis encore énervé tout rouge. Et encore à cause de la télé. Que je ne regardais même pas, en plus.

Le fiston avait mis le Tour de France, et donc j'entendais en bruit de fond les commentaires, bossant dans la pièce à côté. Des trucs dont je ne captais que des bribes, des commentaires sur tel monument, tel coin de montagne, tel coureur qui fait ceci c'est formidable, telle écurie, etc… (je sais pas si on dit écurie pour les équipes cyclistes, mais je m'en fous, en fait)

Je sirotais mon café tout en épluchant les corrections renvoyées par un éditeur sur un de mes manuscrits, quand il m'est ressorti par les narines (le café, pas l'éditeur).

Je ne sais pas d'où la conversation des journalistes sportifs est tombé là-dessus (je n'ai même aucune idée d'où passait le Tour, aujourd'hui) (probablement un endroit qui ne faisait même pas partie de la France à l'époque dont on va parler, d'ailleurs), mais l'un d'eux a dit : "… Charles VI, qui a bradé la souveraineté française aux Anglais".

Oh putain, ça m'a énervé. J'ai dit au fiston d'arrêter d'écouter ces connards.

Bordel, je suis même pas spécialiste du sujet, là, mais y a pas besoin de l'avoir beaucoup creusé pour voir à quel point ce bout de phrase est orienté politiquement et assez fielleux.

On va la faire rapide, autant que possible (donc tous ces points que je vais évoquer mériteraient un développement plus étendu, et je serai parfois un poil schématique).

- Charles VI était pas en état de brader grand-chose. S'il a signé le traité de Troyes, il faut rappeler qu'il était dans un état psychologique complètement instable, et qu'il n'était pas du tout à même de gouverner.

- La réalité du pouvoir était détenue par sa femme, Isabelle de Bavière (Isabeau, pour ses ennemis, et ce sont eux qui ont écrit l'histoire, l'y faisant entrer sous ce nom), qui devait gérer une guerre civile (celle des Armagnacs et des Bourguignons).

- Les Anglais aussi sortaient d'une guerre civile et d'une série de révoltes, mais leur nouveau roi Henry V a trouvé le moyen de ressouder tout le monde : cogner les bouffeurs de grenouilles (la Guerre de Cent Ans avait connu une accalmie, vue que ses protagonistes principaux étaient occupés chacun de son côté à une guerre civile). Vu que l'état français a le froc en bas des jambes, Henry a vite fait de le mettre à genoux.

- Le peuple de Paris n'a pas envie de voir la guerre reprendre, et il est… majoritairement pro-anglais à l'époque (la Sorbonne, notamment, fournira quelques temps plus tard les accusateurs du procès de Jeanne d'Arc). Il faudra beau temps avant que la confiance se rétablisse entre la Capitale et les rois de France (elle ne se rétablira jamais totalement d'ailleurs, et Versailles deviendra bien plus tard le symbole le plus évident de cette défiance). C'est pour ça qu'ils passeront le plus clair du siècle suivant dans les châteaux de la Loire plutôt qu'à Paris.

Dès lors que le roi était aux abonnés absents, que ceux qui étaient chargés de le défendre pourrissaient dans la bouillasse d'Azincourt, que la régence était sous la coupe des Bourguignons, qui avaient payé très cher, quelques décennies plus tôt, les cavalcades anglaises et s'en remettaient à peine, et ont préféré lâcher du lest, il n'y avait plus de "souveraineté" à brader. Et plus grand-monde pour le faire. L'histoire a d'ailleurs prouvé que les Valois n'ont fait que reculer pour mieux sauter, et ont opéré un assez joli rétablissement à peine une dizaine d'années plus tard.

Donc dire que "Charles VI a bradé la souveraineté", sur un ton de dégoût, et en faire une sorte de traitre type auquel on sous-entend qu'il faudrait renvoyer d'autres traitres plus récents, c'est cracher des contre-vérités, ou en tout cas tordre les faits et en occulter d'autres pour orienter le tout, et ça relève d'une conception de l'histoire un peu inquiétante, très manichéenne et nationaliste (au prix d'ailleurs d'anachronismes de concepts), la renvoie à une manière de l'envisager qui était celle du XIXe siècle, et qui finit à force de vouloir lui donner des enjeux "clairs" '(mais déconnectés de la réalité du temps) par la rendre inintelligible.

lundi 3 juillet 2017

Déesse 19 ter (mais pas déesse de la ter, faut suivre, des fois)

Alors, cet article fait suite à ces deux-là, Déesse 19 et, comme on peut s'en douter, Déesse 19 bis. Ils constituent une réflexion à la volée sur le problème des mythes féminins d'initiation, suite à une questionnement sur le côté fondamentalement masculin du schéma dit "de Campbell".

Une remarque du toujours estimable JPJ, dont le regard acéré m'a déjà torpillé, au fil des ans, bien des démonstrations patiemment assemblées (il est vraiment redoutable pour mettre le doigt sur les failles) (qu'il en soit remercié, c'est aussi comme ça que j'avance) m'a fait prendre conscience que tous mes exemples d'aventures féminines avaient été écrits… par des bonshommes.

Parmi les exemples qu'il a proposés, l'un d'eux m'a frappé, parce que je ne l'avais (bêtement) jamais considéré sous l'angle initiatique : la petite Heidi, crée par Johanna Spyri à la fin du XIXe siècle et popularisée depuis par un nombre incalculable d'adaptations en dessin animé, série télévisée, long métrage, etc.

Et donc, à première vue, rien qui nous éloigne plus de notre sujet initial (le schéma de l'épopée cambpellienne) que les aventures bucoliques de cette petite fille au bon cœur. Faut se méfier de la première vue (des lunettes pour voir l'invisible en relief, quelqu'un ?).

Parce qu'analysée avec les bonnes lunettes, l'histoire d'Heidi présente des aspects tout à fait campbelliens, mais traités d'une façon très particulière.

Pour ceux qui aurait vécu sur une île déserte depuis 1880, on va résumer vite fait de quoi il s'agit.

Orpheline, la petite Adélaïde, dite "Heidi", est arrachée à son environnement natal, une petite ville, pour être envoyée par sa tante, qui ne peut pas s'occuper d'elle, chez un proche parent, son grand-père qui vit quasiment en ermite dans les Alpes. Arrivée sur place, elle doit apprivoiser son nouveau cadre, mais surtout ce vieux grincheux misanthrope de grand-père.

Rapidement, elle se crée une place dans la vie du vieux bougon, qu'elle parvient à dérider (un peu), et ce dernier lui enseigne une vie simple. L'environnement nouveau qu'était la montagne finit par lui sembler naturel, et elle s'y fait des amis.

Mais un jour, la tante vient la rechercher : elle l'a plus ou moins vendue à une riche famille de Francfort pour qu'elle devienne demoiselle de compagnie d'une jeune malade, Klara. Mais la ville ne convient plus à Heidi, et les brimades infligées par la gouvernante de la maison vont achever de lui donner le mal du pays.

Une fois rentrée, elle va inviter Klara, et le changement d'environnement fera le plus grand bien à la petite malade. Quant à la terrible gouvernante, sans tout à fait s'adoucir, elle perdra de sa superbe.

(on passera sur les trois suites françaises données aux deux romans constituant cette histoire. elles sont bien sympathiques, mais nous écartent de notre sujet)

Les éléments Campbelliens ? Déracinement (deux fois, d'ailleurs), disparition du mentor, victoire symbolique sur l'antagoniste. Et surtout, en bout de course, on assiste à l'apparition d'un pouvoir de guérison. Oh, certes, il n'a rien de thaumaturgique ni de merveilleux, pas plus que la victoire d'Heidi sur sa persécutrice n'a rien de spectaculaire ni d'épique. Mais les éléments sont là, dans le bon ordre. C'est le sens qui leur est donné qui est plus subtil qu'une simple skywalkererie.

Car si le départ puis retour est à la clé du schéma de Campbell, ce cycle a ici un sens différent. Heidi n'arrive à être elle-même que dans sa montagne. Elle refuse les codes de la ville et de la bonne société. Elle ne va pas vers l'extérieur pour accomplir son destin. Par contre, quand les autres viennent à elle ? Elle parvient à guérir Klara. Le schéma s'inverse…

Ça vaudrait le coup de vérifier si, dans des contes traditionnels, dans des mythes ou dans d'autres œuvres, on a des variantes de ce genre, des détournements du schéma…

dimanche 2 juillet 2017

Modernitude

Bon, me voilà reviendu de deux séances de dédicaces, l'une individuelle, à Gibert (merci encore à l'équipe qui a su m'accueillir malgré des événements conspirant à saboter l'affaire, entre le diffuseur qui n'a pas envoyé les bouquins, le temps, les soldes), il n'y a pas eu beaucoup de monde, mais à chaque fois ce furent des rencontres (et parfois des retrouvailles) de qualité.




Ensuite, comme convenu, j'ai fait un saut chez Central Comics, libraire situé non loin du Cour St Emilion, où avait lieu le lancement de Kirby & Me, gros bouquin (et quand je dis gros, c'est format Galactus, pour situer) hommage au King (le seul vrai King, pas le chanteur à banane et paillettes) dont les bénéfices seront reversés à un fond d'aide aux auteurs de BD US (qui n'ont pas de sécu à proprement parler, et ce n'est pas parti pour s'arranger).

Ça a été l'occasion de retrouver des copains, de rencontrer Mickaël, à l'origine de ce beau projet, et d'en signer quelques exemplaires avec une tablée de dessinateurs s'étant fendus d'une illus dans l'ouvrage. Ambiance sympa et bon enfant.

Petite curiosité en ouvrant le bouquin : chaque intervention est accompagnée d'un "QR Code", un de ces machins auxquels je ne pige pas grand-chose vu le modèle de téléphone précolombien que je me traîne. Vérification faite avec un lecteur : mon QR Code vous amène tout droit ici, sur cette page de la War Zone. Donc si vous êtes un nouveau lecteur attiré par cet étrange zigouigoui technologique, bienvenue à vous ! (c'est génial, ce truc, ça me donne l'impression d'être un mec incroyablement moderne, d'un coup. alors que tout le monde sait que je suis un vieux râleur bougon façon papy dans le Muppet Show) (mais à l'ère de la communication, il paraît que ces petits arrangements avec le réel sont véniels, donc allons-y)