lundi 21 avril 2014

La citation du lundi...

... Est de Dominique Goy-Blanquet*, parlant des traductions de Shakespeare : "En France, les traductions sont très diverses et se succèdent. François-Victor Hugo, le fils de Victor Hugo, est encore très intéressant, mais il est important, en particulier pour les pièces jouées au théâtre, qu'elles soient sans cesse retraduites. Une traduction vieillit…"

Alors cette affirmation m'embête beaucoup. Non que j'aie envie de la contredire sur le fond, je suis le premier à retravailler mes propres traductions quand j'estime qu'il faut leur donner un coup de jeune. Je ne crois pas à l'immuabilité d'une traduction. Une traduction n'est que ça  : "une" traduction. "La" traduction, ça n'existe pas. Il y a toujours plusieurs traductions possibles d'un texte. Des plus ou moins mauvaises, des plus ou moins bonnes. Il y a des traductions infidèles qui sont meilleures que des traductions fidèles, et des trahisons qui détruisent le texte. Il y a aussi des traductions qui se sont imposées avec le temps, faisant oublier le texte d'origine, c'est le cas par exemple du "Vanitas vanitatum" du Saint Patron des traducteurs, encore suivi aujourd'hui en "Vanité de vanités", quand bien même le texte qu'il traduisait employait une métaphore et donc un autre mot. Dans ce cas-là, on parle de tradition textuelle, et le cas est bien plus fréquent qu'on ne pourrait le croire.

Les traductions de Shakespeare par François-Totor, j'ai tendance à m'y référer dès qu'il s'agit de citer Shakespeare (notamment quand, dans le cadre d'une de mes traductions, un personnage se met en tête de citer le Barde). Il y à ça plusieurs raisons :
- Le temps les a imposées.
- Elles sont bien écrites.
- Elles sont libres de droits et généralement disponibles en ligne.

Et là, du coup, j'ai envie de contredire Monsieur Goy-Blanquet.  Et précisément sur le cas Shakespeare. La langue de Shakespeare a vieilli. Même les anglophones ont parfois du mal avec (j'ai lu des commentaires assez drôles d'Américains trouvant ridicule le phrasé des personnages de La Tempête avec Helen Mirren). Elle est même devenue un cliché, des auteurs comme Stan Lee ne se privant pas d'user et d'abuser de ce qu'on appelle, dans le texte, le "faux Shakespeare"** dès qu'il s'agit de personnages anciens et majestueux comme Thor et Odin.

Dès lors, vouloir par trop rajeunir la traduction de Shakespeare, c'est courir le risque d'en détruire la patine, d'assécher la langue, d'en perdre le sel. Je suis le premier à dire qu'une traduction se doit d'être fluide et compréhensible pour le destinataire. Je conçois tout à fait que les traductions de François-Totor ne soient pas la seule traduction possible qui conserve un niveau de langue satisfaisant pour du Shakespeare. Mais mieux vaut éviter de céder à la retraduction pour le plaisir de la retraduction, ça pourra éviter de gaspiller beaucoup d'efforts pour un résultat malheureux.




*Aucune idée de qui est ce monsieur. Sans doute un spécialiste de la question, je n'ai pas été vérifier. Toujours est-il qu'il était cité dans un article à propos de Shakespeare.
**Et le Français ne dispose pas d'un registre similaire qui soit aussi reconnaissable. En général, le traducteur doit donc plus ou moins travailler avec ce jargon pseudo-médiéval inventé par les auteurs de romans de chevalerie du XIXe siècle et que j'appelle le "Jacquouille la Fripouille", du nom d'un de ses plus célèbres vulgarisateurs.

4 commentaires:

artemus dada a dit…

Moi aussi j'aime bien François-Totor, parce que chez Totor quand y en a plus, y en a encore !

Alex Nikolavitch a dit…

Bonne réponse du Canasson d'Artimon !

notabene a dit…

Cela dit, j'avais un prof qui a participé à la réédition à la Pléiade de ses tragédies il y a une vingtaine d'années, et l'argument de base était une question de "mise en bouche" au théâtre.

On en déduit que les deux peuvent coexister : la jargonneuse ancienne forme pour l'écrit, la "mettable en bouche" pour la scène.

Bref, ça ne m'a jamais posé de problème (et en même temps j'adore le Romeo+Juliet de Baz Luhrmann, aussi voire surtout par son respect du texte tout en modernisant finement le contexte).

Alex Nikolavitch a dit…

Alors oui... Mais.

En Anglais, par exemple, il n'y a pas de "mettable en bouche", on joue le texte ou pas. C'est tout le sujet, d'ailleurs, du Looking for Richard de Pacino : les Américains ont des difficultés avec ce texte archaïque et maniéré, et du coup, même en Angleterre, savoir le jouer est un métier.

et nous, quand on joue Racine, on ne le modernise pas non plus (alors qu'en bouche, c'est pas non plus hyper facile (tu me parais bien pâle, et triste à regarder, qu'as-tu donc, Hyppolyte..."). La traduction permet en effet une "facilitation" (c'est même à ça qu'elle sert, fondamentalement) mais peut-être ne faut-il pas trop en abuser... (je sais pas si je suis puriste ou quoi, mais j'aime bien mon Shakespeare un peu majestueux, quoi)